Chapitre 9: chantage

Le lendemain, lundi, Kyle retourna au lycée, l'estomac rongé par l'inquiétude. Il aurait largement préféré rester tout seul chez lui, mais ses parents commençaient sérieusement à se poser des questions sur sa soi-disant maladie, et il n'aurait pas pu les empêcher d'appeler un docteur s'il avait continué à mentir. Il marcha silencieusement en direction de l'entrée, la démarche un peu bancale à cause de ses douleurs anales. Il s'efforçait néanmoins de le cacher.

Juste avant de passer le portail du lycée, une peur irrationnelle le fit s'arrêter net. Et si tout le monde était au courant? Et si Cartman s'était vanté de ses exploits? Il ne pourrait jamais le supporter! Il hésita à tourner les talons, mais déjà quelques personnes le regardaient avec curiosité, et il préféra faire comme si de rien n'était. « Allons, ne sois pas idiot, se sermonna-t-il. Jamais Cartman n'ira raconter ce qu'il m'a fait. Il serait envoyé en prison. Il ne risquerait pas ça juste pour m'humilier. ».

Il entra dans le bâtiment avec inquiétude, mais constata que personne ne faisait attention à lui. Partout autour de lui, des élèves de quinze à dix-huit ans discutaient par petits groupes, se racontaient leur week-end et parlaient des cours. Kyle se dirigea vers son casier, et vit que Clyde et Token se trouvaient juste à côté, en grande discussion. Ils le virent, lui adressèrent un signe de tête en guise de bonjour, puis reprirent leur conversation sans lui accorder plus d'attention que d'habitude. Rassuré, Kyle parvint à se détendre un peu et ouvrit son casier, espérant juste ne pas avoir à parler à Cartman aujourd'hui.

Une petite enveloppe blanche était posée sur ses livres de cours. Surpris, Kyle resta immobile quelques secondes à la regarder, avec une désagréable sensation de déjà-vu. Il avait reçu plusieurs fois des messages provocateurs de Cartman, lui intimant de payer sa dette. Qu'est-ce que ça pouvait bien être maintenant? Il attrapa l'objet, et vit qu'un message avait été écrit au stylo sur l'enveloppe. « A ouvrir dans un endroit discret ». C'était l'écriture de Cartman.

Kyle pâlit et resta pétrifié, la lettre dans la main. Puis, prenant conscience qu'on risquait de le remarquer, il cacha en vitesse l'enveloppe dans sa poche et referma son casier. Il alla aux toilettes en essayant de ne pas presser le pas, et s'enferma dans la cabine la plus éloignée de la porte. Après une dernière seconde d'hésitation, il déchira le papier et en sortit une photo.

Un cri d'horreur monta à ses lèvres, qu'il parvint à contenir en se plaquant la main sur la bouche. Il se vit lui, menotté au lit de Cartman, les jambes écartées, dominé par un Cartman radieux en train de le violer. Ses jambes se mirent à trembler, au point qu'il fut obligé de s'assoir sur la cuvette pour ne pas s'écrouler. Le cœur battant la chamade, il se demanda s'il n'était pas en train de faire un nouveau cauchemar, mais les bavardages insouciants des gens de l'autre côté de la porte lui firent vite comprendre que ce n'était pas le cas. C'était la réalité, la vraie vie, et Cartman avait en sa possession des photos de vendredi soir.

Epouvanté, il déchira la photo en petits morceaux, qu'il balança dans la cuvette et tira aussitôt la chasse. La preuve fut emporté dans le siphon, mais la terreur était toujours présente chez Kyle. Il réalisa qu'il tenait toujours l'enveloppe dans sa main, et qu'il y avait un petit mot glissé à l'intérieur. Sans vraiment contrôler son geste, il le prit, le déplia, et lut avec une attention décuplée par la peur son contenu.

