Même si ce n'était pas mon objectif premier, l'idée de retrouver Adam fit marteler mon cœur contre mes côtes lorsque je poussai la porte du bar. Je vis, après un rapide coup d'œil alentour, qu'il n'était pas dans la foule de buveurs. Sans doute était-il allé dans le parc, profiter du vent frais de ce soir pour ses symptômes. C'est donc un peu déçue que je me résignai à passer ma soirée seule à écouter des jeunes de mon âge au fond du bar rire et célébrer je ne sais quelle bêtise dont je ne faisais pas partie.

Mais en m'approchant du comptoir, j'aperçus, perché sur un tabouret, une silhouette familière vêtue d'un grand manteau noir et une coupe similaire à celle de mon Adam. La tête penchée sur son verre de liqueur brune, il faisait tourner ce dernier dans le sens des aiguilles d'une montre d'un air pensif, la bouche tordue en une grimace de dégoût. Ce soir, son maquillage avait été fait à la va-vite, comme une corvée. Je m'assis non loin de lui. Quand il m'aperçut, il tourna un bref instant la tête vers moi avant de rapporter toute son attention à son verre plein.

« Fous-moi la paix, grogna-t-il. Je ne suis pas d'humeur, ce soir.

-J'en ai rien à foutre de ce que tu penses. T'as pris quoi ?

L'air d'abord surpris, il eut un rictus :

-Un thé menthe-réglisse.

-Je vais prendre la même chose que lui, lançai-je au barman.

Le barman hocha la tête avant de me servir un verre du whisky. Sitôt qu'il fut posé sur le comptoir, je bus la moitié du verre. Le liquide était amer et douceâtre, mais la sensation de brûlure qu'il apportait dans la gorge me faisait un bien fou.

-Y aurait-il des ennuis au paradis ?

-Oui, tu as rempli ta mission, bravo, déclarai-je, agacée. Adam et moi, on s'est disputés. Je te paye un verre pour fêter ça ?

Il eut un autre sourire en coin.

-Je savais bien que ça finirait par arriver.

-Et je sais bien que tu n'attendais que ça.

Il me lança une grimace de mépris :

-Tu m'écœures.

-Pas autant que je le fais moi-même, je t'assure.

Chacun de notre côté, en fantômes isolés du reste du monde, nous bûmes en silence notre seconde moitié de whisky. Moi-même, j'en commandai un deuxième et en but encore une fois la moitié.

-J'en ai assez d'avoir mal comme ça... gémit-il en se prenant la tête dans les mains.

-Moi non plus, tu peux pas savoir.

-N'essaie même pas de comparer ta douleur à la mienne, tu n'y arriveras pas, gronda-t-il d'une voix sourde.

-C'est comme si quelqu'un t'avait arraché le cœur, n'est-ce pas ?

Il tourna la tête vers moi, alors que la mienne commençait légèrement à me chauffer. Je m'étais levée et accoudée au bar pour être plus près de lui :

-Comme si quelqu'un t'avait enfermé le cœur dans un cercle de fer, et qu'il l'avait serré exprès, juste au point où il peut tout juste palpiter pour que tu vives encore malgré tout. Dans ta tête, quelqu'un hurle de te libérer ou de te laisser mourir, mais plus de te laisser dans cet état d'entre-deux…

Il avait déjà quelques verres d'avance sur moi. Ses pupilles étaient dilatées comme celle d'un chaton dans le noir. Il termina lui-même :

-… Et tu vis en permanence avec ce piège à loup dans la poitrine, qui te fait bondir chaque fois que quelque chose menace de le toucher. Qui sait s'il ne resserrerait pas un peu plus et t'éclaterait définitivement le cœur si quelqu'un l'atteignait ?

Vers la fin, je m'étais tellement approchée de lui que le bout de mes doigts frôlait les siens sur son verre.

-Sans doute pourrions-nous essayer de les ouvrir, l'un et l'autre.

-Sale sorcière… Un jour, je te tuerai, murmura-t-il entre ses dents.

Mais cependant qu'il disait cela, ses doigts s'entrecroisèrent avec les miens sur son verre de whisky vide. La mémoire de la soirée me revint et les larmes montèrent.

-Parfait, tu peux me tuer si tu veux, répondis-je d'une voix étouffée par les sanglots. Je t'encourage même à le faire. Je me hais, tu comprends ça ? Ça devrait te faire plaisir.

Je plongeai ma main dans la poche où j'étais sûre de trouver le couteau, mais il se saisit de mon poignet et força ma main à remonter jusqu'à sa joue, qu'il pressa contre elle. Comme il plongeait son regard dans le mien, d'une main tremblante, je pris son autre main et l'amenai à la mienne pour faire de même.

-Tu es si beau…

Il m'amena tout contre lui et plongea son visage dans mon cou.

-Je t'aime, tu sais. Je t'aime comme un fou. »

C'était une erreur. Nous étions en train de commettre une terrible erreur. Mais ce soir, envers et contre tous mes principes, je voulais la mener jusqu'au bout.