-Tout est très calme, c'est étrange.

Alexa fit cette remarque un matin, environ deux semaines après avoir engagé Alec, dans la petite salle où ils avaient pris l'habitude de se réunir entre DS, loin du reste des subalternes, pour parler de l'affaire sans que le moindre préposé à la circulation ne puisse entendre leurs propos. Noël n'était plus que dans quelques jours, et après le rythme effréné de trois meurtres en une semaine, cette courte accalmie ne présageait rien de bon. Bien sûr, ils avaient été occupés à de nombreuses menues affaires, mais le tueur en série de Remisvall dépassaient de loin toutes leurs préoccupations.
Heureusement, le bureau de police n'avait pas trop été victime de la presse. A peine les journalistes avaient-ils relevés la présence d'Alec Hardy sur le dossier. La belle et mystérieuse inspectrice, tout juste promue et déjà à affronter une telle affaire, occupait bien plus les reporters, qu'elle exaspérait par son mutisme.

-Peut-être est-il parti, suggéra Dave en poussant la porte du bureau, un mug de thé décoré aux couleurs de Noël à la main, une tasse plus sobre dans l'autre.

Il tendit la seconde à Kate. Celle-ci jeta un bref coup d'œil à Alec qui détourna le regard et avala une gorgée de son café réchauffé en gobelet.

-Il a eu peur d'être grillé et il est parti s'installer ailleurs, continua le jeune homme.
-Nous n'avons rien sur lui, répliqua Alexa, acerbe.
-Mais ça, lui ne le sais pas.

La jeune femme ne buvait rien. Elle semblait fatiguée et un peu tendue une ombre violette sous ses paupières trahissait son épuisement. Elle n'attendait qu'une chose : que la réunion se termine.

-Il a peut-être accompli ce qu'il avait à accomplir, renchérit Kate.
-Comment ça ?
-Il ne voulait tuer que ces filles en particulier.
-Impossible. Il n'y a aucun lien entre elles. Nous avons déjà vérifié.
-Peut-être que pour lui, il y avait un lien.
-Mmh. J'y crois pas.

Alec était resté silencieux pendant tout cet échange. Il réfléchissait, mais rien ne lui venait. Plus le temps passait à enquêter sur cette affaire dans ce commissariat, plus il avait la sensation de rien dans ce qui s'était passé n'était en accord avec les schémas qu'il connaissait. A force de se creuser la cervelle sans le moindre indice, il n'était plus sûr de rien.

-Il joue avec nous, dit soudain l'inspectrice. Je ne vois que ça. Il n'a laissé aucune preuve, et à présent, il s'arrête pour nous laisser gamberger.
-Peut-être, admit Dave. Mais je ne le laisserais pas me rendre dingue en restant inactif. On a encore du boulot ! Le marchand de souvenirs sur Henkelbey Street s'est fait fracturer sa vitrine et voler la moitié de sa marchandise ! La veille de Noël !
-C'est vrai, répondit Alexa. Vous m'avez l'air d'avoir de l'énergie, Finnegan, allez voir où ça en est.

Elle lui fit signe de sortir et demanda à Kate de l'accompagner. Une fois seuls, un silence gênant s'installa. Alexa passa longuement ses mains sur son visage.

-Tout va bien ? demanda Alec.
-Oui, oui, tout va bien, répondit-elle d'une voix qui disait le contraire.

Un temps. Alec voulait dire quelque chose, mais quoi ? De quoi pouvait-il bien parler ? Il détestait les conversations là pour ne parler de rien. Il aurait voulu pouvoir lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur, directement, mais il savait que s'il le faisait, elle le rejetterait. Mais en deux semaines, il n'avait pas pu être seul avec elle une seule fois. Et pourtant il l'aimait, il brûlait d'être avec elle encore plus.

-Alexa...
-Oui ?
-Voudriez-vous venir prendre un verre avec moi ce soir ?
-Non.

Oh. Bien.
Au moins, il avait essayé.

-Hem... Eh bien, tant pis.

Il prit congé sans demander son reste.
Qu'est-ce qu'il avait espéré ? Et si elle avait accepté, après quoi ? Il n'était probablement qu'un quadra vieux jeu aux yeux d'Alexa. Elle avait quinze ans de moins, bon sang ! Il était déjà au collège quand il était né. Le savoir rendait la situation abyssale, presque dégoûtante. Alexa avait plus l'âge d'être la grande sœur de sa fille, que sa... petite amie ?
Non, objecta Alec. Pas si proche non plus. Elle avait vingt-huit ans, ce n'était pas une complète gamine. Et elle était sa patronne. La situation après cet échec de séduction serait probablement étrange quelques jours, et puis ils feraient comme si de rien était. Ils étaient entre adultes responsables, tout de même.


