Bonjour tout le monde!
Je suis vraiment désolée pour tout le retard que j'ai pris (aussi bien dans cette histoire que dans mes reviews/autres chapitres) mais je suis vraiment DÉBORDÉE! Comme une idiote, je me suis inscrite pour passer le barreau cette année, du coup, en plus de mon mémoire (et de mes cours), j'ai la prépa du soir ainsi que des examens qui se passeront au MÊME moment que ma soutenance de mémoire! Vous savez, c'est tellement dans ce genre de situations que tu aimerais contacter ton "toi" d'avant, pour lui dire "NON! NE FAIS PAS ÇA!". Du coup, maintenant, je rentre tous les soirs vers 22h30 chez moi et pour écrire, c'est assez compliqué.
Je sais que je devais faire quelques précisions... Mais je ne me souviens plus lesquelles! ^^'''' Ah oui, si! Quand j'ai commencé à écrire ce chapitre, Trump était déjà élu, Hollande était/est encore en fonction. N'essayer pas d'y voir mon opinion politique, j'ai simplement pris le nom des chefs d'État en fonction.
Sinon, il y a des termes spécifiques relatifs aux vêtements du Moyen-Âge comme les "freppes" ou les "houppelandes". Tapez sur Internet, vous aurez de très belles illustrations qui valent mille fois mes explications! %)
La Repubblica est un grand quotidien d'Italie (je crois que c'est le plus vendu avec Le Corriere della Sera).
Va, vis et deviens est le titre d'un film de Radu Mihaileanu qui parle de l'opération Moïse mise en place par Israël pour récupérer des juifs d'Éthiopie. Sans vous spolier, l'intrigue principale est celle d'un jeune enfant chrétien que sa mère a abandonné dans le camp de réfugiés éthiopien et qu'elle fait passer pour juif afin qu'il soit aussi adopté et "sauvé" (dans le sens qu'il quitte le camp de réfugiés et vive une vie d'enfant normal en Israël dans une famille qui aura les moyens de lui donner un avenir). C'est un très beau film et je pensais que la situation de départ de ce film correspondait aux ultimes phrases de ce chapitre.
Le prochain chapitre arrivera prochainement (je pense vers juin/juillet).
Gros bisous
En dépit des heures qui s'étaient écoulées, la chambre demeurait chaude de leurs ébats. Le corps enfoui dans la douceur de la couette, la joue collée dans un oreiller, le jeune homme somnolait encore. Quand il commença enfin à émerger, il passa un bras de l'autre côté du lit mais, à regret, se rendit compte que celui-ci était vide. Il soupira puis, après plusieurs minutes d'hésitation, se décida à sortir péniblement, difficilement du lit. Il se regarda d'un œil encore endormi dans la glace afin d'attacher en queue de cheval ses longs cheveux bruns ébouriffés. « Faudrait vraiment que je les coupe un de ces quatre, songea-t-il. » Vite, il attrapa nonchalamment un T-shirt, l'enfila et sortit de la chambre en baillant.
Dès qu'il fit un pas dans le petit couloir, une vive odeur de gaufres lui chatouilla les narines. Avec un air de bienheureux flanqué sur le visage, il entra dans la cuisine où, assise à la table, vêtue d'une de ses chemises et d'un caleçon vichy à carreaux rouges et blancs, une jeune femme brune avalait goulument les pâtisseries saupoudrées de sucre. Debout, touillant une pâte bien dorée avec une cuillère en bois, un blond s'activait, ne restant pas en place.
« Salut, lança le brun d'une voix endormie alors qu'il s'assoyait à son tour à la table.
— Salut, Nigel, bien dormi ? lui répondit le blond en se tournant vers lui pour l'accueillir d'un grand sourire.
— Ouais, super !
— Tiens, des gaufres ! Martin est venu nous en faire ! »
Il en attrapa une dans l'assiette que Bess lui tendait avec un joli sourire, il eut le cœur au bord des yeux. Depuis quelques temps déjà, des sentiments forts s'étaient développés pour la jeune femme et, trois jours auparavant, il avait fini par se déclarer et à sa grande joie, elle l'avait embrassé. Lorsque leur ami s'éclipsa quelques instants, l'apprentie journaliste ressentit le besoin de justifier sa présence de si bon matin à son petit ami. « Il m'a envoyé un SMS ce matin, vers sept heures, il n'était pas très en forme, du coup, j'lui ai dit d'passer...
— Vers sept heures ?! répéta le jeune homme abasourdi, mais il n'avait pas une soirée hier soir ? Un cinéma, non ? Avec une fille de son université ?
— C'est ça… Elle s'appelle Enrichetta, elle est très gentille et c'est une fusée en science… Elle lui a dit qu'elle en pinçait pour lui…
— Il a mal réagi, hein ?
— Pas mal, c'est Martin, quand même. Il lui a dit qu'il était très flatté mais qu'il y en avait une autre…
— C'est quand même pas très sain, finit par dire Nigel après un temps de silence.
— Qu'est-ce que tu veux, il est persuadé qu'elle est vivante. Il a déjà essayé de sortir avec d'autres filles mais ça n'a pas tenu longtemps, rajouta-t-elle comme pour justifier le choix de son ami. »
Nigel retourna à sa gaufre, plongeant ses dents dans la pâtisserie. Il tendit ensuite la main pour saisir la tasse de café chaud que sa petite amie venait de lui verser. Heureux comme un chanoine, il sirota la boisson en la regardant de ses yeux encore endormis. Ah, le dimanche matin…
« Vous avez vu ce qui se passe ?! »
Bess cligna des yeux alors que Martin était revenu dans la cuisine en courant, les fixant d'un air paniqué. « Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle, surprise par le ton de la voix de son ami. » Nigel à son tour posa son regard sur le blond cherchant à comprendre ce qui pouvait justifier une telle panique. « T'as vu une araignée ? hasarda-t-il. »
Martin ralluma son smartphone et le leur brandit sous le nez. Aussi bien la brune que le châtain restèrent bouchée bée. « T'es sûr que ce n'est pas une intox ? finit par lâcher le barman.
— Franchement, ça m'étonnerait, c'est La Repubblica quand même… répondit la jeune femme qui venait de saisir son propre smartphone et en tapotait l'écran avec dextérité, contactant ses amis pour leur soutirer davantage d'informations.
— J'ai vérifié sur CNN, ils disent la même chose !
— Nigel, allume ton ordi ! lui intima-t-elle alors même que celui-ci venait d'appuyer sur le bouton d'allumage de la machine. »
Les trois amis s'installèrent devant l'écran, assis à la table de la cuisine. Bess attrapa un plaid bleu et se recroquevilla sur sa chaise, se couvrant avec. À sa droite, son petit ami lui caressait doucement la main, cherchant à la rassurer, alors que ses yeux châtains étaient rivés sur l'écran. Le visage entre ses paumes, absorbé par l'ordinateur, Martin ne prêtait plus attention à rien si ce n'est aux dires de la présentatrice de la chaîne d'information en continue qu'ils regardaient. Un frisson d'horreur leur parcourut l'échine, leur gorge devint sèche et une boule d'appréhension se noua dans leur estomac.
