Première Carte.
8.1 A l'abri
Sakura se dirigea vers la salle de bain pour y prendre des
serviettes de bain et se sécher un peu. Elle glissa sur le
carrelage à l'entrée et chuta violemment sur le sol.
La douleur s'élança brutalement dans sa cuisse et
paralysa un court instant sa jambe droite. Les larmes montèrent
en elle mais elle entendit son frère reposer sèchement
le téléphone et elle tut ses premiers soubresauts
larmoyants. Elle se redressa et se releva tant bien que mal en se
tenant au meuble de bois clair. Elle en tira le premier tiroir et
sortit deux serviettes. La douleur à la cuisse commençait
à disparaître mais elle dut s'asseoir, surprise par un
vertige. Thomas fit irruption dans la salle et la dévisagea,
le regard froid :
- Tu m'as désobéi.
-
J'ai eu peur, murmura-t-elle.
- Il fallait m'écouter,
lui asséna-t-il sèchement. Tu ne sais donc pas
écouter ?
- Pardon, Thomas... s'excusa-t-elle
alors.
Il prit sa serviette et la regarda baisser les yeux, les
larmes ravinant sur ses joues. Il soupira discrètement et lui
jeta la serviette sur la tête.
- Sèche-toi. Tu vas
attraper froid.
Elle hocha silencieusement le menton et ne put
retenir un sanglot.
- Il manquerait plus que le petit monstre
éternue et rase d'un souffle toute notre maison...
Elle
ne répondit pas.
- Les lignes sont coupées, lui
dit-il en regagnant le couloir. Je n'ai pu joindre ni le collège
ni le lycée. Papa te fera un mot, pour demain.
- Voui...
murmura-t-elle entre deux sanglots.
Sakura revit la scène
se dérouler sous ses yeux. L'immeuble en construction qui
s'écroule. Terry qui prend sa main. Les poutres qui chutent
autour d'eux et la pluie qui les arrose. Elle avait couru un grand
danger et Thomas ne pensait qu'à la gronder. Il n'était
vraiment pas gentil...
Elle tira sur la serviette pour l'installer
sur son dos. Et Terry ? Où se trouvait-il ? Il était
parti, comme il était arrivé, en courant à
perdre haleine. Une chose était sûre, c'était
grâce à lui qu'elle avait évité les
poutres et les planches. Il savait exactement ce qu'il fallait
faire et sans lui, elle serait restée accroupie dans la boue,
apeurée. Elle se sécha les cheveux et se leva pour
aller chercher des affaires dans sa chambre. Thomas passa la tête
par la porte de la salle de bain :
- Ca va aller ?
Elle
passa à côté de lui, l'évitant du
regard, et lui asséna un coup de pied dans le tibia en le
dépassant.
- Tes blagues, elles sont nulles, mon pauvre !
Na...
Et dans un éclat de rire de fierté, elle
s'élança dans les escaliers pour rejoindre sa
chambre.
- Quel petit diable, souffla-t-il. Ca valait bien la
peine de s'inquiéter, tiens ! Comme tous les monstres,
elle est indestructible et coriace ! lança-t-il assez
fort dans le couloir.
Tandis que l'orage semblait redoubler de violence, Richard
redescendit à la cave pour finir ce qu'il avait commencé.
Etrangement, son sentiment avait disparu. Cette aura lui semblait
maintenant si loin. La porte d'entrée claqua à
l'étage et il entendit Ellen pester contre le mauvais
temps.
- Richard ? Richard ?!! Où tu es ?!!
Il
s'avança vers la porte et l'ouvrit d'un coup, pensant
surprendre quelqu'un. Personne.
- Richaaaaard ? EH oh !
C'est pas la peine d'aller en cours... Eh !!!
- Il est en
bas, mademoiselle, répondit une des servantes dans le lointain
de la maison.
- Richard ?! continuait d'appeler Ellen en
descendant les escaliers.
Elle aperçut la lumière
dans la salle où elle avait demandé à ce qu'on
installât le sorcier. Elle ralentit alors.
- Richard...
Tu... es là... ?
Elle arrivait aux abords de la porte
et elle n'osa pas regarder à l'intérieur s'appuyant
au mur sur le côté.
- Richard, tu sais... euh... je
peux tout t'expliquer... il est apparu devant moi au temple
Tsukimine... Je pense qu'il a été appelé par
Naia. Je pense que c'est la seule explication, mais il ne se
sentait pas bien... Alors je l'ai fait amener à la
maison...
- De quoi parles-tu ? la surprit son frère
en quittant finalement la salle.
- De... de...
Elle se pencha
vers l'intérieur et ne vit personne.
- Il y avait
quelqu'un ici et tu n'as rien dit ?
- Je me suis dit...
