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Dwalin expulsa un souffle douloureux lorsque la lame trancha la chaire de son flanc, mais la blessure n'était pas mortelle et il parvint à juguler la souffrance pour lever son arme de toutes ses forces et l'abattre sur l'Huruk qui venait de le toucher. La créature poussa un grognement d'agonie alors que son corps s'écroula au sol aux pieds du grand nain qui se remit en garde pour affronter les deux derniers monstres encore en vie. Le combat durait depuis un bon moment, si bien que la fatigue et l'épuisement faisaient trembler sa main, mais, sans hésitation, il se porta en avant lorsque ses ennemis passèrent à l'attaque. Plus grand et plus puissant, le premier uruk fit la même erreur fatale que ses défunts compagnons en sous-estimant le nain à cause de sa petite taille et il le paya d'une douleur à couper le souffle lorsque le marteau de guerre se fracassa contre son torse, broyant ses côtes et le jetant au sol. Il n'eut pas le temps de se lever, car l'arme de Dwalin décrivit un redoutable arc de cercle avant de s'abattre une nouvelle fois, sur sa tête, le tuant sur le coup. Le nain se jeta au sol pour éviter la lame du dernier uruk, amortissant la chute d'une roulade, et il se releva souplement, son marteau devant lui, avide de sang.
Il attaqua en premier, visant son adversaire de la tête de son arme qui luisait d'un sang noir, mais l'uruk esquiva. La tête du marteau frôla son flanc, faisant rugir la créature qui se mit en garde et attaqua. Souplement, Dwalin riposta et l'acier chanta lorsque le marteau d'airain bloqua la lame de la créature, les faisant reculer sous le choc. Le nain ne perdit pas de temps et enchaina les attaques, misant sur la force brute pour détruire son ennemi qui voulut parer en usant de son épée, mais celle-ci vola en éclat lorsque le marteau se fracassa contre elle. Une nouvelle fois, l'uruk recula en grognant, puis il dégaina un poignard et s'approcha du nain pour un combat au corps à corps. Désavantagé par la longueur de son arme, Dwalin jura lorsqu'une première balafre apparut sur son avant bras et il lâcha son marteau pour s'emparer de ses deux haches de combat. Droites et affutées, elles étaient redoutablement efficaces pour briser les os tout en tranchant la chair et facilement maniables. Mais l'allonge de l'uruk donnait l'avantage au guerrier de Smaug et Dwalin ne parvint pas à prendre le dessus. Il se prit un premier coup de poing qui le fit chanceler, le coup de pied qui suivit lui fit perdre l'équilibre et il aurait pu rétablir les chances si la créature n'avait pas enchainé d'un magistral coup de tête qui l'envoya au sol. Il roula sur le flanc pour éviter la lame qui l'aurait achevé et il se releva, désarmé et légèrement étourdi. Mais lorsque l'uruk vint à sa rencontre pour mettre un terme au combat, il serra les poings. Les lames en acier lourd, maintenues à son poignet par des chaines raffinées, s'articulèrent sur sa main, deux lames larges à gauche, et quatre plus petites mais non moins acérée à droite, qui couvraient ses doigts. Le premier uppercut qu'il envoya à son ennemi suffit à le faire rugir de douleur. Il ajusta le deuxième, puisa la force de son dos et frappa du deuxième poing. Le coup suffit à déboiter la mâchoire de l'uruk, les lames déchiquetèrent la peau et la chair, puis perforèrent l'os. Aveuglé par la douleur, le monstre voulut répliquer, mais le coup de crâne qui suivit fracassa son visage. Dwalin n'avait pas forcément besoin d'arme, il en était une lui-même et il le prouva en achevant la bête d'un coup de pied monstrueusement bien ajusté sur la jugulaire qui implosa sous l'impacte.
La douleur et l'épuisement voilèrent son regard. Il venait de mettre six uruks à terre, non sans mal et son sang s'écoulait de nombreuses blessures, certaines plus inquiétantes que d'autres. Il rouvrit les yeux et fronça les sourcils en se rendant compte qu'il était tombé à genoux. Il jura et voulut se relever lorsqu'il entendit des grognements qui s'approchaient. Thorin avait fait évacuer la planque, et les guerriers de Smaug fouillaient maintenant les galeries pour retrouver la trace des derniers représentants du peuple des nains.
Mais maintenant que la tension du combat, qui avait plongé ses sens dans une léthargie bienvenue, l'empêchant de ressentir la moindre douleur alors qu'il distribuait la mort, avait quitté son corps, le contrecoup était violent et, bien qu'il su juguler la souffrance, sa jambe blessée sans qu'il ne sache comment, refusa de supporter le poids de son corps.
S'aidant du mur, il ramassa ses précieuses armes et se hissa afin de se mettre debout, mais, à la première tentative de faire un pas, sa jambe se déroba et il se serait retrouvé à terre si un corps agile ne s'était pas proposé soudainement en soutient. Dwalin écarquilla les yeux et sonda le visage d'Ori, sombre et fermé, qui venait de le rattraper et qui s'empara de l'un de ses bras qu'il passa autours de ses épaules pour le soulever.
— Qu'est-ce que tu fais encore là, toi ? Tu devrais être loin, il y en a d'autres qui vont arriver !
— Justement, c'est la raison pour laquelle j'ai fait demi-tour...
Dwalin faisait certainement le double du poids d'Ori et le plus jeune était considérablement affaiblit, mais il parvint difficilement à le mettre debout et à supporter son poids alors qu'ils commencèrent à marcher pour mettre le plus de distance possible entre eux et les uruks.
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— Qu'est-ce que... Cela veut dire ?
Choqué, le prince Hun Horthor marqua un temps d'arrêt et celui qui fut son frère, désarmé et poignets liés, s'immobilisa à côté de lui, le regard dur et la mâchoire crispée.
— Ceci est l'œuvre de celui que tu considères comme ton père... Regarde bien, il s'agit de ton héritage.
Le brun se reprit rapidement et choisi de détourner le regard du carnage qui sévissait dans les rues. Le sol était imprégné de sang, les hurlements de douleur, de rage et de colère s'alliaient à la rumeur des combats et mises à mort ordonnés par le tyran de la ville qui se nourrissait du désespoir qui en ressortait.
Sans noter le profond malaise qui tordait les entrailles du plus jeune nain à la vue des corps démembrés qui gisaient au sol, les huruks qui les escortaient conduisirent les deux fils de Dis à travers la cité pour les amener au plus vite auprès de Smaug.
Hun Horthor, qui marchait en tête, sentait dans son dos le regard tranchant du guerrier blond, étudiant la crispation de sa nuque, la raideur de sa démarche et il fronça les sourcils en se forçant à ne rien laisser paraître.
— Kili, ne me fais pas croire que tout cela ne te-
— Faites le taire.
Il parvint à retenir le tressaillement qui parcourut son échine quand un gémissement étouffé franchit les lèvres de Fili lorsqu'un coup de poing ajusté lui percuta le flanc. L'uruk s'empara ensuite de son épaule pour le forcer à garder la cadence imposée par le prince et le dissuader de reprendre la parole une nouvelle fois, mais le blond, furieux, oblitéra la menace discrète de la créature.