O.O.O.O
La jeune femme dormait du sommeil des bienheureux, allongée sur le flanc droit, recroquevillée en chien de fusil, la joue enfouie dans les oreillers de plumes. Ses fines paupières furent saisies de tremblements, puis, soudain, elle ouvrit ses yeux et, après avoir demeuré quelques instants, immobile, savourant la douceur des draps et couvertures, elle se redressa légèrement et constata, à son grand étonnement que les lourds rideaux de velours noir brodé avaient été tirés par les servantes après qu'elle se fut endormie. Elle attendit, plusieurs minutes, ainsi installée dans le lit, puis, elle entendit la porte de la chambre être ouverte et sut que plusieurs personnes – surement des bonnes – entrèrent. Quand elle vit une main entrouvrir les rideaux, elle comprit qu'effectivement, les domestiques étaient venues lui apporter son petit déjeuner – non, son déjeuner.
Lorsque les rideaux du lit furent écartés, ainsi que ceux des fenêtres, la blonde constata que les rayons du soleil inondaient sa chambre, l'illuminant. Elle cligna des yeux. Il lui semblait qu'elle venait de découvrir cette pièce tant elle était surprise de la voir ainsi. La jeune femme remarqua enfin les belles tapisseries qui recouvraient certains murs de celle-ci. Ces dernières étaient larges, richement brodées, représentant des hauts faits de l'histoire de Meridian.
Un plateau d'argent fut délicatement déposé sur son lit, juste à côté d'elle. Précautionneusement, elle saisit une petite pâtisserie et la croqua timidement, cherchant de ses pupilles l'araignée. Être seule avec les servantes la dérangeait atrocement, tant elle redoutait qu'une d'entre elles ne lâchât une parole à propos de l'ancienne gardienne. Ô non, elle mourrait de honte si jamais une d'entre elles lui jetât un regard suspicieux, l'accusant d'avoir rejoint leur ennemi, d'avoir abandonné le peuple de Meridian à de nombreux tourments alors qu'elle se remplissait la panse et dormait dans des draps de satin. Elle ne put réfréner un tremblement de peur alors que la porte s'ouvrit à nouveau pour laisser entrer celle que Cornelia attendait.
Les yeux bleus de se posèrent sur la tenue de la nouvelle venue : une lourde robe de velours mauve brodée de perles sombres, avec de belles pelleteries de zibeline agrémentant les freppes de ses larges manches tombantes. Son cou était mis en valeur par le joli décolleté arrondi ainsi que par la pierre violâtre montée sur un fin collier. « Comment te sens-tu, Cornelia ? lui demanda celle-ci en s'arrêtant face au lit. »
La blonde répondit par un murmure, lui assurant qu'elle avait bien dormi. Miranda lui sourit et finit par s'assoir à côté d'elle, tout en attrapant du bout des doigts, une petite madeleine et la croqua. « Tu as une bien meilleure mine, on voit que tu dors mieux depuis quelques jours. » La malade se contenta d'hocher à nouveau la tête, n'évoquant pas ce qui lui trottait dans la tête. En effet, la seule pensée qui l'aidait à dormir et à tenter de s'adapter au mieux était la présence de Milly. Depuis qu'elle s'efforçait de contenter les aristocrates, Cornelia avait pu voir sa fille quelques fois – bien que cela lui parût insuffisant. À chaque fois qu'elles s'étaient vues, elles avaient été surveillées puis séparées par la gouvernante de l'enfant sans que sa mère ne pût rien dire, se contentant de baisser la tête et de regarder Milly suivre cette femme.
« Est-ce que tu te sens assez en forme pour te lever et t'habiller ? De très belles robes ont été faites sur mesure par les couturières de la cour pour toi. »
Elle acquiesça à nouveau et attrapant la main que Miranda lui tendait, elle parvint à se mettre sur pieds. Aussitôt, plusieurs femmes de chambre entrèrent, les saluèrent puis, ouvrirent la grande armoire d'ébène. Une servante escorta la promise jusqu'à la petite coiffeuse de bois qui se trouvait dans un angle de la pièce. Là, elle se saisit d'une brosse à poil de sanglier et d'un peigne et entreprit de coiffer sa longue chevelure dorée alors que Cornelia demeurait sans bouger, lascive, offerte, se contentant de s'observer dans la glace et d'écouter d'une oreille distraite Miranda parler du programme de la journée. Une nouvelle domestique vint apporter une petite coupelle contenant la lotion que la blonde prenait pour se laver les dents alors qu'une autre tenait entre les mains un seau rempli d'eau qui venait d'être chauffée et que la troisième, après avoir fait le lit de l'invitée du Prince, étalait sur le couvre-lit les différents composants de sa tenue.
O.O.O.O
Irma récurait par terre, concentrée sur sa tâche ingrate, les mains rougies par l'eau froide. Elle eut une grimace, le savon attaquait les petites plaies qui ornaient ses doigts. À quatre pattes, comme un animal, elle frottait, frottait inlassablement, cherchant à faire briller le sol de pierre sombre. La brune s'arrêta quelques secondes pour souffler et passer une main sur son front afin d'en essuyer les gouttes de sueur, puis, elle se retourna, ayant entendu la voix rauque du Chef de rang. Celui-ci avançait doucement dans les couloirs du palais, paraissant glisser avec sa cotte longue et ample à gros plis de velours gris, ceinturé à la taille.
« Irma, le Maire du palais te demande. »
Cette dernière cligna des yeux plusieurs fois, incrédule. Une boule se noua dans sa gorge, sa poitrine devint lourde, son estomac se compressa violemment. Jamais elle n'avait été ainsi convoquée, jamais ! Ni par Cedric, ni par Phobos, ni par qui que ce fût. Alors pourquoi ? Elle ne savait même pas ce qu'elle devait faire : devait-elle terminer sa tâche puis, ensuite, aller dans le bureau de Cedric ? ou bien, devait-elle obéir immédiatement ? Mais d'ailleurs où était ce bureau ?
« Viens, relève-toi, je vais t'accompagner là-bas. »
Elle s'exécuta mais ne put s'empêcher de s'essuyer les mains sur son tablier blanc et suivit son supérieur dans le dédale. Arrivés au premier étage, ils se présentèrent à une large porte d'ébène gardée par deux puissantes créatures de plusieurs mètres de haut, dont la tête effleurait même le haut plafond. Ils s'engouffrèrent dans le premier salon et, l'homme fit signe à la jeune servante de ne pas bouger tandis qu'après avoir toqué à une autre porte, il s'en alla sans un bruit. Irma demeura là pendant de longues minutes à fixer le grand miroir au-dessus de la large cheminée. Elle fit quelques pas et ne put se retenir de se scruter. Dieu qu'elle avait changé ! Ses yeux étaient ternes, embués dans la fatigue et la tristesse. Le désespoir avait sévèrement marqué son visage. Ses traits s'étaient faits saillants, ses lèvres, maigres et son teint, grisâtre – comme si la poussière qu'elle récurait à longueur de journée avait imprégné son être tout entier. Lentement, elle passa sa maigre main dans ses cheveux pour remettre une mèche rebelle – bien solitaire – derrière son oreille droite. Est-ce qu'on la reconnaîtrait ? Si elle se promenait dans les rues ensoleillées d'Heatherfield, qu'elle rentrait chez elle, est-ce que son père aurait un choc ? Probablement. Une ombre furtive passa dans ses yeux bleus éteints. Soudain, la porte derrière s'ouvrit.