Attend, avant de te mettre en colère, le supplia-t-elle. Un
sorcier qui apparaît comme ça, c'est un sorcier
puissant, non ? Bien peu peuvent contrôler le temps !!
Alors je me suis dit...
- Le temps ?! Comment sais-tu qu'il
contrôlait le temps ?
- Il est apparu devant moi !
rétorqua-t-elle comme si c'était une évidence.
-
Une illusion d'optique, un sort d'invisibilité, un sort
d'eau sous cette pluie, un passage dans le voile de l'espace...
Enfin, il y a plein de possibilités pour voir apparaître
quelqu'un...
Elle ne sut quoi dire et il haussa d'un coup les
sourcils :
- Un sorcier... du passé... C'est ça ?!!
C'était quelqu'un que tu connaissais ?!!
- Euh
oui... fit-elle, hésitant à lui avouer la vérité.
-
Bien, allons consulter le Grimoire des Noms, on devrait le retrouver
et ensuite le localiser...
- En fait... je...
- Eh bien, quoi ?
lui lança-t-il en remontant à l'étage.
-
Oui... j'arrive.
La camionnette de la famille de Tiffany ne tarda pas à
retrouver les deux rescapés, à l'abri sous un préau.
Elle se gara près d'eux et plusieurs femmes en noir
descendirent avec des parapluies.
- Mademoiselle. Comment
allez-vous ?
- Ca va, sourit-elle. Mais la voiture de mère
n'est plus en état.
- Nous nous en chargeons
mademoiselle. Madame a demandé à ce que vous soyez
ramenée à la maison.
- Ah... bien.
Elles
l'aidèrent à s'installer et le chauffeur de la
Rolls lui sourit en montant à l'arrière.
A peine
assise, Tiffany emprunta le téléphone portable d'une
de ses gardes du corps et composa un numéro.
Chez Sakura, le téléphone sonna. Thomas haussa un
sourcils en déposant le légume qu'il coupait en
tranches. Il posa le couteau et se dirigea vers l'appareil. Il posa
la main sur le combiné et sentit une idée le traverser.
Surpris par ce sursaut de son esprit, il ne répondit pas
immédiatement aux appels sonores. La porte de Sakura à
l'étage s'ouvrit d'un coup.
- Thomas !!Tu prends
le téléphone ?
- Euh, oui... bredouilla-t-il.
C'est Tiffany.
Il décrocha et Sakura descendit en toute
hâte. Il lui tendit simplement l'appareil et regagna la
cuisine, les sourcils écrasés sur ses yeux figés.
Il pencha plusieurs fois la tête vers le téléphone
pour bien comprendre ce qui venait de se passer. Il avait eu... une
intuition. Mais si forte qu'elle s'était mue en certitude
avant même qu'il ne se posât la question. C'était
pour le moins étrange.
- Si tu savais ce que j'ai fait...
s'emballait Sakura, l'appareil contre l'oreille.
- Et moi,
donc, lança Tiffany. Je me doutais que tu ne serais pas à
l'école, toi non plus.
- Avec ce temps, je crois que
personne ne pourra s'y rendre !
- Oui... Bon, je vais te
laisser, car on arrive à la maison. Je te rappelle de là-bas
si la ligne n'est pas coup...
- Allô ? Allô,
Tiffany ? Ca a coupé !!!! s'écria-t-elle.
-
Oui, bon ça va, lança Thomas de la cuisine, ce n'est
pas la fin du monde !
- Grrr, méchant !
Elle
reposa le combiné et remonta dans sa chambre.
« Tous
les garçons sont des nuls ! Voilà ! »
Richard et Ellen s'étaient installés dans la
bibliothèque au dernier étage et Ellen semblait
perplexe au fur et à mesure de leur recherche. En fait, le
sorcier ne pouvait pas être dans le Grimoire, ce dernier ayant
été rédigé avec les deniers sorciers
opérant pour le Quatrième Cercle. Mais elle n'osait
pas le dire à son frère, craignant sa réaction.
-
Euh... On peut peut-être oublier ce sorcier, non ?
Richard
posa un regard étrange sur elle.
- Comment ça ?
-
Eh bien, je me disais que peut-être il allait repartir. Et
alors tout serait réglé, non ?
- S'il
disparaît maintenant, l'ordre sera tout de même
bouleversé, voyons ! Il faut le retrouver pour lui
demander de tout arrêter. Et peut-être...
Elle posa
d'un coup la main entre les pages pour stopper la recherche.
-
Quoi ? demanda-t-il, surpris... c'est lui ?! Adam
Sprath ?!!
- Tu as dit « et peut-être »...
Qu'entends-tu par là...
- Rien, oublie.
- Richard !
S'il te paît.
