CHAPITRE 8
La veille, Aralm en personne était venu nous annoncer qu'elle avait passé un accord avec Clarke. Elle ne nous avait donné aucune explication, aucune indication sur la nature de cet accord. Tout ce que nous savions était que deux gardes allaient m'escorter le lendemain – enfin aujourd'hui – jusqu'au campement que nous avions établis, pour prévenir nos amis de ne pas venir nous chercher. Les ordres étaient clairs : je n'avais pas le droit de leur donner la moindre explication sur notre situation, je devais uniquement leur dire de ne pas venir.
Mais c'était quoi cette histoire ?! Clarke avait passé un accord sans nous en parler d'abord ?! S'il fallait prévenir les autres, c'est que nous n'étions pas libres. Et puis c'était quoi cet accord ?! Qu'est-ce qu'elle avait bien pu accepter pour qu'elle pense qu'on voudrait bien rester prisonniers de ces Natifs ?
Après cette annonce – puisqu'Aralm était repartie aussi vite qu'elle était venue – je n'avais cessé de ruminer toutes ces questions dans ma tête, en marmonnant des paroles incompréhensibles. Je n'avais d'ailleurs pas réussi à dormir de la nuit. Décidément, depuis le retour de Clarke dans nos vies, je ne cessais d'être en colère. J'aurais vraiment aimé que quelqu'un puisse m'expliquer à quoi elle jouait. Il y avait presque trois mois, elle était partie. J'avais eu du mal à l'accepter, mais j'avais fait de mon mieux pour la comprendre, et la laisser s'en aller. Parce que je sentais qu'elle en avait besoin. Et maintenant quoi ? Elle réapparaissait par hasard, nous reprochait nos décisions, et en prenait d'autres pour nous ? Elle ne semblait pas aller si mal que ça, si elle était capable de se comporter de cette manière : elle avait toujours été d'une nature très dirigeante, mais là… C'était trop. Il fallait que je lui parle avant de partir.
Laissant les autres qui dormaient plus ou moins confortablement sur le sol dur, je passais la tête dans l'encadrement de la porte. Aussitôt, nos geôliers se mirent sur leur garde.
« Doucement les gars, je vais pas vous taper dessus…
Cette réponse ne fit sourire que moi, alors j'enchainais.
– Il faut que je vois Clarke, vous pouvez m'emmener la voir ? J'ai besoin de lui parler.
Aucun d'eux ne me répondit. Ils se contentèrent de se regarder, sans visiblement savoir quoi faire. De quoi ils avaient peur franchement… Ce n'était pas comme si j'allais pouvoir faire quoi que ce soit, sachant qu'ils étaient deux, et armés.
– Allez, vous pouvez bien faire ça, non ? Ou alors ça aussi j'ai pas le droit ?
Je commençais à m'avancer pour sortir de la pièce, et leur hostilité augmenta d'un cran. Juste à ce moment-là, l'homme qui escortait Clarke lors de la réunion avec Aralm apparut. Dans la langue propre aux Natifs, ils échangèrent quelques mots, puis il se tourna vers moi.
– Je vais t'emmener la voir.
– Merci. »
Une réalité me sauta immédiatement au visage : il ne m'inspirait pas confiance du tout. Je ne savais pas pourquoi, j'avais juste ce sentiment que lui et moi n'allions pas nous entendre. Enfin en dehors du fait que de toute façon, son peuple me retenait prisonnier et que donc je ne serai jamais ami avec eux…
L'endroit où se trouvait Clarke était à l'autre bout du village, après une nouvelle succession de passerelles et de plateformes. Qu'est-ce que cela devait être ennuyeux à la longue, de vivre ici… Je n'aurais pas aimé ça du tout. Malgré la hauteur relativement vertigineuse des habitations, je me sentirais enfermé, comme si on m'avait pris ma liberté. Oui, on pouvait saluer l'ingéniosité du système, mais franchement, devoir traverser toujours les mêmes passerelles, ne pas pouvoir sortir du village en quelques pas, ne pas sentir le sol meuble sous ses pieds. En fait, cela me rappelait trop l'Arche !