— Horthor, par Mahal ! Me faire taire ne changera absolument rien à ce qu'il se passe ici ! Comment peux-tu accepter de te vautrer dans le sang de ce peuple que tu es censé protéger sans-
Une nouvelle fois, le blond fut réduit au silence par un coup sournois, donné par le prince d'Erebor en personne qui s'était retourné, le poing serré et le regard étincelant. La puissance du coup le fit tomber à genoux et l'un des uruks voulut le forcer à se relever mais le brun l'en empêcha avant de s'agenouiller face à son frère qui luttait pour reprendre son souffle.
— Je n'y suis pour rien si la fureur et la soif de sang de mon père ont été réveillées... Si toi et Thorin vous étiez sagement contentés de vivre votre misérable vie sans vous occuper de ce qu'il se passe ici, comme vous l'avez si bien fait durant tant d'années, rien de tout ceci n'aurait eu lieu !
Fili grinça des dents en se retenant de siffler de rage et d'attaquer le plus jeune pour lui faire rentrer une bonne fois pour toute dans le crâne qu'il se trompait d'ennemi. Ligoté et désarmé, il savait qu'il ne tiendrait pas longtemps face aux deux Uruks et au prince qui cachait une bonne maitrise du combat sous ses airs raffinés.
— Hun Horthor, ce que tu me dis, ce que tu es et ce que tu représentes... Tout cela c'est un mensonge, une aberration ! Pourquoi refuses-tu d'ouvrir les-
— Ferme-la !
La voix emplie d'une colère douloureuse, le brun fit taire l'ainé d'une gifle cuisante. Fili ne broncha pas et garda son regard clair et intense rivé dans celui du plus jeune qui, à sa plus grande surprise, luisait de larmes difficilement contenues. Le brun serra les lèvres, hésita avant d'ouvrir la bouche pour prendre la parole, mais il se ravisa en se rappelant qu'ils étaient au beau milieu de la ville embrasée et que ses gardes s'impatientaient. Il fit signe aux uruks de remettre Fili sur pied et reprit la marche, passant nerveusement sa paume sur ses paupières pour s'assurer que ses yeux restaient secs, comme l'exigeait son statut.
Avant qu'ils n'arrivent à l'ombre du château, une cohorte de garde les rejoignit pour les protéger. Car les elfes, dirigés par Thranduil, avaient levé dans l'ombre une petite armé de mercenaires, suffisamment conséquente pour mettre à mal les défenses de Smaug et menacer la vie de ceux qui l'entouraient.
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— Dans combien de temps pourrai-je obtenir une audience avec mon père ?
— Il organise les défenses extérieures, il s'avère que nos renseignements n'étaient pas bons, les hommes attaqueront par le sud, nous n'avons plus beaucoup de temps pour modifier nos lignes. Le Roi-dragon en a certainement pour quelques heures. Toutefois, s'il s'agit d'une urgence, peut-être que sa majesté le prince pourrait-
— Suffit.
Sans ajouter un mot ou remercier l'humain corrompu qui servait Smaug, Hun Horthor tourna les talons et retourna auprès des soldats qui gardaient le neveu de Thorin.
Le palais était en effervescence, les hobbits qui avaient tenté de prendre les armes pour se rebeller et venir en aide à leur prince gisaient maintenant dans leur sang, leur gorge glabre sauvagement déchiquetée, les autres avaient fuit le château ou alors se terraient en attendant que la colère du dragon s'apaise ou se concentre sur autre chose. Des cohortes de soldats de toute race s'organisaient, passaient et repassaient dans les pièces principales, venant prendre leurs ordres auprès des généraux qui supervisaient la recherche de l'Arkenstone, des nains, des elfes ou des humains qui cherchaient à tenir tête.
Le prince d'Erebor congédia ses gardes après s'être assuré qu'ils avaient bien enchainé son prisonnier dans un salon à part, inoccupé vu le climat actuel. Il s'avachit ensuite nonchalamment sur un canapé luxueux en sortant une arme qu'il posa à porté de main, prête à l'emploi.
— Ca ne te fait rien ? Celui que tu considères comme ton père prend du plaisir à massacrer des gens sans défense et toi, tu te prélasses ?
Si Hun Horthor fut touché par le blâme du plus vieux, il ne le montra pas et répondit d'une voix sans émotion :
— Que veux-tu que j'y fasse ?
— Tu n'as jamais essayé de t'interposer ?
Le brun fronça les sourcils et se tourna vers son frère qui était agenouillé au sol, les deux mains liées dans son dos. Pour la première fois depuis qu'il s'étaient retrouvés dans la salle du trône, ils se regardèrent longuement dans les yeux, sans enjoindre un quelconque rapport de force. Ils s'étudièrent sans un mot, gravement, puis le brun reprit, plus doucement :
— Tu me crois naïf, manipulé et imbus de moi-même au point que je puisse ignorer librement le fait que je suis le prochain sur sa liste ? Qu'au moindre faux pas, c'est mon sang qui abreuvera le sol des salles de tortures ?
La question était tellement inattendue qu'elle laissa Fili bouche bée. Le blond fronça ensuite les sourcils et resta déboussolé par le regard noisette qu'il ne parvenait pas à cerner, trouble et lucide à la fois, aussi dur que la glace qui recouvrait les fleuves du nord, mais prêt à casser, ou fondre, à tout moment. Désemparé, Fili se rendit compte que cela faisait plusieurs secondes qu'il s'était perdu dans le regard du brun et il retrouva l'usage de la parole après ce qui lui sembla une éternité :
— Mais... Si tu es conscient d'une chose pareille... Pourquoi reviens-tu vers lui ?
— Parce que je me plais à croire que, peut-être... Les choses ont changé... Je ne suis plus le simple otage, le faire valoir, le fruit de la victoire... Je suis son prince, son héritier depuis quelques années, et je vais lui prouver ma loyauté en lui offrant celui de Thorin. Aussi fou que cela puisse paraître, Smaug me considère bel et bien comme son fils depuis quelques temps, et je n'ai pas l'intention de le décevoir !
Une nouvelle fois, Fili resta bouche bée, voir même choqué, par les paroles de son petit frère qui ne le lâchait pas du regard, étudiant sa réaction. Voyant que le plus vieux s'était muré dans un silence sombre, allant jusqu'à détourner son regard dégouté de lui, Hun Horthor repris la parole, sèchement:
— Tu penses que je mérite la mort.
— J'étais même prêt à te la donner...
Les yeux rivés sur un point à l'opposé du plus jeune, Fili l'entendit simplement se lever pour s'approcher de lui d'un pas crispé. Horthor plaqua sa main contre le mur derrière son frère en s'agenouillant devant lui pour capter son regard, un regard polaire, aussi bien d'un côté que de l'autre, mais le brun fut le premier à rompre le contact visuel.
