CHAPITRE IX
Terry entendit frapper à la porte de sa loge au théâtre Stratford. Il alla ouvrir, sachant pertinemment qui se trouvait derrière la porte. Albert entra précipitamment.
- Où est-elle Terry ? Dit Albert en regardant autour de lui, espérant y voir le visage d'ange de sa bienaimée.
- Elle n'est pas là, répondit-il calmement en refermant la porte. Bonjour Albert, assied-toi. Veux-tu quelque chose à boire ? demanda-t-il en se dirigeant vers un coin de la pièce où se trouvait une bouteille d'alcool.
- Non, merci, je veux seulement savoir où elle est. Dans ton télégramme tu disais juste l'avoir retrouvée. Alors où est-elle ?
- Si tu veux écouter ce que j'ai à te dire, il va falloir, dans un premier temps que tu te calmes et que tu t'assoies.
Il s'approcha d'Albert, deux verres de whisky bien remplis à la main. Albert finit par s'assoir dans le sofa qui s'offrait à lui et accepta le verre de Terry.
- Je l'ai vu, mais je ne sais pas où elle est en ce moment. Le lendemain de notre entrevue, elle avait à nouveau disparu sans laisser d'adresse. Chose qui était à prévoir car elle se doutait bien que j'allais te contacter.
Albert s'enfonça dans son siège de désespoir et bu son verre d'un trait. Il avait tant espéré la revoir après avoir reçu le télégramme de Terry.
- Raconte-moi. Raconte-moi tout sans rien omettre, lui dit-il avec des yeux suppliants.
Alors Terry commença son récit, depuis le moment où il la vit dans la chambre d'hôpital jusqu'au moment où il la raccompagna chez elle. Il lui parla de ce qu'elle lui avait raconté, de sa vision de leur histoire, du rêve qu'elle avait fait cette nuit là et qui était tout l'inverse de ce qu'il avait cru, de sa lettre qu'elle lui avait fait lire, de sa décision de disparaitre, de sa traversée des Etats-Unis depuis ces derniers mois, et même de son intention de quitter le pays quand la guerre serait finie.
Il lui parla de la tristesse qu'on lisait dans son regard, de sa colère contre le jeune homme blond quand il l'avait abandonné sans lui laisser une chance de s'expliquer, du sentiment de rejet qu'elle ressentait encore et qui était la raison de sa fuite, de sa détresse qu'il connaissait déjà puisque Georges lui en avait parlé lorsqu'il avait repris contact avec lui, de l'amour qu'il avait lu dans son regard quand elle parlait de leur histoire, de ses yeux nostalgiques quand elle lui avait dit qu'ils s'étaient aimés le soir de Noël. Il lui dit tout. Tout sauf trois choses essentielles qu'il avait décidé de garder pour lui afin de ne pas trahir la parole qu'il lui avait donné. La première chose qu'il omit de dire à Albert, c'est que Candy était maintenant brune, la seconde, c'est qu'elle avait changé d'identité et qu'elle se faisait appeler Andréa Brown et la troisième et non la moindre, c'est qu'il allait être père.
Albert enfuit son visage dans ses mains et commença à sangloter.
- J'ai tout gâché, je n'ai pensé qu'à moi, voulant me protéger et j'ai brisé son cœur en la rejetant sans raison. J'ai été stupide de ne pas attendre qu'elle se réveille pour lui demander des explications plutôt que de tirer moi-même les conclusions les plus pessimistes. Oh Terry je l'aime tellement, depuis tant d'années. J'avais le bonheur à portée de main et je l'ai jeté aux chiens. Comment me faire pardonner si je ne la retrouve jamais ? Si elle part en Europe, j'aurai tout perdu, elle pourra disparaitre en un claquement de doigts.
Terry se pencha vers son interlocuteur et lui posa une main amicale sur le bras.
