Vous êtes toujours plus nombreux à lire cette fanfiction ; même si vous ne vous manifestez que rarement, merci :)
(Et merci les statistiques, sans quoi je me serais depuis longtemps résignée à abandonner cette histoire...)
Bonne lecture !
Chapitre 9
Un chevalier sans cosmos
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la dernière secousse. Shun ne parla pas de son cauchemar – en eût-il seulement gardé le moindre souvenir, il n'aurait de toute façon pas voulu inquiéter les autres.
Un après-midi, désœuvré, l'adolescent se décida à mettre le nez dehors pour courir. Vêtu d'un vieux pantalon de jogging et d'un T-shirt lâche ayant appartenu à son frère, il descendit l'escalier, croisa Tatsumi qui remontait, tirant derrière lui deux lourdes valises. L'adolescent se demanda si Shiryû était arrivé au Japon, mais resta dubitatif – il ne reconnaissait pas les bagages du chevalier du Dragon. Et depuis quand avait-il besoin d'autant de vêtements ? À moins que Shunrei ne l'accompagne ? Shun ne la connaissait que de vue, elle ne lui avait cependant pas donné l'impression d'être une victime de la mode...
Le hall sentait le ciment frais – les ouvriers achevaient tout juste la réparation du balcon et des colonnes. Lorsque tout serait bien sec, ils pourraient poser la peinture. Des éclats de voix étouffées lui parvenaient à travers la porte du petit salon. Shun devina celle de Saori et se dit qu'il pouvait tout aussi bien lui demander si elle avait des nouvelles de Shiryû. Il toqua.
– Entrez, l'invita Saori.
– Saori-san, je...
Il s'interrompit net, en proie au désarroi et à la surprise les plus absolus. Saori n'était pas seule. Elle prenait le thé avec une invitée – une jeune fille qui avait levé ses grands yeux chocolat sur lui, à son entrée. Kay.
– Oh... je suis désolé... bafouilla le jeune homme. Je vous dérange...
Il se tordit les mains, recula vers le hall, s'apprêtant à refermer la porte.
– Saori-san, salua-t-il avec une inclinaison respectueuse de la tête, Sénê-sama...
À ce nom étranger, inconnu, qu'il s'obligea à dire, à cette distance forcée entre lui et son amie d'enfance, il sentit son cœur se serrer, douloureusement.
– Attends.
Sénê... non, Kay posa hâtivement sa tasse, se cogna dans la table basse en se levant, envoyant valser son thé sur le plateau. Elle n'y prit pas garde et rejoignit Shun en trois enjambées.
La jeune fille le dévisagea pendant un moment d'une brièveté interminable.
Les larmes menaçaient d'étrangler le garçon. Il lutta contre elles.
Il remarqua qu'elle faisait quelques centimètres de moins que lui, maintenant – alors que, dans leur enfance, ça avait été l'inverse ; il avait eu une brusque poussée de croissance bien après leur séparation. Il vit des reflets auburn danser dans ses cheveux courts. Il remarqua aussi que la teinte chocolat de ses yeux avait pris une nuance ambrée, plus claire, plus chaleureuse encore. Shun résista à l'envie de s'y noyer. Mais ce n'était pas – ce n'était plus Kay, désormais. Il devrait s'y faire, même si cela faisait mal, mal à en mourir.
Tout se déroula au ralenti, et pourtant vite, si vite que l'adolescent crut qu'une fraction de seconde seulement s'était écoulée.
La jeune fille l'enlaça.
– Pardon, Shun. Pardon de t'avoir abandonné. Pardon de ne pas m'être rappelé plus tôt.
Il ne sut que faire et ne réagit pas à l'étreinte. Un flot d'émotions contradictoires l'envahit par vagues : crainte, espoir, doute, tristesse, nostalgie, tourment.
– Ne pleure pas pour moi.
Plus que des excuses, plus que d'autres mots, cette phrase-là suffit au garçon pour comprendre qu'il avait retrouvé Kay – ou plutôt, que Kay l'avait retrouvé, lui.
