Deuxième OS de la soirée ! o/
Thème 2 : boire
Début : 18h15
Note : non relu.
.oOo.
- Manon la gueuse ne porte jamais d'culotte ! Chevalieeer sors ton dard et décaloootte ! Et bourre la ribauude, fourres-y ta rapière ! Et bourre la ribaude, fourres-y par derrière !
Ce fut lorsqu'il se mit à chanter et que les autres clients du bar commencèrent à lui jeter un regard interloqué que le barman songea qu'il était temps de faire quelque chose pour cette pauvre créature qui se tenait devant lui à vider verre de gin sur verre de gin. Ça faisait depuis une heure qu'il était là, et il n'avait pas mis longtemps à sombrer dans la déchéance. Il fallait dire que Toya n'avait jamais vu quelqu'un descendre les verres aussi vite – en voilà un dont l'addition serait salée, dans tous les sens du terme.
- Vous ne croyez pas que vous devriez arrêter ? demanda-t-il avec compassion en s'appuyant sur le bar, en face du client.
- Arrêter d'quoi ?
- De boire…
- De boire ? Ha ! Vous m'croyez ivre, c'est ça ! Mais j'vous jure les amis, je suis sobre comme le chameau !
Quelques clients jetèrent un regard moqueur à l'infortuné qui s'était échoué sur le bar, mais Toya se contenta de lui sourire doucement – cet homme était visiblement de ceux qu'il fallait manœuvrer avec douceur ; la moindre petite contrariété pouvait avoir des effets désastreux, non seulement pour l'homme lui-même, mais aussi pour le bar, et Toya n'avait pas envie de voir son gagne-pain réduit en cendres à cause d'une parole malheureuse.
Il observa avec plus d'attention le type qui se soulait en face de lui : le moins qu'on puisse dire, c'était qu'il n'avait pas le profil type des piliers de bar. Jeune, entre vingt, vingt-cinq ans, probablement ; beau, aussi, avec ses cheveux blonds (un peu malmenés, là maintenant) qui tombaient en mèches folles autour de son visage, et ses yeux bleus – à l'expression hagarde, mais qui restaient d'une couleur magnifique.
- Qu'est-ce qui vous arrive, si c'est pas indiscret ? demanda Toya, intrigué. On ne se saoule pas comme ça tout seul pour le plaisir.
- Le plaisir, merci, j'ai d'jà donné… Avec un peu tout le monde, d'ailleurs… Pas étonnant qu'il m'ait traité de pute…
Ouh là. Finalement, peut-être qu'il n'aurait pas dû s'aventurer sur cette pente – le terrain paraissait glissant.
- C'est vrai que j'couchais à droite à gauche… Mais il est hétéro bon sang ! Hétéro ! Comment z'auriez voulu qu'je lutte ? C'pas faute de pas lui avoir dit, mais l'était hétéro, bon sang. Et moi j'suis pédé comme une otarie.
- C'est pédé comme un phoque, l'expression consacrée, corrigea Toya.
- Bah le résultat est l'même en tout cas. L'est pédé et j'suis hétéro. Non, 'ttendez, c'est l'inverse, l'est hétéro et j'suis pédé. Ça pouvait pas marcher.
- C'était qui ?
- Mon coloc… Le type parfait… L'était beau, et l'était gentil, et l'était graouh, tellement musclé, et l'était adorable, et l'était… l'était parfait…
- Et pourquoi ça n'a pas marché ?
- Z'êtes sourd ou quoi ? J'viens de dire qu'il était hétéro.
- C'est pas une raison ça.
- Ah ? Ça m'paraît une assez bonne raison pourtant !
- Eh ben moi je vous dis que ça veut rien dire, insista Toya. Comme vous me voyez, j'ai été hétéro pendant toute ma vie avant de tomber amoureux d'un mec, et je suis toujours avec lui.
- C'est… c'est vrai ?
