Alors que deux jours viennent de s'écouler, que l'aube commence à pointer, et que tout le monde dort encore, je me réveille d'un cauchemar violent qui me laisse un goût de fiel sur les lèvres, et le cœur battant si fort la chamade qu'il me fait mal.
Passant une main dans mes cheveux détachés, je soupire lourdement alors que je retrouve mon souffle, Roland dormant doucement à mes côtés, son lapin de chiffon lové contre son torse.
Un court instant, j'envie la sérénité de ses traits.
Soigner un enfant est une chose, deux hommes adultes en est une autre, et pas des moindres.
Si les garrots et les sutures ont sauvés les vies de Robin et Petit Jean, une mauvaise fièvre que j'ai eu du mal à faire passer les a quand même assommés.
Rejetant les couvertures dont je me suis couverte, j'avise le châle de laine noire qui ne me quitte plus depuis des années, m'en couvrant les épaules tandis que je descend de ma couche et de l'étage.
Puisque je suis réveillée, autant en profiter pour préparer le petit-déjeuner, devant le faire plus conséquent que d'habitude, au vu du fait que Roland ne sera pas le seul à manger ce matin.
Les bras croisés sur ma poitrine, je me dirige silencieusement et rapidement jusqu'à la cuisine, m'attaquant directement à rallumer le feu pour cuire le pain dont j'ai mis la pâte à lever la veille.
En plus de nous avoir enseigné son savoir de guérisseuse, Granny nous a aussi appris l'organisation d'une maison en ordre pour ne jamais être en retard sur notre travail. C'est pourquoi, elle était toujours la dernière couchée et la première levée, vaquant à ses tâches quotidiennes sans jamais se plaindre, ni en aucun cas être débordée.
Une fois fait, alors que je me suis mise à l'aise, ayant libéré mes épaules et retroussé mes manches, je confectionne trois grosses miches rondes que je place ensuite à cuire, m'aidant de la pelle en bois faite à cet usage.
Autant les anciens habitants de cette demeure étaient isolés de tout et tous, autant ont-ils justement fait contre mauvaise fortune bon cœur en aménageant l'intérieur du mieux possible, à commencer par le four à pain construit dans l'angle de deux murs tout à gauche de la cheminée, de plusieurs lits qui, bien qu'étroits n'ont rien à envier à certaines paillasses, et d'un buffet contenant le strict nécessaire d'ustensiles et service à vaisselle en étain.
Au moins, ai-je tout de suite retrouvé mes anciens réflexes.
Puis je reprend mon châle pour sortir dans l'air frais du matin, saisissant mes deux seaux vides au passage pour aller tirer de l'eau au puits. Il nous reste suffisamment de légumes pour un bouillon consistant qui les requinquera en douceur, accompagné d'un des fromages de brebis préparés la veille par Frère Tuck.
Pour le déjeuner, j'aviserai autre chose bien que prévoyant déjà des chaussons de pommes pour le dessert, Will m'ayant récupéré le panier rempli de ma cueillette que j'ai abandonné au pied du pommier avant de courir les soigner.
Tandis que les miches cuisent et commencent juste à dorer, embaumant la pièce d'une odeur alléchante, je me vêtis de mon tablier qui n'a pas bougé de place, avant de m'employer à rallumer la cheminée, et verser le contenu d'un premier seau dans la marmite déjà pendue à la crémaillère.
Laissant l'eau bouillir, je vais ensuite chercher les ingrédients utiles à ma préparation sur les étagères aux côtés du buffet, ces derniers sagement entreposés dans des caisses de bois prévues à cet effet.
Sans oublier le fromage reposant dans les replis d'un torchon propre. Déposant mes trouvailles sur le plan de travail - modeste table posée entre l'âtre et le four - je m'empare ensuite d'un couteau, épluchant et coupant en morceaux les poireaux, betteraves, carottes et navets récupérés avant de les laver dans le deuxième seau.
« Ça sent bon. » Commente soudainement la voix de Robin dans mon dos.
Cessant mon travail alors que je me tourne vers lui, un long frisson glisse le long de mon échine quand je remarque qu'en dehors du bandage que je lui ai moi-même posé, il est torse nu, ne portant qu'un pantalon de toile qui tombe si bas sur ses hanches, que je peux aisément voir la naissance de ses aines.
L'espace d'un instant fugace, je revoie nettement la pointe de ma deuxième aiguille chaude de l'eau bouillie où elle avait trempé, transpercer sa peau et ainsi relier les chairs ensemble en une ligne de points réguliers. De même que les linges chauds et humides appliqués en un bandage serré pour favoriser la cicatrisation.
