Tadaaaaaaaaaaaaaaaaaa! Voilà (ENFIN!) le chapitre suivant qui cloture cette partie de ma fic! On va pouvoir passer à autre chose!

Je suis contente de l'avoir écrit ce chapitre car il était important pour moi de rappeler le véritable caractère de l'Avatar (qui ressemblait à un gentil nounours depuis les trois derniers chapitres...mea culpa!)

voilà! Je vous souhaite une excellent lecture et merci à mes reviewers (et aux petites piqures de rappel! Toujours bénéfiques, je vous assure!)

Prochain chapitre : d'ici Noël !

(PS: j'ai fable II! Yahoo! Le plein d'inspiration va revenir! Yeepee!)


Chapitre 9 : la soeur, l'apprentie héros et l'admiratrice acharnée (4/4)

Ce matin là, il pleuvait. Premier jour de pluie depuis mon mariage. Debout devant la fenêtre de la salle principale, emmitouflée dans un épais châle de laine, je regardai d'un air morne la ville baignée par les eaux. J'entendais à peine les bruits de vaisselle dans la cuisine ou la discussion de mon époux et de son serviteur derrière moi. Je guettai. Je guettai leur arrivée, leur apparition sur la rue pavée qui menait jusqu'à notre demeure. En vérité, ils ne mettraient pas un pied ici, ils iraient directement à l'école. Mais de là où je me trouvais, je pouvais voir le bâtiment, la cour et l'arbre qui s'y trouvait. Et à cette distance, j'étais certaine de reconnaître Philea dès qu'elle arriverait. Cette idée me serrait le c?ur. Elle ne me verrait pas. Mais je savais qu'elle serait tout proche de moi. Et rien que cela suffisait à me mettre mal à l'aise.

Je sursautai. Les voilà qui apparaissaient sous le rideau de pluie. Ils avançaient sans sembler gênés par le temps exécrable, tous recouvert de leur épaisse cape d'Apprentis, la capuche relevée sur leur tête. Impossible de voir leur visage. Et pourtant, ils semblaient heureux. Certains d'entre eux se donnaient des petits coups ou s'amusaient à s'esquiver. Nul doute qu'un de leurs plus beaux rêves venait de se réaliser. L'idée que j'eusse pu, par peur ou égoïsme, les priver de cela, de cette chance, ne me frôla même pas l'esprit à ce moment là. J'aurais voulu qu'ils soient tous à des milliers de lieues d'ici. Et tant pis pour eux si jamais ils mourraient dans un guet-apens parce qu'ils n'avaient pas reçu les conseils avisés de l'Avatar. Je m'en fichais royalement. Je voulais le garder. Le garder près de moi, tout près de moi.

Ce fut à cet instant là que je compris. Que je compris ma véritable angoisse. J'avais peur de Philea, de l'influence qu'elle avait sur moi, de sa violence…Mais je craignais bien plus sa féminité et son pouvoir de séduction. J'avais peur qu'elle l'éloigne de moi, qu'elle me le prenne, lui, la seule chose qui m'était arrivée de bien, le seul être pour qui j'existais. Je m'en doutais jusqu'alors mais tout me sembla soudain plus clair alors que j'acceptai de regarder ma jalousie en face. Cette révélation fit l'effet d'un coup de tonnerre dans mon cerveau et je restai sonnée quelques secondes, n'entendant que de vagues murmures dans la pièce, jusqu'à ce qu'une main se pose sur mon épaule. Cette main que je connais si bien : grande, forte, un peu rugueuse mais toujours tendue pour moi. Cette main qui jamais ne me ferait de mal, ce matin là, me fit sursauter. Et je me retournai vivement pour rencontrer les yeux bleus de l'Avatar où je lus de l'étonnement, mais aussi une légère tristesse.

-Pa…Pardonnez moi, dis-je aussitôt de peur qu'il se méprenne. J'étais…perdue dans mes pensées.

Il jeta un coup d'oeil par la fenêtre avant de revenir sur moi et me dévisager en silence. Pour la première fois depuis longtemps, je détournai le regard du sien, gênée. Je ne voulais pas qu'il me voit comme ça : jalouse et méprisable. Je ne voulais pas lui faire une scène. Et encore moins lui paraître égoïste. Je n'étais que sa troisième femme après tout. Je n'avais rien à lui demander. Ce n'était pas dans mon droit.

Je sentis soudain sa main sur ma joue et alors que je levais les yeux vers lui, ses lèvres se posèrent sur les miennes. Je ne saurais dire aujourd'hui quelles pensées et émotions se bousculèrent dans ma tête à cet instant. Ce qui est sûr, c'est que je passais mes bras autour de son cou pour renforcer notre baiser et qu'il me serra un peu plus contre lui. Il comprenait. J'en étais certaine. Il comprenait la moindre de mes expressions. Cela était à la fois terrifiant et délicieusement rassurant.

Il se détacha légèrement de moi, juste assez pour me regarder de nouveau, de ses yeux de cristal, puis, avec une infinie tendresse, il posa ses lèvres sur mon front. Je sentis mon c?ur se gonfler et la chaleur envahir ma poitrine. Il m'aimait. C'était sa façon à lui de me dire qu'il était à moi. Et que j'étais sienne.

-Je reviens vite, souffla-t-il tout contre mes lèvres.