— Je me demande bien lequel de nous deux est le plus déçu par l'autre...
— Quoi, tu t'attendais à ce que je saute de joie en t'entendant dire que tu es prêt à tout pour plaire à ce monstre ?
— Tu ne cherches même pas à me comprendre... Mais à quoi pensais-tu ? Que toute ma vie, je resterai le brave petit frère qui se suivait comme une ombre ? Tu disais m'aimer mais tu es parfaitement incapable d'accepter celui que je suis devenu, tu es même prêt à l'éradiquer ! Ca te fait trop mal de voir que le Kili dont tu te souciais tant à laisser sa place à un autre ? Tu ne sais même pas qui est Hun Horthor, tu ne sais même pas de quoi est faite ma vie dans ce palais ! Tout ce que tu retiens, c'est que je ne suis plus de ton côté, et ça te rend malade ! Mais il serait temps que tu comprennes que je ne suis pas ton animal de compagnie !
— Tu n'es pas mon animal de compagnie, non, tu es celui de Smaug... Perverti et avili à une cause qui ne te ressemble pas.
Hun Hortor serra brusquement le poing et du faire violence pour empêcher le coup de partir. Il se contenta de se relever, le regard noir.
— Et c'est la raison pour laquelle tu penses que je mérite la mort ? Parce que ce n'est pas à toi que j'appartiens et tu ne peux pas le concevoir ?
— Kili, je ne-
— NE M'APPELLES PAS COMME CA ! Je viens de vivre cinquante ans enfermé dans ce palais, à rêver du jour où l'on se retrouvera ! Et maintenant que c'est fait, tout ce que je trouve dans ton regard, c'est du dégout, de la colère et de l'amertume, parce que tu n'arrives pas à accepter l'idée que c'est auprès de Smaug, et non de Thorin et toi, que j'ai grandi ! Tu pointes du doigt toutes mes tares, toutes les différences qui existent entre moi et celui que tu as vu naitre et tu en viens à me traiter d'abomination ! Et maintenant, tu t'étonnes quand je dis que j'ai abandonné l'idée de renouer le moindre lien avec toi et que je m'en remets à Smaug, parce que lui, au moins, malgré tout ce que tu lui reproches, ne me considère pas comme une aberration à abattre !
— Il te considère comme une arme, un simple gain !
— Et alors ? Ca vaut mieux qu'un déchet, tu ne crois pas ?
Fili écarquilla les yeux et garda le silence. Son frère se tenait debout au dessus de lui, les poings et la mâchoire crispés, drapé dans une attitude furieuse et blessé. La glace qui couvrait son regard aux reflets arrogants était fêlée et le blond pouvait voir toutes les émotions qui s'y bousculaient, cachées dans ses pupilles noisette. La solitude, la colère, la détresse aussi et la peur, latente mais présente, vieille et tourmentée.
Plus efficace qu'une claque de Thorin, la folie endormie qui stagnait dans ce regard ébréché permis à Fili de prendre conscience que son frère était, depuis une cinquantaine d'années, totalement perdu et déboussolé. Son esprit, autrefois doux et noble, avait été, d'une manière ou d'une autre, mis au pas de façon implacable par Smaug qui avait distillé en lui sa cruauté et sa vanité, l'intoxiquant de ses mots aussi mielleux que corruptibles, malgré tous les efforts qu'il aurait pu déployer pour rester fidèle aux valeurs inculquées dans son enfance et dans son sang. Le blond eut besoin de quelques secondes pour l'assimiler, mais, au fond de lui, il comprit que Kili était bel et bien mort et ne reviendra jamais, et aussi que Hun Horthor avait désespérément besoin d'aide, de la sienne, pour se soustraire au joug du dragon qui s'était subtilement imposé à lui comme unique famille.
— Très bien, Hûn Horthor, écoute moi s'il te-
— Tient tient, mais qu'avons-nous là ? Quelle magnifique prise tu nous as fait, Hûn Horthor !
Lorsque Smaug pénétra dans la pièce, Fili se mit immédiatement sur ses gardes malgré ses liens et le prince brun s'approcha du dragon devant qui il s'agenouilla.
— Père, je pensais que vous étiez occupé.
— L'on m'a appris ton retour, je n'osais y croire...
Le sourire prédateur du monstre envoya un frisson de colère courir le long de l'échine du blond qui grinça des dents. Smaug jubilait, c'était flagrant, de savoir que celui qu'il avait enlevé, puis dressé, avait pris l'initiative de revenir vers lui alors qu'il avait enfin l'occasion de le fuir. C'était une belle victoire pour lui, assurément, la preuve qu'il avait gagné Kili, que ce nain était bel et bien sien.
— Vous doutiez de moi, père ?
— Je n'avais encore jamais eu la preuve que ta loyauté m'était pleinement acquise…
— Tout ce que vous voulez, je le ferai pour vous…
Fili du contenir un effroyable sursaut de dégout face aux mots de son frère qu'il aurait voulu ne jamais entendre, mais il se figea lorsque le regard reptilien se posa sur lui et que le sourire prédateur s'agrandit.
— Je t'avais demandé de le tuer, pourquoi est-il encore en vie ?
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— Tu te calmes, tout de suite !
La gifle qui suivit l'injonction de Bilbo suffit à remettre ses idées en place et Pippin porta la main à sa bouche pour retenir un hurlement malvenu. De part sa fonction de domestique du prince, il connaissait pratiquement tous les accès du château et il n'avait pas eu besoin de beaucoup de temps pour parvenir au cœur du palais. Mais la guerre avait commencé et beaucoup de gens de leur race, qu'ils soient femme, enfant, vieillard ou dans la force de l'âge, avaient été cruellement massacré pour étancher la soif de revanche du roi-dragon.
— C'est de notre faute ! C'est de-
— Tait toi !
Vif, Bilbo plaqua sa main sur la bouche du plus petit et le força à s'agenouiller avec lui dans un renfoncement du mur. Ils entendirent un groupe de soldats passer non loin et tous les deux retinrent un haut le cœur lorsque le liquide carmin qui recouvrait le sol bruissa doucement sous leurs pieds nus.
— C'est… C'est un carnage…
— Concentre toi sur ton cousin c'est tout ce qui compte.
— Tu ne comprends pas ? Merry et moi étions leurs leaders, ils nous croyaient lorsque nous leur promettions un futur meilleur et-
— Shhh !
Sentant que le plus jeune était au bord de la crise de panique, Bilbo se montra implacable. Il y avait, certes, un grand nombre de hobbits massacrés dans les salles du palais, mais la tension était palpable, le pire était à venir et ils ne pouvaient pas se permettre de perdre du temps avec ceux qui avaient eu moins de chance.
— En tant que leader, tu n'as pas à te lamenter sur ceux qui sont tombés, mais tu dois tout faire pour venir en aide à ceux qui restent !
Pippin se redressa en étouffant un sanglot et en hochant la tête, une nouvelle lueur déterminée brillant dans le regard.
