CHAPITRE NEUF
Logan venait de reconnaître l'homme qu'il avait croisé plusieurs années auparavant et qui tournait autour de Sarah dans ce casino des bas-fonds.
Non. Qui tournait autour de lui. Mais Logan chassa rapidement cette pensée de sa tête : cela pouvait attendre, pour le moment il y avait d'autres choses plus urgentes.
Les yeux de Sarah, à travers le miroir, le fixaient toujours, imperturbables, presque curieux de ce qu'il allait dire, et il n'avait qu'à se perdre un instant dans ce regard-là, juste un instant, pour qu'aussitôt ce qui se passait dans le reste de la pièce lui paraisse de peu d'intérêt. D'un coup, il avait la sensation grisante qu'ils étaient seuls au monde. Elle était là, et elle n'avait plus ce regard presque noir qu'elle lui avait jeté, quelques nuits auparavant, en quittant sa chambre. C'était tout ce qui comptait.
Ils se dévisagèrent longuement.
_ Je... Je suis désolé, Sarah, dit-il doucement. J'ai agi comme un con.
Elle resta immobile et silencieuse. Les yeux dorés plantés dans les siens ne cillaient même pas et Logan se demanda presque si elle avait bien compris ce qu'il lui avait dit.
_ Elle ne veut pas te voir.
La voix de Gambit avait surgit et Sarah baissa aussitôt les yeux, brisant ainsi la fragile magie qu'il y avait eu entre eux et les ramenant à la réalité.
_ C'est quoi ton problème ?, grogna méchamment Logan en se tournant vers lui. Et d'abord, qu'est-ce que tu fous là ?
_ Mais je suis chez moi, figures-toi. Ce casino m'appartient, dit-il en tirant un paquet de cartes d'une de ses poches. Techniquement, Sarah est mon employée, mais étant donné qu'on se connait depuis un moment, j'ai plutôt le plaisir de la considérer comme une... amie.
Une amie... Gambit avait clairement laissé planer un doute, mais Sarah n'avait pas réagi ni tenté de le contredire : elle semblait soudain étrangement absente, comme si elle s'était évadée dans un coin de sa tête. Avant que Logan n'ait trouvé une répartie pour rabattre l'air un peu suffisant de Gambit, ce dernier se mit à manipuler les cartes qu'il tenait en main et à les faire voler, exécutant des figures compliquées et absolument pas naturelles.
_ Un bio-kinésique..., souffla Tornade.
_ Qu'est-ce que c'est ?, demanda Scott avec une méfiance non dissimulée.
_ Une mutation qui permet de charger les objets d'énergie cinétique pour les manipuler.
_ Tout à fait exact, chère demoiselle, reprit Gambit d'une voix tranquille. Ces cartes pourraient vous découper en petites lamelles, si je le leur demandais.
Comme pour mieux démontrer ses talents, il sépara un as de pique des autres cartes et le fit s'élever devant lui, à la hauteur de son regard. L'as se mit à tournoyer lentement sur lui-même, sous le regard impressionné de Tornade, et un sourire fleurit sur le visage de Gambit, visiblement satisfait de son petit effet.
Soudain, un éclair rouge fusa de nulle part et la carte s'enflamma d'un seul coup, avant de retomber doucement sur le sol, en fines cendres. Scott avait encore le doigt posé sur le petit bouton, près de sa tempe, qui lui permettait de contrôler le verre de ses lunettes.
_ Oups, dit-il d'une voix moqueuse.
Tornade lui donna un coup de coude et s'interposa au moment où Gambit, le sourire évanoui et les yeux sombres, faisait mine de s'avancer.
_ On se calme, les gars, nous ne sommes pas ici pour prouver qui est le plus fort. Nous sommes venus demander à Sarah de revenir avec nous à l'institut...
Toutes les têtes convergèrent alors vers la jeune femme.
_ D'accord.
Elle avait parlé d'une de façon abrupte et directe, presque désintéressée. C'était le premier mot qu'elle prononçait depuis qu'ils étaient entrés dans la pièce et même Tornade sembla surprise que tout se passe, en fin de compte, si facilement.
_ C'est... c'est vrai ? Tu rentres avec nous ?, demanda Tornade, comme si elle n'osait y croire.
_ Oui.
Un large sourire fendit le visage de Tornade et tout le monde commença à se détendre, quand Sarah ajouta :
_ À condition que Rémy vienne aussi.
À ces mots, Logan sentit brusquement quelque chose se nouer au creux de son ventre.