L'autre venait de lever les yeux vers lui, l'air incrédule, et dans son regard, Toya avait l'impression de revoir le chat Potté.
- Je pense que vous avez peut-être abandonné trop vite… Vous habitez toujours ensemble ?
- Non… J'me suis barré… barré… en silence, comme un voleur… J'en pouvais plus… J'couchais chaque nuit avec un type différent et à chaque fois j'm'imaginais que c'était lui… Fallait que j'me retienne pour pas crier son nom… J'en pouvais plus, fallait que j'me barre…
- Et il est encore dans votre appart, là ? Ça fait combien de temps ?
- Ça fait deux mois… J'sais pas s'il s'est barré, mais j'suis pas certain qu'il soit content d'me voir réapparaître… Moi le gay, la pute… On était tellement opposés…
- Mais vous vous entendiez bien ?
- Bah, ouais. C'était le pied. Avant que j'lui fasse ma déclaration…
- Il a répondu quoi ?
- Il a pas répondu. J'lui ai dit d'oublier… Ça valait mieux… Il aurait pas été d'accord t'façon.
- Donc vous avez quitté l'appart sans même avoir de réponse de sa part ?
- Il est hétéro ! Hétéro ! Y'avait pas d'espoir possible…
- Mais vous n'en êtes pas sûr. Vous n'êtes pas allé jusqu'au bout. Et s'il avait dit oui ? Vous ne lui avez même pas laissé le bénéfice du doute…
- Mais il aurait PAS dit oui ! C'est Kurogane, bordel. L'est hétéro.
- Kurogane ? manqua de s'étouffer Toya. C'est de lui que vous me causez depuis tout à l'heure ?
- Tu l'connais ?
- On est dans la même classe à la fac.
- Ah bon sang d'bonsoir, le monde est p'tit… L'est p'tit…
- Je comprends mieux, maintenant…
- Quoi ?
- Ça fait deux mois qu'il est en mode zombie, le Kurogane. Je comprenais pas. Maintenant, ça devient clair… Tu devrais aller le voir, mon vieux.
- M'appelle pas vieux, j'ai que 23 ans.
- Fais pas style de pas m'avoir entendu ! Tu devrais aller le voir et lui dire ce que tu m'as dit ce soir. Parce que si ce mec là te rejette, moi je suis la reine d'Angleterre.
- Tu… tu crois ?
Chat Potté, le retour.
- J'en suis à 90% sûr. Tu t'appelles Fye, non ?
- Ouais…
- T'imagines pas le nombre de fois qu'il m'a parlé de toi… Franchement, arrête de perdre du temps, et vas-y. Si t'y vas vraiment, je t'offre ce que t'as bu ce soir.
- Tu ferais ça ? Ah, bon sang, mec… T'es un pote. Y'a pas, t'es un pote. J'vais y aller tout d'suite. Ouaip ! J'vais ouvrir la porte, et j'vais l'embrasser ! Et pis comme ça au moins j'serai sûr pour de bon !
- Bonne idée.
Malgré tout, Toya douta légèrement de la bonne marche de l'opération quand Fye manqua de se rétamer en se redressant , mais le blond lui adressa un sourire vainqueur et lui tapa sur l'épaule d'un air amical.
- T'es un mec, toi !
Il répéta la phrase en se dirigeant vers la porte, et il la répétait encore sur le trottoir qui le menait jusqu'à son ancien appartement.
Fye ne songea pas un seul instant que Kurogane aurait pu déménager entre temps et que l'appartement aurait pu devenir la propriété de quelqu'un d'autre. Dans sa tête aux pensées brumeuses, la seule chose qui lui importait, c'était de mettre en pratique ce que Toya lui avait conseillé de faire. Il tapa le digicode d'un air soucieux, les chiffres se brouillant devant ses yeux, mais on n'effaçait pas trois ans d'habitudes en deux mois : la porte s'ouvrit devant lui, et il pénétra dans l'immeuble.