Lorsque je pénétrai dans sa chambre, de l'autre côté d'une grande pièce vide, je la trouvais allongée sur le matelas au sol, les yeux fermés, et les mains croisées sur son ventre. J'avais envie de rester là, juste pour la regarder. Elle était belle, j'aurais pu passer des heures à ne faire que ça. Mais mon besoin de lui parler était plus important.
« C'a l'air de beaucoup te perturber qu'on soit prisonnier.
Elle sursauta, ouvrant brusquement les yeux. Un bref instant, j'y lu la même détresse que lors de son départ. Quand elle était encore cette fille désemparée, qui préférait s'enfuir pour supporter elle-même les sacrifices nécessaires au sauvetage de notre peuple. Cette fille que j'avais appris à connaître, qui m'avait fait confiance, pour laquelle j'en étais venu à me faire du souci, alors que depuis toujours, seule ma sœur comptait. Elle s'était tranquillement fait une place dans mon cœur, sans qu'aucun de nous ne s'en rende compte, et maintenant, j'avais la sensation que tout était perdu. Que rien ne serait plus jamais pareil entre nous.
Mais cet instant fugace passa, et l'assurance qui la caractérisait tant, ainsi qu'une pointe d'agacement s'installèrent dans son regard.
– Qu'est-ce que tu veux que je fasse Bellamy.
– Que tu te battes. Que tu assumes tout ce qui se passe.
– Que j'assume quoi ? Ce n'est pas de ma faute si on est dans ce merdier, mais c'est quand même à moi de nous en sortir ! Je ne peux pas tout faire !
– Je ne t'ai jamais demandé de nous sortir de quoi que ce soit, d'accord ? Tu as pris toutes ces responsabilités toute seule, et ce depuis le début. Alors maintenant, tu ne peux pas reprocher aux autres de compter sur toi.
– Je ne reproche rien à personne, je–
– C'est pourtant l'impression que tu nous as donné.
– Je ne voulais pas, c'est juste…
Elle se tut un moment, les yeux dans le vague, comme si elle cherchait une réponse à une question qu'elle ne connaissait pas. Elle finit par relever le regard vers moi, et continua d'une voix incertaine, emplie… d'espoir ?
– Tu comptes sur moi, toi ?
La regardant sans comprendre, je mis quelques secondes à saisir sa question. J'avais toujours compté sur elle. De même qu'elle avait toujours compté sur moi. C'était comme ça que fonctionnait notre co-leadership depuis le début ou presque. Son absence avait changé pas mal de choses cependant. Tacitement, j'étais devenu l'unique leader de notre groupe, même si au camp Jaha, je n'avais pas eu grand-chose à faire. Nous avions eu la preuve que nous pouvions nous en sortir sans Clarke. Etait-ce cela qui l'effrayait ? Pensait-elle que nous n'avions plus besoin d'elle, qu'elle n'avait plus sa place parmi nous ? Moi je savais que c'était faux, mais ce cours instant où j'avais vu la détresse dans ses yeux me laissait penser qu'elle ne voyait peut être pas les choses comme moi.
– Oui. Oui Clarke, je compte sur toi, ça n'a pas changé. Et tu devrais le savoir Princesse.
Debout depuis le début de cette conversation, je décidais de m'assoir avec elle sur le matelas, conservant une vingtaine de centimètre entre nous.
– Je ne pourrais jamais cesser de compter sur toi Clarke, pas après tout ce qu'on a traversé. Mais tu ne dois pas non plus arrêter de compter sur moi. Pour ce genre de décision – l'accord que tu as passé avec Aralm – tu n'as pas le droit de décider seule. Nous ne savons même pas de quoi il s'agit, et… tout cela ne concerne plus uniquement toi, aujourd'hui.
Après une dizaine de seconde silencieuse, elle finit par me poser la question qui me trottait dans la tête depuis quelques temps déjà.