— Les salles de tortures sont de ce côté, si Merry-
Mais il n'eut pas le temps de finir sa phrase, car une sourde clameur explosa soudainement dans la ville et ils se figèrent en entendant le son de centaines de cors étrangers sonner à l'extérieur.
— Qu'est-ce qu'il se passe ?
— L'alliance… Elle vient de passer à l'attaque !
— Comment ça ? Sur quel champs de bataille ?
Pippin lui renvoya un regard catastrophé et ouvrit plusieurs fois la bouche avant de prendre la parole :
— Erebor, et nous sommes en son centre…
Bilbo jura en se disant que dans les prochaines heures, le palais serait certainement le pire endroit à fréquenter de la région et que s'ils n'en sortaient pas rapidement, ils auraient très peu de chance de s'en sortir, tout simplement.
— Très bien. On court, ils ne vont plus s'occuper de nous maintenant !
Le plus petit hocha la tête et tous les deux s'élancèrent. Ils croisèrent plusieurs cohortes de gardes qui ne leur accordèrent pas la moindre attention, car leur concentration était focalisée sur l'ennemi qui s'infiltrait insidieusement dans tous les coins de la cité : les elfes et les rodeurs humains, qu'ils soient dunedains ou gondoriens, avaient fait plusieurs trouées et s'avançaient vers le cœur de la ville en fauchant la vie sur leur passage.
La voie vers les salles les plus glauques était donc non pas libérée, mais accessible et ils s'y engouffrèrent sans attendre. Mais un rugissement monstrueux qui résonna dans le palais, faisant vibrer les murs, les fit freiner, puis ils s'immobilisèrent alors qu'un silence effroyable s'étendit tout autours d'eux, même la course des soldats s'était tue et Bilbo ne pu s'empêcher de demander en chuchotant, même s'il connaissait la réponse:
— Et ça, c'était quoi ?
— C'est Smaug... Il va reprendre sa forme initiale...
Un deuxième rugissement assourdissant fit trembler l'air et les deux hobbits échangèrent un regard catastrophé avant de reprendre leur course de plus belle. Tout les deux avaient conscience que le monstre avait le pouvoir d'inonder la ville d'un déluge de flammes, et réduire en cendre quiconque serait dans le périmètre, alliés ou ennemis, civiles ou soldats.
— On va devoir faire vite. Sa résurrection prendra quelques temps, et mieux vaut ne pas être dans le coin quand il aura sa forme initiale. Nous sommes sans aucun doute en tête de sa liste...
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— Couche toi !
D'une pulsion implacable, Fili attrapa son frère et le jeta à terre. Hun Horthor gémit douloureusement et porta sa main à l'épaule pour endiguer l'hémorragie.
— Qu'est-ce que-
— Reste à terre !
Allongé à côté de lui, Fili le pressa au sol d'un bras protecteur au moment ou un jet de flammes non maîtrisées passa au dessus d'eux. Le mur et ce qui restait des meubles explosèrent ensuite, réduis à néant par le corps déjà conséquent du dragon qui recouvrait sa forme.
— Lève toi, maintenant ! Faut qu'on parte d'ici !
Kili gémit une nouvelle fois mais il parvint à se relever avec l'aide de son frère et il se soutint à lui pour prendre la fuite, mais une patte sertie de griffes monstrueuses jaillit du nuage de fumée duquel Smaug était enrobé et déchiqueta le dos à peine couvert de la tunique de soie du prince brun qui hurla sa douleur en tombant à terre. D'un geste furieux, Fili s'interposa et se plaça face au dragon dans une posture menaçante.
— Tu veux mourir en premier ? Très bien, mais ce traître y passera lui aussi, compte là dessus.
Le dragon émergea du brouillard brûlant qu'il avait craché. Il avait retrouvé sa silhouette reptilienne qui muait doucement, grossissant et se transformant lentement en la créature monstrueuse qu'il était sans sa forme humaine. Le feu qui couvait en lui grondait sinistrement, prêt à jaillir et il darda son regard cruel sur le nain blond qui protégeait son frère de son corps, sans s'occuper de la longue balafre qui ouvrait son poitrail formé d'écailles encore légères, cadeau de Hûn Horthor.
— Fili...
Agenouillé au sol, Kili se releva difficilement malgré la douleur qui pulsait de son dos et son épaule et il recula doucement vers la sortie, ses yeux effrayés rivés sur son frère qui faisait front devant le dragon furieux.
— Fili, on n'a aucune chance, il faut qu'on parte maintenant !
Le dragon montra les dents et ouvrit la gueule au moment où Fili attrapa son frère et se propulsa avec lui dans le couloir, évitant la gerbe de feu qui leur était destinée.
— Combien de temps met-il à se transformer?
— Je n'en sais rien, la dernière fois qu'il avait pris cette forme, c'est le jour où il m'a recueilli, le carnage de Dale !
Fili ne répondit pas et Kili les mena rapidement à travers les couloirs qu'il avait arpenté ces cinquante dernières années, fuyant la colère du dragon qu'il venait de trahir en refusant d'obéir à son ultime injonction, puis en portant sa lame contre lui lorsqu'il avait fait mine d'exécuter lui même la sentence et mettre Fili à mort.
La mutation paralysera le dragon durant un certain temps, ils savaient qu'ils devaient mettre le plus de distance entre eux et le palais avant que Smaug ne soit en pleine possession de ses moyens.
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— Ca bouge, là haut, on dirait...
— Smaug est en train de se rendre compte qu'il n'est plus le maitre du jeu, qu'il n'est pas le seul à dévoiler ses pions et corrompre ceux des autres... Il va sortir le grand jeu...
— Ca n'a pas l'air de t'émouvoir plus que ça...
Assis contre le pilier d'une grille gigantesque qui fermait l'accès des grandes forges, zone désaffectée et oubliée quelques centaines de mètres sous terre, Ori haussa les épaules sans chercher à soutenir le regard de Dwalin, qui était assis en face de lui. Il avait remonté ses genoux contre son torse nu pour cacher au grand nain la vue de sa marque hideuse qui le clamait comme appartenant au dragon, mais aussi pour conserver le peu de chaleur qu'il était parvenu à emmagasiné dans ces galeries froides.
— Je suis condamné moi aussi... La détresse des autres n'allège pas la mienne et j'ai trop à faire avec mes propres cauchemars pour me torturer l'esprit avec le sort de ces gens que je ne connais pas.
— On va tous y passer de toute manière...
Avec l'aisance de l'expérience, Dwalin planta une nouvelle fois l'aiguille dans la chaire de sa cuisse pour la faire ressortir de l'autre côté de sa plaie béante sans s'apitoyer sur le ton maussade du plus jeune, s'il l'avait vraiment entendu.
— A la différence que moi, je sais quand et comment, et ce destin ne m'enchante pas.
— Tu n'es pas encore mort, comment peux-tu parler ainsi ? Tu as encore quelques jours pour te trouver une dose...
— Qui me sauvera jusqu'à la prochaine crise, et après ? Si je ne meurs pas par le manque, combien de temps me restera t-il avant que je me fasse abattre comme un chien ? Que ce soit par les nains, les uruks ou n'importe quel créature au service de Smaug ?