Elle le vit, le serpent dans le miroir, juste derrière elle, aussi, docilement, elle se retourna vers lui et presque aussitôt, fit une révérence. Cedric ne put retenir un sourire. Qu'elle avait changé ! Oh qu'il était fier de son dressage ! Ses gardes avaient bien travaillé avec elle ! Sournoisement, le Maire du palais se rapprocha de la jeune servante qui ne put retenir un tremblement. Qu'il était imposant comparé à elle, fragile petit être malmené, avec sa grande taille, ses longs cheveux blonds, son regard acéré, sa grande robe richement brodée, ses larges épaulettes. « Je suis ravi de constater que tu t'es bien acclimatée à ta nouvelle situation, Irma, lança-t-il en d'un ton sardonique, j'espère que Cornelia en fera de même, le Prince le souhaite en tout cas. »
Son cœur rata un battement, son souffle fut coupé. Elle était là ? Celle qui les avait abandonnées ?! Sa tête devint lourde, elle aurait aimé s'assoir tant elle eut l'impression de suffoquer, que le sol se dérobait sous ses pieds. « Cor-Cornelia ? osa-t-elle murmurer entre ses dents. » Elle sentit la main froide de Cedric remonter doucement son avant-bras, la pinçant quelques fois, l'égratignant souvent.
« Oui, Cornelia. La Promise est enfin revenue parmi nous. Nous l'avons longuement attendue – le Prince particulièrement comme tu t'en doutes. »
Elle serra les poings. Comment ça ? La Promise ? Qu'est-ce que c'était que ça ? Une promise ?! Une fiancée ?! Cornelia ?! Fiancée à Phobos ?! Au monstre, au salopard qui lui avait fait ça ? Qui leur avait fait ça ?! Qui les avait tuées ?! Elle ! Et, Elyon ?! Elle l'avait trahie aussi ?! Mais… Non. Mais, Cornelia ! Elle avait volé le cœur une fois ! Un pacte ? Elle les avait vendues ?! Son cœur se mit à battre furieusement. Son sang pulsait dans ses tempes. Sa vision se troublait.
« Nous l'avons cherchée pendant bien longtemps, le Prince sera comblé si elle s'accoutume aussi bien que toi et devient une reine parfaite – comme tu es devenue une bonne servante. » Quelque chose se brisa en elle. Pendant quelques instants elle avait cru que la blonde avait simplement fui et que Phobos l'avait rattrapée pour lui faire subir le même sort qu'elle mais en réalité, elle allait devenir reine ! Elle eut un haut-le-cœur. Elle les avait vendues pour une couronne ! Pour un titre ! La putain !
« Enfin ! »
Irma releva la tête, se mordant la bouche férocement pour retenir ses larmes. Son cœur en était broyé. « Si, le Maire du palais a fini, puis-je disposer ? parvint-elle à souffler sans hoqueter. » Cedric la considéra longuement de ses prunelles acérées avant de s'en retourner paisiblement dans son bureau, la laissant seule dans le sinistre boudoir. La jeune femme se mit à trembler – de froid, de rage, de désespoir – et ressortit de la pièce pour rejoindre ses collègues dans leurs tâches quotidiennes d'un pas lent, d'une démarche titubante comme si la servante était dorénavant anesthésiée, ivre, perdue dans cette réalité que décidément elle ne comprenait plus.
O.O.O.O
La petite fille marchait doucement, enfonçant ses pieds dans la neige fraiche. Qu'elle aimait le petit bruit délicat de la poudreuse craquant sous les pas. Heureusement qu'on l'avait habillée chaudement ce matin, autrement elle serait morte de froid. On lui avait passé un beau mantel rouge dont l'intérieur était confectionné à partir de laine et de fourrure. Celui-ci avait été sévèrement nouée autour du cou enfantin par une des servantes avec un beau nœud d'un rouge flamboyant afin qu'il demeurât bien clos pour protéger la fillette du froid. Ses oreilles étaient bien au chaud car ce beau vêtement avait une petite capuche – toute aussi garnie – qui avait été rabattue sur son crâne par la gouvernante lorsqu'elles eurent passé la porte des jardins intérieurs. Pourtant, elle pouvait toujours sentir le froid taquiner le bout de son nez, pincer ses joues. À quelques pas d'elle, toujours dans l'ombre, la baronne de Noailles, fidèle à son poste, la surveillait, avançant elle aussi dans le cloître à sa suite, sa longue houppelande noire trainant dans la neige fraiche.
Milly sautilla quelques fois. Qu'elle était bien dehors ! C'était la première fois depuis qu'elle était arrivée ici qu'on l'avait laissée sortir alors elle savourait d'autant plus l'air libre qu'elle respirait enfin. La fillette se dégourdit les jambes et se mit à courir, passa sous l'arche d'un haut mur de pierre et arriva dans un nouveau jardin, toujours dans l'enceinte du château, protégé par l'immense muraille. Là, la petite eut le souffle coupé par ce qu'elle voyait : de nombreuses statues de marbre embellissaient les bosquets et les arbres maintenant recouverts de neige. Elle s'approcha et leva le nez pour scruter l'ouvrage qui représentait un jeune homme armé d'une épée s'élançant au combat.
« C'est beau ! s'écria-t-elle, émerveillée par la précision des traits du visage de pierre. »
Elle se retourna pour gratifier la noble d'un sourire. Cette dernière vint à sa hauteur et posa une main froide sur son épaule.
« C'est beau ! On dirait des vraies personnes ! rit-elle.
— Mais qu'est-ce qui vous dit que ce ne sont pas de vraies personnes ?
— Mais, ce n'est pas possible, Madame.
— En êtes-vous bien sûre, Princesse ? »
Ladite petite fille cligna des yeux, ne comprenant pas vraiment les dires de l'adulte. Les vraies personnes ne deviennent pas des statues de pierre, si ? se demanda-t-elle. Elle se tut quelques instants, cherchant des réponses dans ses souvenirs, dans ce qu'on avait pu lui raconter ou lui lire. Comment de vraies personnes pourraient être ainsi changées en pierre ? Vraiment, cela ne lui paraissait pas crédible une seconde. Elle fit quelques pas pour s'approcher d'une autre qui l'intriguait depuis plusieurs minutes.
« Un ange ! »
Émerveillée, Milly demeura bouchée bée devant la splendeur des immenses ailes déployées. La créature semblait se préparer à s'envoler vers des cieux inconnus. Elle cligna des yeux. « C'est un ange, Madame ?
— Effectivement, Princesse, c'est bien un ange.
— Comme Gabriel ?