Mais surtout, la puissance de ses muscles roulant sous la peau luisante de sueur, s'étant ressenti sous la pulpe de mes doigts alors que j'achevais de le soigner, et sous la brûlure de son regard fiévreux posé au creux de ma gorge.
Me mordant l'intérieur de la joue pour revenir au présent, je me fustige mentalement avant de me reprendre :
« Tu ne devrais pas être couché ? »
Sans réfléchir, je libère mes mains et après les avoir essuyées sur le bord du tablier, m'avance vers lui pour poser d'autorité une paume sur son front où nulle fièvre ne le rend brûlant.
« Je vais bien Regina, m'assure le voleur en retirant doucement ma main, mais la gardant néanmoins dans la sienne. Et c'est grâce à toi.
- Ce... »
Le grognement sourd provenant de son estomac m'empêche de continuer, et nous fait sourire de concert.
« A vrai dire, j'ai très faim comme tu peux le constater, affirme l'archer.
- Viens t'asseoir, je l'invite, me détachant de lui pour retourner à mon travail. Je vais voir si le pain est prêt pour le fromage. Quant au brouet, tu vas devoir attendre.
- Je suis désolé, souffle-t-il alors dans mon dos, tandis que j'entend un banc racler le sol près du feu.
- Tu n'as pas à t'excuser, je le contredis, reprenant la pelle pour prendre une miche et vérifier sa cuisson. Tu n'es responsable de rien. C'est même moi qui devrait encore le faire. »
Ce n'est que plus tard, quand j'ai réussi à leur faire manger une coupe de fruits, tandis que j'appliquais un onguent sur l'œil de Will et le torse d'Arthur, qu'ils m'ont expliqué avoir été aperçus et vendus par Gordon, le meunier de Gelding, ce dernier ayant alerté les soldats que ce scélérat de Shérif avait placés en renfort.
Ayant pu parler à David, également présent, bien avant le début des hostilités déclenchées aux prix de la vie d'Allan, le pauvre bougre ayant reçu une flèche traîtresse entre les omoplates par un des hommes trop pressé d'en finir, Robin a apprit que Keith a retourné la majorité de la populace de mon village natal contre eux parce qu'ils m'ont sauvée.
Aussi Robin et les siens ont-ils été obligés de riposter pour sauver leurs vies, trahis par des gens qu'ils avaient aidés pendant des années, et ce, non sans mal.
Et surtout non sans perte, Much étant également tombé.
« Non Regina, ça n'a jamais été de ta faute, me contredit Robin, teintant sa voix d'un accent tendre que je ne lui ai entendu prononcer que pour son fils. Le seul responsable est Nottingham. Si aujourd'hui, Petit Jean et moi sommes encore en vie, c'est grâce à toi. »
Je défourne les miches en silence après les avoir constater tout juste cuites et dorées à point, les posant aux côtés des légumes avant de finalement lui rappeler :
« Vous m'avez déjà remercié.
- Avec le soufflet que tu lui as passé, fait alors remarquer l'archer. Petit Jean ne pouvait que le faire. »
Un sourire léger se dessine mes lèvres tandis que je hoche la tête à sa première remarque, une douce chaleur se répandant dans tout mon être alors que je réalise subitement que comme toujours, sa présence m'apaise.
« Cela me fait penser qu'en ce qui te concerne, tu n'a rien pris...
- Pourquoi crois-tu que je m'excuse ? »
C'est plus fort que moi, un rire léger franchit mes lèvres, franc et spontané qui efface un instant ma peine.
Allan et Much savaient dès le début le sort qui les attendaient, m'ont déjà assurés tour à tour mes compagnons, refusant que je culpabilise pour un acte dont je ne suis pas responsable.
Alors, je m'efforce de leur faire honneur, reléguant mon chagrin au loin et ne pensant à eux que comme les gens bien qu'ils étaient, et non la chair morte qu'ils sont à présent.
Quant à leur chef, c'est vrai qu'il a été particulièrement pénible, comme si le fait d'être alité et grelottant de fièvre avait pu à ses yeux, diminuer l'image de force qu'il véhicule plus ou moins inconsciemment.
Inspirant doucement pour me calmer, je remarque, ou plutôt sens de nouveau le regard de Robin sur moi. Aussi j'y ancre le mien, l'interrogeant silencieusement.
« Rien, se contente-t-il de répondre. Je viens juste de me rendre compte que je ne t'ai jamais entendu rire. »
Fronçant les sourcils, je conteste dans un souffle :
« J'ai déjà éclaté de rire depuis que je vis avec vous.