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Cela faisait maintenant une dizaine de jours que Gambit, de son véritable nom Rémy Lebeau, avait rejoint l'Institut de Charles Xavier. Le professeur l'avait accueilli avec chaleur et avait longuement parlé avec lui, approuvant aussitôt son entrée dans les X-Men, dont l'équipe, depuis la mort de Jean, manquait cruellement de membres aguerris.
Gambit, qui avait le contact facile, s'était intégré très rapidement, beaucoup trop rapidement, d'ailleurs, au goût de Logan, qui supportait difficilement sa présence. C'était avant tout un charmeur, un séducteur, et sa façon d'enjôler tout le monde – et en particulier les femmes – lui portait prodigieusement sur les nerfs. Mais malgré l'antipathie évidente qu'il ressentait pour cet homme, Logan devait bien avouer qu'il était effectivement très doué. Il était rapide et efficace, et il savait se battre, ce qui était un atout non négligeable pour l'équipe des X-Men. Et puis il pouvait au moins se consoler sur un point : si Tornade ou Malicia ne juraient plus que par le beau et mystérieux joueur de poker, Sarah, elle, ne semblait pas lui porter plus d'attention qu'à tous les autres.
Ce jour-là, une fois les cours terminés, les X-Men se réunirent pour une « séance d'entraînement », comme aimait à l'appeler le professeur. Grâce au Cerebro, il recréait un univers virtuel pour exposer le petit groupe à un certain nombre de défis et de dangers, afin de les préparer à faire face à toutes les situations. Effectivement, s'il était facile de se battre sur un tatami ou de prendre les bonnes décisions lorsqu'on avait la tête froide, il était toujours bien plus compliqué de composer avec les deux éléments principaux qui entraient en ligne de compte dans une situation réelle : l'urgence et l'adrénaline. Et l'urgence, pour le moment, c'était cette météorite en flamme, grosse comme une maison, qui fonçait droit sur eux, accompagnée d'une pluie de météorites plus petites et bien trop nombreuses pour que les éclairs de glace de Bobby puissent les éteindre toutes.
Dans cette fournaise, accroupi derrière une carcasse de voiture au métal bouillant, Logan avait complètement perdu de vue les autres X-Men. Soudain, un impact plus violent que les autres se produisit à quelques mètres et fit trembler le sol si fort que la carcasse se souleva de quelques centimètres avant de retomber sur le sol. Cette fois, il avait la preuve qu'il était définitivement trop exposé et il passa en revue les quelques rares options qui s'offraient à lui : une plaque de béton à demi enfoncée dans le sol, un peu plus loin, semblait former un abri plus sûr et il attendit que l'averse de météorites se calme plus ou moins avant de s'élancer.
Il dut bondir sur le côté à deux reprises, courant à l'aveuglette en couvrant son visage avec ses bras, pour éviter des météorites qui explosaient au sol, créant de vastes cratères et projetant au passage quantité de terre et de pierres. Parvenu à deux mètres de la plaque de béton, il se jeta à plat ventre et se laissa rouler en dessous.
Une fois à l'abri, Logan se redressa et réalisa alors qu'il n'avait pas été le seul à chercher refuge ici : Gambit, adossé contre le béton, se protégeait lui aussi la tête des projections de terre et de débris qui rebondissaient au sol, son long bâton étendu près de lui.
Les deux hommes se toisèrent.
_ C'est sympa, vos petites activités sociales !, cria Gambit pour couvrir le bruit des explosions.
_ T'inquiètes pas, on a un service de blanchisserie si jamais tu mouilles ton pantalon, renchérit aussitôt Logan.
Tout à coup, il aperçu une silhouette qui courait, à quelques dizaines de mètres, complètement exposée aux météorites. Malgré la fumée et la poussière qui formaient un brouillard rouge et compact, il reconnut les longs cheveux noirs.
Une météorite tomba tout près d'elle.
_ Sarah !!!
Logan avait hurlé, sans réaliser qu'elle ne risquait pas de l'entendre, si loin, avec le bruit épouvantable qui régnait tout autour. Instinctivement, tous ses muscles s'étaient bandés et il aurait bondit vers elle si l'instant d'après il n'avait pas revu la silhouette, quelques mètres plus loin, qui disparaissant derrière un bâtiment démoli aussi vite qu'elle était apparue.
_ T'en fais pas pour elle, elle a l'air de s'en sortir plutôt bien !, cria Gambit.
_ Je t'ai demandé ton avis, à toi ?, gronda Logan.