« Retrouve-moi ce soir chez moi après les cours, et ne dis rien à personne, sinon demain des photos de ce genre seront affichées sur tous les murs du lycée. Cartman»

*

Eric Cartman n'alla pas en cours ce jour-là. Il s'était rendu au lycée à l'heure de l'ouverture pour placer l'enveloppe dans le casier de Kyle, puis il était reparti aussitôt. Il entreprit de cacher les DVD « la dette » à plusieurs endroits différents soigneusement choisis pour leur accessibilité. Quand il eut fini, il était environ neuf heures, et il se dit qu'il pouvait tranquillement appliquer la dernière partie de son plan. Il se rendit donc à l'hôpital et demanda à la réception le numéro de chambre de Stan Marsh.

Stan était seul, et regardait la télé. Quand la porte s'ouvrit, il se tourna vers son visiteur et une expression de colère et de haine défigura ses traits. Cartman fit semblant de ne rien voir et ferma soigneusement derrière lui.

« Salut Stan, comment ça va?

-Qu'est-ce que tu fous là gros cul?

-Quelle question! Je viens prendre de tes nouvelles. Je me suis inquiété quand j'ai su qu'on t'avait envoyé ici.

-A d'autres! Je sais très bien que c'est toi qui m'a agressé l'autre nuit! Qu'est-ce que tu veux réellement? »

Cartman haussa les sourcils d'un air amusé.

« Oh. Tu n'es donc pas amnésique finalement? Donc ça veut dire que tu te souviens aussi de la raison pour laquelle je t'ai donné rendez-vous sur la colline?

-Evidemment, répliqua Stan avec fureur. Tu t'es fait passer pour Kyle pour m'attirer là-bas. C'était parce que j'ai menacé de te dénoncer, c'est ça?

-Tu te souviens de tout! Constata Cartman avec fatalisme. C'est dommage, ça m'aurait arrangé si tu avais oublié. Enfin tant pis, de toute façon je m'y attendais.

-Quoi? Pourquoi ça t'aurait arrangé? Qu'est-ce que tu mijotes encore?

-Tu veux le savoir? Je vais te montrer. »

Cartman fouilla dans ses poches et, après avoir jeté un rapide coup d'œil en direction de la porte, tendit une photo un peu froissée à Stan. Le brun la prit, et il lui fallut quelques secondes avant de comprendre la nature de la scène qu'il avait sous les yeux. Son visage devint pâle. Sa bouche s'entrouvrit pour poser une question, mais elle ne franchit pas le cap de ses lèvres, aussi Cartman lui donna quelques précisions.

« Non, ce n'est pas un photomontage. Ca s'est réellement passé. Vendredi soir chez moi, quand tu étais encore en train de dormir.

-Cartman…souffla Stan comme s'il n'arrivait pas à en croire ses yeux. Tu n'as quand même pas…Tu as…Espèce de…Espèce de CONNARD DE FILS DE PUTE!!! »

Le brun se précipita dans la direction du gros, mais il poussa un cri de douleur et se rallongea en se tenant les côtes. Cartman ricana.

« Reste allongé Stan, tu n'es toujours pas guéri. Ce serait bête de te casser encore quelques os à l'hôpital! »

Stan serra les dents et jeta un regard de haine intense à Cartman. Il tremblait littéralement de rage.

« Tu n'es qu'un ignoble salopard Cartman. Comment…Comment tu as pu faire ça à Kyle?

-Ce n'était pas dur, répondit nonchalamment le gros en se méprenant sur le sens de la question. Il est gentiment venu chez moi pour régler sa dette en espérant que comme ça je lui foutrais la paix. Mais il avait oublié qu'il me devait aussi les intérêts. Enfin, peu importe, de toute façon ce n'est pas pour ça que je suis là. »

Cartman alla chercher une chaise dans le coin de la pièce et la posa en face du lit de Stan. Le brun exprimait en silence son désir de le voir mourir immédiatement dans les pires souffrances, mais ça ne fit qu'amuser le gros, qui s'assit comme un roi sur son trône.

« Je t'explique la situation Stan. Kyle et moi on a réglé nos comptes vendredi, et pour être sûr que ni toi, ni ce connard de feuj, vous me cherchiez des emmerdes, j'ai filmé toute la scène et je l'ai gravé sur plusieurs DVD. J'ai tiré quelques photos de ce genre aussi. J'ai tout caché, à plusieurs endroits auxquels je pourrai accéder n'importe quand.