- Pas de cette manière là, explique-t-il. Pas comme si tu étais...
- Quoi ?
- Libre. »
Pour le coup, j'en reste sans voix. Maintenant qu'il m'y fait penser, ai-je ri dans ma vie ? Oui, évidemment. Je ne suis certes pas née sous une bonne étoile, mais il m'est déjà arrivé de le faire comme si le monde n'existait pas. Par exemple, depuis que je fais partie des Joyeux Compagnons.
Non.
Depuis que je côtoie quotidiennement Robin.
« Je suppose que je peux l'être maintenant. » Je souffle doucement, comme perdue dans mes pensées.
Doucement, comme par peur de m'effrayer, Robin se lève pour être à ma hauteur, laissant une main glisser vers mon visage pour replacer tendrement une mèche brune derrière mon oreille.
« Tu n'es plus seule. » M'assure-t-il ensuite, le bleu tendre de ses yeux ancré au marron des miens.
Puis, lentement, comme dans un rêve, ses lèvres se posent sur les miennes dans un chaste baiser.
Un sourire se dessine sur ma bouche alors que j'amorce le suivant, qu'il m'accorde dans un soupir, ses deux grandes mains encadrant mon visage.
L'instant d'après, je fond dans ses bras, lâchant la pelle qui retombe contre le mur pour entourer son cou de mes bras, et même coller mon corps au sien, tandis que nos langues se mêlent et s'emmêlent dans une danse des plus sensuelles.
Délaissant mon visage, ses paumes calleuses descendent le long de mon dos pour terminer leur course juste à la cambrure de mes reins, leur caresse respectueuse me faisant tout même onduler contre lui. Un gémissement de douleur s'échoue contre mes lèvres, et je me détache de lui aussi vite que s'il m'avait brûlée, horrifiée et honteuse de n'avoir pas réfléchis au fait que je pouvais encore le blesser.
« Pardon Robin, je m'excuse aussitôt, les mains tendues vers le bandage, mais n'osant pas le toucher pour autant. Je suis désolée, je...
- Hey, me coupe-t-il gentiment en saisissant mes doigts entre les siens, souriant doucement. Ça va, ce n'est rien. »
Puis il me ramène à lui, m'enlaçant tendrement alors qu'il plonge son visage dans mon cou, murmurant à mon oreille :
« Tu vois ? Je vais très bien. »
Je ne dis rien mais ferme les yeux de contentement, posant ma tête sur son épaule.
« J'en ai rêvé depuis le premier jour, où tu as accepté de rejoindre notre groupe, me confie-t-il ensuite, faisant courir la pulpe de ses doigts le long de ma colonne vertébrale. Si tu savais combien de fois, j'ai eu envie de te prendre dans mes bras pour ne plus jamais avoir à te lâcher. »
Qu'il est bon de se sentir désirée comme une femme à part entière, et non voulue comme la dernière des catins.
« Mais ça ne serait pas raisonnable...
- Evidemment ! Je m'entend aussitôt cracher alors que pour la deuxième fois de suite, je recule brusquement, mon sang n'ayant fait qu'un tour à sa dernière parole. Suis-je idiote d'avoir pu croire que je puisse suffisamment te plaire pour partager ta couche et ton amour.
- Non ! Ce n'est pas ce que tu crois ! » M'assure Robin en s'avançant vers moi.
Mais je n'ai pas besoin de sa pitié.
« Laisse moi, je lui ordonne d'un ton mauvais. J'ai encore du travail si tu veux pouvoir manger. »
Sauf qu'il refuse d'obéir, continuant d'avancer pour finalement m'acculer contre le plan de travail, posant ses deux mains de part et d'autres de ma taille.
« Pas tant que tu ne m'auras pas écouté, réplique-t-il ensuite. Tu ne m'as pas laissé finir.
- Qu'il y a-t-il à finir ?
- Ça. »
Et sans crier gare, il m'embrasse de nouveau, d'un énième baiser à la fois tendre et sauvage. Bien que toujours en colère après lui, je ne peux m'empêcher d'y répondre, mordillant même sa lèvre inférieure, sentant tout mon être s'embraser malgré moi.
« Bon Dieu Regina, jure-t-il, la voix plus basse que d'habitude. Ce que tu peux être têtue quand tu t'y mets...
- Tu peux parler !
- C'est vrai, concède le voleur, le bleu de ses yeux plus sombre que jamais. Mais la question n'est pas là. J'ai envie de toi, à un point que tu ne peux imaginer.
- Où est...
