C'était Silva qui nourrissait Kirua quand sa femme dormait. Il aimait ces instants de calme, quand toute la famille dormait encore, qu'il n'était pas accaparé par ses obligations familiales ou professionnelles. Il aimait le lien particulier qui se créait avec le nouveau-né. Cela en avait été ainsi avec ses deux premiers enfants. Cela ne sera pas le cas avec les deux suivants. Silva se souviendra de ce jour comme du dernier où ils avaient été une famille heureuse.

Le biberon était rempli du lait maternel de Kikyo. Silva n'avait plus qu'à le réchauffer au moindre pleur, et Kirua hurlait comme dix casernes de pompiers sur le soleil. Il était sept heures du matin, Silva n'avait pas pu se reposer une seule minute depuis son retour de l'Étoile Filante, il avait du mal à voir ce qu'il faisait et tamponnait le biberon sur le bébé en espérant que la tétine finirait bien par rentrer dans quelque chose, et que ce quelque chose serait la bouche. Il avait les yeux bouffis et ses cheveux ébouriffés avaient un air de meule de foin après qu'une armée d'acupuncteurs aient cherché une aiguille dedans.

« Mais qu'est-ce qu'elle faisait là, d'abord, cette aiguille ? Est-ce un endroit pour perdre une aiguille, une meule ? Quel genre d'individu a des aiguilles qui traîne dans sa poche ? Oui d'accord, Irumi. Mais lui ne les perd pas. En tout cas pas dans des meules. »

Il parlait à une grande surface plane verticale qui lui paraissait hostile. Silva lui lançait des regards noirs mais la surface les lui rendait. Silva se sentit défié.

« Et qui tu es toi d'abord pour critiquer mes cheveux ?

— Le miroir, répondit le miroir.

— Ha ouais, et bien, j'ai bien vu que tu te fichais de ma poire, et j'aime pas ça. Je suis un père responsable, même si je suis pour l'instant incapable de dire avec précision combien j'ai d'enfants sous le toit.

— Vraiment ? Répondit le miroir. Pourtant on ne m'a annoncé qu'une seule naissance.

— Mais avant la naissance, il y a eu une arrivée. Il n'est pas de moi. Enfin je crois. Je suis presque sûr en tout cas. Elle avait mon numéro, elle m'aurait prévenu. Mais ce n'est pas important. L'important c'est son nen, et il a dit être de la transformation. Et de toute façon je ne me souviens pas qu'elle eût de grands yeux sombres.

— Je ne comprends pas très bien, reprit le miroir.

— A vrai dire, moi non plus.

Il ne comprenait pas pourquoi il n'avait pas encore fait passer au garçon le test de la feuille. Cela était pourtant indispensable à la décision à prendre. S'il était de la transformation et que Kirua ne l'était pas, il l'adopterait. S'il était d'un autre nen, Miruki le tuerait.

Le garçon l'avait mis dans une situation épouvantable que Silva avait tourné à son avantage. Il avait un talent pour ça. Un talent qui lui avait maintes fois sauvé la vie. Il y avait longtemps qu'il ne s'était pas senti attaqué et cela lui avait presque fait plaisir. Il s'était souvenu d'une excitation qu'il n'avait plus connue depuis longtemps. La traque d'un ennemi incompréhensible. Un petit garçon aux manières délicates et au cynisme glaçant, qui jouait aux petites voitures et aimait les histoires sanglantes, qui connaissait les poisons et débarrassait la table, qui ne craignait pas les assassins et avait peur des orages, et qui ne savait pas comment faire un câlin…

— Je n'ai pas envie que le garçon meure.

Cette phrase était sortie d'elle-même. C'était une phrase légère et volatile, jusqu'à présent compressée par l'orgueil et le sens du devoir Zoldyck, et que la fatigue, l'inquiétude et la certitude d'être seul avaient libérée.

— Ma foi, tu fais ce que tu veux, rétorqua le miroir. Mais moi j'ai fait un long voyage, il pleut, je suis trempée, et je n'ai pas envie de rester debout au milieu de la cuisine à te regarder parler tout seul.

Silva fronça les sourcils et se retourna. Son regard embrumé distingua une petite silhouette, entourée d'un nombre impressionnant de bagages. Il se passa une longue minute où on n'entendit rien d'autre que le bruit de succion de Kirua s'acharnant sur son biberon.

— Mademoiselle Krueger, salua Silva. Je ne m'attendais pas à vous voir si tôt. A vrai dire, je ne m'attendais pas à vous voir tout court.

— Moi non plus, Silva. Mais Zeno m'a parlé d'un cas d'urgence. Et tu sais que je ne peux rien refuser à Zeno.

— Cela ne me regarde en rien.

— Cela te regarde de très près. Après tout, tu es la première chose que je n'ai pas pu refuser à Zeno.

— Je préférerai qu'on évite le sujet.

Biscuit haussa les épaules.

— Comme tu veux. Une tasse de thé serait la bienvenue, merci. Une collation aussi.

