CHAPITRE 8 : Ne t'inquiète pas pour moi

Il était une fois une femme amoureuse. June avait de nombreuses fois lu ces premiers mots dans ses romans. Elle se doutait que si l'histoire débutait de cette manière, la fin serait des plus romantiques. Malheureusement, les livres décrivaient rarement la réalité, elle avait apprit à se méfier de ses lectures. Et même si son monde ne se basait que sur ses précieux bouquins, parfois elle regrettait d'en avoir lu la plupart.

L'amour avec un grand A. La jeune femme y avait tout bêtement cru. Elle s'était laissée manipuler par ses sentiments, et elle s'en voulait.

Dans sa boutique, raccompagnée plus tôt dans la matinée par John Watson, elle s'était adossée aux étagères un peu bancales. Tantôt elle s'y appuyait pour les faire reculer, tantôt elle craignait que ses livres ne lui tombent dessus. Le regard dans le vide, June paraîssait absente. Le docteur n'était pas reparti chez lui, il avait prit la décision de ne pas la laisser de la journée tant qu'elle ne lui avait pas raconté ce qui était arrivé.

Mais elle n'avait aucune envie d'en parler.

Chaque fois qu'elle repensait aux paroles de Sherlock Holmes, ses yeux laissaient échapper des larmes. D'un revers de main, elle les séchaient brusquement, comme si June refusait de se larmoyer pour un homme qui ne le méritait pas.

John, assit dans le petit recoin de lecture, proche de la vitrine, observait June du coin de l'oeil, en silence. Il la savait éperdument triste et il ne pouvait pas consciemment l'abandonner dans cet état. Cependant, elle ne parlait pas depuis plus de deux heures. Toujours aussi perdue dans ses pensées, ses souffrances.

Watson en vient à penser que tout était de la faute de Sherlock, voir pire de Sherlock et de Mycroft. Les deux frères pouvaient être plus diabolique que n'importe quel homme. Pourtant, John ne voyait aucune raison pour qu'ils infligent ce genre de punition à une jeune femme aussi fragile et innocente que June. Elle n'avait rien demandé à part rentrer chez elle pour s'occuper de ses livres, c'était Sherlock qui était venu la cueillir pour la forcer à travailler pour lui.

Le médecin militaire ne voulait plus qu'elle se morfond, il se levait discrètement puis il se dirigea vers June, toujours adossée à son étagère.

- Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, commença-t-il à dire, mais je n'aime pas vous voir si malheureuse...

Son regard était sincère, June vit qu'il était vraiment inquiet pour elle.

- Ne vous inquiétez pas pour moi, John...

La voix de June était fébrile, les sanglots lui avaient brûlé la gorge. Sa réponse tremblante renforça le sentiment d'inquiétude de John pour sa protégée.

- Au contraire.

Il s'était à son tour adossé contre une étagère voisine, effrayé de renverser le moindre livre.

- Vous avez vraiment une très belle boutique, ils sont tous à vous ? demanda John, le regard curieux.

- Oui, ils étaient d'abord à ma grand-mère, ajouta-t-elle en marquant une pause. Mais depuis son décès, je les ai tous récupéré et petit à petit de je les restaure.

- Je suis désolé pour votre grand-mère...

- Merci.

Dans les yeux de John, June savait qu'il se demandait comment sa grand-mère était morte. Il était un homme curieux, intérieurement ça la fit sourire.

- Elle a été assassinée...

- Vraiment ?!

June acquiesça.

- On a jamais retrouvé le coupable, elle est morte dans l'incendie volontaire de sa maison. Sa bibliothèque en a par chance réchappé, je crois qu'elle y tenait plus qu'à la vie... C'est pourquoi je m'en occupe corps et âme.

John pencha la tête, touché par les louables ambitions de June. S'occuper de ce qui tenait le plus à cœur à un membre de sa famille, sa grand-mère et elle devaient vraiment être très proches. Doucement, il se rapprocha d'elle jusqu'à ce que leurs épaules se frôlent.