- Allons Albert, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, il ne faut pas désespérer. Je suis sûr que tu la retrouveras. Il faut peut-être laisser le temps au temps.
- Le temps au temps ? Ca fait plus de trois mois qu'elle a disparu. Elle a eu vingt ans il y a quelques jours, …. Vingt ans.
Ses yeux bleus étaient vides et embués de larmes.
O o O o O
Candy eut du mal à se lever ce matin là. La chaleur étouffante qu'il y avait encore en ce début de mois de septembre n'aidait en rien à sa situation. Depuis quelques semaines, elle avait de plus en plus de mal à se mouvoir et était extrêmement fatiguée. Sa grossesse arrivait à son terme et elle se demandait si elle pourrait assurer encore longtemps son emploi d'infirmière au Children's Hospital de Boston, bien que le Directeur ait accepté de lui accorder un poste un peu moins éprouvant pour les dernières semaines qui la séparaient de sa délivrance elle était à l'accueil.
La jeune femme se dirigea vers le miroir de sa chambre et regarda son corps déformé. « Mon Dieu que je suis grosse. » pensa-t-elle. Elle caressa ce ventre qui donnait l'impression de bientôt exploser et murmura doucement. « Bientôt bébé, bientôt nous serons ensemble. Je t'aime déjà tellement mon amour. ». Elle sentit son enfant bouger en elle, comme en réponse à ses mots d'amour maternels.
Elle fit ensuite une toilette rapide et enfila une légère robe de coton noir aux manches bouffantes. Elle couvrit sa tête d'un large chapeau de paille, puis jeta un nouveau regard au miroir et fit un signe d'acquiescement satisfait. La jeune femme aux boucles brunes dont les cheveux mangeaient à moitié le visage qui se reflétait devant elle ne ressemblait pas à la photographie qui faisait la une de tous les journaux depuis plusieurs mois. Sur les avis de recherche dont Albert avait fait placarder le pays, promettant une forte récompense à quiconque retrouverait Candice Neige André, les cheveux blonds de Candy étaient relevés en un chignon sophistiqué qui ne laissait pas supposer qu'ils étaient bouclés. De plus, les photos en noir et blanc ne pouvaient dévoiler le vert si particulier de ses yeux.
Pourtant, Candy avait craint d'être reconnue un matin en salle de repos lorsqu'une de ses collègues avait remarqué la ressemblance entre la jeune veuve et la jeune héritière disparue. Candy, ne perdant pas son aplomb, avait regardé la photo qu'on lui tendait avec intérêt et avait répliqué, un sourire au coin des lèvres :
- Quoi, cette bourgeoise décolorée ? Elle n'a pas la moitié de mon charme. Mais si je peux toucher la récompense, je veux bien me teindre en blonde !
Sa réponse avait provoqué l'hilarité de toute la salle de repos et Candy en était sortie soulagée. « Ouf, c'est pas passé loin. »
Deux blocs seulement séparaient l'appartement de Candy de son lieu de travail mais sa condition physique rendait pénible toute marche à pied. Elle avait choisit un hôpital pour enfants en se disant qu'au moins là, elle ne risquait pas de faire à nouveau des rencontres non désirées. Pourtant ce matin là, en marchant dans les rues de Boston, elle sentit une forte angoisse lui serrer le cœur. L'enfant qu'elle portait en elle réagit immédiatement à cette soudaine vague d'émotion. « Pardonne moi bébé, je sais que tu ressens tout ce que je ressens. Je ne sais pas ce qui m'arrive, mais j'ai un mauvais pressentiment. ».
Malgré ses craintes, Candy se dirigea vers l'entrée principale de l'hôpital pour y commencer son service à l'accueil. En passant les portes de l'entrée, tout son corps se figea alors que sa collègue la hélait.
- Enfin Andréa te voilà, ça fait un quart d'heure que je devrais être partie. Dépêche toi d'aller te changer que je puisse enfin aller me coucher.
