Première Carte.

8.1 A l'abri

Sakura se dirigea vers la salle de bain pour y prendre des serviettes de bain et se sécher un peu. Elle glissa sur le carrelage à l'entrée et chuta violemment sur le sol. La douleur s'élança brutalement dans sa cuisse et paralysa un court instant sa jambe droite. Les larmes montèrent en elle mais elle entendit son frère reposer sèchement le téléphone et elle tut ses premiers soubresauts larmoyants. Elle se redressa et se releva tant bien que mal en se tenant au meuble de bois clair. Elle en tira le premier tiroir et sortit deux serviettes. La douleur à la cuisse commençait à disparaître mais elle dut s'asseoir, surprise par un vertige. Thomas fit irruption dans la salle et la dévisagea, le regard froid :
- Tu m'as désobéi.
- J'ai eu peur, murmura-t-elle.
- Il fallait m'écouter, lui asséna-t-il sèchement. Tu ne sais donc pas écouter ?
- Pardon, Thomas... s'excusa-t-elle alors.
Il prit sa serviette et la regarda baisser les yeux, les larmes ravinant sur ses joues. Il soupira discrètement et lui jeta la serviette sur la tête.
- Sèche-toi. Tu vas attraper froid.
Elle hocha silencieusement le menton et ne put retenir un sanglot.
- Il manquerait plus que le petit monstre éternue et rase d'un souffle toute notre maison...
Elle ne répondit pas.
- Les lignes sont coupées, lui dit-il en regagnant le couloir. Je n'ai pu joindre ni le collège ni le lycée. Papa te fera un mot, pour demain.
- Voui... murmura-t-elle entre deux sanglots.
Sakura revit la scène se dérouler sous ses yeux. L'immeuble en construction qui s'écroule. Terry qui prend sa main. Les poutres qui chutent autour d'eux et la pluie qui les arrose. Elle avait couru un grand danger et Thomas ne pensait qu'à la gronder. Il n'était vraiment pas gentil...
Elle tira sur la serviette pour l'installer sur son dos. Et Terry ? Où se trouvait-il ? Il était parti, comme il était arrivé, en courant à perdre haleine. Une chose était sûre, c'était grâce à lui qu'elle avait évité les poutres et les planches. Il savait exactement ce qu'il fallait faire et sans lui, elle serait restée accroupie dans la boue, apeurée. Elle se sécha les cheveux et se leva pour aller chercher des affaires dans sa chambre. Thomas passa la tête par la porte de la salle de bain :
- Ca va aller ?
Elle passa à côté de lui, l'évitant du regard, et lui asséna un coup de pied dans le tibia en le dépassant.
- Tes blagues, elles sont nulles, mon pauvre ! Na...
Et dans un éclat de rire de fierté, elle s'élança dans les escaliers pour rejoindre sa chambre.
- Quel petit diable, souffla-t-il. Ca valait bien la peine de s'inquiéter, tiens ! Comme tous les monstres, elle est indestructible et coriace ! lança-t-il assez fort dans le couloir.

Tandis que l'orage semblait redoubler de violence, Richard redescendit à la cave pour finir ce qu'il avait commencé. Etrangement, son sentiment avait disparu. Cette aura lui semblait maintenant si loin. La porte d'entrée claqua à l'étage et il entendit Ellen pester contre le mauvais temps.
- Richard ? Richard ?!! Où tu es ?!!
Il s'avança vers la porte et l'ouvrit d'un coup, pensant surprendre quelqu'un. Personne.
- Richaaaaard ? EH oh ! C'est pas la peine d'aller en cours... Eh !!!
- Il est en bas, mademoiselle, répondit une des servantes dans le lointain de la maison.
- Richard ?! continuait d'appeler Ellen en descendant les escaliers.
Elle aperçut la lumière dans la salle où elle avait demandé à ce qu'on installât le sorcier. Elle ralentit alors.
- Richard... Tu... es là... ?
Elle arrivait aux abords de la porte et elle n'osa pas regarder à l'intérieur s'appuyant au mur sur le côté.
- Richard, tu sais... euh... je peux tout t'expliquer... il est apparu devant moi au temple Tsukimine... Je pense qu'il a été appelé par Naia. Je pense que c'est la seule explication, mais il ne se sentait pas bien... Alors je l'ai fait amener à la maison...
- De quoi parles-tu ? la surprit son frère en quittant finalement la salle.
- De... de...
Elle se pencha vers l'intérieur et ne vit personne.
- Il y avait quelqu'un ici et tu n'as rien dit ?
- Je me suis dit... Attend, avant de te mettre en colère, le supplia-t-elle. Un sorcier qui apparaît comme ça, c'est un sorcier puissant, non ? Bien peu peuvent contrôler le temps !! Alors je me suis dit...
- Le temps ?! Comment sais-tu qu'il contrôlait le temps ?
- Il est apparu devant moi ! rétorqua-t-elle comme si c'était une évidence.
- Une illusion d'optique, un sort d'invisibilité, un sort d'eau sous cette pluie, un passage dans le voile de l'espace... Enfin, il y a plein de possibilités pour voir apparaître quelqu'un...
Elle ne sut quoi dire et il haussa d'un coup les sourcils :
- Un sorcier... du passé... C'est ça ?!! C'était quelqu'un que tu connaissais ?!!
- Euh oui... fit-elle, hésitant à lui avouer la vérité.
- Bien, allons consulter le Grimoire des Noms, on devrait le retrouver et ensuite le localiser...
- En fait... je...
- Eh bien, quoi ? lui lança-t-il en remontant à l'étage.
- Oui... j'arrive.

