Jonas traversait les couloirs du « Moïse », évitant soigneusement les personnes qui se trouvaient en plein milieu du passage, adossées au mur. Entre les ennuis de la maternité du niveau 12, les altercations inter-ethniques du niveau 11 et la panne de ravitaillement du niveau 7, il n'avait pas vu le temps passer. Le vaisseau Asgard était parti depuis déjà six heures et demie de la Terre, et il ne lui restait plus qu'une demi-heure à patienter avant de pouvoir fouler le sol de No Land, la planète de transit où les réfugiés Terriens évacués par vaisseaux attendaient, avant de pouvoir traverser la Porte qui les mènerait à leur planète finale. C'était la plus proche planète amicale de la Terre à avoir encore une Porte. No Land. Ce n'était pas le véritable nom de la planète - ses habitants l'appelaient Cerras, le SGC, P8X854 et le président l'avait rebaptisée Hope - mais tous ceux qui y avaient séjourné s'accordaient à dire que No Land était le nom qui lui convenait le mieux. Des réfugiés de toutes nationalités patientaient près de la Porte, dans un camp immense qui pouvait contenir une centaine de milliers de personnes, mais en abritait en réalité plus de 130 000. En plus des vaisseaux Tok'ras, les neufs vaisseaux Asgards mis à leur disposition effectuaient en moyenne un voyage et demi par jour, transportant théoriquement 580 personnes à chaque fois - mais officieusement plus, puisque dans le Moïse ils étaient 872 à s'entasser actuellement. Chaque jour - et même la nuit - sur No Land, une vague de réfugiés passait la Porte pour se rendre sur l'une des neuf planètes à la disposition de la Terre. Ce qui signifiait que pendant ce temps, personne sur Terre ne pouvait passer cette Porte. Il fallait donc faire vite, et son travail consistait justement à veiller à ce que tout ce passe dans des conditions optimales, pour faire passer le maximum de personnes possible en un temps record. Neuf planètes à la disposition de la Terre... Plus No Land, dix. C'était plus qu'ils n'en avaient rêvé ! Même si quatre d'entre elles étaient habitées, et qu'il allait falloir les quitter une fois que les évacuations ne seraient plus possibles... Ils avaient eut beaucoup de chance sur ce coup-là ! Bon, certaines planètes étaient loin d'être très prisées, comme Frieden, où la sismicité était prépondérante ou Freedom, habitée par des sortes de grands singes-lions qui terrorisaient les habitants isolés. Mais bon. Earth 2, ex-site alpha, restait la destination préférée de la plupart des gens, qui espéraient tous être installés sur cette planète d'un confort relatif, dû à l'ancienneté des premiers colons. Chaque ouverture de la Porte vers cette planète créait donc l'évènement, et des dizaines de familles venaient le voir en le suppliant de leur donner une place là-bas. C'est fou ce qu'on lui avait proposé pour qu'il accepte. Il n'avait jamais cédé, sauf pour ceux qui avaient toute leur famille là-bas, où qui avaient particulièrement besoin de ce confort. L'école des orphelins indiens aveugles, par exemple. Quel boulot...
Une voix vint le tirer de ses pensées.
- Jonas !
Une jeune femme, mince, pas très grande, cheveux courts, plutôt jolie, arrivait en trottinant vers lui. Il leva les yeux au ciel avant de se retourner.
- Oui, Magda ?
L'Autrichienne lui sourit en arrivant à sa hauteur, puis plongea ses yeux dans les siens.
- Les Argentins du niveau 7 prétendent avoir vu un Viking apparaître au milieu d'eux pour leur dire d'arrêter d'essayer de monter au niveau 6...
Il soupira.
- Oui, Magda, c'est tout à fait normal... C'est un hologramme. C'est ainsi que les Asgards apparaissent pour nous parler.
- Pourquoi ne viennent-ils pas directement ?
- Parce que ça leur ferait perdre du temps...
Il pensa surtout à la réaction de panique que produiraient les petits êtres gris en se montrant sous leur forme originelle, au milieu des Terriens qui ne connaissaient d'eux que le nom. Leur faire admettre que d'autres formes de vie existaient dans l'univers avait été difficile, si en plus de cela il ajoutait qu'elles n'étaient pas toujours humaines...