– Quand es-tu devenu aussi mature et réfléchi, Bellamy ?
– Je me pose la même question Princesse. Assez souvent même… Mais c'était nécessaire.
Un léger sourire fendit son visage, avant que je n'enchaine.
– Je suppose que tu es au courant, mais je suis envoyé par nos « ravisseurs » pour prévenir les autres de ne pas nous chercher…
– Je sais. Ça fait partie de l'accord Bellamy, j'accepte de les aider à condition que vous puissiez prévenir les autres que tout va bien. Enfin que vous n'êtes pas morts…
– Je me doutais qu'il s'agissait de quelque chose de ce genre. Mais qu'est-ce que tu as accepté pour garantir notre survie ? Même temporairement… ?
– Rien qui ne soit pas dans mes cordes Bellamy, ne t'en fais pas.
– Tu recommences.
– Quoi ?
– Tu parles comme si tu étais la seule à pouvoir gérer tout ça, comme si nous n'étions pas là.
– Elle s'est adressée à moi pour cet accord et…
– Et je me contre-fou de ce qu'elle a pu dire ou demander. Par un coup foireux du hasard, on est ensemble dans cette galère, et on ne te laissera pas gérer ça toute seule.
– Le hasard n'est pas responsable de tout ça, Bellamy. C'est–
Clarke fut stoppée dans sa phrase par un garde qui pénétra dans la pièce. Visiblement, c'était l'heure pour moi de me mettre en route.
– On finira cette discussion à mon retour Princesse. Mais ne laisse pas les autres seuls, s'il te plait. Et ne te prends pas pour Wonder Woman.
–––
Bellamy sorti de la pièce, un petit sourire en coin accroché à ses lèvres. Je n'avais pas aimé cette discussion. Effectivement, nous ne nous étions pas crié dessus, ni étripé l'un l'autre, ce qui était déjà un exploit. Mais je m'étais sentie gauche face à lui, complètement abattue, incapable d'aligner trois pensées cohérentes. Il avait raison, je le savais : ce n'était pas à moi de décider pour eux. Mais je ressentais le besoin de le faire, comme si mon absence de plus de deux mois devait être rattrapée, comme s'il fallait que je leur montre que j'étais toujours présente pour eux. Ils m'avaient tous tellement manqué. Il m'avait manqué. En fait, j'étais terrifiée à l'idée qu'ils n'aient plus besoin de moi.
Environ une heure plus tard – enfin ce qui me sembla une heure – Keld fut envoyé pour m'exposer dans le détail les informations qu'ils avaient pu amasser concernant l'hécatombe qui sévissait depuis des mois maintenant. Le fait était qu'il n'y avait pas grand-chose à savoir de plus que ce qui m'avait déjà été dit : quelques semaines après notre arrivée sur Terre, la population de ce village, et de ce village seulement, avait commencée à mourir. Sans aucune explication visible, sans avertissement, les plus forts tombaient gravement malade, perdant leurs forces jours après jours, tandis que les plus faibles trépassaient en à peine soixante-douze heures.
En faisant le tour des villages alentours, poussant même jusqu'au village de Lexa à plus d'une semaine d'ici, Keld s'était rendu compte qu'aucun n'était touché. La seule information qu'ils avaient pu obtenir concernait un groupe important de personnes qui était arrivé très récemment sur Terre, dans un énorme fracas. En rapportant cette information à sa chef, le guérisseur du village n'avait pas envisagé une seule seconde que celle-ci finisse par accuser le Peuple du Ciel. Mais c'était là son esprit pragmatique de médecin – ou ce qui s'en rapprochait le plus ici – qui parlait, alors qu'Aralm avait besoin de coupables. Ce que Clarke ne comprenait pas, c'était qu'elle ait attendu aussi longtemps avant de tenter quelque chose contre eux, si elle était aussi certaine de leur responsabilité. Keld lui avait alors répondu qu'elle avait avant tout cherché à sauver son peuple. Ils avaient essayé tout ce qui était en leur pouvoir, testant la totalité des plantes médicinales qu'ils connaissaient. Ils avaient même été jusqu'à tenter quelques saignées, comme au XVIIéme siècle. Mais rien n'avait fonctionné. Rien de ce qu'ils n'avaient pu faire n'avait amélioré un tant soit peu l'état des mourants. Parfois, l'état avait même semblé empirer.
