J'ai mis énormément de temps et en suis désolée. Mais ça risque d'être comme ça un bout de temps. J'espère que ce chapitre vous plaira. Bonne lecture !
Chapitre IX : Au Bord du Gouffre
Le monde qui m'entourait ne semblait plus exister. J'avais l'impression d'être prisonnier dans un autre univers que celui qui m'était connu. Le nouveau était vide, sombre et froid. Le néant. Aucun son ne me parvenait. Mes oreilles bourdonnaient. Même en regardant autour de moi, je ne voyais rien. À part ce vide, ce froid, ces ténèbres. J'étais seul et vulnérable en ce monde. Pourtant, nulle peur ne m'habitait. Je ne ressentais rien. Rien, hormis ce terrible vide.
Mes jambes tremblaient, soutenaient mon poids avec peine. J'avais le cœur au bord des lèvres. Ma tête tournait. Ma peau restait moite. Ma gorge, quant à elle, était sèche. Mes mains pendaient de chaque côté de mon corps, flasques et inertes. Mes yeux fixaient le vide. Mes joues me semblaient humides. Avais-je pleuré ? Mes dents claquaient. J'avais froid. En moi.
Inconsciemment, mes pas me ramenèrent chez moi. Quand je fus face à la porte d'entrée, je me figeai un instant avant de l'ouvrir d'une main tremblante. Le grincement lugubre que cet acte engendra résonna dans le hall. Tout était sombre. Seul un rai de lumière en provenance du petit salon face à la cuisine me permettait de voir où je mettais les pieds.
Je m'agrippai à la rampe de l'escalier. Je venais d'avoir un bref vertige. J'ouvris les yeux que je venais de fermer et vis deux escaliers. Je battis des paupières et ma vue redevint normale avec un seul et unique escalier face à moi. Je desserrai ma prise sur la rampe et m'apprêtais à m'engager sur les marches quand la voix de Mère m'interpella.
-Regulus, tu rentres bien tard.
-Du moment que je rentre c'est le principal, non ? Répliquai-je d'une voix pâteuse.
Du coin de l'œil, j'aperçus Père qui se penchait sur son fauteuil pour me voir, abandonnant son journal. Il m'observait sans ciller, les sourcils froncés. Mal à l'aise devant cette insistance, je détournai les yeux, fis en sorte que mes cheveux cachent mon visage. Je marmonnai un « bonsoir » et montai d'un pas lourd les marches.
Arrivé à l'étage, je me traînai plus que je ne marchai à ma chambre. Jamais la distance entre le palier et ma chambre ne me parut si longue, si interminable. J'avais l'impression que j'allais tomber à chacun de mes pas. Enfin, j'atteignis mon objectif et me laissai tomber sur le lit. La couche sembla tanguer un instant sous moi puis se stabilisa.
Un frisson me parcourut. Je posai ma main sur mon front. Il était brûlant et moite. Mes cheveux aussi suintaient de transpiration. Malgré le dégoût que cela m'inspirait, je me forçai à ravaler la bile qui remontait au fond de ma gorge. Je fermai les yeux et un bref sanglot m'échappa. Ma respiration devenait haletante, courte, précipitée. Elle sifflait désagréablement entre mes dents.
Combien de temps restais-je ainsi ? Je ne savais.
Finalement, je me relevai lentement, précautionneusement. Je m'assis sur le bord du lit, le regard fixé sur le sol. Je devais ressembler à quelqu'un qui était sur le point de sauter d'une falaise. Je clignai des yeux et redressai la tête.
Face à moi, mon reflet me renvoyait mon regard dans la glace de ma penderie. Je grimaçai à cette vue. À présent je comprenais pourquoi mon père m'avait dévisagé. Mon apparence était plus proche de celle d'un Inferius que de celle d'un être vivant. Mon teint autrefois blanc était devenu grisâtre. Des cernes violacés soulignaient profondément mes yeux. Ma chevelure noire, sans forme ni volume, tombait de chaque côté de ma figure, filasse. Jamais je n'avais eu l'air aussi pitoyable. C'était à peine si je me reconnaissais moi-même.
Je me mordis la lèvre. Elle était si sèche que j'avais l'impression qu'elle allait se craqueler sous la pression de mes dents.
Ma respiration était de plus en plus saccadée. Je ne pouvais pas rester ici. Pas dans cette chambre. Cette chambre si anodine, sans autre décoration que son papier peint vert. Dans un coin, une peluche traînait. Cette chambre appartenait à un adolescent innocent, non souillé. J'étais un assassin. Du sang tachait à jamais mes mains. Ma place n'était plus ici. Je devais partir. Mais où ?
Les pavés du Chemin de Traverse étaient humides et glissants. Mes jambes tremblaient toujours. Plusieurs fois je manquais de tomber. Les rues étaient de plus en plus sombres et étroites. J'atteignis une ruelle. Je m'y enfonçai. Je m'apprêtai à frapper à une porte, mais me ravisai. Était-ce vraiment une bonne idée ? Comment réagirait-il ? Surtout après ce que je venais de faire.