- Je vous trouve courageuse.

- Oh non, je suis juste... quelqu'un qui aime les livres.

Ils se sourirent, complices.

- Vous savez, John, vous êtes la seule personne qui soit aussi gentille avec moi depuis que j'ai mis les pieds à Londres.

Le docteur sourit , un peu surpris de cette révélation. Il s'était imaginé, vu l'attachement qu'elle avait pour Sherlock, qu'il avait été la personne la plus sympathique pour elle.

- Dites plutôt que je suis le seul à être normal, plaisanta-t-il.

A ce moment là, June finit par rire aux paroles de John. Enfin, elle arrivait à ne plus uniquement penser à ce qu'il lui était arrivé.

- Je vais vous dire, commença-t-elle, Sherlock s'est servit de moi.

Bien entendu que Sherlock s'était servit d'elle. John n'était plus étonné que cela arrive, le grand détective faisait toujours ce genre de choses pour atteindre son but. Il avait espéré que pour une fois, il agirait différemment. Mais ce fut encore pire. June lui raconta tout dans les moindres détails, avouant même leur premier baiser et l'amour qu'elle avait tenu pour Sherlock même après leur trois années d'indifférence. Pour John, la jeune femme était sensible et attachante. Tout ce qu'un prédateur comme Sherlock s'amusait à viviséquer, pour en extraire ce qu'il lui serait utile.

Et le don de lecture des micro expressions de la demoiselle était la cerise que cherchait Sherlock.

- Parfois, c'est vraiment un con...

June ne s'attendait pas à ce que John lance une phrase comme celle-ci avec autant de déception.

- Il vous a fait souffrir, vous aussi ?

- Pas autant que vous, mais parfois c'est vraiment un abruti, June.

- John, je peux vous demander quelque chose ?

John plongea son regard dans celui de la jolie blonde, il avait envie qu'elle lui demande tout ce qu'il lui passait par l'esprit. Que peu à peu ils se dévoilent l'un à l'autre. A cet instant, June décela dans le regard du docteur qu'il ressentait plus que de la compassion pour elle. Sa tendance à la fixer des yeux, mais en ne cessant de les cligner. La tête légèrement penchée vers elle. Elle sourit, il l'appréciait plus qu'il n'osait l'avouer.

- Pourquoi vous restez avec lui, sachant qu'un jour, il vous fera la même chose qu'à moi ?

- Je ne sais pas, avoua John, reprenant une posture droite. Pour le moment, je me contente de suivre le courant, vous voyez ?

June sourit comme réponse. Elle s'écarta de son étagère, s'avança dans son appartement pour rejoindre la cuisine afin de préparer du thé. John l'avait suivit sans trop s'en rendre compte. Il l'observait depuis l'entrée de la cuisine, les bras croisés, appuyé contre la porte.

- Vous voulez quelque chose à boire ?

- Je pensais plus vous inviter à manger quelque part, si ça vous tente June.

- C'est gentil... soupira-t-elle, mais j'ai peur qu'il ne cherche à me retrouver.

Elle fit face à John, de nouveau sur le point de pleurer.

- Et pour le moment, je n'en ai vraiment pas envie John...

Plus qu'un appel, il avait senti le besoin de June d'être réconfortée. Il s'avança doucement vers elle, puis John l'a prit dans ses bras, tendrement. Embrassant son front, il se mit à chuchoter.

- Vous êtes une femme remarquable June, ne pensez plus à lui...

Et bizarrement, les paroles de John lui firent l'effet d'un pansement sur les blessures de son cœur. Dans ses bras, respirant son odeur, reposant sa joue sur son torse, June était en paix. Il avait l'odeur de ses vieux bouquins que l'on ouvre que lorsque notre cœur a besoin de se reposer sur une histoire douce et rassurante.

La jeune femme sourit, John avait le cœur qui battait tellement vite.

- Vous frôlez la crise cardiaque, docteur !