- Eh bien... si ce sorcier est si puissant,
se résolut-il, peut-être qu'il sait comment calmer
l'esprit de Naïa.
- Mais nous le savons... Il lui faut...
-
Non, je veux dire... S'il sait comment faire, peut-être qu'il
a les connaissances nécessaires pour faire autrement...
-
Faire autrement ? Je ne comprends pas.
- Je me suis dit que
peut-être mère est partie en Angleterre pour ça...
Trouver un sorcier qui l'aiderait.
- Mais enfin, c'est se
jeter dans la gueule du loup, elle n'aurait pas fait cette
bêtise... Même pour t...
Elle s'arrêta
brusquement, une main sur la bouche.
- Non, Richard, ce n'est
pas ce que je voulais dire.
Il secoua la tête, un sourire
aux lèvres.
- Oublie, souffla-t-il en se replongeant dans
le vieux grimoire. Cherchons qui il est. Et retrouvons-le avant qu'il
ne se décide à repartir.
- Ce n'est pas la peine
de chercher, alors, murmura-t-elle. Il n'est pas là.
-
Que dis-tu... sourit-il en poursuivant sa recherche.
- Il est mort
avant l'écriture de ce grimoire.
- Pardon ?
s'arrêta-t-il, le yeux perdus sur une page au hasard. Comment
le sais-tu ?
- C'est celui qui a tué notre aïeul
contre le Cercle, il y a des siècles.
Richard s'arrêta
net, son cœur bondissant dans sa poitrine.
- Ce n'est pas
possible. Ce traître était bien trop faible... Le cercle
a renié tous ses faits et gestes. Ils le faisaient même
espionner ! Voyons, tu divagues... tu as dû te tromper.
-
Je ne pense pas. C'était lui, Clow Reed.
Une salve
d'éclairs zébrèrent le ciel et le tonnerre fit
lourdement vibrer le sol et les murs.
- Clow...
8.2 La dernière chance ?
Une main soutenant le vieux volume et l'autre posée entre
deux pages, Dominique se tenait près d'une des fenêtres
violemment battues par la pluie torrentielle et il fronça les
sourcils en voyant les nuages en très lente rotation au-dessus
d'un lieu particulier de la ville. A croire que cet orage n'était
pas... naturel. Mais alors de quoi s'agissait-il ?
On frappa à
la porte du bureau et Dominique pivota sur lui-même.
-
Entrez.
- Bonjour, monsieur Gauthier.
Dominique salua le
gardien et ce dernier sembla gêné par les quantités
de livres ouverts sur lesquels il posa un regard distrait, pensant
déranger le professeur en plein travail.
- Je suis désolé
de vous interrompre.
- Il n'y a pas de mal, que se
passe-t-il ?
- Quelqu'un demande à vous voir,
monsieur Gauthier. Une demoiselle est arrivée il y a quelques
minutes et elle demande après vous.
- Elle est venue par ce
temps ?
- Oui, elle dit qu'elle arrive à peine de
l'aéroport.
- Ah. Je vois. Bien, dites-lui que je la
rejoindrai dans le...
- Ce n'est pas la peine, lança-t-on
derrière le gardien, aussi surpris que Dominique de voir la
jeune femme surgir ainsi. Ce n'est pas la peine, répéta-t-elle.
-
Mademoiselle, la gronda le gardien.
- Non, ce n'est rien,
intervint Dominique en les rejoignant sur le pas de la porte.
- Je
me présente, professeur. Je m'appelle Linda Carmin et
je suis une étudiante française qui désire
poursuivre sa formation d'archéologie au Japon. Bien sûr
je ne suis qu'en seconde année et je dois encore travailler
dur. Je suis soigneuse, attentive, j'ai une bonne mémoire et
j'aime cette discipline au point d'avoir quitté mon pays
pour travailler ici, avec l'aval de toute ma famille. J'arrive à
peine de l'aéroport et je suis venue directement à
l'université pour vous rencontrer.
Dominique ne sut quoi
dire et lui sourit simplement en faisant signe au gardien de les
laisser.
- Je ne comprends pas très bien tout ce que vous
avez dit, expliqua-t-il à la demoiselle.
- Je ne parle pas
encore très bien le japonais, reconnut-elle et je ne connais
pas encore bien vos habitudes. Mais j'apprendrai !
conclut-elle.
- Je vois. Eh bien, je ne sais pas qui m'a
recommandé à vous, mais je n'ai actuellement besoin
de personne, vous savez ?
- J'ai lu votre travail sur le
site StMarc-MCLVII près de Plymouth. Je m'y suis même
rendue pendant mes vacances pour étudier les lieux. Je trouve
votre analyse de la situation tout à fait passionnante. Vous
connaissez à peine l'Europe, si je ne me trompe, et vous
avez su néanmoins porter un regard si...
