Chapitre 9 – Quoi faire

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Tornado pénétra dans la grotte d'un pas tranquille, comme l'avait été le trajet depuis la mission. L'étalon était satisfait. Il avait eu raison de rester à proximité du monastère pour veiller sur son cavalier.

Dès l'entrée des étrangers, il s'était approché. Bientôt le vent lui avait porté l'odeur familière de Diego. Il s'était porté jusqu'à la porte de l'orangeraie que le jeune homme avait rapidement franchi.

Il secoua la tête au souvenir de son maître affaibli et aux gémissements de douleur quand il avait fallu grimper sur son dos. Tornado ne se souvenait pas avoir été aussi prudent pour rentrer à l'hacienda qu'aujourd'hui tant il avait craint une chute. Mais Diego n'avait pas failli malgré la chevauchée à cru.

Il mit pied à terre avec une grimace. Sa main se porta à son ventre. Par chance, la blessure ne s'était pas rouverte.

Se tenant d'une main au mur, Diego s'avança vers les escaliers. Il ne se sentait pas la force de gagner sa chambre. Ça n'aurait de plus pas été prudent. Aussi s'arrêta-t-il au bout de quelques pas pour se laisser glisser contre la paroi.

Une gourde apparut devant ses yeux. Il leva la tête pour voir la lanière de cuir tenue par Tornado entre ses dents.

- Merci, mon ami. Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans toi.

L'animal frotta son museau contre sa joue. Diego eut un léger rire.

- Si je pouvais les atteindre, je te donnerais une pomme pour la peine.

Il prit le temps de boire avant de se décider à s'allonger pour se reposer. Jouer les espions au retour du padre lui avait permis ensuite d'échapper à Sanchez. Il avait aussi appris que sa mort avait été rendue publique.

Imaginer son père, Bernardo et même Garcia accueillant la nouvelle lui faisait mal au cœur. Il n'était pourtant pas question de changer les choses. Mort, il avait plus de liberté. Bien que pour l'instant, il était plutôt entravé par son statut de blessé.

Tornado para une nouvelle fois à ses besoin. Il apporta au jeune homme sa couverture de selle pour l'en recouvrir.

Diego caressa le museau de son compagnon avec une infinie reconnaissance.

- Si tu n'étais pas là...

Il ne termina pas sa phrase. Il ne voulait pas penser à ce qui aurait pu se passer.

Tornado quémanda encore quelques caresses avant de le laisser se reposer. Nullement fatigué, l'étalon se décida à faire un tour dans le corral. Il pourrait ainsi vérifier que personne ne s'y trouvait et que son maître était en sûreté. Il revint ensuite dans la grotte et se posta près de l'entrée pour surveiller d'un œil le dormeur et de l'autre l'extérieur. L'animal était décidé, plus personne ne ferait de mal à son cavalier. Il y veillerait.

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Lorsque de longues heures plus tard Diego se réveilla, Tornado n'avait quasiment pas bougé. Il s'approcha du jeune homme, gardant une certaine distance le temps qu'il émerge totalement du sommeil.

La nuit était tombée. Il avait retrouvé des forces avec le repos.

Il décida de se lever et, aussitôt, son compagnon à quatre pattes vint lui apporter son soutien. Cette fois Diego se sentait capable d'atteindre les escaliers. Après une dernière caresse, il abandonna Tornado.

Il enfila la chemise noire de Zorro sur sa peau nue et s'engagea dans le passage secret menant au salon. Il n'y avait pas âme qui vive à cette heure. Il ignorait comment se passaient les choses à l'hacienda depuis leur emprisonnement par l'Aigle, mais il ne comptait pas s'attarder pour le savoir.

Il ne s'était pas vêtu comme Zorro. Il ne s'en sentait pas la force. Et puis il serait plus facile de justifier la présence de Diego que du Renard dans la demeure. Personne ne s'attarderait dans la même pièce qu'un fantôme -loué soit la crédulité des domestiques- alors que tous resteraient présents avec le hors-la-loi.

