Plus les jours passent, et plus le souvenir de ce que j'ai dit à Shion me hante, jusqu'à n'être plus qu'une tempête dans ma tête.
Dieux du ciel, comment ai-je pu ? J'ai versé du sel sur ses plaies, lui que j'aime, que je prétends aimer ? Est-ce cela, l'amour ? Souffrir et faire souffrir ? J'ai cru tout résoudre en agissant ainsi, je n'ai fait que détruire ce que nous avions pris tant de peine à construire.
Je n'ai même pas envie de m'excuser, tant que je suis convaincu qu'une telle attitude ne le mérite pas.
Alors que faire ? Me jeter à ses pieds en implorant son pardon, comme au théâtre ?
Je ne peux m'empêcher d'avoir un sourire amer. J'ai toujours trouvé cela surrané et un tantinet ridicule, ces effets de manche et ces grandes tirades enflammées. Et pourtant aujourd'hui je donnerais vingt ans de ma vie pour trouver les mots qui le convainquent. Mais voudra-t-il seulement me pardonner, le pourra-t-il ? Au-delà de sa dignité de Grand Pope, c'est celle d'être humain que j'ai foulée aux pieds.
C'est le coeur battant contre mes côtes que je prends, à la nuit tombée, le chemin du Palais. Je mets un soin particulier à être discret – peut-être a-t-il donné des ordres m'en interdisant l'entrée. Etre capitaine des gardes a ses avantages, que je serais bien sot de ne pas exploiter. Connaître les faiblesses du dispositif de sécurité en est un parmi d'autres. A pas de loup, empruntant des couloirs détournés et des passages nichés dans l'épaisseur des murs, je me faufile, et c'est sans avoir éveillé l'attention de quiconque que je parviens au seuil des appartements privés.
Pas une âme en vue, mais cela n'implique pas pour autant que Shion ne soit pas là, retranché derrière les lourdes portes de bois sculpté. Au contraire, mieux que personne je sais que la surveillance y est amoindrie, dans le but avoué de desserrer ce carcan qu'est la fonction de Grand Pope.
Impossible cependant de pénétrer par ces portes. Usées par le temps, elles font dès qu'on les pousse un bruit plus sinistre encore que celles qui gardent les Enfers. Cela équivaudrait à mettre tout le Sanctuaire en état d'alerte ! Et je serais bien embarrassé d'avoir à confesser pour quel motif je suis là, à tenter de forcer l'entrée des appartements privés du Grand Pope, et nuitamment de surcroît.
Fort heureusement, il existe un petit passage dédié au service et connu du seul personnel, un peu plus loin dans le dédale du Palais, et qui mène au petit boudoir où je me suis trouvé pour la première fois en présence de Shion.
Ce petit boudoir : c'est là que j'ai fait la connaissance de Shion. Pas de Shion, casqué de son heaume et majestueux dans ses atours de Grand Pope, corseté dans sa fonction, inspirant autant d'admiration que de respect, et dont j'assurais la sécurité ... comme si un homme de sa trempe, nanti d'un incommensurable pouvoir et qui a survécu à une guerre sainte avait besoin d'être protégé. Ce Grand Pope-là, une fois dépouillé de sa fonction dans l'intimité de ses appartements, devenait Shion, un homme écrasé de solitude et d'amertume, et qui m'a touché par sa grâce et sa douceur. Je me souviens de mon malaise cette nuit-là, en découvrant l'homme sous le masque. Je me croyais prostitué par un chambellan au coeur de pierre pour des raisons obscures qui ne profitaient qu'à lui, bien loin de me douter de ce qui se cachait derrière ses intentions.
Oh, puisses-tu me pardonner, toi aussi, mon pauvre Ménandre, si tu peux me voir là où tu es maintenant. J'ai trahi ta confiance. Tes larmes et ton sacrifice n'auront servi à rien. Car j'aime Shion, et je l'ai perdu, inéluctablement. Et je me hais pour cela, plus encore que je n'ai mal, tandis qu'un sentiment de fatalisme s'empare de moi. J'ai perdu Shion, parce que je ne le méritais pas.