- Oui, écoutez,
la coupa-t-il. Je n'ai pas vraiment le temps aujourd'hui...
Le
tonnerre gronda au-dessus d'eux et la pluie redoubla de violence le
temps de quelques nouvelles bourrasques.
- De toute façon,
monsieur Gauthier, je tenais juste à me présenter à
vous. Si je ne me trompe pas, vous allez avoir besoin d'une
assistante pour votre dossier sur la porcelaine chinoise de
Yanthia.
- En effet. Je vous contacterai sûrement, à
ce moment-là...
- Oui, répondit-elle satisfaite
avait de lui tendre une longue fiche de renseignements sur elle. Ceci
vous aidera à me choisir, j'en suis sûre ! Vous
verrez, lui avoua-t-elle à mi-voix, vous serez ravi ! Je
suis la meilleure.
Il lui sourit et elle le quitta :
- Je
dois aller m'inscrire, donc à bientôt !
Il
secoua la tête, encore abasourdi.
La camionnette démarra dans le jardin des Fontaine et
Richard referma la portière derrière lui :
- En
avant, vers le centre de Tomoeda. Le temple, indiqua-t-il.
- Oui,
monsieur.
- Richard !!! se mit à crier Ellen oubliée
sur le perron. Tu aurais pu m'attendre !!!!
Le véhicule
accéléra dans le chemin et quitta la propriété,
descendant vers les premières habitations, cachées par
le voile épais de la pluie. Les éclairs se succédèrent
et le tonnerre gronda de plus belle alors qu'ils pénétraient
la ville. Richard sortit de sa poche un sachet de poudre vierge.
C'était la solution. Sa seule occasion de soigner les deux
cancers de Tomoeda... Celui du temple Tsukimine et... le sien.
Sa
dernière chance.
Dominique ouvrit un nouveau grimoire ancestral et parcourut de
nombreuses pages à la recherche de la bonne définition.
Mais il ne parvenait pas à trouver la bonne traduction. Le
mystère du parchemin retrouvé demeurait énigmatique.
Pourtant quelqu'un l'avait compris, par le passé. Mais
grâce à quoi... ou à qui ? Il secoua la
tête, l'esprit embrouillé par les craintes qu'il
ressentait de plus en plus fort, l'oppressant jusque dans sa
réflexion. Que se passait-il donc à Tomoeda ?
D'un
geste il referma le grimoire, laissant un instant sa main sur la
couverture.
Une aspiration soudaine fixa sa main au livre et une
faible lueur passa entre ses doigts, comme un vent mystérieux
qui traverserait sa main, aspiré par le livre... Il tira sur
son bras, tenant le livre de son autre main et força de plus
en plus fort, craignant de déchirer la couverture fragile du
vieux livre. D'un coup le souffle cessa, dégageant sa main.
Dominique la ramena devant lui et l'inspecta scrupuleusement. Rien,
il n'avait rien. Il se leva poussant délicatement le livre
vers une pile sur le coin de son bureau. Ca recommençait !!
-
C'est impossible, murmura-t-il en se prenant la tête entre
les mains... Il se passe quelque chose...
Il se plia en deux sur
la chaise, sentant ses idées remuer, traversant son esprit
comme par le passé.
Et puis d'un coup, le vide.
Dominique
ouvrit les yeux. C'était fini. Il jeta un œil étrange
vers le grimoire et se surprit à repenser à des
lectures qu'il n'avait jamais faites... des textes inconnus... Et
pourtant, cela lui rappelait quelque chose. Pour être sûr,
il ramena le livre devant lui et chercha un passage lu distraitement,
quelques secondes auparavant. Il tourna les pages frénétiquement
et finit par retrouver l'extrait. Et là ce fut le choc, il
se souvenait des mots avant, des mots après, de toutes les
pages... Oui, ça recommençait, comme des années
auparavant. Il avait avalé le contenu de ce livre par son
simple contact.
- Mais non, ça ne se peut pas, je n'ai
plus rien en moi... s'expliqua-t-il pour se convaincre en posant
une main sur son torse. Je me suis débarrassé de tout
ce que je possédais. C'est fini... et pourtant, se
redressa-t-il sensiblement, les yeux figés sur les pages. Si
le don est revenu, peut-être que l'enfant est... décédé.
Non, je ne peux pas le croire... Je...
Il se leva d'un coup et
enfila sa veste, quittant son bureau sans rien ranger. Il devait en
avoir la preuve. Et cette preuve se trouvait chez lui.
- Plus vite, murmurait Richard, c'est très urgent.
La
pluie incessante voilait le pare-brise entier et les éclairs
gênaient leur visibilité.