Les larmes emplirent ses yeux, ses bras se refermèrent sur la jeune fille, et il répondit à l'étreinte de son amie.
oOo
Les valises que Tatsumi montait à l'étage s'avéraient être celles de Kay. Son stage à l'ambassade était terminé, elle n'avait toutefois pu se résoudre à rentrer en Italie alors qu'elle venait à peine de se rappeler de son enfance. Saori lui avait donc proposé de l'héberger, aussi longtemps qu'elle le souhaiterait.
Mais, comme s'il avait peur que Kay parte de nouveau, Shun se sentit incapable de quitter le salon, même pour un court instant, que ce soit pour revêtir une tenue plus appropriée que son vieux pantalon de survêtement gris ou pour, finalement, sortir courir dans le parc du manoir. Saori sembla très bien le comprendre et ne s'en formalisa pas, lui proposant même une tasse de thé.
Ils discutèrent de tout et de rien, tâchant de rattraper un peu de temps perdu, de combler le vide de ces sept dernières années.
Le majordome les interrompit bien trop tôt à leur goût.
– Ojou-sama, la voiture est prête. Hyôga vous attend.
– Ah, oui. Merci, Tatsumi.
Saori se leva, adressa un sourire d'excuses à Shun et Kay.
– Hyôga a proposé de m'accompagner rendre visite à Seiya, expliqua-t-elle. Je pense que vous avez beaucoup de choses à vous raconter, tous les deux. Alors... je vous laisse.
Néanmoins, une fois la porte refermée sur Saori, Shun hésita. Tant de questions se bousculaient dans sa tête et lui brûlaient les lèvres, et il ignorait totalement par laquelle commencer. En face de lui, assise sur l'un des fauteuils qui entouraient la table basse, un genou replié sous elle et le menton posé dans sa main, Kay le dévisageait sans rien dire, ce qui ajouta à son embarras. Il sirota une gorgée de thé pour cacher son trouble et la rougeur qui envahissait ses joues derrière sa tasse, espérant, de cette façon, se donner une contenance – et un peu de temps pour trier ses interrogations.
Silencieuse, comme intimidée tout soudain, Kay paraissait chercher ses mots.
– Saori m'a dit que tu étais devenu chevalier.
Shun remercia intérieurement la jeune fille de le sauver de l'hésitation dans lequel il se noyait tout seul. Il hocha la tête.
– J'arrive très tard, alors, dit-elle avec un sourire malicieux, félicitations quand même.
– Merci.
N'était-il même pas fichu de sortir un simple mot sans que sa voix ne s'enroue ? Kay ne s'en rendit pas compte ; ses yeux brillaient, d'admiration et de curiosité.
– C'est laquelle, ta constellation ?
– Andromède, répondit-il avec un éclat de fierté.
Le T-shirt de son frère, bien trop large pour lui, flottait sur ses côtes, et les manches baillaient, couvrant ses bras presque jusqu'à ses coudes. Au moment où Shun reposait sa tasse sur la table basse, le vêtement remonta un peu, et Kay aperçut alors les ecchymoses qui tournaient au jaune maladif, les dernières bandes de gaze qui protégeaient sa peau écorchée du frottement du tissu.
– Mais même après tout ce temps, tu ne changes pas, dit Kay avec un sourire triste.
– Eh ?
– Tu prends toujours des coups pour les autres.
La jeune fille marqua un temps d'hésitation, se leva, s'assit à côté de lui, prit le bras gauche de l'adolescent, l'orientant doucement vers la lumière pour en inspecter la moindre égratignure. Au contact des mains fraîches de son amie sur sa peau, Shun se sentit rougir un peu plus.
– J'ai croisé Hyôga tout à l'heure. Il m'a raconté ce qu'il s'était passé... Tu as empêché Saori de se faire écraser comme une crêpe. Tu as mal ?
– Non, ça va. Je t'assure, insista-t-il devant la moue sceptique de Kay.
