Chapitre neuf: Réapprendre à vivre
Ambroise passa le début de l'après-midi à dormir, épuisé. Il dormait d'un sommeil comateux. Éric et Marina avaient, pendant ce temps, récupéré la totalité des affaires du jeune homme. Marina était étonnée par les livres qu'il lisait. Sagan, Laclos, Freud, Rousseau, Diderot, Aristote, Madame de Staël, Le Fanu... Éric lui avait raconté la vie d'Ambroise peu après que le jeune homme fut soigné. Il avait beau être nul à l'école, il aimait lire. Il se réfugiait dans les livres.
-Tu aimes lire, toi aussi? Lui avait demandé Éric
-J'adore.
Le duo était à peine rentré qu'il entendait Ambroise s'agiter. Il cauchemardait. Ce rêve devait être affreux, il poussa un même un cri, sans pour autant se réveiller. Marina eut alors un élan de maternité. Elle le serra doucement contre elle et le rassura. Au bout de quelques minutes, le jeune homme semblait apaisé.
-Eh bien! Après, tu dis que tu n'as pas la fibre maternelle. Railla gentiment Éric
-Je ne supporte pas les hurlements de sales mômes. Je les entends et dans la seconde qui suit, j'ai envie de les encastrer dans les murs.
-Mais s'ils pleurent de douleur?
-Là, j'ai mal au cœur. J'aime les enfants, quand ce sont les enfants des autres ou des grands enfants.
Alors que la jeune fille reposait doucement Ambroise, on frappa à la porte. Ce fut Éric qui ouvrit et la vision qu'il eut de la personne qui se tenait avait pour lui des airs de paradis. Il sentit ses joues s'empourprer et son cœur battait la chamade. Cela faisait des années qu'il ne l'avait pas vu. Cela faisait des années qu'il regrettait de ne pas avoir avoué ses sentiments à cette fille avant qu'elle ne quitte Asgard. Physiquement, elle était grande, les cheveux roux et des yeux couleur de feu. Il remarqua qu'elle avait laissé ses cheveux pousser librement. Une véritable amazone. C'était comme ça qu'Éric la voyait. Donna Ramone était une amazone et une métis elfique, tout comme le blond, et exactement du même âge que lui.
-Ça faisait un bail, Éric. Le salua t-elle avec son petit sourire enjôleur
-En effet, Donna. Répondit le blond, souriant aussi
Il l'invita à entrer. D'abord, elle présenta ses condoléances à Éric pour sa mère, n'ayant pas eu l'occasion de le faire par écrit à cause de son travail. Donna était une Renégate. Mais elle travaillait dans la base de Tésséha'lla.
-Mademoiselle Marina est ici?
-Marina? Oui, elle est là.
-J'ai une lettre pour elle du Seigneur Yuan. Il avait peur qu'en l'envoyant par la poste normale, le Cruxis la trouve. Un vrai parano. Comme si le Cruxis avait du temps à perdre avec des lettres d'impôts ou d'amour d'humains...
Éric appela Marina. Donna jaugea du regard la jeune fille. Frêle et apparemment fragile. Mais elle avait l'impression de voir son chef avec facilement dix ans de moins et en fille. Elle salua la demoiselle Ka-Fai.
-Mademoiselle Marina, je présume? Enchantée de vous rencontrer, je me nomme Donna Ramone et j'ai eu l'honneur d'être la coursière de cette lettre de Monsieur votre père.
-Merci Mademoiselle Ramone, c'est gentil à vous de vous être déplacée.
-C'était ma mission. Cela a été une sacrée surprise pour nous de savoir que le Seigneur Yuan avait un enfant. M'enfin, c'est sa vie après tout.
Marina lut la lettre de son père. Il s'inquiétait pour elle. Il lui demandait de rester éloignée des affaires des Renégats, pour sa sécurité. Il voulait lui éviter des dangers inutiles. En même temps, il lui annonçait que Donna allait elle aussi devenir l'une de ses gardes du corps. Elle remarqua deux choses: de une, il l'appelait « ma fille », de deux, il avait signé « ton père aimant »
La jeune fille trouva le comportement de Yuan à son égard mignon mais un peu trop sur-protecteur.
-Donna, serait-ce déplacé de ma part de vous demander de transmettre ma réponse?
-Je vous en prie, c'est normal, je suis payée pour ça.
Marina écrivit sa réponse. Elle le remerciait de se soucier autant d'elle. Cependant, elle lui écrivit qu'elle ne pouvait se résoudre à lui obéir malgré le fait qu'elle comprenait pourquoi il le lui demandait. Elle voulait continuer à l'aider, même avec ses petits moyens d'adolescente pas très douée, qu'elle ne voulait pas vivre dans l'angoisse permanente d'apprendre des morts chez les Renégats. Elle attendrait tranquillement ses ordres à Asgard, puisqu'il avait tenu à ce qu'elle demeure là-bas. Elle lui écrivit aussi, que même si elle était sa fille, elle était avant tout une renégate.