Il n'avait qu'à refaire les pas qu'il avait toujours faits (en plus instables) : traverser le hall, appeler l'ascenseur, appuyer sur le bouton pour le 8ème étage, se retrouver dans son couloir si familier, et ouvrir la porte.
Elle n'était pas fermée à clé. Il faisait noir dans l'appartement, mais la porte était ouverte – il aurait pu s'infiltrer en douce et voler n'importe quoi – il faudrait mettre Kurogane en garde.
Il voulait rejoindre doucement la chambre, mais se prit le pied dans la table basse qui avait été un peu déplacée par rapport à ses souvenirs, et poussa un grognement de douleur accompagné d'une flopée d'injures pendant qu'un verre tombait et se brisait sur le plancher. Trois secondes plus tard, Fye vit apparaître sur le pas de la porte de sa propre chambre une silhouette qui tenait une batte de base-ball à la main.
- Plus un geste ! brailla Kurogane.
Fye s'immobilisa, une main sur son tibia où un bleu ne tarderait pas à fleurir, et l'autre en l'air pour signifier qu'il n'avait pas de mauvaises intentions ; et lorsque Kurogane alluma la lumière, le silence stupéfait qui leur tomba dessus sembla subitement incassable.
- Fye ? finit par murmurer le brun, indécis. Qu'est-ce que tu fais là ?
- Beh je, je… Je…
Fye baissa sa main – qu'est-ce qu'il avait dit, dans le bar, Toya, déjà ? Parce que là, il ne se rappelait plus très bien, et voir Kuro, sans compter l'alcool, ça lui coupait toutes ses pensées.
- Aime-moi !
Euh, Toya n'avait certainement pas dit ça comme ça. L'autre aurait dû lui faire un plan de bataille plus détaillé – la stupéfaction qui se peignit sur le visage de Kurogane était sans nom.
- Quoi ?
- Je… euh…
Argh, la douleur dans son tibia ! Mais bon. Passer outre. Reposer la jambe, s'avancer vers Kurogane – qui fronça le nez.
- Tu pues l'alcool…
- Je suis sobre comme l'agneau qui vient de naître !
- À d'autres… Pourquoi t'es là ?
- C'est mon appart. C'est normal que j'sois là.
- T'es parti, je te signale.
- Bah j'reviens !
- Et moi là-dedans, t'en fais quoi ? Tu crois que tu peux partir comme ça et revenir comme tu veux ? C'est pas un moulin !
Merde. Il ne voulait pas que ça se passe comme ça. Il ne voulait pas s'engueuler avec Kurogane alors qu'il était venu lui dire à nouveau qu'il l'aimait. Il sentit ses yeux s'embuer, brutalement, et se mettre à déborder sans qu'il puisse faire quoi que ce soit pour les contrôler.
- J'suis désolé, balbutia-t-il. Je t'aime, Kuro-chan. Je t'aime. Dis-moi que tu m'aimes. Je veux pas partir… J'veux rester ici avec toi.
Il avança encore d'un pas, et s'effondra presque dans les bras du brun, le serrant contre lui, s'attendant à être rejeté dans les secondes à venir – Kurogane était hétéro.
Mais d'autres bras, plus puissants que les siens, s'enroulèrent autour de son corps, et l'odeur de Kurogane emplit tout son être alors que le brun lui rendait son étreinte.
- Reste, murmura-t-il. C'est moi qui suis désolé. J'ai été lent à la détente… Reste avec moi. Je t'aime, moi aussi…
- C… C'est vrai ? balbutia Fye, ahuri, en levant les yeux vers lui.
- Ouais. Reviens vivre ici, ok ?
- Ok… D'accord…
L'instant d'après, les lèvres de Kurogane sur les siennes, et il songea confusément qu'il faudrait qu'il offre un joli cadeau à Toya la prochaine fois qu'il irait au bar… Ça avait été une bonne idée d'aller y boire un verre.
Fin : 19h03