Alexa regarda Alec partir et fermer tristement la porte derrière lui. Sa réponse avait été épidermique, trop brutale elle s'en voulut. Son regard de chien battu quand il lui avait posé cette question si innocente qu'elle en était bête, bête d'avoir refusé. Ils s'entendaient bien, enfin, un peu, ils avaient discuté quelques fois. Il y avait toujours quelque chose d'un peu gênant pour elle d'être avec lui il était l'ex-époux de sa subordonnée, et puis il était plus vieux aussi. Au fond, ça ne la dérangeait pas. Quoi, elle se posait la question d'un possible avec Alec ? Non. Jamais. Avec personne, jamais, plus jamais. Ce qu'elle avait vécu était trop horrible pour qu'elle puisse à nouveau laisser un autre l'aimer.

Onze heures et demi du matin, le jour du réveillon. Il faisait particulièrement gris et froid ce jour-là s'il pleuvait, ce serait de la neige qui tomberait. Alec marchait dans Henkelbey Street. Il contourna la petite barrière mise en place pour l'inspection de la boutique de souvenirs et se rendit à la boulangerie pour y acheter son sandwich. Il s'était levé tôt ce matin qui n'était pas un congé pour lui, dans l'espoir de ne pas finir trop tard. Malgré le divorce, Kate et lui avaient décidé de fêter Noël en famille, avec sa mère à lui, les parents et la sœur de Kate, son mari et ses deux enfants. Et Lucy bien sûr. Ce serait une soirée tranquille, ils laisseraient les cadeaux au pied du sapin de Kate, sa mère à lui et Lucy viendraient passer la nuit chez lui tandis qu'elle hébergerait sa sœur et sa famille, et que ses parents iraient à l'hôtel.
La vie continuait, songea-t-il en attendant son repas – à la veille de Noël, la boulangère était très occupée – malgré la présence d'un tueur en série en liberté. Le temps passait et personne ne pouvait rien y faire.

Alors que c'était son tour d'être servi, Alexa entra dans la boulangerie. Il ne la remarqua pas tout de suite, mais la vit dès qu'il se retourna pour prendre de la monnaie dans la poche de son pantalon.

-Bonjour.
-Oh, bonjour, Alec.

Il remarqua qu'elle l'appelait par son prénom. Cela semblait être devenu une convention entre eux. C'était plutôt bon signe, ça signifiait qu'elle avait oublié leurs premières discussions un peu houleuses.

-Qu'est-ce que vous faites là? demanda-t-il d'un ton qu'il espérait enjoué et chaleureux.
-La même chose que vous, je suppose, répliqua-t-elle. Je fais juste semblant de ne pas trop voir les pâtisseries et puis voilà.
-Vraiment ! fit la boulangère, une bonne grosse ménagère à la limite de la caricature, qui s'incrusta dans la conversation qu'elle devait écouter depuis le début. Vous êtes au régime, Miss Jones ?

Alec et Alexa échangèrent un regard entendu. Alexa finit par répondre :

-Oui.
-Oh, une jeune femme mince et jolie comme vous, il ne faut pas ! Vous savez, c'est quand on est jeune qu'il faut se faire plaisir, après, on devient vieux et à la moindre sucrerie, on prend du gras !

Alec réprima un rire. Au fond, la situation n'était pas drôle, mais il se sentait de bonne humeur ce matin-là. Elle lui avait parlé. Tout allait bien dans le meilleur des mondes.

-Que prendrez-vous, alors, Miss Jones ? Demanda la boulangère.
-Oh, juste un sandwich. Et un Coca-cola sans sucre.
-Bien. Et vous monsieur ? Je vous mets une pâtisserie, comme d'habitude ?
-Non, ça ira, merci, répondit Alec.

Alexa fronça les sourcils et sourit légèrement, mi-étonnée mi-amusée. A quoi jouait-il ?

-Vous aussi ! s'exclama la boulangère. Mais pourquoi ?
-Je fais du gras, répondit-il d'un ton détaché.

Il déposa sa monnaie, prit son sac plastique et sortit. Alexa le rejoignit peu de temps après et le regarda mordre dans son sandwich d'un air moqueur.

-Quoi ? Finit-il par demander.
-A quoi tu joues ?
-Moi ? Mais rien ! se défendit-il. J'ai pris un peu de ventre alors je me suis dit... régime... non ?
-C'est cela oui...
-Vous copiez sur moi, pourquoi ? demanda-t-elle, suspicieuse.
-Par cholidarité, répondit-il immédiatement.
-Sérieusement ?