Elle lui adressa les formalités d'usage lors de travaux épistolaires.
Puis elle confia sa lettre à Donna.
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Dans la base de Tésséha'lla, Yuan lut la lettre de sa fille. Il ne put s'empêcher de sourire. Soit. Elle voulait aider. Elle voulait rester renégate. Bien. Ses ordres furent de demeurer à Asgard jusqu'à nouvel ordre.
-Martel, cette enfant est belle et bien ta fille. Elle a le même caractère que toi. Et le même mana que toi. Elle est une part de toi, c'est pourquoi je la protégerai à tout prix, même si je dois y laisser la vie.
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Donna revint le lendemain grâce à son ptéroplan. Il fallait s'organiser, si les quatre personnes devaient vivre sous le même toit, il fallait déterminer qui allait dormir avec qui, vu qu'il n'y avait que deux chambres. On opta pour la solution la plus simple: les filles de leur côté, les garçons de l'autre.
Personne ne se douta de la joie que provoquait le retour de Donna dans la vie d'Éric. Marina était heureuse de voir sans comprendre vraiment pourquoi le bonheur de son ami. Néanmoins, si la joie qu'elle éprouvait à voir cela était immense, son inquiétude par rapport à Ambroise était tout aussi grande. Il avait du mal à encaisser le fait d'avoir entendu de la propre bouche de ses géniteurs que s'il n'était jamais né, cela n'aurait rien changé pour eux, pire, qu'ils auraient été mieux. Si ses blessures physiques guérissaient bien, malheureusement le mental ne suivait pas. Marina avait peur qu'il ne fasse une bêtise. Il ne souriait plus, il mangeait peu, il parlait peu, il passait le plus clair de son temps à rester dans son coin, il ne l'appelait même plus «petite». Il commençait à maigrir. Cela faisait peur à la fille de Yuan. Même Donna, qui ne l'avait pas vu depuis des années et sans pour autant être très amie avec le jeune homme, trouvait cela inquiétant. Éric était rongé par l'angoisse pour Ambroise. Il savait que si le jeune métis avait réussi à subir avec force, courage et dignité les coups, la prostitution, les brimades, l'indifférence, mais là, il craignait que ce ne soit la blessure de trop. Ses illusions avaient été brisées, sa quête s'était révélée vaine. Il ne cherchait qu'un peu d'amour et d'affection auprès de ceux à qui il devait la vie mais le raisonnable quémandeur fut obligé de se rendre compte de l'évidence: ses parents n'avaient aucun amour dans le cœur à part celui des apparences. La nuit, étant donné qu'ils partageaient la même chambre, il sentait Ambroise s'accrocher à lui, comme s'il voulait se rassurer, se convaincre qu'il ne disparaitrait pas.
Un après-midi, Donna et Éric étaient partis faire des courses, laissant Marina avec Ambroise. Ce qu'elle pouvait les trouver mignon! Il formait vraiment un joli petit couple selon elle.
-Tiens, je ferais bien un jeu avec Ambroise, cela l'égayera peut-être.
Elle trouva un jeu de petits chevaux. C'était mieux que rien. Elle se rappelait qu'étant petite, elle donnait des noms aux canassons en plastique. Elle se rappela aussi qu'étant petite, elle aimait le mot «renégat». Elle n'en savait pas la signification mais elle aimait le son, l'aura qui s'en dégageait. Ce mot, elle l'adora quand elle comprit en jouant à Tales of Symphonia le but réel du Yuan pixelisé. Ce mot était pour elle un mot plein de noblesse.
Cessant sa rêverie sur le vocabulaire, elle alla voir si son ami était d'attaque pour une partie endiablée. Elle le trouva assis sur une chaise dans la chambre qu'il partageait avec Éric. Il contemplait la lame de son épée, celle qu'il avait reçu une fois engagé chez les Renégats. Ce n'était pas la première fois que Marina le voyait agir ainsi. En revanche, jamais la lame n'avait été aussi prêt d'un endroit stratégique. Même si elle prit peur, elle n'en montra rien. Elle s'approcha doucement de lui. Il ne la remarqua pas. Il approchait la lame toujours plus prêt. Elle était à plat sur l'intérieur de son poignet, l'éclat de l'acier contrastait avec la carnation pâle du jeune homme. Son regard semblait hypnotisé. Il tourna la lame de manière à ce que le tranchant soit sur l'endroit où l'on pouvait le mieux atteindre les veines. Il appuya légèrement, du sang commença à couler. Ce fut à ce moment là que Marina réalisa qu'il n'hésiterait pas. Elle se rapprocha vite de lui et s'empara de son épée qu'elle envoya valser dans un coin de la pièce. Le bruit que l'arme fit en tombant sembla réveiller Ambroise. Il remarqua enfin la présence de la jeune fille. Il tremblait. Le choc de la voir, de savoir qu'elle l'avait vu ainsi, lui fit perdre la force qu'il avait pour se tenir assis. Il se retrouva à genoux aux pieds de Marina, lui tenant les poignets et se mit à pleurer, le front sur le ventre de la demoiselle.