La camionnette de la famille de Tiffany ne tarda pas à retrouver les deux rescapés, à l'abri sous un préau. Elle se gara près d'eux et plusieurs femmes en noir descendirent avec des parapluies.
- Mademoiselle. Comment allez-vous ?
- Ca va, sourit-elle. Mais la voiture de mère n'est plus en état.
- Nous nous en chargeons mademoiselle. Madame a demandé à ce que vous soyez ramenée à la maison.
- Ah... bien.
Elles l'aidèrent à s'installer et le chauffeur de la Rolls lui sourit en montant à l'arrière.
A peine assise, Tiffany emprunta le téléphone portable d'une de ses gardes du corps et composa un numéro.

Chez Sakura, le téléphone sonna. Thomas haussa un sourcils en déposant le légume qu'il coupait en tranches. Il posa le couteau et se dirigea vers l'appareil. Il posa la main sur le combiné et sentit une idée le traverser. Surpris par ce sursaut de son esprit, il ne répondit pas immédiatement aux appels sonores. La porte de Sakura à l'étage s'ouvrit d'un coup.
- Thomas !!Tu prends le téléphone ?
- Euh, oui... bredouilla-t-il. C'est Tiffany.
Il décrocha et Sakura descendit en toute hâte. Il lui tendit simplement l'appareil et regagna la cuisine, les sourcils écrasés sur ses yeux figés. Il pencha plusieurs fois la tête vers le téléphone pour bien comprendre ce qui venait de se passer. Il avait eu... une intuition. Mais si forte qu'elle s'était mue en certitude avant même qu'il ne se posât la question. C'était pour le moins étrange.
- Si tu savais ce que j'ai fait... s'emballait Sakura, l'appareil contre l'oreille.
- Et moi, donc, lança Tiffany. Je me doutais que tu ne serais pas à l'école, toi non plus.
- Avec ce temps, je crois que personne ne pourra s'y rendre !
- Oui... Bon, je vais te laisser, car on arrive à la maison. Je te rappelle de là-bas si la ligne n'est pas coup...
- Allô ? Allô, Tiffany ? Ca a coupé !!!! s'écria-t-elle.
- Oui, bon ça va, lança Thomas de la cuisine, ce n'est pas la fin du monde !
- Grrr, méchant !
Elle reposa le combiné et remonta dans sa chambre.
« Tous les garçons sont des nuls ! Voilà ! »

