Chapitre 9

Le froid l'avait paralysé, mais Estel reprit le contrôle de ses membres quand ses doigts s'enfoncèrent dans le sable. Le courant l'avait rabattu vers la rive. Il repoussa la terre de toutes ses forces. L'eau le recouvrit de nouveau et il se laissa porter avec une joie sombre.

Libre… libre… bientôt libre…

L'unique pensée battait dans ses tempes en cadence avec le rythme effréné de son cœur. Il n'était qu'une brindille pour ces flots en furie. La rivière le délivrerait de son existence. Mais ses pieds, puis ses genoux touchèrent la terre. Des cailloux roulèrent sous ses mains. Sa tête émergea et il prit une inspiration convulsive à l'instant où la lumière s'éteignait enfin devant ses yeux.

"Non! souffla Estel, les dents serrées. Non!"

Il retourna vers l'eau, mais une vague se leva devant lui comme un mur. Elle le rejeta en arrière. Estel bascula sous l'impact, roula sur lui-même et s'immobilisa sur le ventre, le visage pressé contre des pierres lisses. Il sentit la masse froide lui déferler sur le dos, puis refluer avec une caresse glacée sur ses joues.

Tu aurais dû respirer l'eau aussitôt que tu avais plongé, murmura une pensée sortie du brouillard. Pourquoi ne l'as-tu pas fait? Pourquoi!

Estel serra les paupières. Il avait essayé, mais son corps avait refusé le liquide. Maintenant, il étouffait à l'air libre. Sa poitrine avait pris le choc quand la vague l'avait projeté par terre. Une bande de douleur lui enserrait le thorax et se comprimait davantage à chaque halètement. Estel se ramassa en boule, les mains crispées sur la poitrine, puis son corps s'affaissa. À quoi bon combattre? Il avait peur, c'est vrai, mais ne voulait-il pas en finir une fois pour toutes? Sa tête retomba sur le sable mouillé.

En finir, oui, eut-il le temps de penser alors que ses muscles se détendaient peu à peu. Que la nuit tombe!

L'obscurité vint, mais le répit fut de courte durée. Apaisé, son corps recommença à respirer de lui-même. Quand la brume qui voilait sa vue se dissipa, Estel vit que la rivière l'avait repoussé dans une minuscule anse. Les touffes hautes et vertes de carex recouvraient les flancs de l'abri. Le sol montait en une pente légère jusqu'à la berge. Rocailleuse, elle dominait l'anse d'une toise et demie. Le garçon sentit l'eau clapoter autour de ses cuisses et le contact lui donna la nausée. Il se souleva à quatre pattes. Ses mains glissèrent sur la mousse, mais il se retint et se traîna vers les pierres blanches que les vagues n'atteignaient pas.

"Tu as gagné," dit Estel en se tournant face à la rivière.

Il s'assit, les genoux sous le menton et les bras autour de ses jambes. Le souffle froid de l'eau le traversait en entier. Ses vêtements dégoulinaient, mais ses yeux restaient secs.

"Je trouverai autre chose," promit-il aux flots gris en frissonnant.

"Pas si j'ai mon mot à dire," fit une voix au-dessus de sa tête.

Estel se retourna en sursaut et se figea à la vue d'Elrond qui se tenait sur la berge. La robe bleue foncée du maître d'Imladris se découpait, sombre, sur le fond du feuillage argenté des saules qui l'entouraient. Estel recula devant l'expression du visage de l'elfe.

"Viens," lui dit Elrond.

Le garçon le regarda encore un temps, les yeux élargis, puis se mit debout avec effort. La butte était abrupte et la grimpée difficile. Estel glissa à quelques pieds de la crête pierreuse. Il se cramponna aux racines qui sortaient du sol, mais elles se brisèrent sous ses doigts. Elrond lui agrippa le poignet, le hissa sur la berge et le relâcha sans un mot.

"Merci," murmura Estel en s'affaissant par terre.