Incapable de parler, la gorge nouée et les yeux brillants, j'acquiesçai vivement en retirant mes bras de son cou. Il me caressa une dernière fois la joue, un air grave sur le visage, puis il se dirigea vers la porte, le serviteur lui apportant rapidement sa cape noire d'encre. Je le suivais des yeux, le coeur étrangement serré. Il ne m'adressa pas un regard avant de sortir. Tout comme il ne me sourit pas.

Cela aurait du me mettre la puce à l'oreille. J'aurais du me douter que quelque chose n'allait pas. Mais j'étais à l'époque trop aveuglée par mon amour pour lui pour voir son côté sombre. Car c'est ainsi : mon époux est un être des ténèbres. Si j'en suis aujourd'hui persuadée, ce ne fut que ce jour là que je le découvris.


Je tournai en rond dans la salle basse de la maison, me tordant les mains et jetant fréquemment des coups d'?il par la fenêtre. Je distinguai à peine l'école sous les trombes d'eau qui inondaient Bowerstone depuis maintenant plusieurs heures. L'angoisse était telle que je refusai même de déjeuner, incapable d'avaler quoique ce soit. Malgré l'inquiétude des serviteurs, je me contentai d'aller et venir, comme une animal en cage, lorsque soudain une silhouette imposante se découpa sous les gouttes. Le c?ur bondissant dans la poitrine, je me précipitai vers la porte d'entrée que j'ouvris à la volée. Il y avait en effet un homme imposant sur le seuil, mais ce n'était pas mon époux. Il s'agissait d'un garde de Bowerstone qui portait une toile tendue à bout de bras pour protéger des gouttes la femme qui se tenait devant lui.

Je sentis aussitôt qu'il y avait quelque chose d'étrange chez cette femme. Elle était très belle, cela je ne peux le nier, mais cette beauté et le sourire qu'elle affichait à cette instant était d'une telle froideur que je ne pus m'empêcher de reculer d'un pas. Et je vis alors un éclat dans ses yeux. Elle venait de marquer un point.

-Quel temps ! s'exclama-t-elle alors en pénétrant sans même que je l'ai invitée. Si cela n'avait été pour venir vous voir, ma chère, sachez que je n'aurais pas mis le nez dehors !

Je refermai doucement la porte derrière le garde qui se recula contre le mur et y demeura immobile. Du coin de l'?il, je vis les serviteurs s'incliner bien bas, me jetant un regard légèrement effrayé. Inspirant profondément, j'avançai alors vers elle, la tête haute, les mains croisées sur mon ventre. Je ne devais pas laisser tous ces évènements me faire oublier qui j'étais. J'étais la femme de l'Avatar. Et cette femme, à n'en pas douter, était quelqu'un d'extrêmement important.

-Pardonnez mes paroles naïves, ma Dame, osé-je alors qu'elle tournait vers moi ses yeux bleu profond et son sourire figé. Mais pourrais-je vous demander la raison de votre venue ici ?

-Je vois, lâcha-t-elle, son sourire s'élargissant un peu plus. Et bien, ma foi, je suis une femme obéissante. Votre époux a dit que lorsque l'on souhaitait présenter ses compliments, on se déplaçait. Et me voilà.

Je demeurai interdite un instant. Puis le sang quitta mon visage. Cette femme…C'était…A la vue de mon expression, elle acquiesça, son sourire se teinta légèrement de cruauté. Je m'inclinai aussitôt, suivie de mes serviteurs qui s'inclinèrent bien plus bas cette fois-ci.

-Pardonnez moi Lady Grey, soufflai-je, les jambes soudain tremblantes. J'ignorai…

-Je ne vous en veux pas ma chère, déclara-t-elle en venant poser sa main sur mon épaule. Après tout, vous venez de la campagne.

Cette remarque me fit l'effet d'un coup de poing. Pourtant, elle n'avait pas tort. Et quand je relevai les yeux pour la regarder de nouveau, il me fut impossible de savoir si elle avait dit cela dans l'intention de me blesser.

-Je dois dire que vous avez arrangé cette maison à ravir ! lança-t-elle soudain en regardant tout autour d'elle. Elle était restée si longtemps inhabitée…

-Oh mais je ne suis ici que depuis hier, corrigeai-je rapidement. Ce sont nos serviteurs ici présents qui s'en sont si bien occupés.

-Je vois, lâcha-t-elle d'un ton quasi dégoûtée en jetant un regard au couple presque prostré au sol. Il est vrai que cette décoration est très…rustique. Vous devez vous y sentir à l'aise non ?ajouta-t-elle en tournant ses yeux vers moi, sourire aux lèvres.

Incapable de répondre à cette agression raffinée, je me contentai d'acquiescer, crispant mes doigts entre eux. J'étais faible. Faible face à cet aspect de la noblesse. J'ignorai alors tous des rouages de la politique, des langues de miel, des fioles de poison parfumées et des coups de poignards donnés derrière les tapisseries. Lady Grey se dressait devant moi, dans ma propre demeure, calme, resplendissante, une aura de magnificence écrasante autour d'elle, et j'étais incapable de me défendre. Alors je ne pouvais que me laisser piétiner. Et retenir mes larmes alors que l'angoisse me broyait un peu plus le coeur à chaque seconde passée.

-Vos cheveux sont étonnants, me dit-elle au moment où nous nous installions pour prendre le thé. La couleur est naturelle ?

-Ma foi, oui, acquiesçai-je en prenant une mèche entre mes doigts, rassurée qu'elle change de sujet. Est-il donc possible d'en changer ?

-Allons voyons ! Seules les pires filles des campagnes ne sauraient pas ça ! Cessez de faire la sotte pour me faire rire !