Je ne m'attendais pas à cela : Shion n'est pas seul. Un bruit de voix se fait entendre, au fin fond de ses appartements. De sa chambre ! Avec qui Shion peut-il bien parler ? Un serviteur sans doute, car il ne laisse personne violer l'intimité de ses quartiers. Enfin, à part moi mais c'est différent. Ou plutôt ça l'était.
Peu importe, je n'ai qu'à attendre que Shion ait fini de donner ses consignes et que le serviteur se retire.
Mais les minutes s'écoulent, et rien ne se passe.
Intrigué, je m'avance, aimanté par le filet de lumière jailli d'une porte entrebaillée. Au fur et à mesure que je m'en rapproche, le bruit de conversation s'éteint, a-t-on deviné ma présence ? Mais non, voilà qu'une voix rompt soudain le silence. Une voix d'homme, brusque, presque méprisante, que je connais mais ne reconnais pas.
- ... et applique-toi !
Je fronce les sourcils. Si, j'ai déjà entendu cette voix quelque part. Même si je ne l'identifie pas, elle fait naître dans le creux de mon estomac une sorte d'appréhension. C'est donc quelqu'un que je n'aime pas qui est en ce moment avec Shion. En tout cas, il doit être là lui aussi, mais je ne l'entends pas. Qui donc se permet de lui donner des ordres, et sur ce ton ? Ce qui m'étonne le plus, c'est que Shion, jaloux de son autorité, ne réagit pas à ce qui pourrait presque passer pour une insulte.
Il me semblera, bien des années plus tard, que j'avais inconciemment deviné ce que j'allais découvrir derrière cette porte entrebaillée, mais que mon esprit se refusait à y croire.
Shion est là, à genoux devant un homme à demi-nu, sa robe sombre répandue en lourds plis sur le sol. Ses mouvements réguliers, presque mécaniques, et la poigne dure de l'homme crispée sur sa chevelure ne me laissent aucun doute sur ce qu'il est en train de faire.
Je me mords les lèvres jusqu'au sang et me détourne de cette scène tellement j'ai mal. Peu d'hommes, au cours de l'histoire, ont eu autant de puissance physique de Shion. Il n'aurait aucun mal à se dégager de l'emprise de cet individu s'il le voulait. S'il le voulait ...
Mais il ne fait rien. Il ne me laisse pas le toucher depuis des mois, et cela fait à peine trois jours qu'il m'a chassé de son lit que je le trouve avec un autre, en train de lui prodiguer une fellation que jamais je n'aurais osé lui demander, moi qui partage sa vie depuis des mois.
Pourquoi ?
Je me laisse aller, tête rejetée en arrière, les yeux brûlants de larmes derrière mes paupières closes, à tirer les conclusions qui s'imposent tandis que parviennent à mes oreilles des bruits de succion et d'étoffe froissée, auxquels font écho des gémissements à la limite de l'obcénité.
Shion ne m'aime pas, ne m'a jamais aimé. Il y en avait un autre, et c'est pour cela qu'il me délaissait. Et moi, dans un aveuglement pathétique, je n'ai rien vu, rien compris. Le pire, c'est que je ne peux même pas lui en vouloir. Il a essayé de me faire comprendre que j'étais de trop, mais moi je me suis entêté. Ménandre, mon cher rival, si tu peux nous voir là où tu es à présent, as-tu aussi mal que moi ? Tu as cru que j'étais celui qu'il lui fallait, je l'ai cru avec toi, je voulais tellement le croire ... et nous nous sommes bien fourvoyés.
Un cri soudain dans la chambre m'extirpe de mes pensées. Malgré moi, je jette un regard inquiet par l'entrebaillement de la porte. L'homme a tiré Shion par les cheveux pour l'obliger à se relever et, sans aucun égard, l'a jeté sur le lit. Shion ne fait aucun geste pour se défendre tandis que l'autre se saisit de sa tenue et la déchire sur toute sa longueur, faisant apparaître son corps mince et délicat comme une porcelaine précieuse. Au contraire, appuyé sur un coude, menton bien haut, le regard déterminé, il semble le provoquer.
- Tu t'en es rendu compte, j'imagine, elle est grosse, ricane-t-il. Tu as beau avoir une bouche talentueuse, j'espère pour toi que tu l'as bien lubrifiée ...