Le silence fut son unique réponse. Il leva la tête et les paroles moururent au fond de sa gorge. Il se releva sur les mains et les genoux. Le seigneur elfe l'aida à se redresser. Estel se mordit les lèvres. Le geste était si neutre, qu'il eut l'impression de se trouver devant un étranger.

"Viens," répéta Elrond.

Estel suivit la haute figure en chancelant. Ses forces, amassées miette par miette depuis des mois, étaient épuisées. La nausée remontait par moments et la tête lui tournait. Était-ce vraiment lui qui emboîtait le pas du seigneur elfe? Estel ne le savait plus. Il se sentait vide, sans poids ni substance. Les dômes clairs d'Imladris apparurent parmi les branches. Estel regarda sans émotion l'allée jaune bordée d'herbe et d'arbres et les grandes portes que le guérisseur ouvrit à deux battants. Le garçon entra à sa suite et s'arrêta. Où aller? Et pourquoi? Pourquoi ne pas revenir sur ses pas pour finir ce qu'il avait commencé? Elrond le prit par l'épaule. Estel ne recula pas devant son toucher ; le contact était trop impersonnel.

Le seigneur elfe le mena jusqu'à la bibliothèque et plus loin, dans une pièce qu'Estel n'avait encore jamais vue.

"Ferme la porte, s'il te plaît," dit Elrond en s'agenouillant devant l'âtre avec des silex dans les mains.

Il nourrit du duvet et de la paille aux flammes naissantes, souffla dessus, tout entier à sa tâche. Estel le regarda sans ciller. Un maître guérisseur, un sage parmi les sages, à genoux devant quelques flammèches. Il écarta les yeux quand Elrond se tourna vers lui.

"S'il te plaît, Estel, peux-tu fermer la porte?"

Le garçon obéit lentement.

"Es-tu surpris que je rallume un feu éteint?" demanda Elrond en se retournant à demi.

Le regard d'Estel se déroba. Elrond ajouta un faisceau de petit bois et les flammes bondirent avec un ronronnement joyeux. L'elfe les fixa, son visage illuminé par une lueur plus claire que l'embrasement du foyer. Il mit une petite bûche et se redressa de toute sa hauteur.

"Je viens ici de temps en temps, dit-il en s'approchant du garçon qui était demeuré près de la porte. C'est mon sanctuaire, mon havre de paix. Tu es le bienvenu, enfant des hommes."

Estel jeta un rapide regard circulaire. La chambre était petite et carrée. Le foyer à sa droite la réchauffait déjà. Des tentures, bleues comme un ciel de soir, allaient du plancher de pierre jusqu'au plafond, tapissé d'une étoffe plus sombre. Les étincelles s'y miroitaient, aussi argentées que des étoiles. Un sanctuaire nocturne pour un elfe dont la demeure était remplie de lumière. Sur le mur d'en face, une fenêtre donnait sur l'ouest, mais les draperies de la même couleur que les tentures cachaient le jour. La pièce ne contenait aucun des objets qu'Estel associait avec son père adoptif : pas de livres, pas de fioles, de poudres ni de sachets. Même l'odeur caractéristique des herbes, qui s'accrochait au guérisseur tel un souffle d'été, était absente. C'était vraiment un havre de paix. Sinon, avec quoi Elrond travaillerait-il ici?

"Viens. Ne veux-tu pas t'asseoir?" dit Elrond en montrant le canapé à leur gauche.

"Je suis sale."

"Laisse-moi être le juge de la pureté de mes hôtes."

Les yeux du garçon étudièrent un instant le visage de l'elfe, puis il baissa la tête et alla s'asseoir non pas sur le canapé, mais par terre auprès du feu. Les pierres du plancher étaient chaudes. Estel s'installa de côté, ses jambes ramenées vers la poitrine. Il était incapable de tourner le dos même à la personne qui l'avait élevé. Elrond prit place sur le sofa, s'accouda sur les genoux et s'immobilisa, la tête penchée en avant. Estel lui jeta un regard en biais avant de reporter son attention sur la danse des flammes et de l'ombre.