Le marché est simple: si toi et Kyle vous essayez de me dénoncer, je balance le film et les photos sur internet. Comme ça, toute la planète pourra assister à l'humiliation de ton copain, dans les moindres détails! Et je sens que ça intéressera grandement les journaux toute cette histoire. Tu imagines les gros titres? Kyle va vite devenir une célébrité nationale! »

Muet de rage, Stan fut incapable de dire quoi que ce soit. Ravi de le voir incapable de réagir, Cartman poursuivit.

« Oui, je sais que tu dis que si je fais ça, je me compromets moi-même. Mais en toute franchise, je suis prêt à courir le risque si ça peut me permettre de démolir la vie de Kyle pour de bon. Et ce n'est pas la peine d'essayer de me prendre par surprise Stan. J'ai prévu un truc pour que, si je me retrouve sans internet pendant un certain temps, les photos et le film soient directement envoyé sur le net grâce à un logiciel spécial. Une protection, juste au cas où je me retrouvais en prison sans avoir pu tout balancer moi-même. Donc c'est inutile d'essayer de m'arrêter. »

En réalité, Cartman ne possédait aucun logiciel de ce genre, mais ça Stan n'était pas censé le savoir. Le brun réfléchit à toute allure, essayant de trouver une faille dans le plan de Cartman. Mais il n'y arriva pas, et ça ne fit qu'augmenter sa haine et son désir de meurtre. Cartman savourait son impuissance avec un sourire de triomphe.

« Allons, soit raisonnable Stan, dit Cartman dans une imitation troublante des mots que le brun lui avait dit quatre jours plus tôt. Je veux juste que tu n'essayes pas de m'emmerder. Si tu fais ça, je te promets que personne d'autre que nous trois ne saura jamais ce qui est arrivé à Kyle. »

Après plusieurs secondes de réflexion intense, Stan finit par baisser le regard. Il venait de comprendre qu'il n'y avait rien à faire. Il ne pouvait pas risquer de mettre l'intégrité de Kyle en danger. Cartman comprit qu'il avait gagné et se mit à ricaner cruellement.

« C'est bien Stan. Je suis sûr que Kyle te sera très reconnaissant. »

Puis il regarda sa montre et s'exclama, d'un air faussement surpris.

« Oh, mais tu as vu l'heure! Je dois tout de suite rentrer chez moi! Il faut que je me prépare pour mon rendez-vous avec Kyle ce soir!

-Quoi? S'exclama Stan avec effroi. Quel rendez-vous avec Kyle?

-Je ne te l'ai pas dit? J'ai envoyé un message à Kyle en lui demandant de venir chez moi ce soir. Je vais lui expliquer que s'il ne fait pas ce que je veux, tout le monde saura ce qui lui est arrivé. Je balancerai les photos et le film! »

Stan blêmit. Cartman se leva et s'approcha du lit, murmurant d'un air complice.

« Tu n'as jamais rêvé de coucher avec Kyle? De sentir sa peau douce contre toi, de presser son corps nu contre le tien, et de l'entendre gémir de plaisir en murmurant ton nom? Et bien je peux te dire que c'est vraiment bien. Même quand il n'est pas consentant, c'est un sacré bon coup. Et à partir de ce soir, il fera tout ce que je voudrais. Et j'ai bien l'intention d'en profiter au maximum! »

Incapable de rester stoïque, Stan bondit hors du lit et se jeta sur Cartman en criant de rage. Il fit deux pas, puis il y eut un craquement et le brun s'écroula à terre en criant, les bras serrés contre ses côtes. Il s'était recassé les os. Cartman éclata de rire.

« Putain, mais qu'est-ce que tu peux être con Stan! »

Puis il sortit posément de la pièce, sans faire attention aux malédictions et aux menaces puériles que Stan lui promettait. Il quitta l'hôpital en rêvant du corps nu de Kyle. Stan de son côté essaya de se relever, mais la douleur dans sa poitrine était si grande qu'il ne put que se recroqueviller sur lui-même en gémissant. Il fut soudain pris d'une crise de toux, et un mince filet de sang glissa de ses lèvres pour tacher la moquette impeccable de la chambre d'hôpital.