Richard et Ellen s'étaient installés dans la bibliothèque au dernier étage et Ellen semblait perplexe au fur et à mesure de leur recherche. En fait, le sorcier ne pouvait pas être dans le Grimoire, ce dernier ayant été rédigé avec les deniers sorciers opérant pour le Quatrième Cercle. Mais elle n'osait pas le dire à son frère, craignant sa réaction.
- Euh... On peut peut-être oublier ce sorcier, non ?
Richard posa un regard étrange sur elle.
- Comment ça ?
- Eh bien, je me disais que peut-être il allait repartir. Et alors tout serait réglé, non ?
- S'il disparaît maintenant, l'ordre sera tout de même bouleversé, voyons ! Il faut le retrouver pour lui demander de tout arrêter. Et peut-être...
Elle posa d'un coup la main entre les pages pour stopper la recherche.
- Quoi ? demanda-t-il, surpris... c'est lui ?! Adam Sprath ?!!
- Tu as dit « et peut-être »... Qu'entends-tu par là...
- Rien, oublie.
- Richard ! S'il te paît.
- Eh bien... si ce sorcier est si puissant, se résolut-il, peut-être qu'il sait comment calmer l'esprit de Naïa.
- Mais nous le savons... Il lui faut...
- Non, je veux dire... S'il sait comment faire, peut-être qu'il a les connaissances nécessaires pour faire autrement...
- Faire autrement ? Je ne comprends pas.
- Je me suis dit que peut-être mère est partie en Angleterre pour ça... Trouver un sorcier qui l'aiderait.
- Mais enfin, c'est se jeter dans la gueule du loup, elle n'aurait pas fait cette bêtise... Même pour t...
Elle s'arrêta brusquement, une main sur la bouche.
- Non, Richard, ce n'est pas ce que je voulais dire.
Il secoua la tête, un sourire aux lèvres.
- Oublie, souffla-t-il en se replongeant dans le vieux grimoire. Cherchons qui il est. Et retrouvons-le avant qu'il ne se décide à repartir.
- Ce n'est pas la peine de chercher, alors, murmura-t-elle. Il n'est pas là.
- Que dis-tu... sourit-il en poursuivant sa recherche.
- Il est mort avant l'écriture de ce grimoire.
- Pardon ? s'arrêta-t-il, le yeux perdus sur une page au hasard. Comment le sais-tu ?
- C'est celui qui a tué notre aïeul contre le Cercle, il y a des siècles.
Richard s'arrêta net, son cœur bondissant dans sa poitrine.
- Ce n'est pas possible. Ce traître était bien trop faible... Le cercle a renié tous ses faits et gestes. Ils le faisaient même espionner ! Voyons, tu divagues... tu as dû te tromper.
- Je ne pense pas. C'était lui, Clow Reed.
Une salve d'éclairs zébrèrent le ciel et le tonnerre fit lourdement vibrer le sol et les murs.
- Clow...

8.2 La dernière chance ?

Une main soutenant le vieux volume et l'autre posée entre deux pages, Dominique se tenait près d'une des fenêtres violemment battues par la pluie torrentielle et il fronça les sourcils en voyant les nuages en très lente rotation au-dessus d'un lieu particulier de la ville. A croire que cet orage n'était pas... naturel. Mais alors de quoi s'agissait-il ?
On frappa à la porte du bureau et Dominique pivota sur lui-même.
- Entrez.
- Bonjour, monsieur Gauthier.
Dominique salua le gardien et ce dernier sembla gêné par les quantités de livres ouverts sur lesquels il posa un regard distrait, pensant déranger le professeur en plein travail.
- Je suis désolé de vous interrompre.
- Il n'y a pas de mal, que se passe-t-il ?
- Quelqu'un demande à vous voir, monsieur Gauthier. Une demoiselle est arrivée il y a quelques minutes et elle demande après vous.
- Elle est venue par ce temps ?
- Oui, elle dit qu'elle arrive à peine de l'aéroport.
- Ah. Je vois. Bien, dites-lui que je la rejoindrai dans le...
- Ce n'est pas la peine, lança-t-on derrière le gardien, aussi surpris que Dominique de voir la jeune femme surgir ainsi. Ce n'est pas la peine, répéta-t-elle.
- Mademoiselle, la gronda le gardien.
- Non, ce n'est rien, intervint Dominique en les rejoignant sur le pas de la porte.
- Je me présente, professeur. Je m'appelle Linda Carmin et je suis une étudiante française qui désire poursuivre sa formation d'archéologie au Japon. Bien sûr je ne suis qu'en seconde année et je dois encore travailler dur. Je suis soigneuse, attentive, j'ai une bonne mémoire et j'aime cette discipline au point d'avoir quitté mon pays pour travailler ici, avec l'aval de toute ma famille. J'arrive à peine de l'aéroport et je suis venue directement à l'université pour vous rencontrer.
Dominique ne sut quoi dire et lui sourit simplement en faisant signe au gardien de les laisser.
- Je ne comprends pas très bien tout ce que vous avez dit, expliqua-t-il à la demoiselle.
- Je ne parle pas encore très bien le japonais, reconnut-elle et je ne connais pas encore bien vos habitudes. Mais j'apprendrai ! conclut-elle.
- Je vois. Eh bien, je ne sais pas qui m'a recommandé à vous, mais je n'ai actuellement besoin de personne, vous savez ?
- J'ai lu votre travail sur le site StMarc-MCLVII près de Plymouth. Je m'y suis même rendue pendant mes vacances pour étudier les lieux. Je trouve votre analyse de la situation tout à fait passionnante. Vous connaissez à peine l'Europe, si je ne me trompe, et vous avez su néanmoins porter un regard si...
- Oui, écoutez, la coupa-t-il. Je n'ai pas vraiment le temps aujourd'hui...
Le tonnerre gronda au-dessus d'eux et la pluie redoubla de violence le temps de quelques nouvelles bourrasques.
- De toute façon, monsieur Gauthier, je tenais juste à me présenter à vous. Si je ne me trompe pas, vous allez avoir besoin d'une assistante pour votre dossier sur la porcelaine chinoise de Yanthia.
- En effet. Je vous contacterai sûrement, à ce moment-là...
- Oui, répondit-elle satisfaite avait de lui tendre une longue fiche de renseignements sur elle. Ceci vous aidera à me choisir, j'en suis sûre ! Vous verrez, lui avoua-t-elle à mi-voix, vous serez ravi ! Je suis la meilleure.
Il lui sourit et elle le quitta :
- Je dois aller m'inscrire, donc à bientôt !
Il secoua la tête, encore abasourdi.