Le visage tourmenté de la petite fille me revint nettement. J'eus l'impression de recevoir un coup de couteau dans le ventre.
Un nouveau haut-le-cœur me vint. Je m'écartai précipitamment du porche. Je me penchai dans un recoin de mur à quelques mètres et vomis. Quand j'eus fini, je restai penché, à bout de force. Mes tremblements me frappèrent de plus belle. Je m'appuyai sur le mur. Le goût âpre qui imprégnait ma bouche me donnait la nausée. Je faillis rendre à nouveau mais parvins à me retenir.
-Regulus ?
La voix de Severus me fit sursauter. Je ne l'avais pas entendu arriver. Il m'observait, les sourcils froncés, la mine inquiète. Lentement, il s'approcha de moi. Ses yeux parcoururent mon visage au teint cendré. Il s'aperçut de mes tremblements. À mon soulagement, il ne posa aucune question. Il me tendit son bras. Je m'y appuyai. Et il me guida jusque chez lui.
Son appartement était petit et ne comportait presque aucun meuble. Mais je m'y sentais mieux que dans la grande et froide demeure des Black.
En douceur, il me fit asseoir sur son lit. Le sommier grinça sous moi. Severus s'installa à mes côtés. Je compris à son regard que je devais m'expliquer. Je m'humectai les lèvres, pris une inspiration et commençai :
-Hier soir, j'ai eu ma première mission, fis-je lentement, la gorge sèche. Chez des Moldus.
Severus me regardait sans ciller, le visage inexpressif. Je détournai le regard, préférant observer mes mains. Fines, blanches, tranchant sur le tissu noir de ma robe. Qui aurait pu deviner que ces mains étaient celles d'un assassin ?
Je ne parvins pas à continuer. Voyant que je ne parlerais plus, Severus intervint.
-Qui as-tu dû tuer ?
Je levai les yeux vers lui. Un moment s'écoula avant que je ne réponde.
-La petite fille. Elle ne devait avoir que cinq ans. Tu as déjà dû tuer des enfants, toi ?
-Non, pas encore, avoua Severus. Mais une femme enceinte, oui.
-Ce n'est pas normal. On ne devrait pas avoir à faire ça. Même pour sauvegarder la pureté du sang, voire pour sauver les sorciers. C'est...
Ma voix se brisa. J'enfouis ma figure au creux de mes mains. Je refoulai les larmes qui me montaient aux yeux. Doucement, je m'extirpai de mon refuge manuel.
-On n'aurait pas dû en arriver là, soufflai-je.
-Tu t'attendais à quoi, répliqua durement Severus. À une guerre sans sang ?
-Non ! Mais pas à un massacre d'innocents ! Cette petite ne m'avait rien fait et je l'ai tuée !
-Tu n'avais pas le choix, me rappela Severus.
-Que j'aie eu ou non le choix ne change rien au fait que j'ai tué une gosse de cinq ans. Parce qu'on m'a dit de le faire ! Parce que c'était une Cracmole !
Ma voix montait dans les aigus. Elle devenait hystérique. Semblable à celle de Bellatrix. Brutalement, les pleurs que j'avais réussi à contrôler jusque là m'échappèrent. J'éclatai en sanglots.
-Mais qu'est-ce que je suis en train de devenir ? Me lamentai-je. Je ne sais même pas si je pourrais me regarder à nouveau dans un miroir un jour. Si tu savais comme je me déteste !
Severus eut un rictus ironique.
-Sûrement autant que moi je me déteste.
Je reniflai et essuyai les larmes qui inondaient mes joues. Je devais vraiment avoir l'air pitoyable. Je hoquetais encore un peu tandis que je tentais de me reprendre.
-Regulus, murmura Severus. Je ne te ferais pas le coup du « je te l'avais bien dit ».
-Là, tu es juste en train de le faire d'une manière détournée.
-C'est vrai.
-Comment a-t-on pu en arriver là ?
-Je ne sais pas, avoua Severus. On a suivi la mauvaise personne.
-Tu regrettes ?
Severus et moi nous nous regardions en silence. Puis...
-Évidemment. Mais que peut-on faire maintenant ? Rien, Regulus. Il est trop tard. Soit on tue soit on se fait tuer. Je ne sais pas pour toi, mais, moi, j'ai déjà fait mon choix. De toute façon, quand on regarde les personnes qu'on doit tuer, on se dit qu'elles ne valent pas la peine qu'on meurt pour elles.
-Quoi ? Fis-je, le souffle coupé.
-Je suis désolé mais quand tu vois Potter ou ton frère, ça ne donne vraiment pas envie de te battre pour qu'ils survivent.
-Severus, il y a une différence entre des chamailleries entre adolescents et des meurtres, murmurai-je, lentement. A part de simples moqueries, ils ne t'ont pas fait grand chose.
-Pas fait grand chose ? S'étrangla Severus. Ton frère a failli me tuer ! Potter m'a humilié Merlin sait combien de fois !