Silva la fixa pendant de longues minutes, durant lesquelles Kirua finit son biberon et commença à s'agiter sur le bras de son père. Silva posa le biberon, leva lentement sa main libre et projeta une petite boule de nen qui traversa le mur sans lui causer de dommage. On entendit un « aïe! » lointain, le bruit de pas précipités, et un intendant se matérialisa à la porte, l'air réprobateur et se frottant les fesses. Silva desserra à peine les dents pour grincer « petit déjeuner pour la dame. »

— La dame ? Silva, tu es si formel. Donne-moi le bébé. Je dois être en contact avec lui pour estimer son nen.

Pendant que l'intendant s'affairait, Biscuit installa l'enfant sur ses genoux et lui glissa un objet allongé et de texture molle dans la main.

— Il est encore trop petit pour saisir, objecta Silva.

Mais le bébé ne lâcha pas l'objet.

— C'est un mystère que je n'ai jamais pu percer, commença Biscuit. Les enfants aptes au nen naissent avec des capacités peu communes, qu'ils perdent, pour réapprendre ensuite. L'éducation brouille l'instinct et hypertrophie le mental…

Biscuit reprit l'objet des mains de Kirua, l'agita, secoua la tête et fouilla son sac à main. Elle en tira deux tissus légers aux couleurs changeantes. Elle enveloppa le petit corps de l'un et garda l'autre dans sa main.

— … Mais cela n'explique qu'en partie le phénomène. Même les enfants Zoldyck, pourtant rompus à l'exercice du nen dès la plus petite enfance, subissent cette perte. Et plus grande est la perte de l'enfant, plus fort sera l'adulte.

Biscuit libéra Kirua du tissu et le compara à celui qu'elle avait gardé en main. Les couleurs changeaient et chatoyaient de façon similaire, presque symétriques. Biscuit prit un fil de cuivre et en noua les deux index de l'enfant.

— Cela n'est pas dû au nen, même si le nen l'accentue. On retrouve ce même motif chez les non-utilisateurs de nen. Ceux qui ont un talent caché. Profondément enfoui en eux. Ils ne peuvent pas l'atteindre avant d'être brisés, et de l'accepter. C'est la condition pour que le talent émerge, suinte entre leurs failles, se glisse dans les fêlures. Il ne les répare pas. Ce n'est pas son rôle. Mais il donne à l'âme une forme nouvelle. Cela peut se manifester n'importe comment. Il y a des personnes qui ont ce talent fou d'exister à leur propre façon, c'est un talent discret mais précieux. On confond souvent le talent avec la facilité. Ceux qui ont une facilité et la cultivent s'épaississent, s'embourbent, renforcent cette coque qui les maintient, qui les épargne, qui fixe leur forme une fois pour toutes; ce sont des personnes qui pourront tirer parti du monde, mais dont le monde ne profitera jamais. Ils n'atteindront jamais leur plein potentiel. Cela fait des ratés heureux et fonctionnels. Je ne les plains pas. Ne leur reproche rien. Il n'y a pas de raison. Il est de la transformation.

Biscuit dénoua le fil de cuivre des doigts de Kirua et le montra à Silva. Le métal présentait des nœuds et des ondulations bleutées.

— Ce n'est pas commun, de réagir au cuivre, continua Biscuit en buvant sa tasse de thé et mordant à pleines dents dans un toast. Il aura une capacité intéressante. Si tu veux un conseil, ne lui apprend pas le nen trop vite. Laisse-le le découvrir par ses propres moyens. Tu vas faire quoi des deux autres ?

Silva reprit Kirua dans ses bras.

— Des deux autres quoi ?

— Tes deux autres enfants, bien sûr. Zeno m'a dit qu'ils étaient de la manipulation. Ils ne te servent à rien. Tu vas les garder ?

Silva la fixa avec des yeux horrifiés.

— C'est une plaisanterie ?

— Je ne plaisante jamais en affaire. Le petit gros est bon à rien, mais le grand échalas a un potentiel. Un ami à moi cherche un apprenti. Je peux lui en toucher deux mots.

— Je ne vous ferai même pas l'honneur de répondre. L'hospitalité m'oblige à vous laisser finir votre petit déjeuner avant de vous flanquer dehors. Croyez-moi, je le regrette.

— Je viens de traverser huit mille kilomètres à dos de dragon. Et les dragons de nen ne sont pas plus confortables que les vrais dragons. Tout ça pour le bien de ta famille, sur une seule parole de ton père. Je ne te demande pas de me considérer comme ta mère. Je n'ai jamais eu envie de ça. Mais j'aimerais que tu me considères comme faisant partie de cette famille.

— Une femme qui a abandonné son fils et après lui dit d'abandonner les siens ne fait partie d'aucune famille.

— Je ne t'ai pas abandonné, tu étais avec Zeno et une lignée interminable derrière toi. Par contre, ton frère, il était du renforcement donc oui, lui a fini à l'Étoile filante, mais je me suis assurée qu'il…

— Taisez-vous.