Dwalin soupira et s'assura que les points de sutures étaient correctes avant de poser son regard sur l'espion.
— Je ne te comprend pas, Ori, un coup, tu sembles prêt à accueillir la mort, voire à la demander, et quelques secondes lus tard, elle te terrorise.
— Ce n'est pas de la mort que j'ai peur...
— Quoi alors ?
— Les regrets.
— Ha ça, vu ton cas, ça ne m'étonne pas !
Le plus jeune se tourna vers le guerrier qu'il fusilla du regard en pinçant les lèvres, furieux par le reproche contenu dans la voix railleuse.
— Je ne regrette pas ce que j'ai fait, ça ne changera rien de toute manière. Mais il y a... certaines choses que j'aurai souhaité... connaître avant de mourir.
Le grand guerrier haussa un sourcil et sonda quelques instants Ori du regard avant de se détourner de lui pour retirer sa tunique imbibé de sang, le sien et celui des Uruks. De son épaule partait une balafre impressionnante qui courait ensuite dans son dos, zébrant l'omoplate, traversant la colonne vertébrale pour s'éteindre sur le flanc. Le scribe le regarda se tordre pour analyser la blessure, puis il se leva en chancelant et s'approcha de lui.
— Laisse moi m'en occuper.
— Plutôt crever, il est hors de question que je donne ma confiance à un espion que j'ai essayé de tuer.
— Cette blessure doit être soignée avant qu'elle ne s'aggrave !
— Qu'est-ce qui me dit que tu ne chercheras pas, justement, à l'aggraver ?
— Qu'est-ce que cela m'apporterait ?
— La sécurité.
— Je ne te considère pas comme une menace.
— Tu devrais pourtant.
Ori garda le silence un instant, le temps de poser une main fébrile sur l'épaule dénudée et de juguler le frisson violent qui remonta le long de son corps au contact de cette peau brulante. Il se laissa tomber à genoux derrière Dwalin et respira à plein poumon pour la première fois de sa vie cette odeur qui lui fit tourner la tête. Il ferma un instant les yeux en se concentrant pour interdire à sa main de glisser le long du corps qui l'attirait comme un aimant puis il rouvrit les paupières pour prendre la parole d'une voix, certes un peu enrouée, mais parfaitement maitrisée.
— Si je te soigne, accepteras-tu de t'allier à moi ?
— Pourquoi faire ?
— Sortir d'ici.
Dwalin ne répondit pas et Ori pris son silence pour une affirmation tacite. Il nettoya le sang qui avait séché sur la blessure, se focalisant sur la plaie et non sur le parfum de la peau ou la fermeté des muscles saillants. Il s'empara ensuite du fil et de l'aiguille recourbée du plus grand sans que ce dernier ne cherche à l'en empêcher. Il commença à suturer rapidement, mais il sursauta lorsque Dwalin prit soudainement la parole :
— Quel genre de choses ?
— Pardon ?
— Qu'aurais-tu aimé connaître avant de mourir ?
Pris au dépourvu, Ori écarquilla les yeux, rechignant à se confier, et il ajouta quelques points avant de se dévoiler timidement :
— Un foyer, n'importe lequel tant que je puisse l'appeler "chez moi". La sérénité aussi, cela fait trop longtemps que je n'y ai pas gouté... et la perspective d'un futur meilleur, ressentir au moins une fois la sensation de ne pas craindre le lendemain, de ne pas dire au revoir à un proche en se demandant si, oui ou non, c'est la dernière fois que l'on se voit avant les halls d'Aüle...
Dwalin grimaça lorsque l'aiguille pénétra une nouvelle fois dans sa chaire, mais cela ne l'empêcha pas d'hausser un sourcil tout en essayant de calculer l'âge du plus jeune membre de leur race encore en vie. Ori étant né après l'attaque du dragon, il avait donc grandi lors du génocide des nains et ne connaissait que la fuite, la peur et la misère, sans jamais avoir gouté à l'opulence ou bien à la douce sensation de savoir que, quoiqu'il arrive, un foyer nous attendait quelque part. Sans oublier l'état de stress constant dans lequel cet orphelin avait du vivre ces dernière années, surveillé et manipulé par Smaug d'un côté, bafouant son honneur de l'autre alors qu'il abusait de la confiance de Thorin et de la compagnie, jetant sa propre famille dans les griffes de son ennemi.
— C'est bien ce que je dis... Vu ton cas, tu vas emporter pas mal de regrets avec toi...
Concentré sur le dernier point qu'il noua délicatement, Ori ne répondit pas et se retint d'ajouter que la chose qui lui manquera par-dessus tout, c'est de ne jamais avoir goûté aux lèvres d'un certain guerrier trop fier pour être accessible. D'un geste sec, il rompit le fil puis essuya distraitement le sang qui recouvrait ses doigts sur son pantalon de toile, incapable de se résigner à se relever pour s'écarter de Dwalin maintenant que sa tâche était accomplie.
Son regard glissa sur le dos dénudé devant lui et il serra le poing pour retenir sa main qui brulait d'envie de se déployer pour le toucher. Simplement le toucher. Il se mordit la lèvre inférieure en se demandant si, oui ou non, le moment était venu pour dévoiler à Dwalin ce sentiment bouleversant et embrasant qui le prenait à chaque fois qu'il était à proximité.
Ils étaient seuls, tous les deux, pour la première fois et il avait son attention, enfin, même s'il se serait passé de cette pitié condescendante qui lui était retournée. Il pourrait lui dire, simplement lui dire ou, s'il en avait le courage, lui faire comprendre d'une manière sans équivoque. Mais que récolterait-il, si ce n'est du dégout ?
Il ne s'était jamais intéressé aux plaisirs de la chair, trop occupé à se dépêtrer du cauchemar dans lequel Smaug l'avait plongé, mais il n'ignorait pas que, maintenant que toutes les naines avaient été décimées, les nains ne rechignaient plus à se tourner vers les autres mâles pour partager leur chaleur. Et, alors que le corps de Dwalin se tenait juste devant lui, à porté de main pour la première et, surement, la dernière fois, Ori pris conscience qu'il ne lui manquait qu'une seule chose : l'audace.
Il inspira profondément en se disant que, de toute manière, il n'avait plus rien à perdre : non seulement il était condamné, mais en plus, il ne pourrait tomber plus bas dans l'estime de Dwalin.
Alors il retint son souffle et osa déplier les doigts qu'il posa doucement sur le creux des reins. Une nouvelle fois, un frisson parcouru son corps, aussi violent que le sursaut du nain guerrier qui fronça les sourcils en se tournant partiellement vers le plus jeune.
— Tu m'expliques ce que tu fous ?