-Tu n'étais pas une victime innocente, Severus. Toi aussi, tu leur en as fait baver.
-Il fallait bien que je me défende ! Ce sont eux qui ont commencé ! Ne me dis pas que tu es de leur côté ! Je te signale au passage qu'ils sont loin d'être aussi innocents et purs qu'une licorne qui vient de naître !
-EN TOUT CAS, ILS LE SONT PLUS QUE NOUS !
Sans m'en rendre compte, je m'étais levé et avait haussé le ton. Je haletais, les yeux débordants de larmes. J'avais les nerfs à vifs, j'avais craqué. Que dire de plus ? Cependant, cette petite crise avait eu le mérite de faire fermer son bec à Severus. À présent, il baissait même les yeux. Il ne pouvait nier que j'avais raison.
Le silence qui s'installait était si pesant que je pouvais presque le toucher. C'était insupportable. Je repris la parole.
-Severus.
Il releva les yeux vers moi. Son visage gardait sa froideur et son impassibilité habituelles.
-Si... si on m'ordonne à nouveau... de tuer... je ne pense pas que j'y arriverais, Severus. J'en suis sûr. Je ne pourrai pas.
-C'est bien ce que je craignais.
Sa voix était si faible que je l'entendis à peine.
-Qu'est-ce que je fais ? Sanglotai-je.
-Je n'en ai pas la moindre idée. Si tu n'obéis pas, tu meurs. Si tu fuis, le Seigneur des Ténèbres te retrouvera – Il retrouve toujours les traîtres – et Il te tuera.
-Je suis dans une impasse, n'est-ce pas ? Je n'ai plus qu'à faire mon testament ?
-Je n'en sais rien ! Je n'en sais rien, Regulus ! Comment veux-tu que je le sache ? Tu penses que je passe mon temps à essayer de trahir le Seigneur des Ténèbres sans me faire prendre ?
-J'avais besoin de parler et tu es le seul en qui j'ai confiance, Severus ! Je ne peux plus me supporter, je veux mourir et en même temps l'idée me terrifie ! Je ne sais plus quoi faire ! Je suis complètement perdu ! Tout ce que je te demande c'est de ne pas me laisser affronter ça tout seul ! De m'écouter au moins !
Je me laissai tomber à genoux sur le sol. Des larmes s'échappèrent de mes yeux. Recroquevillé à terre, je pleurais comme un enfant.
Je sentis quelque chose de chaud s'enrouler autour de mes épaules. C'était Severus qui me prenait dans ses bras. Doucement, je me laissais aller contre lui. Il me laissa pleurer de tout mon saoul sur son épaule. Juste une présence, une chaleur humaine, c'était toujours cela le prix et cela faisait toujours du bien.
-Severus, qu'est-ce que je vais devenir ? J'ai l'impression que ma vie est fichue.
-Tu dramatises un peu là.
-Elle a changé en tout cas. Je ne serai plus le même maintenant. Rien ne sera plus pareil.
-Tout a changé quand tu as décidé de rencontrer le Seigneur des Ténèbres. Tout a commencé là, Regulus. Ce qui s'est passé la nuit dernière n'en est que le résultat. Quand tu acceptes la Marque, tu t'enfermes dans un cercle vicieux. Et j'ai bien peur que la seule façon de s'en sortir soit la mort.
Je poussai un soupir. Je posai ma tête sur son épaule, fermai les yeux alors que ma main agrippait sa robe. Je ne voulais pas mourir. Pas encore ! La mort me faisait peur.
Que se passait-il ensuite ? Les meurtriers étaient-ils punis ? Et les bons récompensés ? Ou alors la mort, n'était-ce que le néant ? Je ne le savais pas et c'était cela qui me faisait si peur. Que m'arriverait-il quand je mourrais ?
Auparavant, je ne m'étais jamais posé la question. Pour moi, la mort frappait les autres, pas moi. Mais maintenant que j'avais vu la mort en face, que je l'avais donnée, je ne pouvais plus l'ignorer.
Je serrai plus fort la robe de Severus entre mes doigts comme si ce simple geste allait me retenir et que la mort n'allait alors pas m'enlever de ce monde.
-Regulus.
La voix de Severus me réveilla. J'avais l'impression de sortir d'un rêve.
-Il faut que tu rentres. Tes parents vont s'inquiéter.
Cela, ce n'était pas sûr. Mais je devais admettre qu'il avait raison. Je devais rentrer chez moi. Je n'avais que trop traîner ici. De plus, il était bientôt l'heure pour Severus d'aller travailler et je ne pouvais rester ici seul toute la journée.
À regret, je le lâchai. Lentement, avec son aide, je me relevai.
-Tu veux que je te raccompagne ? Me proposa t-il.
-Non, ça ira. Je vais transplaner.
-Tu es sûr ?
-Oui. Au revoir Severus.
Je reculai de quelques pas et, dans un claquement sec comme celui d'un fouet, je disparus de l'appartement.