- Oui, monsieur, mais avec
ce temps, si un piéton traverse, nous ne le verrons qu'au
dernier moment !
- Il n'y a pas de piéton par ce
temps !!! lui hurla le jeune homme en serrant le sachet de
poudre contre lui. Il... n'y aura pas de piéton...
Richard
se mit à tousser et se crispa sur son fauteuil, se pliant en
deux, les mains devant la bouche ; la respiration devenait
difficile.
- Monsieur...
- Ce n'est rien, on continue...
-
Bien monsieur.
- Oui allô ? répondit Ellen chez elle.
Ses
yeux déçus par la promenade manquée
s'arrondirent :
- Mère ?!!
Au bout de
la ligne, la voix était faible et le son instable. Mais le
message réussit à passer avant que la communication se
coupât. Ellen, toute tremblante, ne reposa même pas le
combiné. Si c'était vrai, alors...
«
Ne sortez pas de la maison... Les forces du monde vont exploser... La
maison vous protègera, toi et ton frère... »
« Ne
sortez pas »
Ellen ne sentit bientôt plus ses
jambes et s'écroula devant le meuble du téléphone.
Richard...
- Richard... souffla-t-elle, impuissante.
- Ca ne doit plus être très loin, monsieur. Après,
où faut-il aller ?
L'homme qui conduisait se tourna
vers Richard et le vit détendu, la tête en arrière,
les yeux perdu sur le plafond.
- Monsieur, Richard !!
Il
arrêta d'un coup la camionnette et le corps du jeune homme
glissa sur le côté. Le conducteur le rattrapa et
l'allongea à l'arrière du véhicule.
-
Monsieur Richard... Vous m'entendez ?
Sans attendre, il
prit son pouls et tenta de sentir son souffle entre ses lèvres.
Le cœur semblait arrêté. Dehors, les flashs
éblouissants déchirèrent le ciel de part en part
et le tonnerre raisonna dans tout ce qui vivait. Une vraie tempête
se préparait... un ouragan. Le chauffeur fit basculer la tête
du lycéen en arrière pour libérer la trachée
et tenta de le réanimer.
C'est devant une lueur pâle et lointaine que Richard se
retrouva. Un sourire et une main qui se tendait vers lui. Il inclina
la tête sur le côté et aperçut son
chauffeur s'époumoner sur son propre corps allongé
non loin, à l'arrière d'une camionnette. Dans le
plus grand silence, le ciel se couvrit d'épais nuages
cotonneux, soyeux, aux couleurs pâles et pures. Il chercha
autour de lui et sentit ses pas l'éloigner de la
camionnette.
Dans un dernier élan de volonté, il
ouvrit les yeux sur le monde obscur qui l'entourait. A une distance
raisonnable, une silhouette gigantesque tentait de percer une paroi
souple à grand coups de pouvoirs lumineux. De larges ailes
s'écartaient dans son dos et se contractaient à
chaque tir magique contre la paroi qui lui résistait toujours,
perdant visiblement de sa consistance à chaque tir...
Cette
silhouette, cette silhouette gigantesque...
Il fit un pas vers
elle mais une main le retint à l'épaule. Il tourna le
visage vers celle qui l'avait arrêté...
- Il ne
faut pas aller vers elle. La colère l'a envahie.
- C'est
Elle... ? demanda-t-il.
- Oui. Celle que vous cherchez
tous.
- Alors, elle peut me guérir.
- Si tu vas à
elle, c'est toi qu'elle prendra pour renaître.
- Elle
va... Mais alors, réfléchit-il, même libérée
elle ne pourra jamais me sauver.
- Non, en effet, lui sourit
tendrement Nathalie. Elle vit enfermée ici depuis des
millénaires, des millions d'années même,
attendant paisiblement le réveil. Et puis en quelques siècles
les hommes lui ont transmis une force qui dépasse tout ce que
son âme de Gardien peut supporter. C'est le chaos dans son
esprit...
- Elle va renaître ?
- Elle essaie. Ainsi,
elle pourra se donner la mort.
Richard secoua la tête.
-
Nous voulions tant qu'elle nous aide... Elle était l'Elegata
Elementaria... Elle est devenue...
- Oui, je sais.
- C'est
Clow, sursauta-t-il, ne voyant pas son corps partir peu à peu
en fumée. C'est Clow qui perturbe tout.
- Il est là,
regarde, lui sourit Nathalie en indiquant l'arbre centenaire aux
pieds de la silhouette gigantesque. Il hésite.
- Il est
fou ?!! Il a notre destin entre ses mains.
- Détrompe-toi.
Il n'y peut rien. S'il partait, il effacerait sa présence
ici et ses conséquences mais Naïa tentera encore de
s'éveiller.
