Jusqu'à ce jour, nous ne nous parlions pas, et ne nous côtoyions que dans la plus grande indifférence.

Ce soir-là, rentré de sa mission, il arriva alors que je m'apprêtai à manger un bento acheté à la supérette du coin. Je sentis immédiatement le changement. Timidement, les joues un peu roses, il me demanda s'il pouvait se joindre à moi pour manger. Comme je le regardai les yeux grands ouverts, il détourna le regard, manifestement très embarrassé, ne sachant comment se comporter. Je lui répondis alors que oui et que j'avais mis au frais un deuxième bento si cela lui convenait. Il releva vivement la tête, avec une expression qui me rappelait les livres décrivant le visage des enfants quand ceux-ci recevaient un cadeau inattendu mais toujours bienvenu.

La conversation fut certes, au début, un peu hésitante, mais les langues se délièrent rapidement. Evidemment, il ne me racontait pas tout sur lui, je sentais bien des zones sombres, et cela m'arrangeait car ainsi, je pouvais lui rendre la pareille sans me sentir coupable.

Notre relation devint un peu spéciale. De même qu'avec Dei-kun je m'amusais par fous rires et vannes lancées à tout va, je trouvais chez Sai quelqu'un qui me comprenait. Sans doute était-ce dû ay fait que nous avions reçu une éducation dont la base avait été à peu près la même, à savoir : nous n'avions aucune expérience dans le domaine des relations humaines, c'est-à-dire la famille, l'amour et je pourrais dire l'amitié si je n'avais pas rencontré Dei-kun dont le rire gai et plein de malice me manquait énormément. Du côté de Sai, je savais que celui qu'il considérait comme son frère était mort, vaincu par la maladie. Nous partagions donc le même vide, la même absence d'histoires à raconter au coin d'un feu ronflant. Et ce froid, nous tentions de le dissiper en nous réchauffant réciproquement, et essayant désespérément de rester humain. Au départ, je m'en fichais, je disais que je n'en avais nullement besoin, mais plus je prenais conscience des autres, plus je réalisais que j'étais gelée et que j'étais comme seule sur la banquise. J'imagine que c'était la même chose pour lui.

Je savais qu'il appréciait grandement le fait que je pouvais l'aider à démêler ses nouveaux sentiments, même s'il ne comprenait pas comment je pouvais le faire avec mon manque d'expérience personnelle et ceci rien qu'en sentant sa présence. Evidemment, il ne me demanda pas, il attendait que j'en aie envie d'en parler. De moi, il ne savait rien. Je lui avais raconté que je m'étais enfuie de la maison de mon tuteur, que j'avais rencontré un groupe de ninja avec qui je m'étais bien entendu et plus particulièrement avec un certain « Dei-kun » dont je tus le nom complet. Je lui avais aussi dit que j'avais été séparée de ce groupe pour des raisons qui m'étaient inconnues. Ce qui se dégagea de lui alors, ce n'était pas de la pitié, ni même de la compassion, c'était comme s'il ressentait parfaitement mes sentiments, tel un miroir.

Ce fut à ce moment là que je compris que j'appréciais véritablement sa compagnie, en plus de son utilité quand il me faisait part des nouvelles les plus fraîches. Par exemple, il me fit un compte rendu détaillé de sa mission qui l'avait tant changé. Malgré le portrait froid et insensible qu'il me fit de Sasuke, je me demandais comment ce dernier avait dû se sentir en revoyant les deux seules raisons qui pourrait le pousser à regretter d'avoir choisi la vengeance. Avait-il entendu mes paroles et s'en souvenait-il ?

Mais il est vrai que c'était son frère, Itachi qui dominait ses pensées. Comment en aurait-il pu être autrement, avec une personne aussi fascinante mais ayant détruit sa vie d'une aussi cruelle façon? Comme il avait, d'une certaine manière, détruit la mienne. Tous mes espoirs, envolés avec lui. Le savait-t-il seulement ?

Depuis que cette relation s'était nouée d'une manière plus étroite, tôt le matin je l'accompagnai à son entraînement personnel quotidien, qui se constituait de lancers de shurikens dans la forêt, il fallait aussi courir pendant trois heures dans Konoha désert, et ce à pleine vitesse, en faisant le plus de kilomètres possible. Inutile de dire que j'avais vraiment eu du mal au début. Autant les lancers de shurikens ne me semblaient pas si impossibles autant les trois heures, non pas de jogging mais véritablement de course, me paraissaient être un véritable enfer. Heureusement pour mon moral, je réussis peu à peu à soutenir le rythme de Sai. A peu près. En voyant mes progrès, je recommençai à entraîner ma capacité, sans le dire à personne, pas même à Sai. Ainsi, je commençai à percevoir, non seulement les sentiments des gens, mais aussi leurs souvenirs alors qu'auparavant, je ne réussissais cet exploit qu'en situation particulièrement stressante.