— Probablement. »
Madame de Noailles la considéra quelques instants, examinant de ses iris acérées les traits du visage juvénile. Elle sonda les grands yeux noirs de l'enfant qui brillaient d'excitation devant la fabuleuse œuvre d'art, elle épia ses gestes énergiques et l'entendit pousser des soupirs d'admiration. L'aristocrate ne put se retenir et passa sa langue sur les lèvres. Un petit ronronnement se fit entendre. Quelle douceur que de l'imaginer recroquevillée contre un arbre, les vêtements déchirés par la course-poursuite, haletante, la suppliant du regard, puis crier alors que ses crocs s'enfoncent dans sa chair – la viande des enfants humains est si tendre ! Enfin…
La petite fille se précipita ensuite sur une nouvelle statue représentant une étrange créature à tête de lion sur un corps d'aigle. Milly eut une mine contrite. Il lui semblait que cette créature souffrait, une de ses grandes ailes était toute tordue comme si elle venait de subir un violent coup, sa gueule était grande ouverte, rugissant de douleur.
« Pourquoi il a l'air d'avoir mal, Madame ? »
Cette dernière s'avança et rejoignit la fillette devant cette statue. Elle lui caressa doucement les épaules comme pour la rassurer. « Ne vous préoccupez pas de cela, Princesse, allons voir les roses noires, par ici.
— Des roses ? En hiver ?
— Des roses éternelles, Princesse. N'avez-vous donc pas compris qu'ici rien ne se passe comme sur Terre ? »
Elles firent quelques pas, tournèrent dans une allée recouverte de neige pour admirer des rosiers qui poussaient sauvagement, paisiblement, loin d'être dérangés par les activités des serviteurs du palais. Qu'elles étaient belles, ces roses noires avec leurs pétales grands ouverts, leur saisissante couleur et leurs épines saillantes. Ses prunelles étaient hypnotisées par ces fleurs. Elles les fixaient, cherchant à en absorber leurs infimes détails et les effets de lumière que le soleil hivernal provoquait sur celles-ci. Mécaniquement, lentement, la fillette leva la main pour en saisir une mais sa gouvernante l'en empêcha. « Voyons, Princesse, cette beauté-là est faite pour qu'on la regarde, pas pour qu'on la touche. »
O.O.O.O
Elle avançait difficilement, titubant quelques fois, s'agrippant au bras de Miranda, regardant ses pieds. « Tu es ravissante dans cette robe, Cornelia. » Les dires de la jeune femme ne lui parvinrent pas aux oreilles tant elle était concentrée sur ses pas. Aussi belle fût-elle, cette robe lui semblait lourde, pesante avec ses tissus de velours et de fourrure, ses longues manches et ses perles. Le corset lui maintenant la poitrine l'oppressait, lui donnait l'impression d'être enserrée. Elle qui n'avait porté que de légers soutien-gorge se trouvait emprisonnée dans une cage de nœuds et de tissus. Mais il était vrai que l'ancienne gardienne était ravissante dans cette tenue. Celle-ci se composait d'une magnifique robe bleu foncé avec de longues manches dont les freppes étaient bordées de fourrure blanche touffue qui ornait également le joli petit décolletée rond. Puisqu'il faisait froid, on lui avait rajouté une houppelande assortie nouée par un ruban de velours couleur azur, afin de la protéger du vent. Les servantes avaient également préféré lui faire une belle tresse qui dodelinait à chacun de ses pas. Ses pieds, d'ailleurs, avaient revêtu de simples souliers – pourquoi enfiler des bottes au vu des couches de tissus qui les recouvraient déjà ?
Cornelia eut ainsi l'impression de déambuler dans ce dédale noir durant de longues minutes, ne sachant pas où est-ce que Miranda l'emmenait. Elles avaient descendu plusieurs étages, s'étaient probablement arrêtées au rez-de-chaussée, là, la brune l'entraina dans de nouveaux couloirs et finalement, elles se retrouvèrent devant la grande porte qui menait aux jardins intérieurs. Craintive, la blonde se contenta de suivre son guide, se blotissant presque contre elle.
« Regarde, Cornelia, regarde ce cloître comme c'est beau. »
Cette dernière hocha la tête, contemplant l'endroit de ses prunelles bleues. Oh, oui, c'était un très beau cloître pareil à celui de célèbres abbayes d'Europe construites pendant l'époque médiévale. Elles firent quelques pas dans la galerie couverte, croisèrent deux ou trois gens de cour qui saluèrent l'araignée d'un hochement de tête puis, passèrent une nouvelle arche qui, cette fois, donnait sur d'immenses jardins enneigés, protégés du dehors par les hautes murailles du château. Tout était silencieux. La blonde s'éloigna de son guide, fit quelques pas dans la poudreuse et s'arrêta devant un vigoureux rosiers dont les roses conservaient tout leur éclat en dépit des temps froids.
« On était venues ici…
— Sûrement, ce ne serait pas étonnant. Vous avez fouiné un peu partout, de toute façon…
— Oui… »
Miranda revint à ses côtés, lui prenant doucement l'épaule. « Viens, n'y pense pas, Cornelia, ça ne sert à rien, si ce n'est à te faire du mal. » La blonde sentit ses yeux s'humidifier, sa gorge se nouer, en un mot, elle était prise d'une envie de pleurer. Doucereuse, la brune passa son indexe près de ses yeux comme pour lui essuyer les larmes naissantes.
« Allons-nous promener. »
Elle se saisit de la main de Cornelia et l'entraina dans les allées, la laissant regarder les bosquets et les rosiers recouverts de neige, l'encourageant à approcher son nez des fleurs pour en saisir le parfum un bref instant, s'efforçant d'effacer de son esprit les images de ses amies. Ces jardins étaient exceptionnels, sans égal sur Terre. Plusieurs fois, elle laissa sa main gauche se perdre dans les feuillages, sans prendre gare aux épines. Aurait-elle pu créer de si belles fleurs, une si belle flore avec ses pouvoirs ?
Cornelia demeura ainsi perdue dans ses pensées pendant de longues minutes, se laissant tirée par Miranda. Elles marchèrent paisiblement dans les jardins, puis, après être passées sous une nouvelle arche, elles arrivèrent dans un nouvel espace vert garni de nombreuses statues de marbre. L'ancienne gardienne s'avança vers l'une d'entre elles avec un étrange sentiment qui lui remuait le ventre. Pourquoi avait-elle l'impression d'avoir déjà vu cette œuvre ? Elle fronça les sourcils et la scruta. Celle-ci représentait une jeune femme humaine, vêtue simplement d'un bas d'homme lacéré, un genou à terre, ses bras levés, devant son visage, comme si elle tentait de se protéger de quelque chose. Cornelia aurait pu demeurer des heures à la contempler, à chercher dans sa mémoire où est-ce qu'elle aurait pu l'avoir déjà vue si Miranda ne lui avait pas pris à nouveau la main pour l'en éloigner.
« Maman ! »
Là, tout s'arrêta. La jeune femme se stoppa net, ne suivant plus l'aristocrate, tournant frénétiquement sur elle-même pour rechercher l'origine du cri. Soudain, elle aperçut une silhouette enfantine se précipiter vers elle et quelques instants plus tard, elle étreignit la petite fille dans ses bras, savourant son contact, son odeur, enfouissant son nez dans sa petite nuque.