– Hm. Bon.
Elle parut accepter ses paroles et lâcha son bras, une brusque pudeur empourpra légèrement ses joues. Elle s'installa plus confortablement sur le canapé. La soudaine et fugace impulsion de rattraper sa main effleura le garçon – il l'oublia aussitôt.
– Et toi ? dit-il afin d'orienter la conversation sur autre chose que lui-même. Qu'as-tu fait ces sept dernières années ?
– Je ne suis pas devenue chevalier, ironisa la jeune fille, si c'est ce que tu veux savoir.
L'adolescent perçut du regret, de la honte derrière la façade de bonne humeur de son amie. Il s'en voulut d'avoir posé la question.
– Pourquoi dis-tu ça ? demanda-t-il doucement.
– Eh bien... hésita Kay, cherchant ses mots. Disons qu'en quelque sorte, maintenant que je me rappelle d'à peu près toute mon enfance... j'ai l'impression que « Sénê » a renié les rêves de « Kay », et que « Kay » n'a pas tenu ses promesses.
– Tu n'y es pour rien...
Ce dont elle se souvenait, Kay leur avait raconté, avant que Saori ne parte : son arrivée à Enna, le voile d'oubli lancé par cette vieille femme nommée Osyne... entre sa fugue de chez les Watanabe et son sauvetage dans la mer Ionienne, cependant, c'était le vide.
– ... et puis, poursuivit Shun, nous non plus, on ne se rappelait pas.
Ça sonnait comme une mauvaise excuse, bien qu'il le voie comme un reproche et s'en sente d'autant plus coupable. Une preuve de plus de sa lâcheté et de son incompétence. Quel piètre ami il faisait...
– Je te demande pardon, Shun, dit-elle en détournant soudain le regard.
– Quoi ? Pourquoi ?
Kay serra les poings sur ses genoux, à tel point que ses jointures blanchirent.
– J'aurais voulu être là pour toutes les fois où tu as eu besoin de moi. J'aurais dû être là pour te soutenir. Au lieu de ça... je t'ai abandonné.
– Ne dis pas ça !
– Mais si je n'avais pas fugué, j'aurais peut-être pu retourner au foyer d'accueil... je ne serais jamais partie du Japon... jamais...
Shun se rendit compte avec consternation que des larmes silencieuses glissaient sur les joues de son amie. Elle avait baissé le nez pour les lui cacher, mais deux perles rondes scintillèrent en tombant sur ses poignets.
– Tu ne pouvais pas savoir. Ne pleure pas, Kay...
Il recouvrit les mains serrées de la jeune fille de ses doigts. Elle renifla.
– Au contraire, ajouta le garçon avec un sourire, je suis content que tu aies pu avoir une enfance, loin de tout ça.
– J'ai eu une enfance, moi, articula Kay d'une voix rauque. Pas toi.
Sa culpabilité le frappa, une nouvelle fois, faisant écho à la sienne avec une puissance amère. Shun sentit des larmes d'empathie emplir ses yeux. Il s'obligea à refouler ses propres sanglots.
– Si ça a permis que tu en aies eu une, ça me va très bien. Et si ça a permis, en plus, que je te retrouve... alors c'est parfait.
Kay leva le regard vers lui. Shun constata que la nuance terne de feuille morte reprenait peu à peu sa si chaleureuse teinte caramel. Elle se frotta vigoureusement les yeux et répondit à son sourire.
– Et ne dis pas que tu n'es pas devenue chevalier, poursuivit-il. Quelque part, travailler pour l'ambassade, c'est aussi faire en sorte que la paix règne dans le monde... non ?
L'admiration perçait dans sa voix. Préciser que lui-même préférait régler un conflit par les mots plutôt que par les poings aurait été un doux euphémisme... et parfaitement inutile. Kay avait pu le constater, durant leur enfance.
– Tu n'as jamais oublié que tu voulais effacer les frontières, remarqua Shun simplement.
– Non... c'est vrai.
oOo
– Tiens, Morphée... Que fais-tu encore ici ?