"Je ne t'ai encore jamais parlé de ma femme."

Estel tressaillit. Personne dans la maison d'Elrond ne la mentionnait. Les conversations s'éteignaient lorsque le nom de la femme elfe ressurgissait au détour d'une phrase. C'était un sujet tabou. Le garçon se retourna lentement. Elrond fixait toujours ses doigts entrelacés.

"Elle s'appelait Celebrian, mais tu le sais déjà, je pense. Elle a appareillé pour Valinor il y a plus de 400 ans."

Le maître d'Imladris prit une grande inspiration. Il releva la tête et redressa ses épaules avant de poursuivre.

"Nous avons eu un printemps pluvieux, mais l'été et l'automne s'annonçaient beaux. Nos enfants étaient adultes depuis longtemps ; ils avaient leurs propres intérêts. J'avais mes responsabilités ici et Celebrian a décidé de visiter sa famille en Lórien. Une escorte de vingt guerriers l'accompagnait. Un seul est revenu. J'ai vu Nemir entrer dans la cour sans son cheval, soutenu par des gardes. Les tilleuls étaient en fleur… « Il y avait du brouillard sur le col du Rubicorne », m'a-t-il dit."

Elrond s'arrêta. Les flammes du foyer se reflétaient, tremblantes, dans ses prunelles dilatées. Estel le regarda, fasciné comme un oisillon devant un serpent.

"Les orcs avaient été trop nombreux, reprit le seigneur elfe. Ils ont pris ma femme et tué mes hommes. Nemir a succombé à ses blessures peu après son retour."

Estel secoua la tête. Il en avait entendu assez.

"Glorfindel est parti aussitôt avec une troupe, mais Elladan et Elrohir l'avaient devancé. Ils ont retrouvé leur mère dans une cave de Monts Brumeux, au milieu des orcs."

"Non," murmura Estel.

"J'étais resté pour protéger la vallée, mais j'avais tissé un lien pour atteindre Celebrian. Elle m'avait tendu les mains…"

Estel se mordit les lèvres contre ses propres souvenirs.

"Non, pria-t-il. S'il vous plaît, il suffit."

Elrond le regarda pour la première fois depuis le début du récit. Estel se recula ; il était en face d'un inconnu.

"…mais les orcs étaient plus proches d'elle que moi, poursuivit l'elfe. Ils me l'ont arraché et je n'ai pas pu la retenir. Je n'ai rien pu faire du tout."

Estel s'enfuit le visage dans les genoux. Il ne voulait plus savoir. Elrond parlait encore, mais une clameur sourde se leva dans la poitrine du garçon. Des ailes sombres battirent à l'intérieur de son crâne et étouffèrent tout bruit. L'eau glacée de la rivière l'avait engourdi, mais le souffle du foyer avait dégelé son corps. La douleur se réveilla tout au fond de ses entrailles. Estel se leva.

"Je veux retourner dans ma chambre," dit-il.

Elrond resta assis, droit et raide. Son visage et ses mains semblaient aussi blancs que de la cire sur le fond de l'étoffe foncée du sofa. Estel atteignit le seuil, mais ses paumes moites de sueur glissèrent sur la poignée. Il s'essuya les mains sur ses culottes encore humides et essaya de nouveau. La poignée resta immobile. Estel tira, puis poussa, la bouche soudain sèche.

"Comment…"

Il fit un pas en arrière. La porte s'ouvrait vers l'intérieur, il s'en rappelait bien. Il fallait juste essayer une autre fois… Le rectangle du bois pâle demeura aussi immobile qu'un roc devant ses efforts. La porte, pourtant bien visible, ne faisait qu'un avec le mur. La respiration du garçon siffla dans sa gorge. Une grande ombre tomba sur le mur à sa droite et Estel pivota, les yeux écarquillés. Elrond se tenait au milieu de la pièce.

"S'il vous plaît, dit Estel. Je veux sortir."

Le visage du seigneur elfe demeura calme et détaché.