En réponse, Ori posa franchement sa main à plat sur l'épiderme découvert et fit glisser sa paume sur le flanc, laissant la peau rouler sous ses doigts alors qu'il s'approcha du corps tendu, jusqu'à frôler le dos de Dwalin avec son torse dénudé. Il n'avait plus conscience de rien, si ce n'est le grand nain et le brasier que sa proximité infligeait à ses sens, cela faisait trop longtemps qu'il attendait ce moment. Son esprit tourbillonnait, néanmoins, il resta extra-lucide : le grain de la peau sous ses doigts qui électrisait son sang, l'odeur enivrante qui le faisait suffoquer tout en lui donnant l'impression de sortir d'une apnée interminable et ce regard qui l'avait épinglé tandis que sa main découvrait lentement le ventre ferme qui s'était contracté sous la caresse.
Plus intrigué qu'inquiet, Dwalin étudia le regard du plus jeune, ses pupilles dilatées, les rougeurs sur ses joues, l'intensité de souffle… Il n'eut même pas besoin de poser la main sur lui pour constater à quel point son pouls était emballé.
Il se surprit à ressentir un frisson de plaisir lorsque Ori, encouragé par son absence de réaction, poussa l'impudence en venant poser doucement ses lèvres sur son épaule, découvrant le goût de sa peau dont le parfum lui monta à la tête. Sa main continuait de caresser le ventre qui s'échauffait doucement sous cette timide inquisition.
— Ori.
Le ton était menaçant, mais pas assez pour que le plus petit se sente en danger. Ce dernier, conscient de la limite imposée tacitement, s'immobilisa et serra les lèvres, son esprit oscillant entre la gêne, le désir, le plaisir et la peur de se faire rejeter plus ou moins brusquement. Il se noya dans le regard du plus vieux qui cherchait à le sonder pour comprendre son comportement puis, lorsque Dwalin s'empara de sa main pour la repousser doucement, mais fermement, il ne chercha pas à lutter et ce fut d'un regard aussi démoli qu'impuissant qu'il le vit se lever sans un mot pour s'éloigner de lui, le visage impassible.
Lorsque le guerrier se retourna, Ori, toujours agenouillé, baissa immédiatement les yeux au sol, incapable de lui faire face, et il loupa le regard franchement intrigué qui glissa sur lui. Ils restèrent tous les deux immobiles un instant et Dwalin étudia longuement le jeune espion prostré au sol, analysant non seulement son attitude mortifiée, mais aussi la largeur de ses épaules, la disposition de ses cicatrices, la finesse de sa musculature et de son grain de peau… Ori cachait bien son jeu, pour tout. Si Dwalin n'avait jamais remarqué à quel point il était bien fait physiquement, c'était certainement parce que Ori n'avait jamais dévoilé son corps, comment l'aurait-il pu sans avoir à expliquer ces cicatrices dérangeantes et ces points violacés sur ses avant bras ?
Et passant d'abord pour l'enfant peu dégourdi et inutile, puis se révélant comme celui qui avait su se jouer de Thorin au nez et à la barbe de tous les membres de sa compagnie, et, à noter le succès de leur quête malgré quelques contretemps, sans aucune perte naine, Dwalin voulait bien croire que leur prince n'était pas la seule personne dont l'espion s'était joué.
Le grand guerrier leva un instant les yeux vers la voute de l'immense salle lorsque l'échos de la colère du dragon y résonna sinistrement, puis son regard revint sur le jeune nain qui n'avait pas bougé, comme s'il attendait sa sentence pour avoir oser croire en quelque chose qui était hors de sa portée. Le plus vieux soupira lourdement et il se tourna vers les couloirs qui leur permettraient de sortir de la pièce, l'un montait vers la ville, l'autre, plus discret, s'enfonçait dans les profondeurs de la terre et n'en sortait que quelques kilomètres plus loin, à l'extérieur des murailles que Smaug avait érigées.
Dwalin serra la mâchoire alors qu'il s'intéressa à la première galerie, et, subitement, il prit la parole :
— Dans l'était où nous sommes, sortir de là et trouver une personne qui puisse te venir en aide nous prendra trois ou quatre jours… Penses-tu pouvoir tenir autant de temps ?
Ori avait sursauté en entendant Dwalin et il mit quelques instants à assimiler ce qu'il venait de lui dire, car il ne s'était pas attendu à une telle question. Puis, sans un mot, il secoua la tête de droite à gauche, les poings crispés. Trois jours, c'était trop lui demander.
— Et… J'ai entendu dire que Smaug avait coupé la circulation de cette drogue, mais sais-tu où tu pourrais te… Réapprovisionner ?
Ori écarquilla les yeux et leva son visage vers Dwalin, surpris de l'intérêt qu'il lui montrait soudainement. Puis son regard se teinta d'amertume et il haussa les épaules.
— Vu l'état actuel des choses, tous les dealers ont certainement été pris d'assaut… Peut-être faut-il fouiller dans les maisons des plus puissants, ceux qui n'étaient avilis au dragon que parce qu'ils étaient sous l'emprise de cette drogue… Ou alors je peux tenter de retourner auprès de mes… contacts, eux ont certainement des doses, mais… Je ne… Le prix à payer est trop fort et-
— Comment les trouvaient-tu ?
— Je ne… C'étaient eux qui me… Mais… Dwalin, il faut que tu saches… Les informations que j'ai données à Smaug étaient erronées… S'ils remettent la main sur moi maintenant qu'il en est conscient, ils-
— Comment ?
— Le sort qu'ils me réservent est pire que la mort sous tes coups… Ne me-
— Dis le moi, Ori. Tu n'es plus seul, tu ne crains rien.
Ori resta bouche bée et il sentit son cœur faire une drôle de pirouette dans sa poitrine aux mots de Dwalin qui s'était trop dangereusement approché, sans le lâcher de son regard, et il alla même jusqu'à poser sa lourde main habillée de métal sur l'épaule blanche qui s'échauffa plus que de raison sous le touché.
— Tu vas… Tu vas m'aider ?
— Je vais essayer.
— Pourquoi ?
Dwalin ne bougea pas et laissa son regard grave planté dans celui, bouleversé, du plus petit. Il serait, en effet, tellement plus simple pour lui de laisser Ori ici, où bien le mettre à mort s'il avait une once de compassion, puis de s'engouffrer dans la deuxième galerie pour retrouver ceux qui restaient de son peuple. Mais, d'un autre côté, il était parfaitement incapable de s'y résigner, voire même d'y songer réellement, ça aurait été profondément injuste pour le plus jeune et, s'il y avait bien quelque chose que Dwalin ne supportait pas, outre la faiblesse et la trahison, c'était bien l'injustice, sous toutes ses formes. Sa main qui était posée sur l'épaule se fit plus douce et il caressa distraitement la peau de son pouce, sans se douter des sensations effroyablement sensuelles que cela souleva dans le corps du plus jeune.
— Ils savent où tu es, n'est-ce pas ?
— Toujours.
— Et ils ne sont pas contents de toi…
Ori fronça les sourcils, partagé entre la chaleur qui tournoyait en lui à cause de la proximité de l'autre et la crainte de comprendre où Dwalin voulait en venir. Il hocha la tête pour répondre à la dernière question du plus grand qui laissa un sourire dangereux étirer ses lèvres.