La camionnette démarra dans le jardin des Fontaine et Richard referma la portière derrière lui :
- En avant, vers le centre de Tomoeda. Le temple, indiqua-t-il.
- Oui, monsieur.
- Richard !!! se mit à crier Ellen oubliée sur le perron. Tu aurais pu m'attendre !!!!
Le véhicule accéléra dans le chemin et quitta la propriété, descendant vers les premières habitations, cachées par le voile épais de la pluie. Les éclairs se succédèrent et le tonnerre gronda de plus belle alors qu'ils pénétraient la ville. Richard sortit de sa poche un sachet de poudre vierge. C'était la solution. Sa seule occasion de soigner les deux cancers de Tomoeda... Celui du temple Tsukimine et... le sien.
Sa dernière chance.

Dominique ouvrit un nouveau grimoire ancestral et parcourut de nombreuses pages à la recherche de la bonne définition. Mais il ne parvenait pas à trouver la bonne traduction. Le mystère du parchemin retrouvé demeurait énigmatique. Pourtant quelqu'un l'avait compris, par le passé. Mais grâce à quoi... ou à qui ? Il secoua la tête, l'esprit embrouillé par les craintes qu'il ressentait de plus en plus fort, l'oppressant jusque dans sa réflexion. Que se passait-il donc à Tomoeda ?
D'un geste il referma le grimoire, laissant un instant sa main sur la couverture.
Une aspiration soudaine fixa sa main au livre et une faible lueur passa entre ses doigts, comme un vent mystérieux qui traverserait sa main, aspiré par le livre... Il tira sur son bras, tenant le livre de son autre main et força de plus en plus fort, craignant de déchirer la couverture fragile du vieux livre. D'un coup le souffle cessa, dégageant sa main. Dominique la ramena devant lui et l'inspecta scrupuleusement. Rien, il n'avait rien. Il se leva poussant délicatement le livre vers une pile sur le coin de son bureau. Ca recommençait !!
- C'est impossible, murmura-t-il en se prenant la tête entre les mains... Il se passe quelque chose...
Il se plia en deux sur la chaise, sentant ses idées remuer, traversant son esprit comme par le passé.
Et puis d'un coup, le vide.
Dominique ouvrit les yeux. C'était fini. Il jeta un œil étrange vers le grimoire et se surprit à repenser à des lectures qu'il n'avait jamais faites... des textes inconnus... Et pourtant, cela lui rappelait quelque chose. Pour être sûr, il ramena le livre devant lui et chercha un passage lu distraitement, quelques secondes auparavant. Il tourna les pages frénétiquement et finit par retrouver l'extrait. Et là ce fut le choc, il se souvenait des mots avant, des mots après, de toutes les pages... Oui, ça recommençait, comme des années auparavant. Il avait avalé le contenu de ce livre par son simple contact.
- Mais non, ça ne se peut pas, je n'ai plus rien en moi... s'expliqua-t-il pour se convaincre en posant une main sur son torse. Je me suis débarrassé de tout ce que je possédais. C'est fini... et pourtant, se redressa-t-il sensiblement, les yeux figés sur les pages. Si le don est revenu, peut-être que l'enfant est... décédé. Non, je ne peux pas le croire... Je...
Il se leva d'un coup et enfila sa veste, quittant son bureau sans rien ranger. Il devait en avoir la preuve. Et cette preuve se trouvait chez lui.