A la fin de l'exposé, Clarke enclencha immédiatement son mode « médecin » et demanda à voir les malades. Bon, techniquement, elle n'était pas médecin… Mais c'était son rôle depuis le début, et puis sa mère lui avait appris suffisamment de choses pour qu'elle sache au moins examiner des patients et des corps.
Et de toute façon, elle n'avait pas le choix ! Leur liberté dépendait de ce qu'elle réussissait à faire pour ces pauvres gens. Avec un peu de chance, si elle s'impliquait vraiment, peut-être qu'ils seraient libérés même si elle n'arrivait à rien… Dans tous les cas elle se devait donc d'essayer de son mieux !
Keld l'accompagna – sans escorte – dans un bâtiment semblable à celui où elle logeait. Elle l'avait déjà remarqué en inspectant les alentours, mais elle avait tout simplement songé que celui-ci serait vide comme le sien. Elle comprit alors qu'il s'agissait en fait de ce qui s'approchait le plus d'un hôpital chez les Natifs. A l'intérieur, toutes les chambres étaient occupées.
En entrant dans l'une d'elles, Clarke découvrit un patient dans un état catastrophique : brulant de fièvre, il suait à grosses gouttes. A côté de son matelas, près de sa tête, était déposée une bassine vraisemblablement utilisée lorsqu'il vomissait, ce qui arrivait assez souvent d'après les dires de Keld. Les traits de son visage ne reflétaient que de la souffrance, tandis qu'il se tenait le ventre, et ses yeux complètement fous ne se fixaient jamais sur un endroit précis. Cet homme respirait la terreur et la souffrance.
« Ils finissent tous comme ça avant de mourir. Ce qui arrive dans les six à huit heures qui suivent.
– Et absolument rien de ce que vous faites ne peut les aider ?!
– Je te l'ai dit Fille du Ciel, rien ne fonctionne. Tout ce que nous pouvons faire, c'est soulager leur douleur, mais ce n'est que temporaire, et extrêmement limité. »
En examinant le reste des patients présents dans les chambres, soit une vingtaine, Clarke découvrit encore plus de personnes en souffrances, que personne ne pouvait aider. Il n'y avait jamais de personne âgée, ou d'enfant. « Ils sont trop faibles et ne survivent jamais à la première journée. » lui avait répondu son guide. La vision de toutes ces personnes mourantes comprima le cœur de Clarke. Son âme de soignante ressortait, comme toujours dans ce genre de situation, et elle se promis de faire tout ce qu'elle pouvait pour leur venir en aide. Pas uniquement parce qu'il s'agissait là de leur porte de sortie à Bellamy elle et les autres, mais parce qu'elle se devait de les aider. Elle le voulait, en avait besoin.
« Est-ce qu'il y a des corps que je pourrais examiner ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que nous ne conservons pas les corps. Ils sont brûlés à peine quelques heures après leur mort. »
Keld finit par la ramener dans sa chambre. Avant qu'il ne parte, elle lui demanda de lui permettre de rencontrer Aralm le lendemain, et éventuellement d'autres membres du village qu'elle pourrait examiner, questionner. Elle n'avait encore aucune idée, ni même un embryon d'idée, mais il fallait bien débuter quelque part.
Et voilà, un nouveau chapitre !
Comme toujours, j'espère sincèrement que cela vous a plu, et comme toujours, un grand merci à tous les reviewers, followers et readers ! Vive les rimes en -ers !
Bref, j'espère bien lire d'autres de vos reviews, et je vous dis à la prochaine pour le chapitre suivant !
(je suis désolée pour le retard sur la date d'update, j'ai été tellement occupée que c'est complètement passé à la trappe... =S)