— Ce sont eux qui viendront à toi, n'est-ce pas ? Ne serait-ce que pour voir la Dana Skylde te mettre à mort et en profiter pour récupérer quelques dernières informations…
Encore une fois, Ori hocha la tête, la gorge obstruée par l'idée de cette perspective. Il sursauta à peine lorsque Dwalin se mit brusquement debout avant de ramasser ses armes et ses affaires, il s'approcha une nouvelle fois du plus jeune encore au sol et se pencha sur lui, posant ses doigts sur son visage pour capter son regard, s'amusant sans le montrer des rougeurs qu'il souleva sur ses joues pâles.
— Tu restes là, d'accord ? Je ne serai pas loin, je te le promets.
Le plus jeune écarquilla les yeux lorsqu'il compris soudainement ce que Dwalin avait en tête et il voulut se mettre debout pour le suivre et ne pas rester seul, ne surtout pas rester seul dans son état et avec la menace qui pesait sur lui, mais son corps rechigna à la obéir et, le temps qu'il parvienne à se hisser sur ses jambes sans force en s'aidant du mur, le grand nain avait déjà disparu.
Il expulsa un souffle paniqué et se laissa tomber sur le mur derrière lui, résigné à jouer son rôle d'appât, espérant de tout son cœur que Dwalin tiendrait sa promesse, car il était dorénavant son unique chance de s'en sortir.
oOo
—Ho non… Merry !
— Tait toi !
D'un geste ferme, Bilbo attrapa Pippin au vol avant que le plus petit ne s'élance à découvert vers le mur où était cruellement cloué le leader de leur race. Le sang qui couvrait son torse nu ne parvenait pas à cacher les immondes blessures qui rampaient sur sa peau, plaies ou hématomes et l'effroyable immobilité de son torse était ce qui avait fait entrer Pippin dans un état proche de la panique.
— Ils l'ont tué ! Il-
— Calme-toi ! Nous sommes trop loin pour l'affirmer avec certitude.
Toujours collé au mur opposé, sans lâcher le plus jeune qui était prêt à se jeter à découvert pour sauver son cousin, Bilbo étudia rapidement la scène, un très très mauvais pressentiment lui vrillant les entrailles. Ce n'était pas normal, il était flagrant que Merry n'avait pas été exécuté, simplement torturé puis cloué au mur tel un trophée… Un appât et, au vu de la quantité de sang qui brunissait au sol, cela ne faisait aucun doute qu'ils n'étaient pas les premiers hobbits à s'être porté au secoure du descendant de Gérontius Touque.
Le cambrioleur sentit doucement le trait insidieux de la peur prendre possession de ses membres alors qu'il se rendit soudainement compte du calme du lieu et de la facilité qu'ils avaient eu à venir jusqu'ici.
— Pippin, il faut qu'on parte d'ici.
— Qu'est-ce que tu-
— C'est un piège ! Nous devons…
Sans perdre un instant, Bilbo affermit sa prise sur le plus jeune pour le forcer à faire demi-tour mais Pippin, qui ne compris pas l'urgence de la situation, se débattit, jusqu'à ce que le chuintement sinistre d'une arme d'acier tirée de son fourreau ne se fasse entendre derrière eux, leur coupant la retraite.
— En plein dans la gueule du loup, les friandises…
Tout se passa ensuite très vite, Pippin et Bilbo échangèrent un bref regard et il ne leur suffit que d'une seconde pour qu'ils s'accordent. Puis le cambrioleur lâcha le plus jeune qui s'élança à travers la pièce vers son cousin tandis que l'autre dégaina pour faire face à l'orc pâle qui passa à l'attaque tout aussi rapidement.
Bilbo savait que ses chances de s'en sortir face à Azog étaient minimes, très, mais il voulait laisser à Pippin le temps de sortir Merry de là. Par chance, son adversaire l'attaqua franchement, sous-estimant la rage et l'agilité du plus petit qui riposta en se glissa sous la lame du plus grand pour attaquer son flanc qu'il décora d'une longue balafre. Il prit ensuite la fuite, sans attendre son reste.
Il savait qu'Azog serait assez furieux pour ne se concentrer que sur lui, et non sur Pippin qui délivrait son cousin avec délicatesse en retenant des larmes de joie en l'entendant gémir, preuve irréfutable qu'il était en vie.
oOo
Sans ralentir, Fili attrapa le bras de son frère qui fuyait avec lui et le força à le suivre alors qu'il s'engagea dans une suite de ruelles sombres, descendant au plus profond de la ville, zigzagant entre les civiles affolés qui cherchaient à fuir et les orcs qui n'hésitaient pas à massacrer quiconque se trouvaient sur leur passage pour attaquer les humains et les elfes qui avaient envahi Erebor. Le chaos était indescriptible et le nain blond n'eut aucun mal à s'affirmer sur son petit frère, totalement paniqué par la situation et déboussolé par la douleur qui pulsait de ses blessures. Se laissant parfois glisser ou tomber pour aller au plus bas aussi vite que possible, ils atteignirent rapidement un quartier que Fili connaissait et, sans lâcher Hûn Horthor, il bifurqua et s'engouffra dans une maison après avoir mis à mort un orc qui les avait attaqué. Ils se rendirent au plus profond de l'habitation et le blond fit voler en éclat une armoire qui cachait un couloir dérobé avant de faire passer son frère devant lui dans la galerie sombre. Le brun hésita un instant, mais le plus âgé le força à avancer jusqu'à un embranchement, puis ils pénétrèrent dans ce qui ressemblait à une ancienne planque des nains, vide, mais bien agencée et inconnue des légions orcs.
Fili s'arrêta pour verrouiller la porte derrière eux tandis que le brun se laissa tomber à genoux, les yeux écarquillés et la respiration courte.
— Ho non ! Qu'ai-je fais ?
A bout de souffle, Fili s'adossa contre la porte et se laissa glisser au sol lui aussi, sans lâcher son petit frère du regard. Les choses s'étaient passées très vite, trop. Lorsque Smaug avait ordonné la mise à mort de Fili, le brun, qui s'y était préparé, avait sortie son arme et comptait montrer à son père que sa loyauté lui était pleinement acquise, qu'il avait choisi le camps de celui dont il pouvait supporter le regard.
Non seulement il n'avait pas pu, mais, en plus, il avait osé lever la main sur Smaug lorsque, excédé par la flagrante hésitation de son fils adoptif, le dragon avait fait mine d'appliquer lui même la sentence. Le tyran n'avait pas apprécié cette rébellion, et il avait attaqué son héritier qui, pour se défendre, avait porté son arme contre lui. Le cracheur de feu ne s'était pas attendu à une telle réplique et le coup du jeune nain avait manqué de lui prendre la vie. La douleur, la peur et la fureur l'avaient contraint à déclencher le processus de transformation, déjà amorcé.