« Milly ! »
O.O.O.O
Le Prince scrutait l'immense carte de son royaume suspendue au mur de la pièce avec attention, savourant par moment une gorgée de liqueur. Dans un coin de celle-ci ressortaient d'étranges faisceaux de lumière tantôt noirâtre, tantôt brunâtre, qui attiraient avec force le regard du souverain. Rien ne pouvait le distraire de ce spectacle, et même lorsque les portes de la salle s'ouvrirent pour laisser entrer Cedric, le monarque demeurait absorbé.
« Un nouveau territoire est en train de tomber, mon cher Cedric, un nouveau monde se soumet à mon pouvoir. »
Le noble ne répondit pas, se contentant d'hocher la tête et de s'incliner respectueusement. Il savait pourtant parfaitement que cette petite planète que le Prince était en train de conquérir ne représentait pas grand-chose, que sa population ne serait bonne qu'à labourer sans fin les champs mais qu'il était important de signifier à Kandrakar qu'aucun lieu n'était sûr, qu'aucun peuple ne serait à l'abri dorénavant. Les invasions de Zamballa et d'Aridia n'avaient été qu'un simple avertissement pour titiller cette congrégation de séniles, pour les ébranler encore davantage, pour les mettre face à face avec leur médiocrité et leur impuissance. Le Conseil n'était plus rien, les gardiennes n'étaient plus rien, l'Oracle n'était plus rien. Ô, comme Cedric aurait aimé être parmi ces faibles en ce moment même. Il aurait pu ainsi voir Bolgo – cet Elfe sans honneur – s'égosiller comme toujours, il aurait pu voir cet imbécile de Tibor l'air hagard, désespéré de constater la nullité de leur Oracle, il aurait pu voir Endarno s'arracher les cheveux en cherchant une solution et surtout, surtout, il aurait pu le voir, lui, l'Oracle, ce petit dieu de rien du tout, ce dieu de l'illusion, se décomposer dans cette ambiance de panique. Quel malheur que de ne pas avoir le don d'ubiquité…
« Les hommes de Basiliade se sont battus avec honneur, Cedric. Je pense que nous devons les récompenser pour leur témérité exemplaire, sourit le monarque en portant la coupe d'or à ses lèvres muées en un perfide sourire. »
— Il en sera fait selon vos désirs, répondit ce dernier d'une voix grave. »
Le Prince demeura silencieux quelques instants, puis, soudain, il y eut un nouvel éclat et les faisceaux disparurent, laissant simplement, à l'endroit même de la carte où ils apparaissaient, un nouveau continent. Là, Phobos s'avança et y posa doucement sa main. Il clôt ses yeux, frémissant à son contact. Il pouvait sentir le cœur de cette nouvelle terre battre dans sa carte, contre sa paume. Il ne put retenir un gémissement.
Soudain, les grandes portes s'ouvrirent à nouveau pour laisser entrer la petite Milly qui avançait timidement en suivant sa gouvernante. Cette pièce lui paraissait encore plus étrange que les autres avec cette immense carte au mur, ces symboles gravés sur le sol de pierre, ces sphères en lévitation desquelles une lumière noirâtre s'échappait. Aussitôt, le Prince se retourna, descendit les quelques marches de l'estrade depuis laquelle il scrutait la carte et lui ouvrit ses bras – dans lesquels elle se précipita.
« Eh bien, Milly, cela fait longtemps que je ne t'ai vue si heureuse. J'en conclus que ta promenade s'est bien passée, ajouta-t-il en la soulevant tout en regardant la baronne qui répondit d'un hochement de tête.
— J'ai vu Maman ! On a marché dans les jardins !
— Ah, tu as vu Cornelia ? Si elle a pu sortir de sa chambre, c'est qu'elle va mieux. »
Il posa ses lèvres sur le front encore frais de la fillette qui plongea ses prunelles noires dans celles de son père, un grand sourire apaisé sur le visage. « Tiens, Milly, regarde-ça, dit-il en se tournant à nouveau vers la carte. Tu vois tous ces continents ? Eh bien, c'est mon royaume, Milly. Tout ça, c'est à moi, je suis le Prince de ces territoires. »
Elle fixa ladite carte pendant quelques instants. Le royaume de son père lui paraissait immense, presque sans limite. « New York ? murmura-t-elle après un moment d'hésitation. » La fillette l'entendit rire. « Que tu es visionnaire, Milly. En effet, bientôt, la Terre sera à moi et alors, New York sera sur la carte. » Alors, est-ce que cela voulait dire qu'elle pourrait retourner chez elle ? Retourner à l'école, voir ses amis ? Revoir Lucas, Sophie, Miss Smith son institutrice… Elle cligna des yeux alors que le monarque écartait doucement quelques mèches de cheveux de son visage et flattait sa joue de son index.
« Allons souper, Milly, Cornelia doit nous attendre. »
O.O.O.O
Il y eut un silence. Un de ces longs silence annonciateur d'une tempête future. Un membre du personnel militaire ne put se retenir de tousser. Une de ses collègues le toisa alors d'un lourd regard derrière des lunettes austères.
« Monsieur le Président ! »
Ledit homme se passa une main sur son visage fatigué et bailla mais demeura silencieux.
« Monsieur le Président ! »
Ses yeux roulèrent vers son conseiller mais aucun son ne sortit d'entre ses lèvres. Après quelques instants, il saisit ses lunettes et, prenant un mouchoir de soie noire, les nettoya avant de les remettre sur son nez rebondit.
« Alors les États-Unis vont vraiment riposter ?
— Affirmatif, Monsieur le Président ! »
Il prit sa tête entre ses mains, ébouriffant le peu de cheveux noirs qui ornaient encore l'arrière de sa tête. « On est au bord du gouffre, là ! » Si la Russie était vraiment derrière l'attentat à Washington D.C, les autorités américaines n'allaient pas tarder à réagir – et violemment au vu de leur nouveau président – et là, ils se heurteraient à la Chine qui, probablement, protégerait son allié au Conseil de Sécurité de l'ONU. Les explications d'un de ses généraux parvinrent à une de ses oreilles. Évidemment, celles-ci contredisaient totalement l'exposé que deux de ses conseillers lui avaient fait quelques minutes auparavant.
On entra violemment – personne n'avait donc aucun respect sa réunion de crise ! Le président jeta un regard affligé à la nouvelle venue, une femme d'âge mur, vêtue d'un strict tailleur grisâtre. « Il y a eu un nouvel attentat, à Tokyo, cette fois ! » Une mouche vola dans la pièce.
« À Tokyo ? osa demander le militaire enrhumé.
— Oui, Tokyo ! Les services diplomatiques viennent d'envoyer un message d'urgence, répondit la femme d'un ton agacé. Monsieur le Président, vous…
— Vous devez vous adressez à la nation ! Les Français vont avoir besoin d'être informés de ce qui se passe ! »
Le président cligna des yeux derrière ses lunettes, considérant le dernier conseiller qui venait de prendre la parole d'un air à la fois surpris et habitué. La dernière promotion de l'ENA n'était pas fameuse…
« Monsieur, l'ambassadeur est en ligne, lui signala un membre de son conseil. »
Le politicien prit le combiné du téléphone noir posé sur le côté de son bureau. Alors qu'il entendit la voix de son administrateur, il fit un geste de la main pour signifier à ses collaborateurs de fermer la porte de la pièce tandis qu'il annonçait à son interlocuteur qu'il allait le mettre sur haut-parleur.