- Laisse-moi terminer, exige Robin, faisant fi du fait que je pourrais éventuellement mal le prendre. Je te veux mienne, c'est vrai. Mais ce n'est pas seulement ton corps que je désire. Je veux... Je te veux toi Regina. Toi, toute entière, avec ton sale caractère, ton rire, ta gentillesse, ta loyauté, ta beauté, et ton intelligence. »
Cette fois-ci, je garde le silence tandis que ses paroles m'atteignent dans leur totalité. Peut-être ai-je finalement trouvé le havre de paix et de liberté auquel malgré tout, j'ai droit ?
A présent, je comprend mieux le sens de ses précédentes paroles - d'autant plus que je ne l'ai certainement pas laisser aller au bout de sa pensée - et n'en fond que plus encore, une chaleur agréable se répandant en moi pour se mêler au brasier de notre désir respectif, faisant sournoisement et traîtreusement naître un feu entre mes cuisses.
« Je voudrais t'offrir plus que cette vie, continue-t-il, m'enlaçant une nouvelle fois. Plus que mon seul amour... »
Sans brusquerie, je l'interromps en soudant chastement nos lèvres ensemble, refusant de l'entendre se dénigrer de la sorte.
« Tu m'as déjà offert plus que ce que j'aurai pu rêver, je lui affirme d'une voix douce mais ferme. N'en doute jamais. »
Je le sens sourire avant qu'il ne pose son front contre le mien.
« Alors tu veux bien m'épouser ? »
Un instant, je savoure le miel de sa demande, des papillons voletant maintenant dans mon ventre.
Serrant ses doigts entre les miens, je m'apprête à hocher lentement la tête, étourdie et heureuse à la fois quand je fronce doucement les sourcils, lui rappelant néanmoins ma condition :
« Je n'ai rien moi non plus, je ne suis rien d'autre qu'une sorcière. »
A son tour de m'embrasser avant de rectifier :
« Une guérisseuse que j'aime plus que tout au monde. »
J'en reste d'abord sans voix, puis je plonge doucement dans ses bras avec cette délicieuse impression que mon être entier va fondre de bonheur et murmure à son oreille :
« Tu l'as dis toi-même : je suis libre. Libre d'aimer, et d'épouser un voleur au grand cœur. »
Ignorant sa blessure, Robin me rend mon étreinte avant de me soulever comme on le fait d'un enfant pour nous faire tourner sur nous-mêmes.
« Tu vas te faire mal ! Je le gronde aussitôt, riant cependant intérieurement de l'affection de son geste bien qu'effectivement, une légère grimace vient déformer ses traits. Repose-moi ! »
Obéissant de moitié, il me pose sur mes pieds mais me garde contre lui, posant ensuite ses lèvres sur les miennes. Juste avant que sans crier gare, deux petits bras n'entourent nos jambes respectives dans une étreinte joyeuse.
« C'est vrai ? S'exclame sans brusquerie Roland, alors que nous baissons les yeux sur le garçonnet nous tendant maintenant ses menottes, bien que l'une d'elles tient son lapin qui ne le quitte plus. Vous allez vous marier ? Et tu seras ma maman ? »
Émue plus que je ne saurais le dire par la fin de sa tirade, je me sépare doucement de son père pour le prendre dans mes bras, alors qu'il se love directement entre nos deux corps.
« Oui mon chéri, je confirme avant de poser un baiser sur sa joue. Mais dis-moi, il est un peu tôt pour que tu sois levé ? Et on ne t'as pas entendu descendre l'échelle...
- Papa m'a appris à ne pas faire de bruit. » Me confie-t-il dans un sourire canaille, qui ressemble énormément à celui de Robin.
Et nul doute qu'en plus de retenir les leçons données, il en a entendu suffisamment.
« Vas t'asseoir avec ton père petit chenapan, j'ordonne gentiment en le reposant à terre, tandis que l'archer repart s'installer près de l'âtre. Je dois encore finir le repas avant qu'un autre affamé ne vienne quémander !
- Mais Maman, réplique doucement Roland en grimpant sur les genoux du voleur, soucieux malgré son jeune âge de ne pas réveiller les deux autres adultes dormant à l'autre bout de la pièce, où une tenture tirée leur confère un minimum d'intimité. Il n'y a plus que Petit Jean ! »
Si mon cœur vient agréablement de rater un battement à l'entente de l'appelation, qui vient de franchir ses lèvres dans une spontanéité aussi inconsciente qu'enfantine, je n'en montre cependant rien, me contentant de répondre alors que je m'applique à lui confectionner une large tartine de fromage :
« Justement ! »