Elle éclata de rire. Elle se déridait un peu si cela lui plaisait qu'il soit le clown de service, alors pourquoi pas, pourvu qu'ils passent un moment ensemble. Ils étaient arrivés devant le commissariat au rythme de la conversation.

-Je parie que vous ne tiendrez pas deux jours à mon régime, ajouta-t-elle.
-C'est mal me connaître.
-C'est demain, Noël.
-Oh oui, c'est vrai.

Il y eu un instant de flottement. C'est l'instant que choisit une musique ringarde, du genre de celles qui sonne l'ouverture de la porte d'un magasin mais qui avait été trafiquée pour aller avec les fêtes.

-Vous faites quoi pour les fêtes ? demanda-t-il soudain plus sérieux, presque mélancolique.
-Moi ? Je... je ne fais rien. Enfin si, je regarde l'épisode de Noël de Doctor Who, après je vais sur les chaînes du câble regarder des conneries et puis je finis par m'endormir.
-Oh.

Il réalisa à quel point c'était triste de passer Noël seul. Même s'il était un loup solitaire, il avait toujours eu une famille à retrouver à ce moment-là.

-Tu voudrais venir chez nous ? Osa-t-il proposer.
-Oh ! Il y aura Kate ?
-Oui. On le fête ensemble cette année malgré... C'est pour Lucy.
-Alors non. Je serais de trop...
-Pourquoi ?
-Hé bien... parce que... On invite pas sa patronne à Noël, si ?
-Tu es bien plus que ma patronne.

Pris d'une soudaine inspiration, il mit ses mains dans les siennes. Alexa sursauta et rougit plus que jamais. Alec la vit devenir pivoine et il trouva cela mignon. Elle ne le repoussa pas. Ce contact ne la révulsait pas, contrairement à ce qu'elle avait pensé. C'était doux et chaud et elle n'avait pas envie qu'il la lâche. Mais il finit par songer au regard des autres alors qu'ils se tenaient par les mains juste devant le commissariat. N'importe qui qu'ils connaissaient pouvait sortir d'un moment à l'autre et les surprendre en plein... en pleine conversation tactile.

-Alors tu viendras ? demanda-t-il a nouveau.
-Je... je vais y réfléchir, d'accord ? Répondit-elle très vite, avant de s'enfuir à l'intérieur du commissariat.

Alec resta un instant pensif devant la porte, puis entra et tomba immédiatement sur... Kate.

-Tiens. T'en a mis du temps à aller acheter ton sandwich !
-J'ai croisé Alexa.
-Je sais, je viens de la voir aussi.
-Je l'ai invitée à passer Noël avec nous.

Kate ouvrit des yeux ronds et se mordit la lèvre comme pour dire quelque chose, puis se ravisa, réfléchit un instant et demanda :

-Mais... Pourquoi ?
-Elle le passe toute seule, alors je me suis dit... Que ce serait gentil, non ?
-Que ce serait gentil ?

Son insistance sur le dernier mot était presque vexante. Presque parce qu'Alec se connaissait et qu'il savait qu'il n'était pas gentil d'habitude. Kate haussa un sourcil en le regardant s'éloigner. Cette affaire n'était décidément pas nette.


-M. Hardy, j'ai les résultats de vos dernières analyses.

Alec n'avait pas été voir son cardiologue depuis le lendemain de son dîner impromptu avec Alexa. Il se contentait de lui envoyer les chiffres par mail, et encore, quand il y pensait. Le médecin, en désespoir de cause, avait donc fini par l'appeler.

-Vous allez mieux, lâcha le cardiologue d'un ton réjoui.
-Pa... pardon ?

Il était si surpris qu'il en lâcha son stylo avec lequel il gribouillait distraitement une feuille de brouillon. Il s'était attendu au contraire, après tout le stress des dernières semaines, les meurtres de ses pauvres gamines, revoir Kate et Lucy et puis Alexa un peu aussi.

-Moi aussi j'ai été surpris, ajouta le docteur. Mais vos résultats s'améliorent. Quoi que vous fassiez, continuez.

Il n'osa pas lui répondre qu'il avait repris le travail et enquêtait sur un serial-killer qui avait pris récemment des vacances de Noël. C'était trop beau pour être vrai. Il était si étonné qu'il bredouilla une réponse à côté de la plaque et raccrocha. Dehors, contre toute attente, s'allumait un rayon de soleil.