Il ne rencontra personne. Il attrapa de quoi se restaurer dans la cuisine et mit le tout dans un torchon. Puis il fit demi-tour et regagna la caverne. Qu'importe la découverte de la disparition des aliments. Avec Varga, sa mort et son père en prison, les habitants de la maison auraient bien trop de sujets d'inquiétude pour se formaliser d'un tel manque. N'importe qui avait pu avoir une fringale pendant la nuit après tout.

Son dîner avalé et celui de Tornado terminé par la pomme qu'il s'était promis de lui donner, il gagna sa chambre. Il avait besoin de faire un brin de toilette et de se changer. Il lui fallait également rassembler quelques affaires, peu pour que personne ne s'aperçoive de leur disparition, suffisamment pour ce qu'il projetait.

Il laissa un message sur la table dans le réduit derrière sa chambre. Trois plumes d'aigle formant un Z que Bernardo ne manquerait pas d'interpréter à son retour. Il supposait que Varga finirait par relâcher ses prisonniers, ne serait-ce que le serviteur sourd-muet sans danger pour lui. Il se devait donc de prévenir son ami qu'il était vivant même si ce n'était pas en personne.

Ce fut Zorro qui rejoignit ensuite Tornado. Seller le cheval fut plus long qu'à l'accoutumée. Docile, il lui facilita de nouveau la tâche en se baissant pour qu'il la dépose sur son dos. Enfin harnaché, les sacs de selle installés, Diego n'eut plus qu'à prendre place. Malgré la douleur, il parvint sans trop de peine à se hisser et bientôt les compagnons disparurent dans la nuit californienne.

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À Los Angeles, les trois principaux prisonniers de l'Aigle avaient retrouvé la cave de sa maison. Varga avait pris sa décision, ils demeureraient en résidence surveillée à l'hacienda de la Vega dès le petit matin.

Chacun tentait tant bien que mal de prendre du repos. Garcia ne cessait de se retourner dans son sommeil, sa tête faisant des va-et-vient sur sa veste roulée en boule. Bernardo fixait le plafond sans bouger, mains croisées sur la poitrine, attendant que la fatigue ait raison de lui. Don Alejandro restait figé, assis dos au mur perpendiculaire à l'escalier. Ses yeux regardaient le vide. Malgré l'épuisement, plus psychologique que physique, il ne parvenait pas à prendre du repos. Sitôt ses paupières fermées la silhouette de Diego se formait dans son esprit. La douleur était intolérable.

Il ne savait pas comment il pourrait faire face à la perte de son fils. Faire son deuil lui était pour l'instant impossible. Il ne vivait que pour deux choses à présent. D'abord, il comptait remettre la Californie sous l'égide du roi d'Espagne. Ensuite, il se ferait justice, il vengerait Diego. Le temps était compté pour Varga, il le tuerait à la moindre occasion.

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Loin de là, alors que le soleil se levait, le capitaine Arturo Toledano était plongé dans la lecture d'un rapport. Voilà longtemps qu'il aurait dû rejoindre l'Espagne comme on le lui avait commandé en premier lieu. Cependant un certain nombre de faits avaient concouru à le faire rester en place à la garnison de San Diego.

Il connaissait bien son métier. Les vols de poudre des deux principales garnisons l'avaient de fait conduit à mener une enquête discrète sur les circonstances de ces disparitions. L'absence de résultats probants lui avait prouvé que ses soupçons, quant à un possible danger pesant sur la Californie, étaient fondés. Il était décidé à entreprendre davantage de recherches quant Raquel l'avait rejoint.

L'annonce de la poudre retrouvée et le retour de sa femme auprès de lui l'avait rasséréné. Mais pas suffisamment pour qu'il se résolve à quitter la Californie. Il avait fait part de ses craintes au gouverneur, lequel avait accepté de différer son départ vers l'Espagne le temps d'éclaircir la situation. Car si la poudre et les voleurs avaient été attrapés et mis sous bonne garde à San Francisco de Asis, il était certain que le responsable de l'affaire était toujours libre de ses mouvements.

Le militaire n'était pas tranquille. Quelques allusions de Raquel à propos de son séjour à Los Angeles avaient aggravé ce sentiment.