Je souriais, mal à l'aise, alors qu'elle gloussait, ses doigts pâles posés sur ses lèvres rebondies. Dire que cet instant fut l'un des pires de ma vie ne serait pas mentir. J'étais bien jeune à l'époque et je n'avais jamais rien vécu de tel. Je me rendis alors compte comme l'Avatar m'avait protégée de tout cela en demeurant toujours à mes côtés ou en m'épargnant les longues séances en présence des nobles. Je pensais que c'était parce qu'il voulait me tenir à l'écart. Mais c'était simplement parce qu'il ne voulait pas que j'affronte ces monstres. Oui, pour moi, à cet instant, Lady Grey était pire qu'une balverine blanche.

-Laissez moi donc vous présenter mes voeux, dit-elle d'un ton détaché. Inutile de vous dire de quoi, vous le savez. N'est-ce pas ? Ou ai-je besoin de préciser ? ajouta-t-elle aussitôt, feignant la peur de ne pas être comprise.

-N…Non, cela ira, je vous remercie, fis-je rapidement en inclinant la tête. Il est très…délicat de votre part d'être venue malgré la pluie.

-La pluie ? releva-t-elle avec un sourire. Mais ma bonne enfant, ce n'est pas une pluie comme vous le dites si bien ! Ici, ce temps, pour les gens de Bowerstone, c'est un véritable déluge ! Oh mais c'est vrai, j'oubliais, vous êtes de la contrée de Windmill. Vous devez être habituée à l'humidité et la boue. Non ?

J'hochai la tête, ma gorge se serrant et les larmes me montant aux yeux. Piégée. J'étais piégée. Elle aurait aussi bien me traiter de catin, j'aurais acquiescé de la même manière. Déshonorée, humiliée sous mon propre toit. L'envie de courir jusqu'à l'école traversa mon esprit. Mais je l'abandonnai bien vite, prête à faire face à un nouvel assaut.

-Alors, où se trouve notre séduisant maître de maison ?

Sans même y penser, j'haussai un sourcil. Séduisant ? Je vis qu'elle me jeta un coup d'?il et prit soudain une moue désolée, son éternel sourire accroché au visage :

-Oh c'est vrai, pardonnez moi, je ne suis pas encore habituée au fait que vous soyez mariés. Ma remarque était …légèrement déplacée peut-être…susurra-t-elle.

-Légèrement oui, déclarai-je alors, mes deux serviteurs me jetant un regard terrifié.

Le sourire disparut du visage de Lady Grey et ses yeux bleus se mirent à briller d'une lueur mauvaise. Mais elle m'apparaissait soudain bien moins menaçante. Sa remarque m'avait comme réveillée. J'avais affronté pire regard. J'étais chez moi. J'étais la maîtresse de maison. Et la seule chose que je pouvais faire pour mettre fin à mon calvaire était de la congédier. Ce qui ne s'annonçait pas chose facile.

-Mon Seigneur est à l'école, dis-je rapidement pour éviter de lui laisser l'occasion de parler et de faire fondre le peu d'énergie que j'avais. Il enseigne aux Apprentis venus de la Guilde des Héros.

-Je l'ignorai, fit-elle avec un sourire qui respirait le mensonge. Je pensais le trouver ici et pouvoir m'entretenir un peu avec lui. Cela fait si longtemps que nous n'avons pu nous retrouver…Seuls, ajouta-t-elle d'un ton qui ne pouvait signifier qu'un chose.

Ce fut alors qu'une nouvelle sensation s'épanouit en moi. Un sentiment que je n'avais encore jamais éprouvé aussi violemment auparavant, même vis-à-vis de Philea. La jalousie. Cette jalousie violente et inutile liée aux évènements passés pour lesquels on ne peut plus rien faire. Une foule de questions se bousculaient dans ma tête, quand, pourquoi, combien de temps…Mais elles éclatèrent toutes comme des bulles de savon lorsque je vis le regard de Lady Grey posé sur moi. Celui d'un chat regardant une souris. Elle se jouait de moi. Elle s'amusait à torturer mes sentiments. Elle voulait que j'explose, que je me mette en colère, que je lui fasse affront. Ou pire, que je m'écrase, que je ne réponde pas, que je déshonore mon statut de femme et par là, l'Avatar lui-même. Ce fut cette dernière pensée qui me fit réagir. Sur ma vie, il était hors de question du mal lui soit fait par ma faute. Je me l'étais juré. Alors je trouvais la force de me lever, droite et fière, et j'indiquai la porte d'un large geste de ma main :

-Comme je vous l'ai dit, Mon Seigneur est absent, déclarai-je d'une voix neutre. Si votre venue ici n'avait pour but que de lui parler, votre présence n'est pas justifiée. Revenez donc plus tard pour vous entretenir avec lui. Soyez certaine que nous vous accueillerons tout deux avec grand plaisir.

Je restai des secondes interminables immobiles, sentant son regard perçant glisser sur moi. Puis elle sourit de nouveau. Mais ce sourire était différent. Presque…satisfait. Elle se leva alors et je poussai un énorme soupir intérieur.

-Je me retire donc, fit-elle en se dirigeant vers l'entrée où se trouvait toujours son garde. Je vous félicite pour vos talents d'hôtesse. Croyez bien que je reviendrai.