« Nous vous écoutons, Dupont.
— La situation à Tokyo est assez chaotique pour tout vous dire, le quartier Shinjuku est en flammes, tout a été soufflé ! On compte un certain nombre de Français parmi les victimes de l'att…
— Est-ce qu'on est certain qu'il s'agisse d'un attentat ?
— En vérité, de ce que j'ai pu avoir comme information des autorités japonaises, rien n'est vraiment clair. Le Premier ministre a pu regarder une vidéo satellite du quartier quelques minutes avant le drame. I-Il a seulement vu une grande explosion sortie de nulle part. Comme il ne reste plus rien dans le district, hormis cette vidéo d'en-haut, les autorités n'ont pas grand-chose.
— Donc en fait, techniquement, on ne sait rien.
— On ne sait rien, Monsieur le Président. »
Il y eut un grand silence. Le chef de l'État se tapota la tempe afin de se débarrasser des perles de sueurs. « Est-ce que vous avez des nouvelles de Washington ?
— Les États-Unis préparent la contre-attaque… L'administration Trump a tout de suite coupé toute relations internationales avec la Russie en rappelant son ambassadeur et en fermant son ambassade…
— Dupont, la Chancelière est en train d'appeler sur la ligne, je vous rappelle ! lâcha-t-il simplement avant d'appuyer sur le bouton récupérer le nouvel appel. »
Alors que la langue allemande se faisait entendre dans le bureau présidentiel, les conseillers restèrent silencieux, écoutant avec attention les dires de la dirigeante. En quelques heures à peine, tout avait basculé.
O.O.O.O
Où était-il exactement ? Que s'était-il passé ? Vraiment, les librairies étaient des endroits à éviter ! Quelle idée ils avaient eu avec ses amis d'entrer en douce dans cet endroit abandonné, pas étonnant qu'il se passât quelque chose d'aussi étrange que ça ! Il avait seulement voulu jouer un tour à Pietro et à Carlo ! Et le voilà, bloqué dans cet endroit bizarre ! Mais d'ailleurs, où étaient-ils, ces deux-là ? Avaient-ils, eux aussi, été aspirés par la lumière verdâtre ?
L'adolescent passa rapidement les mains sur son jean afin de l'épousseter et après, quelques instants d'hésitation se lança dans les longues allées sombres de ces étagères immenses bourrées de livres scrupuleusement rangés. Il lui semblait être dans un univers de jeu vidéo ou plus exactement dans un donjon, un boss prêt à l'assaut au fond du niveau. Il déglutit.
S'arrêtant, il leva les yeux au plafond et constata que la pièce était très haute, faite en pierre blanche, seulement illuminée par des torches suspendues au mur. « Ouais, un boss. » Il se remit en marche en faisant bien attention où il posait les pieds – ses après-midis passés devant les jeux vidéo lui avaient appris qu'un piège surgit toujours là où on ne l'attend pas. Il constata alors en jetant un vif coup d'œil aux quelques portraits qui ornaient les murs dénués de ces lourdes étagères, que le maître des lieux n'était pas du bon côté de la Force ou avait rejoint les rangs de Sauron depuis bien longtemps. Quels étaient ces créatures ? se demanda le jeune adolescent en s'approchant d'un des tableaux représentants un être à la peau verdâtre, à la bouche défoncée d'où plusieurs crocs semblaient jaillir et aux trois yeux férocement froncés. Si le boss lui ressemblait, ça sentait le roussit…
Il continua sa marche puis, entendant un bruit de porte, il tenta de se dissimuler dans un recoin d'une étagère, espérant que nul ne le remarquerait. À quelques pas de lui, le dédale de la bibliothèque paraissait s'arrêter sur une grande cheminée avec quelques sièges que quelques jeunes femmes vêtues d'un long tablier blanc par-dessus leur robe noire et d'un petit couvre-chef blanc, protégeant leurs cheveux de la poussière qu'elles nettoyaient. Il les observa quelques instants d'un œil vif. Des servantes, murmura-t-il. Dans ses jeux, dans les livres qu'il avait lus, c'étaient toujours avec elles que le héros commençait son aventure, toujours elles qui l'épaulaient, qui le guidaient dans les dédales du château. Et puis, à les voir, là, toutes les cinq en train de s'affairer en riant, le garçon eut un pincement au cœur. Irma aurait probablement leur âge…
Tant il était absorbé par ses pensées, il ne se rendit pas compte qu'il s'était peut-être un peu trop exposé et qu'une sixième venait d'entrer dans la bibliothèque à son tour. Les sourcils froncés, les mains sur les hanches, elle campa fermement devant lui et, d'une voix dure lui lança « qu'est-ce que tu fais là, toi ? » Il ne sut que répondre, se contentant de bafouiller en baissant la tête, fixant ses baskets. Heureusement, le ton de la jeune femme se radoucit et, lui demanda, en soufflant dans son oreille « T'as faim, p'tit ? » Il releva la tête et rencontra les yeux verts de la servante. Qu'elle avait l'air bonne avec ses pommettes hautes, ses petites taches de rousseur et ses cheveux caramel, légèrement ondulés. Ne sachant véritablement que faire, il acquiesça, espérant qu'ainsi entouré de plusieurs domestiques, il se ferait plus discret dans le château. « Viens, p'tit, on va te trouver un morceau de pain et de gruyère dans les cuisines ! »
Elle lui attrapa la main et l'entraina suivie par deux autres dans les longs couloirs de ce château. L'impression du préadolescent s'en trouva confirmée étant donné l'architecture, les armures, des torches, les tapisseries, les portraits et les monstres qui grouillaient dans cet endroit : il était bel et bien dans un palais d'un méchant d'une histoire d'heroic fantasy. Après avoir ouvert plusieurs portes, ils arrivèrent dans une immense salle où il faisait étonnement chaud – et pour cause : il y avait d'immenses brasiers à tous les coins ainsi qu'une cheminée si massive qu'une dizaine d'hommes aurait pu tenir debout dedans !
« Ce sont les cuisines, crut bon de lui indiquer son guide. Beaucoup de nobles vivent ici, auprès du Prince ! Il faut bien les nourrir ! » Ils firent quelques pas dans cette multitude de fourmis œuvrant à leurs tâches, nullement perturbées par ce nouveau-venu étrangement habillé. Elle attrapa un gros guignon de pain noir aux noix et le lui tendit « Tiens, mange petit. » Ne voulant se priver du soutien potentiel de la jeune femme, il le porta à la bouche et le croqua avant de la remercier.
« C'est rien ! Des enfants qui tentent de s'introduire dans les châteaux des nobles pour voler un peu de blé dans le grenier, y en a des tas ! Seulement, t'as été quand même bien imprudent de t'introduire comme ça dans le palais du Prince ! Quitte à voler, autant voler un bourgeois ou un petit seigneur de province, pas lui ! C'est trop bien gardé ! » Elle s'était approchée de lui pour lui chuchoter cela à l'oreille, si tant est que l'adolescent pouvait aisément sentir son odeur – un doux mélange d'épices, de sueur et de fleurs. « J'm'appelle Lune, ajouta-t-elle en lui donnant un clin d'œil ».