- Ils sont déjà bien gentils de nous emmener là-bas, alors laissez-les piloter tranquillement leur vaisseau, et dites aux Argentins d'arrêter de vouloir monter au niveau 6...
Elle lui sourit en baissant les yeux.
- Bien Jonas.
Finissant leur discussion, ils ne se rendirent pas compte que quatre yeux les observaient à l'autre bout du couloir.
- Qui est-ce ?
- Magda, une volontaire Autrichienne. Je crois qu'elle a un gros penchant pour lui. Elle s'accroche un peu, je ne suis pas sûr qu'il apprécie...
Janet se tourna vers Teal'C :
- Je trouve qu'il a beaucoup changé, vous savez. Un peu plus... sévère. Dur... Résigné. C'est son travail qui veut ça, il le reconnaît lui-même.
- Il a de lourdes décisions à prendre.
- En effet, Teal'C, et il sait bien qu'il n'aurait pas tenu le coup s'il n'avait pas changé d'état d'esprit.
Elle soupira.
- Il m'a dit que logiquement, ce n'était pas à lui d'avoir ces responsabilités, mais que son supérieur ne s'en occupait pas du tout. Avant que son équipe n'arrive, c'est vrai que c'était un sacré bazar...
- J'ai cru entendre que ça l'était toujours...
- Oui, Teal'C, mais un bazar organisé, dit-elle en souriant. No Land est la honte de l'évacuation, mais ils remontent la pente.
Jonas finissait de parler avec Magda. Celle-ci le quitta moins joyeusement qu'elle n'était venue le trouver. Janet et Teal'C en profitèrent pour venir à la rencontre de leur ami, qui ne les avait pas aperçus.
- Jonas ?
- Ah, Janet, vous... Teal'C ! Vous êtes ici !
Il se rapprocha d'eux en souriant.
- Content de vous revoir !
- Le plaisir est partagé, Jonas Quinn.
- Ca fait... Ca fait bien quatre mois que nous ne nous sommes pas vus.
- En effet, depuis que la Chine a été attaquée par Baal.
- Oui, c'est ça...
- J'ai croisé Teal'C dans les couloirs, je me suis dit qu'il serait mieux avec vous.
- Vous avez bien fait Janet.
- Le docteur Frasier m'a dit que vous travailliez ensemble depuis quelques mois.
- Deux, pour être plus précis. Oui, la situation sanitaire est vraiment critique à No Land. Il y a eut une sorte d'épidémie. Mais depuis que l'équipe du docteur Frasier est arrivée, il y a eut une nette amélioration.
- N'exagérons rien, Jonas, je ne suis que responsable du secteur Sud, et les trois autres secteurs restent en bien mauvaise posture.
- Vous ne travaillez pas ensemble ?
- Si, de quatre à cinq heures du matin, quand nous nous réunissons pour décider de qui passera la Porte aujourd'hui.
- Enfin, « nous » ... soupira Janet.
- Oui, vu la motivation du personnel de No Land, il ne faut pas trop s'étonner que ça aille si mal... Et se lever à quatre heures du matin, pour certains...
- Nous étions justement sur Terre pour rendre compte de la situation sur cette planète et voir quels moyens nous pouvions obtenir pour l'améliorer.
- En fait j'y suis allé à la place du responsable du camp, puisque je suis plus au courant que lui, dit Jonas, amer.
Jonas et Janet se regardèrent tristement. Travailler à No Land était loin d'être gratifiant. Teal'C décida de changer de sujet pour briser la morosité de ses amis.
- Au fait, docteur Frasier, comment va Cassandra ?
- Oh, bien mieux, Teal'C. Tous ses anciens camarades ont rejoint la planète, elle a soudé un petit groupe de jeunes étudiants, qui se sont tous mis au service de New Liberty. Je n'ai pas voulu qu'elle aille avec moi sur No Land, elle est restée avec eux pour s'occuper des nouveaux immigrés.
- Mais, et vous Teal'C, que faites-vous là ?
Teal'C se redressa, regardant le docteur Frasier lui lancer un regard amusé.