-S'il te plait...Je t'en supplie...Que quelqu'un me tue!
Marina s'agenouilla face à lui.
-Il est hors de question que je te tue. Tu m'es trop précieux. Tes parents ne t'aiment peut-être pas mais moi si. Et je ne suis pas la seule.
Que puis-je faire face à tant de détresse et de désespoir? Ce n'est en fait encore qu'un enfant en quête d'amour, un amour qu'il n'a jamais eu. Je peux lui en donner mais ce n'est pas un amour d'une amie qu'il recherche, c'est l'amour d'un père, d'une mère...Il cherche juste un foyer et sa chaleur.
Que puis-je faire à part le laisser pleurer? Non, je refuse, mon être tout entier s'y refuse!
Marina ne sut pas ce qui la poussa à agir comme elle le fit. Elle serra le demi-elfe contre elle et lui caressa gentiment les cheveux. Elle ne sut pas ce qui la poussa à dire ce qu'elle dit mais elle le fit tout de même.
-C'est fini, Ambroise, ça va aller maintenant, je suis là. Maman est là.
Cela surprit Ambroise. Mais qu'est ce que ça pouvait être bon! Il ne savait pas ce que c'était, mais c'était doux, c'était chaud. Il la serra de toutes ses forces. Il ignorait que Marina était capable d'agir ainsi. Elle qui disait ne pas avoir la fibre maternelle, selon lui, elle s'était trompée. Ce contact, cette gentillesse et cette douceur, cette tendresse. C'était celle qu'il avait tant cherché. Il ne sut pas pourquoi il dit cela mais il ne put s'empêcher d'appeler Marina «Maman».
Marina avait l'impression d'être dans le monde où il y avait son cher Dunkerque, dans son club où elle avait consolé ses amis, à tel point que l'une d'elle un jour l'avait appelée exactement comme Ambroise l'avait fait.
Mais cela faisait partie du passé. Son avenir était auprès des Renégats. Sa priorité du moment, c'était Ambroise. Tous les deux restèrent enlacés un bon moment. Ils ne se relevèrent que quand Ambroise eut fini de pleurer pour de bon. Jamais Marina ne l'avait lâché. Ses genoux étaient endoloris mais peu lui importait. Ambroise ne pleurait plus.
-Il vaudrait mieux soigner cette vilaine coupure, tu ne crois pas? Les infections, c'est de la vraie merde.
-Tu ne lui diras rien?
-A qui?
-A Éric.
-Promis.
Pendant que Marina rangeait l'épée à un endroit sûr, Ambroise soignait cette plaie.
-Marina?
-Oui?
-C'est gênant...Mais...Est-ce que je peux...t'appeler Maman?
Marina eut l'impression de se retrouver à peine deux ans en arrière, au dojo. Elle adressa un sourire chaleureux à Ambroise.
-Je serais honorée d'être ta Maman, Ambroise. Cela aurait été une telle fierté pour moi que de mettre au monde un être tel que toi, mon enfant.
Mais du coup, ce n'est plus petite?
-Tu es grande. Grande par tes qualités.
-J'ai des défauts tu sais.
-Lesquels?
-Je suis une morfale.
-C'est bien d'avoir bon appétit.
-Je suis rêveuse.
-Ça a permis à certains d'écrire de belles choses.
-Je suis innocente et naïve.
-Tu es surtout jeune.
-Je suis curieuse.
-Ça peut être une qualité. Ne cherche pas, à mes yeux, tu n'as aucun gros défaut. Tu es un Ange tombée du Ciel. Littéralement.
Donna et Éric revenaient à ce moment là. Le blond remarqua la blessure de son ami.
-Maladresse de ma part. Éluda Ambroise
Éric le crut de bonne foi. Il demanda à Marina:
-Tu aimes l'omelette, Miss?
-Yep. Et je sais même la faire si tu veux.
-C'est vrai que l'on a jamais eu l'occasion de goûter ta cuisine.
-Mon talent de cuisinière est assez réduit. A part une mayonnaise, un assaisonnement de carotte et une omelette, je ne sais rien faire. Ma mère disait que ce n'était pas à moi de faire les corvées ménagères. Tant que j'avais une chambre correcte aérée tous les jours, ça lui allait.
Donna la regarda avec de grands yeux. Sur le coup, Marina crut qu'elle ignorait d'où elle venait. Non, c'était une Renégate, elle savait.
- Ta mère était géniale! La mienne, dès que j'oubliais de sortir la poubelle , ça chiait des bulles à en faire péter des éprouvettes!
Marina ne put s'empêcher d'éclater de rire.
Le soir, à sa demande, ce fut elle qui essaya de faire à dîner. Ambroise lui demanda:
-Je peux t'aider Maman?
-Bien sûr mon chéri.
Éric tilta le nouveau sobriquet et aussitôt il comprit. Il eut une vague idée de ce qu'il s'était passé.
-C'était un mal pour un bien. Au moins, maintenant, il a une vraie maman qui l'aime.
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