Elle avait dit ces derniers mots sur un ton de menace suavement dissimulé. Et quand la porte se referma sur elle, mes jambes cédèrent sous mon poids. Les serviteurs se précipitèrent pour m'aider à me relever et à m'asseoir. Je reçus avec des mains tremblantes un verre d'eau fraîche que je bus à petites gorgées, essayant de calmer les battements frénétiques de mon c?ur. J'avais tenu tête à Lady Grey…Moi…Moi, Sharna, petite paysanne du fin fond de la campagne des alentours de Windmill…Face à la plus grande dame d'Albion…J'avais tenu tête…Je me mis alors à rire nerveusement alors que des larmes coulaient sur mes joues. Le soulagement était tel que je n'arrivais pas à me contrôler. J'avais réussi. Je ne l'avais pas déshonoré. Son nom était intact. Pour la première fois, je me trouvais digne de lui.

J'eus soudain terriblement de le voir. De lui parler. Mais aussi d'entendre le son de sa voix, de sentir ses mains sur mon corps, son souffle dans mon cou et ses yeux sur moi. J'avais besoin qu'il me voie sous mon plus beau jour. Qu'il me voie digne de lui. Sans écouter les serviteurs inquiets, je saisissais mon manteau et me lançai sous la pluie. Je sentais à peine l'eau glacée mouiller mon visage ou pénétrer mes chaussures légères. Je ne souhaitai qu'une chose : arriver le plus vite possible à l'école. Peu m'importait désormais que Philea y soit. Je ne la craignais plus. J'avais affronté Lady Grey. Que pouvait me faire une Apprentie ? Rien. Absolument rien. J'étais de taille à l'affronter et à l'éloigner de moi. J'avais tourné la page. Mais je ne me doutais alors pas à cet instant qu'il n'en était pas de même pour mon époux.


Alors que je m'approchai de l'école, je vis des silhouettes s'agiter sous le grand arbre de la cour. Je ralentis ma course. Ne croyez pas que ma confrontation avec Lady Grey m'ait rendue audacieuse et téméraire. Je suis, encore aujourd'hui, toujours d'un naturel craintif et suspicieux. Cette expérience m'avait simplement donné un peu plus confiance en moi-même. Confiance bien fragile qui fondit rapidement lorsqu'une silhouette grise encapuchonnée s'approcha de moi sous la pluie battante. Ma frayeur s'amoindrit en reconnaissant l'uniforme des Apprentis de la Guilde. Et les deux yeux noirs sous la capuche d'où ruisselait une petite fontaine d'eau de pluie brillaient d'une lueur bienveillante.

-Je ne crois pas, Ma Dame, que l'honneur m'ait été donné de me présenter, dit l'Apprenti d'une voix grave en me tendant la main. Je me nomme Graham, apprenti à la Guilde des Héros.

-J'ai cru reconnaître votre habit, en effet, fais-je avec un sourire forcé en lui donnant ma main gantée pour qu'il puisse l'effleurer des lèvres.

Je n'avais guère envie de faire causette avec un jeune homme poli, certainement grand admirateur de l'Avatar. Je savais me montrer prudente face à ces jeunes gens, malgré ma faible expérience. C'était Aïka qui me l'avait enseigné : nombreux étaient ceux qui cherchaient à s'approcher de lui, à entrer dans son cercle intime. Et pour cela, tous les moyens étaient bons. Néanmoins, cet Apprenti ne semblait pas avoir envie de me retenir contre mon gré. J'aperçus son sourire sous la pénombre de sa capuche. Il avait quelque chose de profondément gentil et me mis étrangement à l'aise.

-Votre Vénéré époux est encore à l'intérieur, m'apprit-il en regardant à son tour vers l'école. Il a tenu à enseigner un secret à la plus douée d'entre nous.

Mon coeur se serra alors que mon regard balayait les alentours. Évidemment. Philea n'était pas parmi eux. Sentant mes doigts se crisper sur sa main, le jeune homme tourna vers moi un regard qui me sembla inquiet :

-Vous sentez vous bien Ma Dame ?

-Ou…Oui, acquiesçai-je avec un nouveau sourire qui sonnait faux. Je dois voir mon Seigneur.

-L'atmosphère ne vous conviendra guère, tenta-t-il de me dissuader. Nous nous sommes entraînés toute la journée et…

Je souris, un peu plus franchement cette fois, face à son air gêné. Combien étaient-ils ? Combien étaient-ils ceux qui me croyaient née dans des draps de soie, qui pensaient que mon enfance avait été baignée de poésie, de chants et de littérature ? Si seulement ils savaient…S'ils savaient que mes narines avaient respiré tout ce qu'il y avait de plus putride, que mes mains avaient touchés tout ce qu'il y avait de plus répugnant…Que mes yeux ne savaient même pas lire le langage fleuri de leurs plus grands écrivains…Alors peut-être qu'ils me regarderaient autrement. Peut-être que leurs regards se chargeraient de mépris et de dégoût. Peut-être même que ce charmant jeune homme lâcherait ma main de peur d'attraper mon ignorance et mon hypocrisie telles des maladies hautement contagieuses. Et pourtant…Pourtant j'avais affronté Lady Grey qui m'avait regardée ainsi et traitée ainsi, comme une pestiférée. Pourtant je sentais la main de cet Apprenti contre la mienne. Alors je pourrais résister. Même si un jour la vérité était dévoilée, je saurais faire face. Ca ne serait pas facile…Mais l'Avatar serait avec moi, à mes côtés. Je ne risquai rien.