Fili avait profité de la diversion pour se défaire adroitement de ses liens et il avait eu le reflexe de bousculer le plus jeune, figé et choqué par ce qu'il venait de faire, pour lui éviter de se prendre de plein fouet le coup fatal que le dragon avait lancé à son encontre.
La fuite, ensuite, ne leur avait pas permis d'analyser cette suite d'enchainement et, à voir de quelle manière Kili s'était prostré, la situation n'était pas celle qu'il avait attendue.
Fili repris son souffle puis se leva pour s'approcher du plus prince déchu. Avec douceur, il posa sa main sur son épaule, mais le brun l'expulsa avec véhémence et il se jeta sur ses pieds, les sourcils froncés.
— Ne me touche pas ! C'est de ta faute s'il s'en est pris à moi !
— Tu ne t'attendais tout de même pas à ce que ça dur pour toujours ? Erebor est en train de sombrer, qu'aurait-il fait de toi après ? Que serait devenu l'héritier de ce carnage ? Ne me dis pas que tu n'y as jamais réfléchi !
— Les choses n'étaient pas censées se dérouler ainsi ! Vous avez tout bousculé, le-
— Il a fait des erreurs, ce dragon n'est pas tout puissant !
— Si ! Lorsqu'il est sous sa véritable forme, il l'est ! Tu ne comprends pas ? Il va retrouver sa véritable personnalité, sa soif de sang sera débridée, sa puissance aussi !
— Et alors ? Si tu es de son côté, ça devrait t'arranger.
Maussade, Fili se détourna du plus jeune pour shooter dans une pierre qui trainait au sol pour expulser la colère qu'il ressentait en lui à cause de la tournure de la conversation.
— Tout se résume à ça, pour toi ? «Du côté » d'untel ou untel ? Mais si je ne-
— Non ! Ca ne se résume pas à ça pour moi ! Mais tu m'as-
— Tait-toi.
Le sang de Fili ne fit qu'un tour lorsque le prince déchu, sans même s'en rendre compte tellement il en avait l'habitude, le congédia comme un vulgaire larbin envahissant et il l'empoigna par l'épaule pour le plaquer contre le mur le plus proche. Mais le cri de pure douleur que le brun poussa lorsque son dos lacéré rencontra la surface rêche lui ramena les idées en place et il lâcha immédiatement son frère qui se laissa tomber à genoux à ses pieds.
— Kili, tu…
— Trasta naeth, ne m'appelle pas comme ça !
Fili crispa la mâchoire suite au gémissement à peine audible du plus jeune et il s'agenouilla à côté de lui. Délicatement, il retira sa tunique imbibée de sang pour diagnostiquer les lacérations de son dos et son épaule avec une légère grimace. Les blessures étaient nettes, heureusement, mais elles nécessitaient des soins que Fili, faute d'équipement, n'était pas en mesure d'appliquer.
— Il faut qu'on sorte de cette ville.
— « On » ? Ce n'est pas parce que je suis incapable de te tuer que je veux forcément faire équipe avec toi !
Fili allait répliquer sournoisement que non seulement il n'avait pas pu le tuer, mais que, en plus, il l'avait inconsciemment protégé de sa vie en s'interposant face à son père. Mais l'accent plus terrorisé que furieux caché dans la voix de son frère lui fit ravaler ses mots et il plongea son regard dans les pupilles noisettes.
— Tu as peur de moi ?
Hûn Horthor fronça les sourcils mais ne répondit pas, il se contenta d'arracher sa tunique en lambeau des mains du plus vieux avant de se relever en l'ignorant.
Fili resta à genoux, son regard étudiant distraitement le dos ensanglanté du prince en se disant qu'il était peut-être temps qu'il se remette en question vis à vis de lui. Il commençait à le comprendre, du moins, il le pensait. Son frère avait peur, tout simplement. Smaug avait trop subtilement saccagé ses repères, ses sentiments et ses émotions, il ne possédait plus rien, n'était plus maitre de rien. Le dragon l'avait manipulé de manière à ce qu'il finisse par croire sincèrement que son frère était son ennemi, la source de son mal-être et, malheureusement, cela s'était révélé véridique. La déception de Fili, ses regards dégoutés, son intolérance… Toutes ces fissures que Smaug avait savamment implantées dans le jeune nain s'étaient muées en gouffre par la simple proximité du blond qui n'avait pas su se rendre compte de l'étendu du chaos qui régnait dans le cœur de son petit frère. Le dragon avait mis cinquante ans pour amener l'esprit de Kili sur le fil du rasoir, dans un équilibre vertigineux, et Fili, d'un seul regard, l'avait fait sombrer en moins de quelques heures.
Bien sur qu'il avait peur de son frère, il en était terrorisé même, car le poison que Smaug avait distillé en lui réagissait violemment au contact du plus vieux, n'apportant que la douleur et l'amertume là où il s 'était naïvement attendu à ressentir de la joie et du soulagement, et ça, Fili avait mis trop de temps à le comprendre.
— Kili…
— Je ne m'appelle pas-
Mais le brun se tut soudainement, car il se retrouva propulser contre un torse d'airain, enlacer par deux bras tendres et protecteurs qui se refermèrent sur son dos en prenant soin de ne pas heurter les zones blessées. Son premier réflexe fut de se débattre, mais une main bougea et remonta le long de sa nuque pour malaxer son cuir chevelu dans un massage envoutant, plaçant galamment son visage dans le creux du cou du plus vieux, sa place. L'odeur qui s'en dégageait intoxiqua des sens et le propulsa une cinquantaine d'année en arrière, lorsque Smaug n'existait pas encore et, inconsciemment, ses doigts s'agrippèrent à la tunique du plus grand alors qu'il se pressa contre lui de toutes ses forces.
— Tu es Kili, fils de Dis… Tu es ni mon ombre, ni mon animal de compagnie, encore moins une aberration, une arme ou un déchet, mais tu es mon petit frère et c'est ainsi que je te considère… Je ne veux pas faire équipe avec toi, j'en ai simplement besoin… S'il te plait… Hûn Horthor, je n'ai pas l'intention de tout faire pour exhumer la personnalité de Kili en te reprochant la tienne, je suis juste prêt à tout pour ne plus jamais te perdre…
— Si tu aimais sincèrement celui que j'étais avant, tu ne peux que être déçu…
— Impossible… On va simplement devoir apprendre à se reconnaître, tous les deux…
Encore un chapitre très long,
J'essaie de faire au mieux pour ne pas frustrer mes quelques lecteurs !
Le Thilbo reviendra plus tard, je me suis concentrée sur les autres persos dans ce chapitre,
parce que l'intrigue est autant portée sur eux que sur Bilbo ou Thorin.
N'hésitez pas à dire ce que vous en avez pensé !
Parce que cette fic, mine de rien, demande pas mal d'investissement intellectuelle
de la part de votre auteur qui n'a pas l'habitude de se creuser la cervelle pour avoir un semblant d'intrigue qui tient à peine debout ^^'
(D'ailleurs, j'espère que vous ne serez pas aussi bloqués que moi sur quelques détails que je trouve monstrueusement incohérents.)