"Je ne suis pas ton ennemi, Estel, répondit-il en s'approchant d'un pas. Nous resterons ici aussi longtemps que nécessaire. Tu sortiras quand tu te départiras de l'ombre, pas avant."

Elrond avança de nouveau. Estel secoua la tête.

"Je ne peux pas, murmura-t-il. Ne faites pas ça. Laissez-moi sortir!"

"Où iras-tu?" questionna Elrond.

"Chez moi, dans ma chambre. Je suis fatigué."

"Et quel chemin prendras-tu quand tu te seras reposé?"

Estel serra les dents.

"Un seul," fit-il d'une voix sourde.

"Parfois, il faut aller chercher la guérison dans les endroits sombres. Mais il faut y aller, parce que la lumière brille d'autant plus fort que la nuit est noire."

"Parfois la guérison n'est pas possible," rétorqua Estel.

Elrond le regarda un moment sans répondre. Le garçon dévisagea l'elfe avec défi. Jamais encore il n'avait contredit son père adoptif. La sagesse séculaire et la grâce du maître d'Imladris demandaient une autre réponse, mais Estel en était incapable. Sa bonté, si jamais il en avait possédé une, s'était tarie dans une grotte noire.

"Vrai, acquiesça enfin Elrond. La guérison n'est pas mienne à commander."

Estel cilla. Était-ce une victoire? Alors pourquoi avait-il envie de pleurer devant la tristesse qui traversa le regard de l'elfe.

"Mais l'espoir demeure," dit Elrond en relevant la tête.

Ses yeux étaient clairs et insondables dans leur profondeur. Deux enjambées lui suffirent pour se placer droit devant l'enfant. Estel recula. Son dos heurta le chambranle et un gémissement monta dans sa gorge. Il était pris, il n'y avait pas d'issue.

"Laissez-moi sortir!"

Elrond garda le silence. Estel fit volte-face et tambourina à la porte.

"Ouvrez-moi! Ici, à moi! À moi! Ouvrez!"

La présence dans son dos redirigea son attention. Estel se retourna lentement. Un tintement résonna dans ses oreilles et les ombres rouges emplirent sa vue. Il ne savait plus où il était.

"Je vous en prie, dit-il tout bas. Je ne peux pas. Je vous en prie."

La pièce tangua autour de lui. Il avait déjà supplié comme ça. Le garçon leva les yeux sur la forme qui le dominait de toute sa hauteur. Le feu l'éclairait par derrière et l'entourait d'un halo rouge. Les souvenirs vinrent, précis, coupants comme un stylet. Les images éclatèrent dans sa mémoire avec une lumière aveuglante et les traits imprécis au-dessus de lui se tordirent dans le rictus du chef orc. Estel suffoqua. Il ne pouvait pas fuir. La peur trembla un instant dans sa poitrine, puis la rage jaillit en une fontaine immense. Estel cria d'une voix qui n'était pas la sienne et se jeta sur l'ombre qui lui barrait le passage. Il frappa, déchira, égratigna et mordit jusqu'à ce que le brouillard qui avait envahi ses sens se lève peu à peu. Estel se vit au centre de la pièce, avec le foyer à sa gauche et le canapé à sa droite. Elrond se tenait devant lui sans se protéger des coups. Estel se glaça.

"Papa, je…, articula-t-il à travers l'horreur de ce qu'il venait de faire. Pa…"

Il fit un pas en arrière, tendit les deux mains dans un geste de regret, puis ses jambes cédèrent. Il tomba à la renverse et, au lieu des pierres du plancher, une rivière le reçut sans bruit. Était-ce la Sonoronne? Avait-il donc réussi et la mort l'accueillait avec un dernier rêve? Mais les eaux étaient tièdes et vaporeuses. Elles virevoltaient au-dessus de sa tête comme des volutes de fumée, sans bloquer sa respiration. Il n'y avait pas de vent ni d'étoiles. Le silence s'étendait, aussi vaste que le monde. Estel dériva pendant un temps, puis les eaux se retirèrent dans un tourbillon gris. Il se rendit compte qu'il était couché sur le sofa et qu'Elrond était agenouillé à son côté avec un pichet dans une main et un gobelet dans l'autre. Le seigneur elfe lui sourit, déposa le broc sur le plancher et lui glissa une paume sous la nuque.