Il n'avait pas réussi à obtenir de réponse satisfaisante de son épouse. Il était convaincu qu'elle lui cachait quelque chose et s'en était ouvert à Diego de la Vega dans une lettre peu après son retour. Le don avait répondu qu'il n'avait aucune crainte à avoir quant à quelconque jeune homme qui l'aurait courtisée, ce sur quoi le capitaine lui avait demandé d'être vigilant. Il n'avait rien évoqué des péripéties des vols et récupérations successives de la poudre dérobée.

À dire vrai, il ne semblait pas particulièrement intéressé par les événements, ce qui n'avait rien d'étonnant de sa part. Il s'agissait de don Diego après tout, le plus dandy des hommes qui lui ait été donné de rencontrer dont l'effort principal dans la journée était de chevaucher jusqu'au pueblo pour inviter le sergent à la taverne. Il faisait d'ailleurs souvent le trajet en voiture pour se ménager.

Rares étaient les fois où il remplaçait son père dans la tenue de l'hacienda et ses diverses activités. Il lui fallait alors au moins une semaine pour s'en remettre d'après les dires de Garcia et Reyes. Malgré cela il avait l'esprit vif et discuter avec lui pouvait s'avérer un plaisir pour peu que le sujet vous intéresse.

Arturo n'avait cependant jamais été un adepte de la poésie et de la philosophie. Il laissait cela à d'autres.

La lettre de don Diego se trouvait toujours dans le tiroir de son bureau. Il l'avait relu plusieurs fois, discernant dans les dernières lignes de sa réponse une invitation à la méfiance. Le jeune homme semblait trouver la Californie fort troublée quand il y a quelques années tout était tranquille.

Il n'en avait pas fallu plus au capitaine. Il avait repris ses recherches sur le commanditaire des vols de poudre. Inquiète pour lui, Raquel avait refusé de chercher un endroit correct pour l'accueillir et avait choisi de résider à la caserne près de lui. Il ne parvenait pas à se décider si, lorsqu'elle lui avait annoncé sa décision, son inquiétude était uniquement pour lui ou si elle n'avait pas non plus peur pour elle. Qu'importe, il était rassuré de la savoir entre les murs de la garnison, aussi peu agréable ce soit pour elle.

Ses investigations étaient à peine lancées que don Luis Sepulveda et don Miguel Cerrada avaient demandé à être reçus. Les deux notables de la ville s'étaient présentés comme des membres de l'armée réunie par Alejandro de la Vega depuis Los Angeles. Il avait eu vent de l'initiative du don. Le gouverneur n'avait pas tardé à lui envoyer une lettre confirmant leurs dires et le maintenant en place à San Diego jusqu'à nouvel ordre.

Les deux dons approuvaient sa démarche et venaient l'assurer de leur soutien. Il les avait assurés de sa discrétion, personne ne saurait qu'ils faisaient partie du groupe réuni par de la Vega. Un lancier avait choisi ce moment pour se précipiter dans son bureau et lui tendre un feuillet reçu à l'instant. L'administrateur de la Californie du sud venait de se déclarer souverain de la région. Pire, il avait suffisamment d'hommes et de soutiens à tous les niveaux pour que la déclaration ne soit pas effective que sur le papier. Raquel avait alors demandé à lui parler seul à seul.

Les révélations l'avaient sidéré. Passé la colère de son implication dans un tel complot, elle se repentait sincèrement de ses actions, il avait voulu en savoir davantage. Elle n'en savait guère plus que lui à ce stade. José Sebastian Varga était vraisemblablement l'Aigle. Il avait en ses mains les provinces du nord. Elle ignorait exactement qui était impliqué dans le complot à San Diego, mais disposait tout de même quelques noms. Avec l'aide de lanciers sûrs, il avait aussitôt procédé à des arrestations. Les interrogatoires n'avaient pas été probants, mais nul n'avait revendiqué la gouvernance de la ville au nom de l'Aigle. Apparemment tous semblaient dans l'attente de ce qui se passerait à Los Angeles.

Arturo reposa le rapport, le visage sombre. Don Diego mort. Garcia et don Alejandro en prison. Des dons prêtant allégeance à Varga. Les heures étaient graves. Il devait faire quelque chose.

Son regard se posa de nouveau sur le rapport. Nulle mention de Zorro dans ses lignes. Le Renard n'avait pas été capturé.

Peut-être alors tout n'était-il pas perdu...