Elle rit sincèrement, et ainsi, quand elle releva le menton, John s'en saisit pour approcher son visage du sien. Plus qu'un infime espace avant que leurs lèvres ne se touchent. June appuya sa main sur le torse de John pour commencer à le repousser, mais ce fut la silhouette noire de Sherlock, dessinée dans l'entrée de la cuisine, qui stoppa John dans son élan de romance.

- Sherlock ! cria John, légèrement effrayé.

June ouvrit de grands yeux, à moitié soulagée que Sherlock est empêché ce baiser, et à moitié terrorisée de lui faire face après ce qu'il s'était passé entre eux.

- Oh, ne vous inquiétez pas pour moi vous deux, continuez donc...

Son ton sarcastique exaspéra John au plus haut point. Encore une fois, il avait vraiment tout gâché.

- Ne fais pas l'imbécile, tu aurai pu sonner à la porte de la boutique !

- Le panneau était marqué ouvert.

- Non, contredit June, il était du côté fermé...

C'était les premiers mots qu'il entendait d'elle après l'avoir vu disparaître du MI6 dans les bras de son meilleur ami, John.

- John, je dois parler à June. Tu veux bien t'en aller ?

June sentit son cœur se serrer tellement fort dans sa poitrine, qu'elle serra le pull de John sans s'en rendre compte. Sous cette pression, John prit la demoiselle entre ses bras et il lança un regard de défi à Sherlock.

- Non je reste. Tu n'as qu'à dire ce que tu as à dire devant moi.

- Bien.

Sherlock s'avança alors vers eux, les bras croisés dans le dos. Il n'avait rien de changé, June avait espéré qu'il se sente coupable de ce qu'il avait fait, mais aucune trace d'une quelconque culpabilité sur le visage.

Quelques secondes suffirent à ses pensées pour imaginer ce que pourrait bien lui dire le détective. Des excuses, elle n'y croyait vraiment pas. Il allait sûrement lui dire que tout ce dont Mycroft et lui avaient parlé, était vrai et qu'elle ne lui servait plus à rien à présent.

Les larmes venaient avant même que Sherlock ne se justifie. Les émotions sont si ponctuelles et imprévisibles. Ses sentiments étaient blessés et ses émotions lui faisaient ressentir la douleur. Si elle pouvait disparaître, là, tout de suite, à l'instant T, elle n'hésiterait pas. Car affronter les choses, elle ne le faisait jamais.

Quand sa grand mère mourut, elle avait fuit sa famille pour ne pas assumer ses sentiments de tristesse. Et quand Sherlock devait se justifier de son comportement, elle avait la folle envie de s'enterrer à mille lieux sous terre.

- June... J'avais tort.

Elle s'éloigna doucement de John, pour s'approcher de Sherlock.

- Tu comptes pour moi, et je... hésita-t-il quelques secondes, et je regrette d'avoir dit ce que tu as entendu de ma conversation avec Mycroft.

- Ne mens pas Sherlock, ce que tu lui as dis était vraiment ce que tu pensais de moi...

June avait reculé d'un pas, Sherlock s'en était rendu compte. Il se disait que si elle s'avançait c'était bon pour lui, et qu'à l'inverse, si elle reculait c'est qu'il faisait fausse route.

- Non, c'est faux June.

- Tu as encore une fois voulu faire ton fier avec ton frère, Sherlock ? demanda John, l'air amusé.

Sherlock serra les dents, embêté que son colocataire soit encore entre June et lui, mais il avait raison. Le détective libéra ses mains et il brassait l'air autour de lui, avant de se retourner pour repartir vers l'avant de la boutique. June fut prise d'une envie furieuse de le poursuivre, John fut contraint de la laisser partir. Dans un dernier regard, elle se tourna vers lui dans sa course.

- Je suis désolée.

- Ne vous inquiétez pas...

John resta dans la cuisine un moment, avant de se dire qu'il valait mieux qu'il rentre chez lui. June avait poursuivit Sherlock jusque la table à côté de la vitrine où pour la première fois elle l'avait embrassé.