Shion lui répond par une moue provocante et entrouvre ses longues jambes. Mais l'autre ne tombe pas dans le piège, et prend tout son temps. Au mouvement lent et régulier de son bras, je devine, au bord de la nausée, qu'il se masturbe en contemplant ce corps sublime qu'il lui offre.
- Caresse-toi, lui intime-t-il sans se donner la peine de dissimuler la lubricité qui transparaît dans sa voix.
Lentement, Shion se laisse glisser dans le moelleux des oreillers, et s'allonge sur le dos en cambrant les reins. Sa main droite remonte vers son visage, il laisse un doigt léger se promener sur les contours de sa bouche comme pour en souligner la perfection, et, sans le quitter du regard sous ses longs cils qui assombrissent ses prunelles roses, il introduit une phalange entre ses lèvres avec un air gourmand, en un rappel brûlant de la fellation qu'il vient de lui prodiguer. Quelques va-et-vient évocateurs et frôlant du bout de l'ongle le menton, le doigt poursuit son chemin sensuel le long de la gorge délicate. Avec lenteur et application, il parcourt la poitrine aussi lisse qu'un marbre antique, s'attardant un instant pour titiller la pointe rose tendre d'un téton, avant de s'aventurer plus bas, vers le ventre plat et cette zone ombrée au creux de ses cuisses. Je ne peux voir son sexe, placé où je suis, mais ses yeux se voilent de plaisir lorsque sa main le touche et il me laisse enfin entrevoir ce visage d'amant qu'il m'a toujours refusé. Encore un peu plus bas, un peu plus loin et un petit cri jaillit de sa gorge tandis que ses doigts pénètrent avec délicatesse au plus intime de son corps. Mais presqu'immédiatement, l'autre l'arrête.
- Attends !
Délaissant son érection, il le saisit sous les genoux et l'attire à lui. Pour cela, il a changé de position, et je peux maintenant voir son visage. Mes yeux s'écarquillent de surprise : Thios, un de mes hommes ! Et sa réputation est détestable ...
Ensuite, tout se passe très vite, si vite que je n'ai pas le temps de réagir. Deux longues jambes brutalement écartées, un corps empoigné sans douceur aucune, et un grognement bestial suivi de près par un râle d'agonie. Lorsque je me précipite dans la chambre, il est déjà trop tard, Thios s'active déjà en Shion qui ne se débat pas, sans doute tétanisé par la douleur de la pénétration.
- Lâche-le !
J'ai hurlé, on doit m'entendre à l'autre bout du Palais. Thios s'immobilise, stupéfait par mon irruption, mais il reprend vite ses esprits.
Lâche-le, répété-je d'une voix blanche. C'est un ordre.
- Un ordre ?
Il se met à ricaner.
- Rassure-toi, je te laisserai la place dès que j'en aurai fini avec cette pute !
Mon poing s'écrase sur sa figure avant même que je n'y aie pensé.
- Tu es aux arrêts, sifflé-je.
A ma grande stupéfaction, il éclate de rire. Pour quelqu'un qui risque de se retrouver la tête sur le billot, il prend fort bien les choses.
- Et pour quel motif ? Viol ? Tu te trompes de personne !
Du menton, il désigne Shion, affalé dans les draps, et que ma présence n'a guère l'air d'émouvoir.
- C'est lui qui m'a demandé de venir ici ... tout ce que j'ai fait, dans les moindres détails, je l'ai fait sur ses ordres !
A suivre ...
Eh oui, je pensais qe ça serait le dernier chapitre, eh bien non ! Ca sera pour la prochaine fois ( à moins que ... ! Mes persos ont tendance à m'échapper quelquefois et à n'en faire qu'à leur tête ! ). En tout cas, mille mercis à tous ceux et celles qui m'ont posté des reviews, c'est vraiment sympa de m'encourager. N'hésitez pas à continuer le traitement, puisqu'il marche si bien ...
Dès que j'aurai fini cette fic, je compte en mettre une nouvelle en chantier. J'ai déjà plusieurs idées, mais si quelqu'un a des suggestions à faire, elles sont les bienvenues, soit par PM, soit en review !
A très bientôt !
kallithea