Richard serra les poings et se rapprocha
lentement de son corps.
- Que fais-tu ?
- Je dois le
convaincre de repartir...
- Mais c'est l'heure pour toi, jeune
Richard.
Ce dernier sourit en s'agenouillant à côté
de son corps que le chauffeur avait fini par délaisser,
fatigué et désespéré. Il leva les mains
au-dessus du sachet que le corps tenait encore entre ses doigts.
-
Que fais-tu ?
- Je suis un sorcier, lui avoua-t-il, l'œil
malicieux. Et j'ai décidé que ce n'était pas
encore mon heure...
- Alors bonne chance, mon garçon.
-
Vous... lança Richard, avant de prononcer la formule qui
allait donner à cette poudre vierge le pouvoir de vie. Vous
êtes...
- Je suis sa maman, oui.
- Il vous ressemble un
peu.
Elle le salua d'un simple sourire empli de tendresse, fière
de la volonté si ferme dont il faisait preuve puis elle
disparut.
- Par les grandes âmes célestes... !!
s'exclama Richard.
Dominique arriva enfin chez lui, les cheveux ruisselants et les
vêtements imbibés dégoulinants sans fin sur le
parquet. Il se dirigea vers le meuble du téléphone et
tira vers lui le carnet d'adresse. Il se débarrassa de ses
lunettes à travers les quelles il ne voyait plus rien. Son
index effeuilla le livret et finit par longer une courte
liste.
« Orphelinat Sainte-Catherine... »
murmura-t-il en commençant à composer le numéro
vers l'Angleterre.
Dans le Temple Tsukimine, l'enveloppe magique se déchira et l'âme contenue se libéra d'un coup, projetant son corps astral sur les environs.
8.3 Elegata Elementaria
Et tandis que la foudre serpentait sans but entre les nuages épais
qui voilait la ville, le tonnerre déchirait tout, déversant
sur la ville un mur de sonorités violentes et sourdes qui
faisaient vibrer le sol, les murs et les gens. Tout n'était
plus que bruit et flashs incohérents. Pour celui qui en cet
instant avait ouvert les yeux sur le ciel et la Terre aurait pu
croire à l'avènement d'une ère
apocalyptique : tout était entré en résonance
et loin sur le continent on entendait l'écho des frappes
électriques incessantes.
Un seul homme sentait son pouls
vibrer au son des éclats de la Nature. Un seul homme était
spectateur privilégié de cette farandole cataclysmique.
Les vagues de pouvoirs le traversaient et il secouait la tête
nerveusement... Voilà ce que Tara voulait dire. Les quatre
talismans ne résoudraient rien...
Une silhouette semblait
échapper à cette prison végétale et de
longues langues de pouvoirs ondulaient sur la ville depuis le parc du
Temple. Un éclair plus téméraire se lança
sur l'arbre centenaire et heurta une barrière de magie qui
le déchiqueta en de fugaces décharges inoffensives.
Clow avala sa salive et posa une main sur l'écorce. Sa
présence était illogique dans le flot de magie de ce
futur et Naïa prenait son envol à cause de lui... Le
Cinquième pilier chinois... Le cinquième élément...
Ces sages ignoraient qu'en enfermant les talismans ils donneraient
plus de puissance à cette force-là qui maintenait un
lien mystique entre les quatre éléments
primordiaux.
L'Elegata Elemataria se tenait devant lui en cet
instant.
Une force apparut derrière lui alors que le nuage
électrique se répandait sur les environs, envahissant
les espaces marins et déchaînant les eaux aux abords du
pays.
- Clow Reed, choisi par notre guide protecteur...
Il fit
volte-face alors que l'aura de Naïa gagnait encore en
puissance.
- Qui... ? Vous êtes...
- Je suis une
force de l'éternel, Clow Reed. Si tu parviens à
prendre en moi une part de pouvoir, tu pourras retourner là-bas.
-
Mais ici... que vont-ils devenir ? Je ne peux les laisser alors
que c'est moi qui ai libéré l'Elegata
Elementaria !!! Tout va être détruit...
- Elle
utilise ta présence, utilise donc la sienne. A son pieds, tu
possèdes plus de magie que tu n'en possèderas jamais.
Alors profites-en, je m'offre à toi.
- Que... Que dois-je
faire ?
- Capture-moi...
Clow se sentit impuissant,
incapable de prendre entre ses mains une si puissante force de la
nature. Il baissa les yeux et tenta pourtant de trouver une idée.
En vain...
- Je ne peux pas... je ne suis qu'un jeune
sorcier.
La silhouette s'approcha de lui et souleva son visage
de ses doigts fins et luisants :
- Ne sois pas bête.
Tara est notre guide et elle nous a conduites vers toi. L'élue
de la Terre t'a choisi, ce n'est pas pour rien. Nous avons toutes
confiance en toi.