La déesse aux cheveux d'une blondeur exquise lui sourit, à la fois enjôleuse et taquine. Morphée afficha une mine revêche, peu sensible à l'ironie de la femme à la beauté surnaturelle.
– Je suis revenu demander audience à Zeus, répondit-il.
Il ne put s'empêcher de frémir, toutefois, en croisant le regard d'un bleu pâle. N'était ce grain de beauté sous l'œil droit, sa ressemblance avec feu le chevalier d'or des poissons était saisissante – Morphée l'avait maintes fois croisé, il savait tout de ses rêves les plus sombres, de ses désirs les plus secrets. Aphrodite des Poissons avait été l'image en miroir de la déesse éponyme : la même silhouette gracile, la même ineffable et évanescente beauté.
Auréolée d'une couronne de roses, ses longs cheveux blonds retombant librement sur ses épaules, la déesse lui adressa un sourire moqueur. Sous sa toge d'une blancheur immaculée, Morphée devina les courbes généreuses, offertes aux regards, comme une tentation, une irrésistible promesse de mille plaisirs. La ceinture d'or qui lui entourait les hanches ne faisait qu'accentuer le désir de celui ou celle qui posait ses yeux sur Aphrodite – et celle-ci en jouait d'autant plus volontiers face à quelqu'un capable de supporter sa vue céleste sans mourir foudroyé.
– Tu auras beau réclamer vengeance pour la mort de ton père...
– Je n'ai que faire de son avis là-dessus.
Aphrodite gloussa, amusée par la vindicte du fils d'Hypnos. Morphée serra les poings et déglutit, réfrénant son envie de la gifler. En cet instant, il regrettait amèrement de ne pouvoir lire les rêves des dieux eux-mêmes.
– Tu perds ton temps, insista Aphrodite. Retourne donc à ta petite vendetta personnelle, si ça t'amuse. Ou bien...
Elle s'approcha de lui, féline, effleurant son bras de ses doigts, faisant naître de petits frissons d'ardeur dans tout son corps. Morphée se réfréna à grand-peine. La déesse sentit son trouble, s'en amusa, se colla un peu plus contre lui.
– ... ou bien quoi ? dit-il d'une voix rendue rauque de désir.
– Aphrodite !
L'appel, sec et froid, provoqua un sourire mutin sur les lèvres de l'interpellée, qui ne se détacha pas pour autant de Morphée.
– Que veux-tu, Artémis ?
– Laisse-le.
La déesse lâcha Morphée à contrecœur, la mine boudeuse. Les rayons de soleil, à travers les hautes fenêtres à croisillons, firent briller de mille éclats le diadème à motif de croissant de lune qui ornait le front d'Artémis, dont la beauté paraissait bien fade à côté de celle d'Aphrodite. Morphée, malgré tout, s'estima reconnaissant envers la déesse chasseresse, peut-être la seule capable de résister aux charmes de l'amour.
– Que fais-tu là, Morphée ?
– Il est venu demander audience à Zeus, ton père, minauda Aphrodite.
– Ce n'est pas à toi que j'ai posé la question, grinça Artémis.
La déesse blonde grommela de vagues imprécations.
– Es-tu revenu demander une audience ? reprit Artémis à l'attention de Morphée.
– Oui...
– Alors tu es venu pour rien. Zeus ne veut pas te recevoir.
– Pourquoi ?
– Parce que même s'il a perdu ses deux frères, Poséidon et Hadès, Zeus ne prendra jamais parti que pour sa fille adorée, Athéna. Tu devrais le savoir. Ces derniers temps, il est largement plus préoccupé par l'état des Enfers.
– Mais pas le royaume des Mers ? s'étonna Morphée.
– Oh, pour ça, les dieux subalternes s'en occupent très bien, rétorqua Artémis avec un haussement d'épaules. Et Poséidon n'est pas mort, il s'est assoupi dans son corps d'accueil. Le cosmos d'Hadès, lui, a complètement disparu.