Lune ? Il ne put dissimuler un sourire moqueur. Qu'est-ce que c'était que ce prénom ? Ça lui rappelait ceux de quelques Mary-Sue qu'il avait pu croiser dans des fanfictions. « Je suis une enfant trouvée, c'est pour ça. C'est courant ici, dans ces contrées ! Lorsqu'un enfant est abandonné, on lui donne le premier nom de la chose qu'on voit… C'est pour ça que certains s'appellent Fougère, Soleil, Fleur, Pluie ou même Forêt. J'sais pas comment ça se passe dans ton pays mais ici c'est comme ça, qu't'aimes ou pas ! »
Il voulut demander quelque chose mais n'osa ouvrir la bouche. Avait-elle deviné d'où il venait ? Qu'il venait tout droit d'un autre monde ? « Tu viens d'au-delà des mers, non ? » L'adolescent sentit son ventre se dénouer et hocha la tête. Il valait mieux ne pas la détromper, après tout, même si elle avait l'air gentille, on ne pouvait être trop prudent étant donné l'aspect des lieux. S'il lui avait révéler son origine, il aurait été possible qu'elle le dénonçât aux autorités. Dans les jeux, le nouveau-venu est souvent l'élu d'une prophétie qui lui prédit un grand combat contre le tyran pour délivrer le peuple. S'il était bien ce héros, il devait faire attention.
« Et c'est quoi ton prénom ? »
Aie ! Il n'avait rien prévu ! Voulant coller le plus possible au synopsis, il devait absolument trouver un sobriquet ! « J'm'appelle Harry ! » Lune cligna des yeux. Elle n'avait jamais entendu un tel nom. Ils avaient vraiment des goûts étranges dans les terres reculées. « Donc si j'ai bien, t'es venu de tes terres pour venir travailler au palais du Prince ? Les seigneurs chez toi ne paient pas leurs gages ? » Il secoua la tête, fidèle à son jeu. « Faudrait t'trouver un uniforme quand même, tu ne peux pas travailler comme ça ou le Chef de rang va te battre. »
Quelques instants plus tard, le Terrien fut emmené par sa guide enfiler rapidement un costume composé d'une paire de braie brunâtre et d'une petite chemise de coton. À cela fut ajouté un petit tablier blanc ainsi qu'un petit chapeau de la même couleur. « Tiens, voilà, un vrai p'tit marmiton ! » Alors qu'elle finissait de le préparer, cuisinier s'affairant à la confection d'une viennoiserie, s'hasarda à lui rappeler qu'il faudrait probablement – et rapidement – inscrire le nouveau-venu au registre. Lune haussa les épaules. Oui, il faudra le faire mais là, le service du soir allait commencer, alors non, tant pis, cela serait fait plus tard.
Effectivement, compte tenu du capharnaüm et de l'empressement des serviteurs qui cuisinaient, l'adolescent ne put qu'en déduire qu'il y avait une foule de personnes à nourrir et cela dans peu de temps. On ne faisait plus tant attention à lui que cela et s'il en était heureux d'un côté, de l'autre, il se demandait si le fait d'avoir l'air aussi perdu n'allait pas finir par attirer l'attention sur lui. Heureusement, un cuisinier finit par lui tendre un plateau d'or ciselé sur lequel un grand plat de viande faisandée, accompagnée de sauce et de petits légumes avait été posé. « Fais attention ! Fais pas tout tomber ! l'avertit l'homme d'une voix bourrue en se rendant compte que le jeune apprenti venait de tituber. » Il lui avait également indiqué que ce plat devait être servi à une marquise indisposée ne pouvant se rendre au buffet.
O.O.O.O
Le souverain faisait les cent pas dans sa bibliothèque, jetant un regard noir aux flammes qui dansaient dans la lourde cheminée. La porte s'ouvrit et Cedric entra.
« Majesté ? Vous m'avez appelé ? »
Il fit quelques pas, se dirigeant dans le dédale d'étagères remplies de livres. « Cedric, le portail entre ta librairie sur Terre et ma bibliothèque a bien été scellé, n'est-ce pas ?
— Absolument, mon Prince !
— Il n'est donc pas possible qu'un Terrien le franchisse et s'infiltre dans mon royaume ?
— Impossible, mon Prince ! »
Ils s'avancèrent puis, après plusieurs minutes, les deux aristocrates arrivèrent face à un livre d'où émanait une étrange lueur. Phobos leva un sourcil « Et donc, qu'est-ce que cela, Cedric ? » Sa voix était grinçante, teintée d'acide. Le reptile déglutit. « Il est possible qu'un humain fasse écho avec des portails scellés et les rouvre si sa volonté est assez forte…
— Mais sa volonté de quoi ? Cet humain n'a probablement jamais entendu parler de Meridian.
— Probablement pas sa volonté d'arriver à Meridian mais de retrouver quelqu'un… Quelqu'un qui est dans votre royaume, Majesté. »
Le monarque demeura silencieux, songeur. Cornelia avait-elle encore de la famille à Heatherfield ? Probablement que oui, même s'il devait avouer qu'il avait espéré que ses parents eussent emménagé bien loin, cherchant à oublier leur fille tant son absence les chagrinait. « Qu'on en avertisse les gardes ! Qu'ils se saisissent de cet intrus au plus vite ! »
Cedric acquiesça, conscient de la situation. S'il s'agissait d'un membre de la famille de Cornelia et qu'il parvenait à entrer en contact avec elle, il en serait d'autant plus difficile pour le prince d'apprivoiser sa belle qui se morfondrait alors, se rappelant la vie qu'elle avait autrefois vécue sur Terre. « Il est probable que l'humain se soit travesti en serviteur pour fouiller au mieux dans l'enceinte du château, Majesté ! »
Effectivement, cela était très probable ! D'autant plus que certains serviteurs avaient aidés les rebelles directement ! En ayant parfaitement connaissance des conséquences possibles ! Il grinça des dents. Non, impossible ! Depuis la grande purge, il était certain de la fidélité de ses domestiques… Ceux qui avaient été suspectés d'entretenir des liens avec la rébellion avaient reçus leur châtiment. La politique de l'exemple !
« Qu'on renforce la protection de la chambre de Cornelia. Qu'elle y soupe avec Milly le temps que soit arrêté cet intrus !
— Miranda sera à leurs côtés, ainsi que Mme de Noailles. Si jamais cet individu parvient à entrer dans la chambre, il ne pourra faire un pas sans être maîtrisé sur le champ. »
Les yeux noirs de Phobos ne purent se retenir et se levèrent au plafond tant il était exaspéré par l'évidence des propos de son subalterne ! Évidemment qu'il fallait protéger sa promise ! Autrement tout ce qu'il avait entrepris pour la récupérer aurait été une perte de temps !
O.O.O.O
L'araignée tapissait tranquillement auprès de la cheminé de la petite chambre au cinquième étage. Qu'il y faisait bon. La douceur de la pièce était entretenue par le feu mais également par les tapisseries qui en recouvraient les murs froids.