- Toutes ? songea-t-il en imaginant le
nombre gigantesque des forces de la Nature. Mais comment pourrais-je
capturer toutes les forces qui régissent l'univers ?!
s'emporta-t-il en la voyant s'éloigner, prête à
être capturer. Je ne le peux pas !! Je ne suis qu'un
sorcier du Cercle... je ne suis qu'un...
« Une
carte ? s'entendit-il demander à celle qui le formait à
des magies plus instinctives »
« Une carte
ou tout autre support, souriait Tara dans ses souvenirs. Le Cercle
envisage de piéger nos essences de gardiens dans des
talismans. Trouver la pierre qui nous contiendra n'est pas chose
simple. Alors crée un support que tu lieras à ta magie,
Clow. »
Une carte... Pourquoi pas ?
Il fit
apparaître le Sceau Terrestre à ses pieds. La force le
dévisagea longuement ; le jeune sorcier ne se décidait
pas.
- Je ne peux pas contrôler le Sceau, je n'ai pas
encore assez de pouvoir, nota-t-il. Mais je...
Il se concentra et
dirigea ses deux mains vers les cercles qui tournaient autour de ses
chevilles. Le ciel éclata encore au-dessus de lui et il
inspira profondément.
- Par les grandes âmes
célestes, Sceau Terrestre, je t'en conjure, prête-moi
une part de toi. Crée pour moi un Sceau unique, un sceau à
mon image...
Il ouvrit d'un coup les paupières et sourit.
Une image venait de le traverser. Une petite fille. A ses pieds les
trois cercles se rapprochèrent pour finir par se fondre en un
cercle vierge et il sourit, surpris d'avoir entrevu ce destin-là.
Un plan se dessina devant ses yeux... une raison d'être.
-
Que ce sceau obéisse à moi et à moi seul !
lança-t-il solennellement en levant les yeux au ciel. Que le
Sceau de Clow soit alors marqué par le savoir de mon père.
Un
point lumineux s'ouvrit en son centre et se mit à rayonner
en grandissant, déposant sur le Sceau son empreinte dorée.
-
Qu'apparaisse en son bord celle qui m'a parlé la première
fois de ce lieu. Ma mère, sourit-il.
Un croissant se
découpa et se déposa dans un cercle lumineux sur le
pourtour du nouveau Sceau.
- Qu'une clef vienne à moi,
créateur du Sceau. Et qu'elle illumine de son lien les
magies occidentales et orientales que je lie aujourd'hui à
mon Sceau Unique.
Un trait de lumière se forma au creux de
ses mains rassemblées devant lui. Il empoigna le sceptre et le
dirigea fièrement vers celle qui venait de le guider. Mais
avant de déchirer l'enveloppe magique de la force, il la
dévisagea, baissant le sceptre un instant :
- Pourquoi
dois-je te capturer ici, dans l'avenir... ? Pourquoi ne
vais-je pas le faire dans le passé... dis-moi.
- Parce que
jamais là-bas tu n'en auras le pouvoir.
- Je vois,
souffla-t-il avant d'inspirer profondément les forces que
lui soufflait involontairement l'arbre. Puissance de l'éternel,
par le lien au Sceau de Clow, je crée une carte en ton nom...
Le Temps !
La force sembla partir en lambeau et une part de
cette énergie rejoignit une carte qui prit forme au bout de
son sceptre. En quelques secondes, une part de la force du temps
avait pris forme devant lui et il la ramena à lui d'un
simple geste. Avant même de s'en extasier, il tourna la tête
vers le corps gigantesque de Naïa...
- Pourvu que ça
marche, songea-t-il en brandissant la carte. Force du Temps... freine
tes aiguilles, fige ton battement et fais marche arrière, je
t'en conjure...
Tout, autour de lui, sembla ralentir.
- Ca
marche... sourit-il simplement. Tara avait raison. Je peux peut-être
m'élever contre le Cercle... Je dois pouvoir...
Il leva
sa carte au ciel, la main contre l'écorce de l'Arbre, et
fit le souhait de rentrer chez lui. La journée sembla se
dérouler autour de lui dans le sens inverse et il se contenta
de jeter un regard vers sa carte avant de disparaître. Sa
réponse, il l'avait à présent.
La temps freina sa course à reculons alors que l'aura de Clow disparaissait totalement de l'époque future. Puis, comme un élastique trop tendu, il reprit sa course en sens inverse, retrouvant son équilibre de départ, effaçant sur son chemin toute trace de la présence du Sorcier, telle une vague nouvelle léchant le sable du temps, le lissant sur son passage.
La cloche sonna et Sakura sourit à sa voisine et amie.