"Quelques gorgées seulement, murmura-t-il en lui présentant le gobelet argenté."

Une fragrance de bois et de fleurs toucha le visage d'Estel. Il prit une grande inspiration avant de boire. Le liquide, frais comme la première rosée du printemps, apaisa sa gorge et se répandit en une vague claire dans son corps. Au bout de quelques minutes, il se releva et s'assit en tailleur, mi-appuyé sur les coussins du sofa. Elrond opina, satisfait. Il s'éloigna pour rajouter une autre bûche dans le foyer. Estel suivit des yeux chacun de ses gestes, mais baissa la tête quand Elrond reprit sa place sur le canapé.

"Tu as fait ce que j'espérais de toi, Estel, dit le guérisseur après un temps de silence. Tu n'as pas à te sentir mal. Regarde-moi, tu ne m'as fait aucun tort."

Estel se mordit les lèvres, mais obéit. Il examina son père des pieds à la tête. Les braies, la tunique bleu foncé et la ceinture de fins anneaux de métal blanc étaient intactes. La peau ne portait pas de marques ni d'éraflures. Pourtant, il se rappelait sa rage aveugle. Il avait frappé de toutes ses forces, même s'il lui en restait bien peu. Estel se souvint alors de la sensation d'acier sous ses poings. Il ignorait s'il s'agissait de la résistance naturelle des elfes ou de quelque protection plus forte, mais était heureux qu'aucun de ses coups n'avait porté. Il se laissa aller contre le dossier avec soulagement.

"Comment te sens-tu?" demanda Elrond.

Estel ferma les yeux. Il était fatigué au point de ne presque plus sentir son corps. Et il était léger, comme si un bloc de granit s'était levé de sur sa poitrine. Le nœud qu'il portait au fond des entrailles s'était défait. La rage l'avait vidé de ses forces, mais aussi de la noirceur. Estel prit une grande inspiration.

"Mieux, répondit-il dans un murmure. Merci."

"Tu es le bienvenu, enfant, mais je ne pouvais que tendre la main. Je suis heureux que tu l'aies prise."

Estel opina.

"Père, dit-il, je suis désolé si… si je vous ai blessé avec mes mots."

Elrond secoua la tête.

"Non, tu as dis la vérité. La guérison n'est pas toujours possible. Le malade, par contre, est rarement un bon juge."

Le garçon baissa les yeux et le maître d'Imladris sourit devant son embarras. Le silence, accentué par le crépitement du feu, s'approfondit davantage. Estel posa la tête sur le coussin du dossier. L'effet de la boisson que son père lui avait donné se dissipait et il doutait qu'il pourrait marcher jusqu'à sa chambre. Il n'en avait aucune envie. Ses vêtements avaient enfin séché, la douleur s'était dissoute et, pour la première fois depuis des mois, il se sentait bien. Estel soupira. Il avait oublié ce qu'était la paix.

Elrond se leva pour tisonner le feu. Estel le regarda, ses paupières lourdes. Le sommeil était proche, mais une question s'accrochait aux franges de sa mémoire. Il se redressa un peu.

"Pourquoi…?" commença-t-il quand le seigneur elfe revint s'asseoir.

Le garçon hésita.

"Oui?" demanda Elrond.

Estel déglutit.

"Pourquoi est-ce que votre femme est partie?"

Le guérisseur reporta son regard sur les flammes.

"Elle a été souillée par les orcs, Estel, répondit-il très doucement. Les elfes survivent rarement au poison qui atteint l'âme. Quelques uns y arrivent, mais la majorité s'éteint. La guérison n'est pas toujours possible."

Les lèvres du garçon tremblèrent. Elrond continua.