Candy ne répondit pas tout de suite, toujours paralysée devant le spectacle qui s'offrait à elle. Là, face à sa collègue mécontente, se tenait Albert, une photo de Candy à la main, lui parlant d'un air impatient.
- Regarder encore Mademoiselle. Etes-vous sûr de n'avoir jamais vu cette jeune femme ? Son nom est Candy, elle est infirmière. Elle a les cheveux blonds et de grands yeux verts.
Si Albert n'avait pas fait attention à la personne à qui s'adressait la jeune femme de l'accueil quelques instants plus tôt, Georges, qui se trouvait à ses cotés, avait lentement tourné son visage dans sa direction. Candy, devinant son geste, avait aussitôt baissé la tête pour cacher son visage derrière les larges bords de son chapeau de paille. Elle pria pour qu'il n'ait pas eu le temps de voir son visage. Pourtant, il lui sembla que leurs yeux s'étaient rencontrés l'espace d'une seconde.
Candy s'arma de courage et commença à avancer péniblement vers l'accueil, qu'elle ne pouvait malheureusement pas éviter pour rejoindre la salle de repos afin de se changer. Son cœur battait la chamade, la présence d'Albert si près d'elle la bouleversait. De plus, l'idée d'être découverte la terrifiait. En passant près d'eux, sa collègue qui était une peste notoire, la rabroua de nouveau.
- Mais dépêche-toi un peu Andréa !
- Je fais ce que je peux, répondit Candy dans un souffle, en espérant masquer suffisamment sa voix pour ne pas être reconnue des deux hommes.
A cet instant, Albert qui s'énervait toujours sur la peste qui ne lui donnait pas de réponse satisfaisante, se figea, et se tourna lentement vers la voix qu'il venait d'entendre. Il regarda marcher péniblement dans la direction opposée une jeune femme aux longs cheveux bruns bouclés, visiblement très enceinte et vêtue d'une robe de deuil. « Non, ça a dû être le fruit de mon imagination. » se dit-il en secouant la tête.
Candy, arrivée enfin à la salle de repos s'appuya contre le mur près de la porte, son cœur battant à tout rompre dans sa poitrine. L'enfant en elle était également très agité et une douleur insupportable lui pris les entrailles. Elle émit un cri de douleur et s'effondra sur le sol. Attirés par le bruit, plusieurs infirmières se précipitèrent dans la salle. Devant le spectacle d'une Candy qui venait visiblement de perdre les eaux, l'une d'entre elles sorti et s'adressa à Kimberly, la pimbêche de l'accueil.
- Vite demande qu'on apporte une civière et appelle le médecin, Andréa est en train d'accoucher.
- Grrrrrrr, la peste, je ne suis pas prête de rentrer me coucher, dit-elle en tapant du pied.
Devant l'agitation du moment, Albert et Georges sortirent de l'hôpital, pour reprendre leurs investigations vers les autres hôpitaux de la ville. Tous deux avaient un pincement inexplicable au cœur et ils se retournèrent une dernière fois sur le grand édifice, avant de plonger dans la voiture.
O o O o O
Quelques heures plus tard, les cris d'un nouveau né se firent entendre.
La sage femme déposa le petit être enveloppé d'une chaude couverture dans les bras de Candy.
- C'est un magnifique petit garçon Madame Brown. Comment allez-vous l'appeler ?
Candy regarda la merveille qu'elle tenait enfin dans ses bras. Il avait les cheveux très blonds et ressemblait à s'y méprendre à Albert. L'enfant ouvrit ses grands yeux et regarda sa mère, comme pour lui dire que lui aussi était heureux de faire enfin sa connaissance. Candy vit qu'ils étaient du même vert que les siens. « Tu as su que ton papa était là et tu as voulu le rencontrer. » pensa-t-elle, et ses yeux se noyèrent dans des larmes à la fois de joie et de tristesse.
- William. Il s'appelle William André Brown.