Cependant Philea me faisait trembler de nouveau, pour une tout autre raison. J'avais peur, peur qu'elle entraîne l'Avatar dans une voie qui ne lui apporterait que du malheur. Oui, soudain, là sur cette route glacée, je ne craignais plus pour moi, mais pour lui. Uniquement pour lui. J'étais loin, très loin de la jalousie dévorante et égoïste du matin. En quelques heures à peine, je m'étais rapprochée sans le savoir de mon rôle de Troisième femme.

-L'odeur de la sueur ne m'incommode pas, fais-je alors que les yeux du jeune homme s'ouvraient de surprise. Votre attention est fort aimable mais je dois y aller.

-Laissez moi vous accompagner, commença-t-il alors que je retirai ma main.

-La porte est à deux pas, répondis-je rapidement, quelque peu gênée par tant d'attention de la part d'un homme qui n'était ni mon serviteur ni mon époux. Allez plutôt vous réchauffer à la taverne en bas de la rue.

Il semblait prêt à ajouter quelque chose quand il s'abstint et finit par s'incliner. Il s'éloigna vers ses amis et j'entendis des plaisanteries qui lui étaient lancés, des rires, auxquels il répondit par un grognement. Légèrement confuse et soulagée, je m'avançai vers la porte de l'école et me glissai à l'intérieur.

Face à moi, la salle de classe était déserte. Les petits bureaux étaient sagement rangés face au tableau noir, de grandes bibliothèques chargées de livres courant le long des murs. Je m'avançai en silence dans la semi obscurité, gardant sans même me rendre ma capuche relevée sur ma tête. Je sursautai alors qu'un bruit métallique et des coups sourds ébranlèrent le plafond. Ils étaient à l'étage…Le c?ur battant la chamade, je me dirigea vers la petite estrade montée au fond de la pièce et découvrait un escalier masqué par le décor. Je grimpai les marches à pas de loup, retenant inconsciemment ma respiration. Une fois en haut, j'observai sans dire un mot la scène fascinante qui se déroulait sous mes yeux.

Dans la large pièce circulaire, les bibliothèques avaient été repoussées contre les murs afin de dégager un grand espace vide au centre. Des dizaines de chandelles avaient été allumées sur les lourds lustres en cuivre qui pendaient au plafond, diffusant une lumière quelque peu tamisée sur la salle. Les ombres des deux combattants dansaient sur le sol alors qu'ils s'affrontaient, leurs gouttes de sueur tombant telles de gouttes de pluie sur le parquet sec. Il y avait quelque chose d'envoûtant dans leur danse guerrière, quelque chose de magique et…d'intime. Comme si le monde autour d'eux n'existait plus. Comme si pour chacun, il n'y avait plus que l'autre dans ses yeux. Aussi, sans même réfléchir, je me glissai silencieusement derrière une étagère croulant de livres et je continuai à regarder au dessus des couvertures poussiéreuses, le c?ur serré.

J'avais rarement vu Philea plus éblouissante. Ses cheveux courts lançaient des reflets dorés dans la lumière des chandelles et même la sueur qui ruisselait sur sa peau la faisait briller, comme pour la rendre encore plus désirable qu'elle ne l'était déjà. Ses yeux bleus étaient graves, concentrés, mais ils brillaient d'une lueur qui ne me plaisait pas. Elle avait rejeté la lourde chemise blanche des Apprentis pour ne garder qu'une sorte de corsage souple en lin qui tenait grâce à deux bretelles fines. Tenue parfaitement indécente dans d'autres circonstances. Mais le monde des guerriers est à part. A un certain niveau, le sexe, l'âge et même certains handicaps disparaissent pour devenir des atouts, des objets de singularisation. C'est comme ça. Beaucoup de femmes mariées à des guerriers pensent à avoir à craindre les guerrières qui traînent à longueur de temps avec leur époux. Aujourd'hui, je peux dire qu'elles ont tort. Les manipulateurs d'armes ne se voient que comme une grande famille, une fratrie inviolable et sacrée. Personne ne penserait avoir une aventure avec un de ses membres, avec un de ses compagnons de combat. Mais ce que je sais aujourd'hui, je ne le savais pas à l'époque. Et je dois dire que la jalousie avait à cet instant là de nouveau pointé son vilain nez tordu. Car face à ma soeur rayonnante, mon époux se tenait torse nu. Je voyais avec douleur sa large poitrine lardée de cicatrices, luisante de sueur, exposée à la vue de ma soeur que je détestai. Je n'avais jamais réalisé que je pensai alors être la seule à pouvoir, à avoir le droit de le voir ainsi. Pour moi, ce côté de lui m'appartenait entièrement. J'étais encore naïve. Et j'oubliais fréquemment que je n'étais que la troisième femme.

Leurs épées se choquèrent d'une façon particulièrement violente qui me fit rentrer la tête dans les épaules. Le silence se fit alors, ne laissant place qu'à leur respiration saccadée et j'osai de nouveau regarder, presque craintive. L'Avatar avait tourné le dos à Philea pour poser son immense épée sur le bureau et je vis clairement un éclair de désir passer dans les yeux de ma soeur alors qu'ils se posaient sur les muscles puissants du dos tatoué de mon époux. Je serrai les poings, incapable de sortir de ma cachette. J'étais figée, mes pieds fixés au sol. Je la vis, impuissante, s'avancer vers lui, un léger sourire au visage :

-Je vous remercie pour cette leçon, Vénérable Seigneur, susurra-t-elle en plaçant ses mains dans son dos, comme l'aurait fait une petite fille.