Silva se pinça l'arrête du nez. Il n'avait pas dormi depuis plus de 50 heures, durant lesquelles il avait eu un combat, un invité surprise, un glissement de terrain et une naissance, et cela commençait à faire beaucoup, même pour lui. « Et de toute façon, ils ne peuvent pas en racheter une, d'aiguille ? Ils n'ont pas de mercerie, chez eux ? Pourquoi ils veulent à tout prix cette aiguille dans cette botte de foin ? Elle est perdue, voilà tout. C'est ridicule, comme le fait de brûler la botte et de fouiller les cendres avec un aimant. Ça brûle longtemps, une botte, surtout bien tassée, ça atteint des températures élevées, elle sera tout fondue, votre aiguille. Quel genre de dingue brûlerait une bonne meule de bon foin pour trouver une aiguille fondue ?»

— Tu me parles ?

— Non, non…

Un élément qui essayait de se frayer un pénible passage à travers la mousse compacte de fatigue, d'aiguilles et de foin, finit enfin par atteindre son cerveau.

— Comment savez-vous à quoi ressemblent mes fils ?

— J'ai croisé le grand échalas dans la forêt en venant. Il creusait un trou. Quant au petit gros, il écoutait notre conversation derrière la porte, persuadé d'être caché.

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« Chrollo, Chrollo ! Lève-toi ! »

Miruki était encore assez jeune pour croire qu'on pouvait chuchoter et crier en même temps. Il s'était glissé jusqu'au lit de Chrollo et le secouait à pleines mains.

« Qu'est-ce qu'il y a, Mirumiru ?

Chrollo avait mal dormi. Il avait fait des cauchemars où un arbre tombait, roulait, et le poursuivait jusqu'en bas de la montagne, le forçant à fuir, sous les rires de la famille Zoldyck et les cris de Miruki qui lui disait qu'il ne l'avait jamais aimé. Les secousses de Miruki étaient devenues dans son rêve la terre qui s'ouvrait pour l'engloutir.

« Chrollo… il faut qu'on s'en aille…

C'est alors que Chrollo remarqua que Miruki pleurait. Il souleva la couette et Miruki se glissa dans le lit.

« Le type il voulait savoir ce que je voulais au petit déjeuner, mais papa l'a tapé dans les fesses alors il est parti, mais j'avais faim, alors je l'ai suivi, et j'ai entendu la dame dire que j'étais un bon à rien et qu'Irumi va aller dans l'appentis et papa va nous abandonner parce que Kirua est de la transformation et même que c'est vrai parce que j'ai un oncle que je savais même pas il est à l'Étoile Filante parce qu'il était pas de la transformation alors ça veut dire que c'est vrai… »

Les pleurs de Miruki redoublèrent. Chrollo se rappela comment Silva faisait pour rassurer les enfants et serra Miruki contre lui. Il espéra que l'enfant n'avait pas eu le temps de voir l'expression de son visage.

« Alors Kirua est de la transformation… »

Étouffé par la couette et un câlin, il entendit un « ouiiiiiii… » mouillé. Chrollo caressa les cheveux de l'enfant.

« Merde. »

Miruki émergea du câlin et fixa Chrollo de ses pupilles de chat.

« T'as dit un gros mot.

— Oui je sais. Ce n'est pas bien.

— Je veux pas que papa nous abandonne.

— Moi non plus.

— Je ne veux pas que tu partes.

— Moi non plus.

— On est des frères, pas vrai ? T'es mon frère en vrai ?

— Oui Miruki. Je suis ton frère en vrai. Et même si on n'est pas frères en vrai on fera comme si on l'était et ce sera exactement pareil. On restera ensemble.

— Oui. Rien que tous les deux. Irumi est méchant. Il me fait jamais de câlins, il me raconte jamais d'histoires, il me donne jamais mon goûter, et il est pas drôle. C'est toi mon vrai frère et on reste à deux.

Chrollo le serra de nouveau contre lui. Il lui fallu plus de courage qu'il aurait cru pour dire ce qu'il devait dire.

— Peut-être que si on parle à Silva et dame Kikyo, ils voudront bien que je vienne souvent te rendre visite. Peut-être que…

Il déglutit. Sa voix se fit rauque.

—… Peut-être qu'ils voudront bien que je travaille ici…

Miruki se dégagea des bras et bondit hors du lit, la mine colérique.

— Pourquoi tu dis ça ? Tu habites ici !

— Mirumiru, tu as réussi à convaincre tes parents de m'héberger une nuit de plus, mais maintenant c'est fini. S'ils savent que Kirua est de la transformation, ils n'ont plus aucune raison de me garder…

Miruki fronça les sourcils. Il s'appuya de ses mains sur le matelas.

— Alors il n'y a qu'une seule solution.

Il se pencha vers Chrollo et lui murmura à l'oreille, dans un souffle :

— Il faut que tu tues Kirua.