- Plus vite, murmurait Richard, c'est très urgent.
La pluie incessante voilait le pare-brise entier et les éclairs gênaient leur visibilité.
- Oui, monsieur, mais avec ce temps, si un piéton traverse, nous ne le verrons qu'au dernier moment !
- Il n'y a pas de piéton par ce temps !!! lui hurla le jeune homme en serrant le sachet de poudre contre lui. Il... n'y aura pas de piéton...
Richard se mit à tousser et se crispa sur son fauteuil, se pliant en deux, les mains devant la bouche ; la respiration devenait difficile.
- Monsieur...
- Ce n'est rien, on continue...
- Bien monsieur.

- Oui allô ? répondit Ellen chez elle.
Ses yeux déçus par la promenade manquée s'arrondirent :
- Mère ?!!
Au bout de la ligne, la voix était faible et le son instable. Mais le message réussit à passer avant que la communication se coupât. Ellen, toute tremblante, ne reposa même pas le combiné. Si c'était vrai, alors...
« Ne sortez pas de la maison... Les forces du monde vont exploser... La maison vous protègera, toi et ton frère... »
« Ne sortez pas »
Ellen ne sentit bientôt plus ses jambes et s'écroula devant le meuble du téléphone. Richard...
- Richard... souffla-t-elle, impuissante.

- Ca ne doit plus être très loin, monsieur. Après, où faut-il aller ?
L'homme qui conduisait se tourna vers Richard et le vit détendu, la tête en arrière, les yeux perdu sur le plafond.
- Monsieur, Richard !!
Il arrêta d'un coup la camionnette et le corps du jeune homme glissa sur le côté. Le conducteur le rattrapa et l'allongea à l'arrière du véhicule.
- Monsieur Richard... Vous m'entendez ?
Sans attendre, il prit son pouls et tenta de sentir son souffle entre ses lèvres. Le cœur semblait arrêté. Dehors, les flashs éblouissants déchirèrent le ciel de part en part et le tonnerre raisonna dans tout ce qui vivait. Une vraie tempête se préparait... un ouragan. Le chauffeur fit basculer la tête du lycéen en arrière pour libérer la trachée et tenta de le réanimer.

C'est devant une lueur pâle et lointaine que Richard se retrouva. Un sourire et une main qui se tendait vers lui. Il inclina la tête sur le côté et aperçut son chauffeur s'époumoner sur son propre corps allongé non loin, à l'arrière d'une camionnette. Dans le plus grand silence, le ciel se couvrit d'épais nuages cotonneux, soyeux, aux couleurs pâles et pures. Il chercha autour de lui et sentit ses pas l'éloigner de la camionnette.
Dans un dernier élan de volonté, il ouvrit les yeux sur le monde obscur qui l'entourait. A une distance raisonnable, une silhouette gigantesque tentait de percer une paroi souple à grand coups de pouvoirs lumineux. De larges ailes s'écartaient dans son dos et se contractaient à chaque tir magique contre la paroi qui lui résistait toujours, perdant visiblement de sa consistance à chaque tir...
Cette silhouette, cette silhouette gigantesque...
Il fit un pas vers elle mais une main le retint à l'épaule. Il tourna le visage vers celle qui l'avait arrêté...
- Il ne faut pas aller vers elle. La colère l'a envahie.
- C'est Elle... ? demanda-t-il.
- Oui. Celle que vous cherchez tous.
- Alors, elle peut me guérir.
- Si tu vas à elle, c'est toi qu'elle prendra pour renaître.
- Elle va... Mais alors, réfléchit-il, même libérée elle ne pourra jamais me sauver.
- Non, en effet, lui sourit tendrement Nathalie. Elle vit enfermée ici depuis des millénaires, des millions d'années même, attendant paisiblement le réveil. Et puis en quelques siècles les hommes lui ont transmis une force qui dépasse tout ce que son âme de Gardien peut supporter. C'est le chaos dans son esprit...
- Elle va renaître ?
- Elle essaie. Ainsi, elle pourra se donner la mort.
Richard secoua la tête.
- Nous voulions tant qu'elle nous aide... Elle était l'Elegata Elementaria... Elle est devenue...
- Oui, je sais.
- C'est Clow, sursauta-t-il, ne voyant pas son corps partir peu à peu en fumée. C'est Clow qui perturbe tout.
- Il est là, regarde, lui sourit Nathalie en indiquant l'arbre centenaire aux pieds de la silhouette gigantesque. Il hésite.
- Il est fou ?!! Il a notre destin entre ses mains.
- Détrompe-toi. Il n'y peut rien. S'il partait, il effacerait sa présence ici et ses conséquences mais Naïa tentera encore de s'éveiller.
Richard serra les poings et se rapprocha lentement de son corps.
- Que fais-tu ?
- Je dois le convaincre de repartir...
- Mais c'est l'heure pour toi, jeune Richard.
Ce dernier sourit en s'agenouillant à côté de son corps que le chauffeur avait fini par délaisser, fatigué et désespéré. Il leva les mains au-dessus du sachet que le corps tenait encore entre ses doigts.
- Que fais-tu ?
- Je suis un sorcier, lui avoua-t-il, l'œil malicieux. Et j'ai décidé que ce n'était pas encore mon heure...
- Alors bonne chance, mon garçon.
- Vous... lança Richard, avant de prononcer la formule qui allait donner à cette poudre vierge le pouvoir de vie. Vous êtes...
- Je suis sa maman, oui.
- Il vous ressemble un peu.
Elle le salua d'un simple sourire empli de tendresse, fière de la volonté si ferme dont il faisait preuve puis elle disparut.
- Par les grandes âmes célestes... !! s'exclama Richard.