L'Avatar lui jeta un coup d'?il par-dessus son épaule et, loin de baisser les yeux comme elle aurait du le faire, Philea soutint son regard, un sourire aux lèvres. Elle se balançait lentement d'une jambe sur l'autre avec cette attitude adorable de petite fille…Et cette position si admirablement calculée pour faire ressortir les courbes voluptueuses de sa poitrine. Avec horreur, je vis l'Avatar se retourner pour lui faire face, appuyé contre le bureau, ses yeux clairs luisant d'un éclat que je connaissais pas, mais avec un léger sourire aux lèvres.

-C'est un plaisir d'enseigner à la soeur de ma femme, dit-il de sa voix grave. Qui plus est, à une jeune femme aussi… douée.

Il avait dit ces derniers mots d'un ton qui ne pouvait tromper…et accompagné d'un regard explicite également. Alors que je plaquai mes mains contre ma bouche, le c?ur broyé et des larmes roulant sur mes joues, un éclat de victoire apparut sur le visage de Philea. Je la regardai s'avancer vers lui sans être capable d'émettre le moindre son. Après tout, c'était lui qui le voulait…Je n'avais rien à dire…Rien du tout. Aussi je me contentai d'être la spectatrice impuissante de l'une des scènes les plus insupportables de toute ma vie.

Avec ce balancement de hanches que seules les tentatrices les plus expérimentées possèdent, elle s'arrêta à à peine un pas de lui, le dévorant de ses yeux bleus, un sourire sur le visage.

-Savez vous…commença-t-elle doucement en tendant la main pour la poser sur le large torse, que ma so-ur et moi-même partageons tout ?

-Vraiment ? releva-t-il avec un léger sourire en lui prenant la main.

A cet instant, dans le silence glacé qui m'accablait, j'hurlai dans mon esprit. Non, non ! C'était faux, absolument faux ! Je n'avais jamais rien eu, jamais ! Tout ce que je possédais, cette traînée me l'avait volé ! Que ce soit une pièce de bronze ou même un trognon de pomme…Et voilà que même maintenant, elle… ! Je retins un sanglot. Elle venait de passer ses bras au tour de son cou. Et il venait d'entourer sa taille de ses bras.

- Oui, vraiment, souffla-t-elle en levant son visage vers lui.

Et il l'embrassa. Je ne voyais plus rien. J'étais mortifiée, je n'étais plus dans mon corps. C'était comme si je m'étais envolée loin de tout ça, comme si je voyais la scène par d'autres yeux que les miens. Je voyais l'homme d'une autre saisir cette jeune femme blonde par les cuisses pour la soulever d'un coup de rein et l'allonger sur la table. Cette épouse prostrée dans l'obscurité à moins de dix pas d'eux derrière une bibliothèque, cette pitoyable créature qui assistait sans broncher au vol de son mari par sa propre soeur, ce n'était pas moi. Impossible. Ca ne m'arrivait pas à moi. Je fermai les yeux, la tête lourde, le sang battant douloureusement dans mes tempes, mes tympans bourdonnant sans interruption. C'était un cauchemar. Un véritable cauchemar.

Je me trompai alors. Le véritable cauchemar n'allait que commencer. Car si j'avais été un peu plus attentive à la scène d'adultère qui se déroulait sous mes yeux inondés de larmes, j'aurais compris. J'aurais compris qu'il n'y avait aucun désir dans les prunelles bleu glace de l'Avatar. Qu'il n'y avait aucune chaleur dans sa voix. Et aucune douceur dans ses gestes sensés amoureux. Non. Il avait agi comme un prédateur froid et calculateur. Il avait tout fait pour tendre le piège parfait pour sa proie. Et il était l'heure de sonner l'hallali.

Le hurlement de douleur de Philea me fit revenir à la réalité plus brutalement qu'une gifle. Déboussolée, je posai un regard effrayé et perdu sur cette scène qui n'avait plus rien d'une scène d'amour. On aurait dit…de la torture. Du sang vermeil coulait de la bouche de Philea, le même que celui qui inondait les lèvres de l'Avatar. Il maintenait d'une main les poignets de ma s?ur au dessus de sa tête alors qu'elle se débattait violemment, hurlant toujours, des larmes roulant sur ses joues. Mais l'homme était plus fort et elle n'arrivait pas à se dégager. Je reconnus la lueur dans les yeux transparents de mon époux. Je ne l'avais vu qu'une seule fois. Et je compris ce qui allait arriver. Sans pouvoir rien n'y faire.

Il cracha au sol et quelque chose de spongieux rebondit sur le plancher, dans une mare de sang. Je détournai vivement le regard, prise d'un haut le corps. Plus jamais Philea ne pourrait utiliser sa jolie voix pour séduire les hommes. Ni pour m'insulter. Mais l'Avatar était loin d'avoir fini. Avec une lenteur intolérable, il tendit la main vers un poignard affûté. Nous le regardions, toutes deux impuissantes, Philea roulant des yeux terrifiés vers lui, s'étouffant à moitié dans son sang et hoquetant de douleur. Elle s'immobilisa alors que l'homme avançait son visage du sien, s'immobilisant à quelques pouces d'elles. Ses yeux transparents étaient emplis de haine et ses traits plus tirés que jamais. L'image du démon traversa notre esprit au même instant. Et la même pensée : elle allait mourir.

-Vous partagez tout hein ? gronda-t-il alors, sa voix plus glaciale que jamais. Partage donc la douleur que tu lui as infligé, chienne !