_ Non, mais je vois que tu la couves du regard, notre jolie Sarah...
_ Tu la connais depuis quand ?
_ C'est vraiment l'endroit pour bavarder, tu crois ?
_ Depuis quand ??? Réponds !
Une météorite tomba tout près, les éclaboussant de terre et couvrant le bruit de leurs voix.
_ Quoi, tu veux savoir si je couche avec elle ?, cria Gambit d'un air franchement moqueur. À ton avis ?
Le sang de Logan, déjà fouetté par l'adrénaline, ne fit qu'un tour dans ses veines. Il se rua sans réfléchir sur Gambit et voulut le saisir par le col, mais ce dernier avait d'excellents réflexes et fut debout en un clin d'oeil. Une fois hors de leur abri, il se mit à faire tournoyer son bâton autour de lui et attendit tranquillement que son adversaire le suive, un sourire narquois sur les lèvres, parfaitement insensible aux météorites qui continuaient de tomber. Oubliant lui aussi ce qui se passait autour d'eux, Logan répondit instantanément à l'invitation : il surgit à son tour de sous la plaque de béton et sortit ses griffes. La rage familière était là, au creux de son ventre, bouillonnante, grognant comme un animal en cage. Il allait lui faire rentrer son sourire au fond de la gorge.
Il bondit et les deux hommes roulèrent dans la poussière.
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Des cris retentissaient autour d'eux, un bruit de cavalcade qui leur parvenait dans une sorte de silence lourd et épais maintenant que les météorites avaient cessé de tomber. Le brouillard se dissipait peu à peu, mais Logan n'y prêtait pas attention : tous ses sens étaient concentrés sur l'homme en face de lui, évitant les coups, frappant, cherchant à le faire tomber à terre, évitant le bâton qui fendait l'air avec un sifflement aigu.
Soudain, elle fut là. Il ne l'avait pas vue arriver – pas plus que Rémy, visiblement – et il ne put que saisir du coin de l'oeil une silhouette fugitive qui s'élançait sur un bloc de béton effondré, rebondissait contre un mur à plusieurs mètres de hauteur, puis se lançait dans le vide au dessus d'eux en esquivant adroitement le bâton qui semblait partout à la fois. Tout cela n'avait pris qu'une seconde.
Un violent coup au ventre lui fit perdre son souffle et le déséquilibra, mais il n'eut pas le temps de se redresser tout à fait : une douleur déchira sa joue.
En un instant, Sarah s'était interposée entre les deux hommes et les avait séparés, frappant l'un, puis l'autre, une lame dans chaque main. Logan avait la joue ouverte, et Gambit arborait une large estafilade sur la tempe, mais la stupéfaction semblait plus forte que la douleur elle-même. Immobile, dans une pose aussi parfaite que dans une de ses danses, la jeune femme les tenait maintenant en respect en pointant un poignard sur la gorge de chacun d'eux.
Tornade arrivait, suivie des autres X-Men.
_ Hé bien, elle a réussi à vous calmer, on dirait !, jeta-t-elle avec une certaine ironie.
Gambit porta la main à son front, puis examina le sang qui se trouvait sur ses doigts. Logan, quant à lui, ne bougea pas : la blessure, sur sa joue, se refermait tranquillement et il jeta un regard moqueur à son opposant.
Une claque sur son autre joue lui fit aussitôt ravaler son sourire. Sarah avait frappé du plat de la lame, cette fois, mais elle avait la main leste et vu son regard furieux elle ne semblait pas d'humeur à rire.
_ Assez !, siffla-t-elle.
Si la coupure sur sa joue avait été insuffisante, cette gifle, en revanche, eut sur Logan l'effet d'une douche froide.
_ Personne ne se battra pour moi, c'est compris ?
Un instant, les deux hommes se toisèrent encore, puis ils se séparèrent enfin en reculant lentement de quelques pas, comme à regret. Autour d'eux, le décor virtuel disparaissait déjà tandis que Bobby et Malicia les rejoignaient en courant.
_ Que s'est-il passé ?, s'écrira Malicia en s'arrêtant près de Gambit pour évaluer la gravité de la blessure.
_ Oh, la même chose que d'habitude, répondit Tornade, sarcastique. Encore un combat de coqs entre nos deux champions...
Scott eut un sourire narquois, observant tour à tour les deux hommes qui continuaient malgré tout à se lancer des regards assassins.
_ Hé bien, ça va me faire des vacances..., conclut-il.