"J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, mais l'année d'après Celebrian n'était déjà plus qu'une ombre. Elle voulait la paix des Terres Immortelles. Je l'ai laissée partir."

Estel baissa la tête devant l'image d'une elfe qui surgit devant ses paupières closes - des cheveux d'or et d'argent qui descendaient jusqu'aux hanches, une robe et un regard bleus comme le ciel du matin, un sourire radieux par sa tendresse. La beauté lui coupa le souffle, puis la vision changea. Il vit la démarche courbée d'un être perdu, la poitrine creusée, un regard éteint. Les cheveux pâles et sans vie encadraient des traits livides. Estel se couvrit le visage de ses mains, mais fut incapable de retenir les larmes. Dans sa fatigue, il était sans défense contre le désespoir de cette femme elfe qu'il ne connaissait pas. La douleur d'Elrond déferla sur lui en une vague amère. Estel enfuit sa tête dans les coussins du dossier avec un gémissement. Une elfe ne devrait pas être souillée ainsi. Personne ne le devrait. Estel mordit le coussin quand l'image du chef orc lui apparut de nouveau. Les yeux rouges le fixaient avec avidité, comme dans cette clairière où, ligoté à un arbre, il n'avait pas pu contenir son agonie. Où la bête l'avait dépouillé de son innocence en en savourant chaque instant. Estel se couvrit la tête de ses bras, mais n'obtint pas de répit. Il se revit dans la grotte où il avait imploré la pitié. Avait-il donc cru un orc en être capable? Il avait perdu bien plus que sa naïveté ce jour-là.

Le cauchemar s'éteignit d'un coup. Tout redevint sombre. Les sanglots d'Estel perdirent leur violence. Il pleura sur lui-même et les larmes lui baignèrent le cœur. Il ne retrouvera jamais ce que l'orc lui avait pris, mais il sut en cet instant que les plaies ouvertes qu'il portait se cicatriseraient. Une lanterne brisée et recollée éclairera à travers les fêlures. Sa lumière sera différente, c'est vrai, mais elle brillera tout de même. Et une étincelle suffit pour dissiper la noirceur.

Estel releva la tête. Elrond était à sa droite, face au foyer. Le garçon sourit avec gratitude.

"Père, je comprends ce que vous avez fait. La colère m'a libéré. Vous deviez être dur. Je comprends et je vous remercie."

Il n'y eut pas de réponse. Estel attendit.

"Père?" appela-t-il de nouveau.

Le maître d'Imladris ne bougea pas. Estel se souleva malgré la faiblesse. Une distance d'un bras et demi à peine les séparait, mais ça aurait aussi bien pu être une lieue. La tête lui tournait et ses bras et ses jambes tremblaient quand il atteignit enfin l'elfe.

"Père?"

Les cheveux du guérisseur cachaient ses traits. Estel les écarta d'une main douce. Elrond avait les yeux fermés. Son visage était blanc et immobile.

"Êtes-vous bien? Père, puis-je faire quelque chose?"

Le seigneur elfe ne réagit pas et le garçon sentit la panique lui nouer la gorge. Il serra les dents contre les souvenirs, grimpa sur les genoux d'Elrond et lui entoura le cou de ses bras. La peau de l'elfe était froide au toucher. Estel se tourna vers la porte. S'ouvrirait-elle seulement pour lui? Mais il n'avait pas la force de se lever.

"Aidez-moi! cria-t-il. S'il vous plaît! Aidez-moi, quelqu'un! S'il vous plaît," dit-il encore alors que sa tête retomba sur la poitrine d'Elrond.

La lassitude prit enfin le dessus.

"Ne partez pas," murmura Estel en fermant les yeux.


À

Arcane : Salut! Tu ne peux pas savoir à quel point je suis ravie d'apprendre que, dans cette fic, tu apprécies les jumeaux et Estel. Ce sont des personnages principaux, ou très majeurs dans le cas d'Elladan et d'Elrohir, et je suis très contente qu'ils ne te sont pas indifférents.

Merci de ton commentaire! Et bonne chance pour la traduction!