Et l'éclat de la lame renvoya un éclair rouge. Je plaquai mes mains sur mes oreilles alors que les hurlements de ma soeur résonnaient dans la pièce. Ils trouvaient un terrible écho dans mon crâne, se répétant encore et encore. Je tremblais, j'avais envie de vomir. J'avais peur. Peur de cette situation. J'avais l'impression de me retrouver des années en arrière, lorsque je me cachai dans les granges de mon village boueux pour échapper aux hommes ivres qui sautaient sur toutes les filles qui avaient le malheur de passer sous leurs yeux globuleux à ce moment là. Cachée, terrifiée, à attendre que quelqu'un nous trouve. A attendre d'être la prochaine à souffrir. Cette terreur ancienne ressurgit en moi comme un torrent tumultueux. Et si j'étais vraiment la suivante ? Si je ne lui convenais plus, ferait-il la même chose contre moi ? Je n'étais qu'une femme après tout…Que pouvais-je faire face à cet homme ?

Ce qui me parut une éternité plus tard, j'osai retirer mes mains de mes oreilles. Il n'y avait plus que les halètements de Philea dans le silence de la pièce. Inspirant profondément et réprimant ma nausée, je jetai un coup d'oeil hors de ma cachette. Elle était prostrée au pied du bureau sur lequel l'Avatar était assis. Avec un détachement parfaitement sinistre, il essuyait le sang qui recouvrait sa lame. Quant à ma soeur, elle tenait ses bras repliés contre elle. De profondes entailles à ses poignets laissaient s'échapper des bouillons de sang écarlate. Son joli corsage était devenu vermeil. Et son teint doré plus pâle que celui d'un cadavre.

-Plus jamais tu ne pourras tenir une arme, énonça froidement l'Avatar sans même la regarder. Je t'ai ôté ta force. Deviens une putain ou crève sur le bord d'une route, c'est tout ce qu'il te reste à faire.

Il sauta alors au bas du bureau et je vis clairement Philea tressauter alors qu'il s'agenouillait à côté d'elle.

-Mais je t'avertis, ne reviens plus jamais tourner autour de ma femme, continua-t-il d'un ton grave.

Les mots suivants furent murmurés à l'oreille de ma soeur livide. Je n'entendis pas ce qu'il lui dit. Et, par pitié Avo, je souhaite ne jamais l'apprendre. Car le sang disparut du visage de Philea aux traits décomposés. Je crus qu'elle allait tomber là, morte. Mais elle n'en fit rien. Elle demeura immobile. Ce fut l'Avatar qui la saisit violemment par les cheveux pour la relever et il la poussa rudement vers la sortie.

-Parce que tu es sa soeur, je ne te tue pas moi-même, grinça-t-il, les traits crispés. Puisse tes blessures te faire crever.

Je vis à peine ma soeur sortir en titubant de la pièce, laissant derrière elle un traînée de sang écarlate. Non. Mon regard s'était posé sur le dos de mon époux qui était retourné au bureau. Tout se bousculait dans ma tête, toutes mes émotions se mélangeaient sans que je ne puisse les saisir. Tout ce que je comprenais, c'est qu'il avait fait ça pour me protéger. Encore et encore, il me libérait de mes bourreaux. Toujours par la force. Et la violence. Froide. Sanglante.

Je restais là, figée, à essayer d'assimiler ce nouveau côté de lui que je venais de voir. Ce côté sombre qu'il ne m'avait dévoilé que quelques fois venait d'être dévoilé au grand jour. J'avais du mal à comprendre, du mal à réfléchir. Tout cela était-il bien réel ? De longues minutes s'écoulèrent, dans un silence total, où seul les battements hiératiques de mon c?ur emplissaient mes oreilles.

-Tu peux sortir de là.

Je sursautai. Bien sûr qu'il savait que j'étais là. Mais depuis quand ? M'avait-il consciemment laissé voir toute la scène ?...Je me redressai le plus rapidement possible sur mes jambes tremblantes, essuyant vivement mes larmes. Je ne voulais pas le faire attendre. Je ne voulais pas augmenter encore sa colère. Essayant de réprimer le tremblement de mes mains, je les pressai l'une contre l'autre et sortis doucement de derrière la bibliothèque.

La scène était encore plus terrible vue en pleine lumière. Le sang écarlate baignait le sol en larges tâches sombres. Il coulait également le long du menton de l'Avatar et une large éclaboussure barrait son torse. Cette poitrine large et forte que j'avais toujours trouvé accueillante, contre laquelle j'aimais tant me blottir. Je sentais les yeux transparents posés sur moi alors que j'avançai avec lenteur vers lui, incapable de lui faire face comme je l'aurais du. Je m'arrêtai devant la tâche sombre à quelques pas du bureau. A cet endroit précis, mon bourreau avait perdu la vie…Etrangement, je n'en tirais pas tout le soulagement et la satisfaction que j'aurais souhaité. J'avais pourtant voulu si fort sa mort…

-Regarde moi.

Je ne pus m'empêcher de tressaillir. Nous revenions des mois en arrière, comme la première fois où j'avais pénétré son monde. Je me revis soudain, faible et tremblante, debout devant la table de la salle à manger dans une des vieilles robes de Leny, et où j'avais entendu ces mêmes mots. Le temps avait passé depuis. J'étais devenue une femme puissante de ce monde. J'étais devenue quelqu'un. Mes robes m'appartenaient tout comme mes bijoux ou encore quelques serviteurs. Je n'étais plus cette gamine apeurée. J'avais affronté Lady Grey. J'étais Sharna Robe d'Oakvale. Et il était temps que je le prouve.