Dominique arriva enfin chez lui, les cheveux ruisselants et les vêtements imbibés dégoulinants sans fin sur le parquet. Il se dirigea vers le meuble du téléphone et tira vers lui le carnet d'adresse. Il se débarrassa de ses lunettes à travers les quelles il ne voyait plus rien. Son index effeuilla le livret et finit par longer une courte liste.
« Orphelinat Sainte-Catherine... » murmura-t-il en commençant à composer le numéro vers l'Angleterre.

Dans le Temple Tsukimine, l'enveloppe magique se déchira et l'âme contenue se libéra d'un coup, projetant son corps astral sur les environs.

8.3 Elegata Elementaria

Et tandis que la foudre serpentait sans but entre les nuages épais qui voilait la ville, le tonnerre déchirait tout, déversant sur la ville un mur de sonorités violentes et sourdes qui faisaient vibrer le sol, les murs et les gens. Tout n'était plus que bruit et flashs incohérents. Pour celui qui en cet instant avait ouvert les yeux sur le ciel et la Terre aurait pu croire à l'avènement d'une ère apocalyptique : tout était entré en résonance et loin sur le continent on entendait l'écho des frappes électriques incessantes.
Un seul homme sentait son pouls vibrer au son des éclats de la Nature. Un seul homme était spectateur privilégié de cette farandole cataclysmique. Les vagues de pouvoirs le traversaient et il secouait la tête nerveusement... Voilà ce que Tara voulait dire. Les quatre talismans ne résoudraient rien...
Une silhouette semblait échapper à cette prison végétale et de longues langues de pouvoirs ondulaient sur la ville depuis le parc du Temple. Un éclair plus téméraire se lança sur l'arbre centenaire et heurta une barrière de magie qui le déchiqueta en de fugaces décharges inoffensives. Clow avala sa salive et posa une main sur l'écorce. Sa présence était illogique dans le flot de magie de ce futur et Naïa prenait son envol à cause de lui... Le Cinquième pilier chinois... Le cinquième élément... Ces sages ignoraient qu'en enfermant les talismans ils donneraient plus de puissance à cette force-là qui maintenait un lien mystique entre les quatre éléments primordiaux.
L'Elegata Elemataria se tenait devant lui en cet instant.
Une force apparut derrière lui alors que le nuage électrique se répandait sur les environs, envahissant les espaces marins et déchaînant les eaux aux abords du pays.
- Clow Reed, choisi par notre guide protecteur...
Il fit volte-face alors que l'aura de Naïa gagnait encore en puissance.
- Qui... ? Vous êtes...
- Je suis une force de l'éternel, Clow Reed. Si tu parviens à prendre en moi une part de pouvoir, tu pourras retourner là-bas.
- Mais ici... que vont-ils devenir ? Je ne peux les laisser alors que c'est moi qui ai libéré l'Elegata Elementaria !!! Tout va être détruit...
- Elle utilise ta présence, utilise donc la sienne. A son pieds, tu possèdes plus de magie que tu n'en possèderas jamais. Alors profites-en, je m'offre à toi.
- Que... Que dois-je faire ?
- Capture-moi...
Clow se sentit impuissant, incapable de prendre entre ses mains une si puissante force de la nature. Il baissa les yeux et tenta pourtant de trouver une idée. En vain...
- Je ne peux pas... je ne suis qu'un jeune sorcier.
La silhouette s'approcha de lui et souleva son visage de ses doigts fins et luisants :
- Ne sois pas bête. Tara est notre guide et elle nous a conduites vers toi. L'élue de la Terre t'a choisi, ce n'est pas pour rien. Nous avons toutes confiance en toi.
- Toutes ? songea-t-il en imaginant le nombre gigantesque des forces de la Nature. Mais comment pourrais-je capturer toutes les forces qui régissent l'univers ?! s'emporta-t-il en la voyant s'éloigner, prête à être capturer. Je ne le peux pas !! Je ne suis qu'un sorcier du Cercle... je ne suis qu'un...