Tiffany refermait son cahier, les autres ne tardèrent pas à
se lever. Dehors le soleil radieux avait séché les
fines averses de la nuit et la journée s'annonçait
agréable.
- J'aime le beau temps, ça me rend toute
joyeuse, s'exclama Sakura.
- Je suis bien d'accord, avoua
Nadine.
- En plus, c'est la seule journée où nous
finissons plus tôt, précisa Sandrine. Avec Yvan on
pensait aller faire un tour dans la salle de jeux vidéo de la
rue principale du quartier commercial.
- Il paraît qu'il y
a de nouveaux jeux ! J'ai même entendu dire qu'un
garçon avait été assommé par un jeu de
combat où les joueurs reçoivent réellement les
coups des adversaires !
- Mouais, réfléchit
Sakura... c'est encore une blague, c'est ça ?
-
Non, lui souffla Tiffany, là, je crois qu'il ne ment pas !
-
Grrr... Je m'étais dis que c'était encore des
histoires... Au fait, songea-t-elle. Ca doit faire mal ce genre
de jeu! Celui qui jouera contre moi a intérêt à
être sympa !
- Si c'est moi, murmura Tiffany, je
serai super sympa.
- Et les Zigotos ! les interpella-t-on du
couloir. Les pleurnichards !
- C'est la bande à
Terry, lança Sonya.
Les garçons se contentèrent
de passer devant la classe en leur adressant des grimaces de
provocation.
- Ils ne nous laisseront jamais tranquilles ! se
plaignit Nadine. Qu'est-ce qu'on leur a fait ?
- J'espère
qu'il ne seront pas là ce soir...
Terry passa devant la
salle et croisa le regard de Sakura qui baissa les yeux.
- Vous
avez vu comment il dévisage Sakura ? lança
Sandrine. Ne t'en fais pas, Sakura, se pencha-t-elle vers elle,
s'il t'embête on sera là. Hein, les filles ?
-
Ouaiiiiis ! lancèrent-elles à l'unisson.
- Et
moi ? intervint Yvan. Tu as dit « les filles »...
Je compte pour du beurre ?
- Mais non, toi, tu leur
raconteras une de tes histoires et ils seront morts...
d'ennui !
Elles éclatèrent de rire et il les
accompagna de bon cœur.
Sakura, elle, se sentait bizarre et même
si elle forçait un rire, elle ne comprenait pas ce sentiment
étrange qui avait resserré son cœur. Elle se sentait
toute chose au simple souvenir de ce regard si accrocheur. Comme si
elle l'avait vu de plus près, comme s'il avait été
si proche d'elle qu'elle...
- Sakura ? Ouhou !
-
Pardon... j'étais ailleurs.
Dominique referma le livre ancien et fronça les sourcils.
Une chose clochait. Il venait d'ouvrir un livre au hasard pour ses
recherches sur la porcelaine chinoise antique qu'on lui avait livré
quelques semaines auparavant et il semblait le connaître par
cœur. Peut-être l'avait-il déjà lu.
Le
gardien du bâtiment vint frapper à la porte et Dominique
pivota sur lui-même :
- Je suis désolé de
vous interrompre, s'avança l'homme visiblement gêné.
-
Il n'y a pas de mal, que se passe-t-il ?
- Une demoiselle
demande à vous voir, monsieur Gauthier.
- Linda, murmura
machinalement Dominique.
- Pardon ?
- Non, rien. Je...
oui, dites-lui que j'arrive.
Thomas posa le cahier sur la table et se rendit compte qu'il
était debout en plein classe.
- Un problème,
monsieur Gauthier ? Vous avez perdu la page, peut-être ?
Il
n'avait rien perdu en fait. Il avait l'étonnante et
impossible impression d'avoir en tête des souvenirs
différents d'une même paire de journées.
-
Monsieur Gauthier ?
Il se tourna vers Mathieu qui lui souffla
la page. Richard, lui, souriait, le regard posé sur son livre.
Quelque chose venait d'arriver. Son sixième sens le lui
disait.
- Monsieur Gauthier ? appela une dernière fois
le professeur d'Histoire Géographie.
- Euh, oui, pardon,
monsieur. J'ai eu un... une absence.
- Je vois, reprenez donc la
lecture, s'il vous plaît.
- Oui, monsieur...
Il se
replongea dans les paragraphes du texte, convaincu qu'une chose
bizarre se tramait dans son dos et qu'il ferait tout pour démasquer
celui qui opérait en secret... quels que soient ses moyens.
Naturels... ou pas. Il le trouverait. Et selon lui, il n'y avait
que deux options. Son voisin actuel. Ou cet inconnu au premier
rang... Ca ne pouvait être que l'un des deux, évidemment.
Mais lequel... ?