Aussi, je levai mon regard vers lui et plongeai mes yeux dans les siens. Je les vis luire doucement et il me sembla y lire comme du soulagement. Ils avaient pourtant encore la dureté de la colère et de la haine qui les avait glacés quelques minutes plus tôt.

-Tu as peur de moi ? demanda-t-il enfin en faisant un pas dans ma direction.

Je me fis violence pour ne pas avoir un mouvement de recul. Ce n'était pas lui que je craignais en particulier. Mais encore ce vieux fantôme d'homme ivre me cherchant parmi les sacs de farine, de cet homme brutal et violent qui frappait et violentait les femmes. Ce n'était qu'un fantôme. Rien qu'un fantôme.

-Non, fis-je de la voix la plus posée que je pus prendre. Et vous ?

Ce n'est pas ce que j'aurais voulu dire. Je ne sais pas pourquoi ces mots sont sortis de ma bouche. Cependant, je ne les regrettais pas. Ils me semblaient si naturels. Je l'ignorai l'époque mais je sais à présent que l'Avatar m'a toujours aimée pour mon franc parler. Malgré mon côté de petite fille apeurée, je pouvais lui dire tout et n'importe quoi sans craindre d'être abattue sur le champ. J'étais la seule à pouvoir le faire. La seule. Même Aïka ne s'y risquait pas sans craindre une violente colère. Quant à Leny, l'honnêteté n'a jamais été son point fort.

Cette fois-ci encore, comme toutes les nombreuses fois qui suivirent durant des années, l'Avatar me dévisagea un long moment avant de pousser un soupir imperceptible. Puis il tendit la main vers moi :

-Approche.

Je n'hésitai pas. Pas même une seconde. Je posai la main dans la sienne, encore couverte de sang humide, et je le laissai m'attirer vers lui. Là, il passa un bras autour de ma taille et me dévisagea, longuement, comme j'aimais qu'il le fasse, ses doigts frôlant doucement mes joues et dégageant avec tendresse mon visage de mèches de cheveux volages. Son air était cependant grave. La colère le possédait encore c'était certain. Alors je levai doucement la manche bleu ciel de mon manteau et entreprit de lui essuyer avec douceur le visage. Je voulais le nettoyer de tout ce sang, lui retirer ce masque terrifiant qu'il portait, le faire redevenir l'homme que j'aimais. Faire disparaître ce qui restait de Philea de nos vies. Je voulais l'oublier, à jamais.

Je le sentis légèrement tressaillir à mon geste mais, à mon léger étonnement, il se laissa faire, fermant même les yeux alors que j'essuyai ses paupières, comme un enfant sage et quémandant des caresses. Mon c?ur se serra lentement dans ma poitrine. Je le voyais. Je voyais de mes yeux le changement s'opérer. Le guerrier froid disparaissait peu à peu à mon toucher…et voilà que je le rendais de nouveau vulnérable. Cette idée me fit soudain peur. Je ne pus retenir un frisson. Et cet imperceptible mouvement lui fit ouvrir les yeux. Il posa sur moi ses prunelles bleu comme le ciel, partagé entre l'étonnement et l'inquiétude. Plus de colère. Plus de rage. Tout cela s'était évaporé, me laissant cet homme fort et attentionné qui m'avait si souvent serrée dans ses bras. Ce fut alors que je sentis les larmes couler sur mes joues. Je ne sus jamais depuis quand je pleurai face à lui. Tout ce que je sais, c'est que je m'entendis prononcer ォ Embrassez moi サ et qu'il obéit. Avec tendresse et passion. Le goût métallique du sang dans ma bouche, de ce sang qui était en partie le mien, ne me donna aucun sentiment de dégoût. J'avais l'impression que nous partagions une sorte de secret. Que ce serait notre pacte. Une sorte de second mariage sous le signe du démon. Scellé par un sacrifice et par le sang.

Je sentis ses bras se resserrer autour de moi alors que nous nous séparions et que je plongeai mon visage contre son torse. Plus rien n'avait d'importance désormais. Oui, il était un guerrier violent et glacial. Mais c'était cela qui lui avait permis de survivre jusqu'ici alors pourquoi le blâmer ? Il m'avait protégé de cette s?ur qui m'avait fait battre des dizaines de fois à sa place, qui m'avait elle-même battue et même vendue pour une jolie robe une fois, à un marchand gras et sale. Elle n'avait eu que ce qu'elle méritait. J'en étais alors persuadée.

-Sortons d'ici, me souffla-t-il en m'entraînant doucement vers la sortie.

Je le suivis, aveuglément, et nous rentrâmes chez nous où nous prîmes un long et tendre bain. Nous nous ne dînâmes pas ce soir là, trop occupés à nous aimer. Je me sentais libérée, libre enfin de vivre comme je l'entendais. Mon passé avait disparu. Grâce à lui. Pour moi, il n'avait pas hésité à menacer, à blesser, à torturer ma propre s?ur. Tout comme il avait tué mes parents.

Je ne me rendais pas compte qu'un à un, il éliminait froidement tous les liens qui aurait pu m'éloigner lui. Peu à peu, il dressait des remparts qui m'empêchaient d'être blessée. Mais qui m'empêchaient également de m'éloigner. Il tissait autour de moi une toile bien plus subtile qui celle tendue à ces ennemis. Et j'étais loin, très loin de savoir jusqu'où ça me mènerait.

A suivre...

Chapitre 10: Un combat de femmes.



Voilaaaaaa! Maintenant, on attaque une autre partie de la vie de Sharna! Yahoo!