- Comme je l'ai expliqué au docteur Frasier, je suis ici pour aller chercher des volontaires pour joindre la Tok'ra.
- Quoi ?
- La Terre étant détruite dans trois mois, nous commençons déjà à lever une armée pour pouvoir continuer la guerre contre les Goa'Ulds.
- Et ben... Ca c'est une bonne chose... Mais... Ils vont rejoindre la Tok'ra ?
Ce fut Janet qui lui fournit l'explication.
- Il semblerait que la Tok'ra soit née non pas d'une seule mais de trois reines-mères.
- Hein ?
- Ils sont à la recherche des deux autres.
- Aidés par ces volontaires, ajouta Teal'C.
- En fait, l'aide Tok'ra n'était pas si désintéressée...
- En effet, Jonas : ils sont au courant depuis près de huit mois.
Jonas hocha la tête.
- Le colonel O'Neill devrait râler. Mais après tout, ce n'était pas un si mauvais compromis : sauver les Terriens de leur côté, et pour nous les aider à trouver leurs reines... Dites-moi, vous avez l'air bien au courant, Janet...
Elle baissa la tête.
- Euh... Oui, en effet, on m'a tenue informée parce que ces volontaires ne sont pas tout à fait... désintéressés non plus. Le compromis est bien plus intéressant que cela.
Jonas parut intrigué. Janet lui expliqua :
- Ils sont tous séropositifs pour le virus du VIH. Dans la phase asymptotique, bien sûr, ils sont contaminés mais pas encore faibles.
- Ce qui signifie...
- Qu'une fois les reines trouvées, la Tok'ra disposera d'assez de symbiotes pour que chacun aie le sien. Et ainsi, leur système immunitaire restera fonctionnel. Ils guériront du SIDA.
- Mais c'est formidable !
- En effet.
Jonas parut cependant gêné sur un point.
- Mais, sur Terre, ils ne laissent partir que les personnes de moins de 65 ans, et bien portantes... Les séropositifs doivent rester là-bas, puisque les dirigeants veulent éradiquer le SIDA sur les nouvelles planètes ; les personnes atteintes d'un cancer, de certaines maladies incurables ne peuvent pas quitter la Terre non plus... Pourquoi n'avez-vous pas pris ces autres malades ?
- Parce qu'ils ont le plus souvent besoin de soins immédiats que l'on ne peut assurer sur les sites d'évacuation. Et ils sont bien trop faibles pour attendre d'avoir trouvé une reine pondeuse et recevoir un symbiote ensuite. Ce que nous avons fait avec Jacob Carter ne peut être refait maintenant. La Tok'ra a bien peu de symbiotes libres.
- Il paraît que justement cela pose un gros problème de prendre de telles décisions, au sujet de qui passe et qui reste.
Il regarda Janet.
- Heureusement que ceux que l'on fait passer à No Land sont déjà «triés».
- En effet.
L'hyper-espace se désactiva, provocant quelques chutes chez ceux qui n'y étaient pas habitués.
« Nous sommes arrivés devant Hope », annonça une voix aux haut-parleurs.
- Il faudrait penser à leur dire que plus personne n'appelle No Land comme ça, pensa tout haut Jonas.
« Veuillez vous préparer à sortir calmement, niveau par niveau. Veuillez ne rien oublier dans les couloirs. »
Janet sourit à Teal'C :
- Ca, c'était la petite touche terrienne !
Il leva un sourcil, tandis que Jonas et Janet prirent congé pour s'occuper des sorties du vaisseau.
Le Moïse entra dans l'atmosphère de No Land, croisant au passage le Prométhée et trois vaisseaux Tok'ras qui repartaient vers la Terre. Au-dessous de lui, un gigantesque camp, constitué principalement de tentes kaki et de quelques bâtiments en dur, éparpillés, s'étendait vers l'horizon, sans paraître avoir d'extrémités.
Jonas fut l'un des premiers à fouler le sol.
- Retour à la maison, murmura-t-il ironiquement.
Hommes, femmes et enfants sortirent peu à peu, découvrant ainsi un habitat provisoire guère réjouissant, où ils allaient devoir attendre, délaissés par leurs gouvernements...