« Une carte ? s'entendit-il demander à celle qui le formait à des magies plus instinctives »
« Une carte ou tout autre support, souriait Tara dans ses souvenirs. Le Cercle envisage de piéger nos essences de gardiens dans des talismans. Trouver la pierre qui nous contiendra n'est pas chose simple. Alors crée un support que tu lieras à ta magie, Clow. »
Une carte... Pourquoi pas ?
Il fit apparaître le Sceau Terrestre à ses pieds. La force le dévisagea longuement ; le jeune sorcier ne se décidait pas.
- Je ne peux pas contrôler le Sceau, je n'ai pas encore assez de pouvoir, nota-t-il. Mais je...
Il se concentra et dirigea ses deux mains vers les cercles qui tournaient autour de ses chevilles. Le ciel éclata encore au-dessus de lui et il inspira profondément.
- Par les grandes âmes célestes, Sceau Terrestre, je t'en conjure, prête-moi une part de toi. Crée pour moi un Sceau unique, un sceau à mon image...
Il ouvrit d'un coup les paupières et sourit. Une image venait de le traverser. Une petite fille. A ses pieds les trois cercles se rapprochèrent pour finir par se fondre en un cercle vierge et il sourit, surpris d'avoir entrevu ce destin-là. Un plan se dessina devant ses yeux... une raison d'être.
- Que ce sceau obéisse à moi et à moi seul ! lança-t-il solennellement en levant les yeux au ciel. Que le Sceau de Clow soit alors marqué par le savoir de mon père.
Un point lumineux s'ouvrit en son centre et se mit à rayonner en grandissant, déposant sur le Sceau son empreinte dorée.
- Qu'apparaisse en son bord celle qui m'a parlé la première fois de ce lieu. Ma mère, sourit-il.
Un croissant se découpa et se déposa dans un cercle lumineux sur le pourtour du nouveau Sceau.
- Qu'une clef vienne à moi, créateur du Sceau. Et qu'elle illumine de son lien les magies occidentales et orientales que je lie aujourd'hui à mon Sceau Unique.
Un trait de lumière se forma au creux de ses mains rassemblées devant lui. Il empoigna le sceptre et le dirigea fièrement vers celle qui venait de le guider. Mais avant de déchirer l'enveloppe magique de la force, il la dévisagea, baissant le sceptre un instant :
- Pourquoi dois-je te capturer ici, dans l'avenir... ? Pourquoi ne vais-je pas le faire dans le passé... dis-moi.
- Parce que jamais là-bas tu n'en auras le pouvoir.
- Je vois, souffla-t-il avant d'inspirer profondément les forces que lui soufflait involontairement l'arbre. Puissance de l'éternel, par le lien au Sceau de Clow, je crée une carte en ton nom... Le Temps !
La force sembla partir en lambeau et une part de cette énergie rejoignit une carte qui prit forme au bout de son sceptre. En quelques secondes, une part de la force du temps avait pris forme devant lui et il la ramena à lui d'un simple geste. Avant même de s'en extasier, il tourna la tête vers le corps gigantesque de Naïa...
- Pourvu que ça marche, songea-t-il en brandissant la carte. Force du Temps... freine tes aiguilles, fige ton battement et fais marche arrière, je t'en conjure...
Tout, autour de lui, sembla ralentir.
- Ca marche... sourit-il simplement. Tara avait raison. Je peux peut-être m'élever contre le Cercle... Je dois pouvoir...
Il leva sa carte au ciel, la main contre l'écorce de l'Arbre, et fit le souhait de rentrer chez lui. La journée sembla se dérouler autour de lui dans le sens inverse et il se contenta de jeter un regard vers sa carte avant de disparaître. Sa réponse, il l'avait à présent.

La temps freina sa course à reculons alors que l'aura de Clow disparaissait totalement de l'époque future. Puis, comme un élastique trop tendu, il reprit sa course en sens inverse, retrouvant son équilibre de départ, effaçant sur son chemin toute trace de la présence du Sorcier, telle une vague nouvelle léchant le sable du temps, le lissant sur son passage.