Malgré notre très grande confiance en l'autre, chacun restait soigneusement en dehors de la vie de l'autre, par crainte de déranger je suppose.

Néanmoins, un soir, alors que je venais de quitter la boutique, je tombai nez à nez avec Sai et un jeune homme, un peu plus âgé que moi, dont le bas du visage était caché par un masque de tissu noir, au bandeau de travers passant sur son œil gauche, et une remarquable touffe de cheveux argentés en bataille. Je devinai qu'il s'agissait de son sensei actuel, Kakashi. Celui-ci nota promptement la différence d'atmosphère lorsque mon regard croisa celui de Sai. Ne sachant pas trop comment se comporter, le brun vint me voir avant de me présenter gauchement à Kakashi, qui était bien celui pour qui je l'avais pris. Il ne savait pas vraiment quoi penser devant moi, et le fourmillement indistinct de ses émotions que je ne pus identifier défilèrent devant moi. Cela me fit penser à un banc de poissons argentés, nageant juste sous vos yeux à une vitesse folle, sans qu'on ne puisse en attraper un seul malgré leur nombre fabuleux. Le sensei de Sai hésita avant de dire à Sai qu'il l'attendrait avec les autres chez le vendeur de ramen. Un silence s'installa, pendant lequel Sai réfléchissait sur la conduite à prendre. Ne voulant pas le gêner, je le saluai de la main en prétextant quelques courses. Il n'osa pas me retenir.

Une semaine plus tard, Sai m'avertit qu'il avait une séance d'entraînement, qu'il ne voulait sous aucun prétexte rater, avec Naruto, que je savais possédé par le démon à neuf queues. C'est pourquoi, pour la première fois depuis longtemps, j'allai dîner seule. Une fois Sai parti, je décidai de prendre une douche avant de me préparer à manger. Alors que l'eau chaude coulait sur mon corps, j'entendis Sai revenir dans l'appartement. « Il a dû oublier quelque chose » me dis-je. Cependant je l'entendis m'appeler. Je m'enveloppais vite dans une serviette puis vins à sa rencontre.

Alors que Sai m'expliquai qu'il avait besoin d'un bento supplémentaire, je remarquai que Kakashi était avec lui. Apparemment, ils allaient s'entraîner quelque part dans la montagne et Kakashi les avait rejoints à la dernière minute. Ne sachant rien du plan de départ, il n'avait pas apporté de quoi manger. J'agréai évidemment à la proposition de Sai et donnai mon bento à son sensei.

Je notai alors que Kakashi n'était pas un état émotionnel stable. Son malaise m'indiquait que quelque chose n'allait pas. Et cela me revint soudain. Les gens sont très embarrassés lorsque une personne du sexe opposé ou vers qui ils ont une quelconque attirance sexuelle est en petite tenue, ou du moins très peu couverte. J'avertis par un regard à Sai que nous avions commis une erreur sur le plan social. J'étais ensuite confrontée à un autre problème : il était clair qu'il fallait que je parte mais il est malpoli de quitter des personnes sans donner une raison à ce départ, sachant qu'il ne faut en aucun cas souligner la cause de la gêne sous peine d'augmenter cette dernière. Que faire alors ? Le visage désolé de Sai m'indiquait clairement qu'il n'en savait pas plus que moi.

La tension commençait s'amasser. Heureusement, la porte d'entrée s'ouvrit et laissa apparaître une fille qui devait être aux alentours de mon âge, aux cheveux roses et aux yeux verts. Bouche bée, nous nous observâmes, toutes les deux interloquées, elle de me voir, la fille qu'elle avait croisée alors qu'elle cherchait Itachi, en serviette entre Sai et Kakashi, et moi de reconnaître Sakura, entraperçue dans un souvenir de Sasuke.

Sakura, tout en gardant les joues d'un rouges prononcé, malgré son tiraillement entre énervement et embrassement, se reprit rapidement, tira Kakashi par le bras et le força ainsi à sortir tout en prononçant d'une voix un peu forcée « Hahahah, Tsunade veut vous voir.. », nous laissant seuls Sai et moi.

Ne partageant pas les mêmes principes au niveau des rapports entre les différents genres, nous hochâmes la tête d'un air entendu avant que Sai ne reparte en courant à son entraînement.

Je n'aurai jamais pensé que j'allai les revoir.

Ma vie à Konoha se déroula de nouveau comme d'habitude. Je commençai à bien aimer cette routine réconfortante, à m'habituer à l'idée de ne plus jamais revoir Dei-kun, ni Itachi.

C'est alors que, cinq jours après cet incident, l'Akatsuki reprit contact avec moi.