« Qu'est-ce que tu fais, Miranda ? »
Celle-ci releva les yeux et aperçut la petite fille aux cheveux argentés, assise sur le bord du lit, la regardant d'un air intrigué. « Je tapisse, Milly. Regarde, lui dit-elle en lui montrant sa toile sur laquelle ses fils de laine colorés et son aiguille avaient tant travaillé.
— Ça sert à quoi ?
— En fait, quand j'aurai fini, je le donnerai à mon tapissier qui se servira de ma toile pour en faire un beau petit coussin, que je mettrai dans le berceau de mon bébé, lui expliqua-t-elle avec un sourire.
— Tu vas avoir un bébé ? renchérit la fillette, d'une voix toute excitée.
— Oui, Cedric et moi attendons que l'œuf éclose. J'espère que tu t'entendras bien avec notre petit. »
Milly cligna des yeux plusieurs fois. Un bébé qui sort d'un œuf – oui, ça fait sens ! Après tout, son Papa lui-même lui avait dit qu'elle aussi avait été un œuf dans le ventre de sa Maman. Tout est logique ! Elle tourna la tête et se rendit compte que la blonde, elle, maintenue par les nombreux oreillers, fixait la porte de la chambre d'un air inquiet.
« Maman ? »
Les prunelles bleues de la jeune femme ne bougèrent pas, demeurant concentrées sur cette porte massive. Il lui semblait entendre les gardes s'agiter, entendre leurs armes s'entrechoquer. Y avait-il une bataille ? Les rebelles avaient-ils réussi à survivre et à forcer l'enceinte du château ? Il y avait alors peut-être un espoir qu'elle s'échappe avec Milly ! Mais peut-être qu'ils penseront qu'elle les a trahis, qu'elle a rejoint la cause du Prince et qu'ils l'exécuteront sans autre forme de procès. Mais dans ce cas, qu'adviendrait-t-il de Milly ? Sentant les yeux de la noble sur elle, elle détourna le regard, lui sourit et rapporta son attention sur la fenêtre. Il neigeait – encore – et elle pouvait aisément imaginer la violence des vents qui soufflaient dehors.
O.O.O.O
Il courrait, courrait, courrait dans les couloirs du palais, courait à perdre haleine. Ses poumons, son cœur, le suppliaient de s'arrêter afin qu'ils pussent saisir de l'air mais il n'en avait cure. Il devait leur échapper ! Vite, il tourna à gauche, puis à droite, puis monta les quelques marches, renversa le plateau que tenait une servante sur les quelques gardes qui étaient encore à sa poursuite afin de les ralentir. Un rien l'avait trahi, une erreur d'inattention. Il aurait dû demander à Lune de l'accompagner, de servir cet aristocrate ! Il aurait dû faire plus attention, se douter qu'ici personne n'avait de montre ! Et quand il avait déposé le plateau sur la table basse d'acajou de la noble, qu'il s'était relevé, qu'il l'avait saluée, qu'il était sorti, réajuster sa montre dans le couloir avait été la pire stupidité du monde ! Putain ! Si Lune avait été là, jamais il n'aurait eu ce malheureux réflexe !
Et voilà qu'il renversa une nouvelle servante - encore une - dans les escaliers, une brune cette fois, qui poussa un grand cri de surprise ! Rah ! Dans d'autres occasions, évidemment qu'il se serait excusé et l'aurait aidée à se relever – évidemment ! Voire même, il ne l'aurait pas du tout bousculée ! Il continuait à enjamber les escaliers quatre à quatre, lançant derrière lui, toute sorte d'objet de sorte à ralentir les sentinelles et pourtant, le visage de cette servante lui restait graver en tête. Il espérait qu'elle ne s'était pas blessée, qu'elle ne serait pas punie pour ne pas avoir apporté son plat à un noble quelconque.
Il arriva enfin dans une pièce ronde qui était probablement une tournelle, une tour qui servait aux gardes pour leur ronde mais aussi pour la protection du château : il y avait des archères et des meurtrières. Sauter par-là ne serait pas possible étant donné l'étroitesse des ouvertures ! Il se mordit violemment la bouche avant de remarquer une petite porte qui donnait probablement sur les murailles. Avant de se lancer, il fouilla dans les recoins, se saisit d'une longue corde qui lui parût assez solide, puis, attrapa tous les objets présents afin de bloquer l'entrée de la pièce, prenant son courage à deux mains, il ouvrit la porte et se mit à courir le long des remparts. Il continua sa course jusqu'à un coin plus isolé, se cachant autant qu'il pouvait des gardes qui faisaient leur ronde sur les autres remparts en-dessous, espérant qu'ils ne lèveraient pas la tête de sitôt. Il finit par trouver une gargouille à l'aspect menaçant, attacha la corde au corps du monstre de pierre, et, retenant son souffle, attrapa la corde et se mit à descendre doucement. Il tentait tant bien que mal de ne surtout pas regarder en bas ! Surtout pas ! La seule chose qu'il souhaitait c'était de se rapprocher du sol, d'en-dehors de l'enceinte de ce château et d'essayer de rentrer chez lui. Il reprit son souffle. C'était beaucoup plus facile à faire dans les jeux vidéo ! Un simple bouton et hop, le héros s'exécute. Mais là… Il fit l'erreur de regarder en bas et fut évidemment, pris de vertige. Il souffla.
Cependant, alors qu'il s'approchait inexorablement du sol, il entendit du grabuge, les gardes s'affairaient dans toutes les directions et notamment la sienne. Bientôt il serait découvert. Là, que feraient-ils ? Allaient-ils lui envoyer des flèches qui le blesseraient afin de le faire chuter ? Couper purement et simplement sa corde ? Sa gorge se noua. Alors qu'il venait, péniblement, de passer une meurtrière au troisième étage, il releva la tête et se rendit compte qu'une silhouette bien menue était tout en haut de la muraille, le fixant. Celle-ci était si petite qu'elle ne pouvait être celle d'un garde, d'une de ces créatures qui rôdaient dans les couloirs. Était-ce Lune ? Non, peu probable, elle avait été assignée aux cuisines. Mais alors qui ? De sa hauteur, il lui était impossible de le dire clairement. Peut-être était-ce la brunette qu'il avait renversée dans les escaliers il y avait quelques minutes ? Probablement. Son visage… Il plissa ses yeux afin d'essayer de l'apercevoir mais c'était peine perdue. Dans la nuit, avec la neige qui tombait, aucune chance. Il ne voyait d'elle que sa maigre silhouette.
Il cligna des yeux alors qu'il vit quelque chose briller dans sa main. Qu'est-ce que c'était que cela ? Oh ! Mince ! Vite, il se reprit à tenter de descendre mais malheureusement pour lui, il était trop tard. Il n'avait eu le temps de faire que quelques centimètres de plus quand le petit couteau tenu par la bonne s'abattit sur la corde et la rompit d'un coup sec, le faisant chuter d'une bonne dizaine de mètres dans les ronces du marécage entourant le palais.
La dernière chose qui vint à l'esprit de Christopher avant de perdre connaissance fut le visage de cette jeune femme brune.
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Va, vis, deviens