La cloche sonna et Sakura sourit à sa voisine et amie. Tiffany refermait son cahier, les autres ne tardèrent pas à se lever. Dehors le soleil radieux avait séché les fines averses de la nuit et la journée s'annonçait agréable.
- J'aime le beau temps, ça me rend toute joyeuse, s'exclama Sakura.
- Je suis bien d'accord, avoua Nadine.
- En plus, c'est la seule journée où nous finissons plus tôt, précisa Sandrine. Avec Yvan on pensait aller faire un tour dans la salle de jeux vidéo de la rue principale du quartier commercial.
- Il paraît qu'il y a de nouveaux jeux ! J'ai même entendu dire qu'un garçon avait été assommé par un jeu de combat où les joueurs reçoivent réellement les coups des adversaires !
- Mouais, réfléchit Sakura... c'est encore une blague, c'est ça ?
- Non, lui souffla Tiffany, là, je crois qu'il ne ment pas !
- Grrr... Je m'étais dis que c'était encore des histoires... Au fait, songea-t-elle. Ca doit faire mal ce genre de jeu! Celui qui jouera contre moi a intérêt à être sympa !
- Si c'est moi, murmura Tiffany, je serai super sympa.
- Et les Zigotos ! les interpella-t-on du couloir. Les pleurnichards !
- C'est la bande à Terry, lança Sonya.
Les garçons se contentèrent de passer devant la classe en leur adressant des grimaces de provocation.
- Ils ne nous laisseront jamais tranquilles ! se plaignit Nadine. Qu'est-ce qu'on leur a fait ?
- J'espère qu'il ne seront pas là ce soir...
Terry passa devant la salle et croisa le regard de Sakura qui baissa les yeux.
- Vous avez vu comment il dévisage Sakura ? lança Sandrine. Ne t'en fais pas, Sakura, se pencha-t-elle vers elle, s'il t'embête on sera là. Hein, les filles ?
- Ouaiiiiis ! lancèrent-elles à l'unisson.
- Et moi ? intervint Yvan. Tu as dit « les filles »... Je compte pour du beurre ?
- Mais non, toi, tu leur raconteras une de tes histoires et ils seront morts... d'ennui !
Elles éclatèrent de rire et il les accompagna de bon cœur.
Sakura, elle, se sentait bizarre et même si elle forçait un rire, elle ne comprenait pas ce sentiment étrange qui avait resserré son cœur. Elle se sentait toute chose au simple souvenir de ce regard si accrocheur. Comme si elle l'avait vu de plus près, comme s'il avait été si proche d'elle qu'elle...
- Sakura ? Ouhou !
- Pardon... j'étais ailleurs.

Dominique referma le livre ancien et fronça les sourcils. Une chose clochait. Il venait d'ouvrir un livre au hasard pour ses recherches sur la porcelaine chinoise antique qu'on lui avait livré quelques semaines auparavant et il semblait le connaître par cœur. Peut-être l'avait-il déjà lu.
Le gardien du bâtiment vint frapper à la porte et Dominique pivota sur lui-même :
- Je suis désolé de vous interrompre, s'avança l'homme visiblement gêné.
- Il n'y a pas de mal, que se passe-t-il ?
- Une demoiselle demande à vous voir, monsieur Gauthier.
- Linda, murmura machinalement Dominique.
- Pardon ?
- Non, rien. Je... oui, dites-lui que j'arrive.

Thomas posa le cahier sur la table et se rendit compte qu'il était debout en plein classe.
- Un problème, monsieur Gauthier ? Vous avez perdu la page, peut-être ?
Il n'avait rien perdu en fait. Il avait l'étonnante et impossible impression d'avoir en tête des souvenirs différents d'une même paire de journées.
- Monsieur Gauthier ?
Il se tourna vers Mathieu qui lui souffla la page. Richard, lui, souriait, le regard posé sur son livre. Quelque chose venait d'arriver. Son sixième sens le lui disait.
- Monsieur Gauthier ? appela une dernière fois le professeur d'Histoire Géographie.
- Euh, oui, pardon, monsieur. J'ai eu un... une absence.
- Je vois, reprenez donc la lecture, s'il vous plaît.
- Oui, monsieur...
Il se replongea dans les paragraphes du texte, convaincu qu'une chose bizarre se tramait dans son dos et qu'il ferait tout pour démasquer celui qui opérait en secret... quels que soient ses moyens. Naturels... ou pas. Il le trouverait. Et selon lui, il n'y avait que deux options. Son voisin actuel. Ou cet inconnu au premier rang... Ca ne pouvait être que l'un des deux, évidemment. Mais lequel... ?