- Sherlock...Je ne sais plus ce que je dois faire. Te croire et te pardonner ou bien te frapper...

Elle lui sourit, elle essayait de mettre un peu d'humour dans leur discussion bien trop sérieuse pour elle.

Debout devant la table, dos à June, Sherlock soupira longuement.

- Tu sais quoi, le mieux c'est qu'on ne se voit plus, dit-il en se retournant pour lui sourire. Adieu.

June sous le choc ne le retint pas quand il alla vers la sortie. Puis , après avoir saisit un livre, dans un geste de colère, elle le lança dans la tête de Sherlock.

- Aïe !

- Crétin ! lui cria-t-elle. Tu es un crétin, Sherlock Holmes !

Retenant ses pleurs, elle attrapa un autre malheureux livre pour lui lancer au visage de toutes ses forces. Elle était rarement violente, mais Sherlock était allé trop loin.

John, quant à lui, assistait à la scène, partagé entre tristesse et amusement. Alors il préféra quitter les lieux, et rentrer tranquillement chez lui, tandis que personne ne se rendait compte de sa fuite. Il regrettait de n'avoir pas pu aller jusqu'au bout de son baiser, mais si Sherlock parvenait à la convaincre qu'il n'était pas comme elle l'imaginait, alors jamais il n'aurait la chance de lui plaire un jour. John renonça, pour le moment.

- J'avais tort aussi pour ça apparemment, tu n'es pas du tout une bonne bibliothécaire...

- Un mot de plus, et c'est l'étagère que je t'envoie ! dit-elle, très en colère.

Sherlock se doutait qu'elle n'avait pas la force nécessaire pour soulever une étagère de deux mètres sur deux, remplie de plus d'une cinquantaine de livres, mais il ne voulait pas la contrarier encore plus.

- Sherlock, as-tu, oui ou non, des sentiments pour moi ?

La question lui avait brûlé les lèvres. Son cœur s'était stoppé pendant les millièmes de secondes qui séparaient la question de la réponse.

- Non.

Dans un sourire résolu, June baissa les bras lourdement, puis elle s'assit machinalement sur le siège dans le recoin près de la vitrine. Toutes ces années perdues à penser qu'elle comptait vraiment pour quelqu'un, ces deux jours à voir Sherlock agir avec tellement de douceur et de romance. Elle était tellement déçue.

- Mais tu comptes pour moi, comme une amie, June.

Elle émit un rire au ton ironique.

- Comme si tu connaissais la notion d'ami.

- Je la connais ! ajouta-t-il en s'asseyant alors en face d'elle.

- Non, un ami ne nous fait pas souffrir, ne nous fait pas espérer des choses fausses. Ce que tu as fait.

- J'ignorais que tu avais autant de sentiment pour moi ! se justifia-t-il bêtement.

- C'est faux, je te les ai avoué quand on a dormi ensemble...

Se frottant les yeux d'un revers de main, June ne voulait plus le voir. C'était un menteur, un manipulateur. Il n'était vraiment plus l'homme de ses souvenirs. Cet homme qu'elle aimait, ce n'était pas celui qui était assit en face d'elle. L'aigreur de ce monde l'avait changé en...ça. Et elle ressentait tellement de déception.

- Finalement tu ferais mieux de sortir définitivement de ma vie Sherlock...

Devant le visage dépité de June, Sherlock comprit qu'il avait vraiment tout gâcher entre eux. Et ce qu'il ressentait le faisait -il vraiment fait les choses de la pire des manières, ou ce n'était qu'une idée... Il l'ignorait. Comme il ignore les sentiments. Il s'en voulait l'espace d'une seconde de ne pas être un humain comme les autres.

Sans même un au revoir, il se recula jusqu'à la porte, puis il la franchit sans regarder en arrière.

June pleura.

Il lui avait brisé le cœur. Il ne lui restait alors dans la vie que ses livres et sa boutique.