9.
Au fil des jours Thysg et Bérylle Erelheim n'avaient pu que constater le comportement relativement inhabituel de Skendar.
Et pourtant, ils auraient dû se réjouir du fait que contrairement aux cinq dernières années il ne s'était pas terré dans son appartement, à tourner en rond tout en ressassant les souvenirs d'avant.
Bien que devenu un ours casanier, il avait accepté de bon cœur l'installation au château des deux derniers membres de sa famille, mais il ne s'était absolument pas intéressé à eux et ils s'étaient contentés d'être auprès de lui… quand il était là.
Après avoir fini son café du petit déjeuner, Skendar se leva de table et quitta la terrasse où ta table avait été dressée.
Il n'avait pas besoin de faire part de son occupation de la matinée, sa tenue d'équitation suffisamment éloquente.
- On ne devrait pas se joindre à lui ? suggéra Bérylle en piochant dans sa coupe de fruits. Une fois passée la forêt, il y a les falaises, et les chemins sont très dangereux…
- Non, je ne crois pas qu'il ait l'intention de faire une grosse bêtise, assura Thysg. Et certainement pas avec cette méthode !
Bérylle sursauta.
- Comment cela ?
- Skent est un Militaire. Et il dispose d'une arme de service, ajouta son père, sombre. Mais ce n'est pas le style de la famille, reprit-il. Dans sa branche surtout, ce sont des Militaires de carrière ou dans le genre. Il n'y a que quelques taches dans l'arbre généalogique, mais elles ont été effacées soigneusement et il n'en subsiste aucune trace. Skendar ne va pas bien, mais il tient bon. Sinon crois-moi, mon trésor, il en aurait fini à la disparition d'Ilian. J'ai d'ailleurs longtemps cru qu'il ne survivrait pas à son gamin.
- Moi aussi. Cousin Ilian me manque tant…
- Je n'ignore pas que c'est un peu lui que tu recherches et que tu retrouves auprès de ton Militaire de fiancé, fit doucement Thysg en clignant de l'œil à sa fille dont les joues rosirent.
- Et je n'ai pas l'intention de le présenter à oncle Skendar, la ressemblance physique lui ferait mal. Et nous que faisons-nous ?
- Moi, j'ai des consultations d'ingénierie à assurer. Et à toi, je conseillerais d'aller rejoindre ton fiancé, au moins pour ce jour, ça va te changer les idées. Notre mal être d'adultes ne te concernent pas aussi près. Moi seul aurais dû rester !
- Je suis une grande fille. Je comprends parfaitement. Et, comme tu le disais, oncle Skendar a besoin de nous, pas mon fiancé avec ses sept frères et sœurs ! Et puis, il a sa Maîtrise de Droit à passer pour devenir Juriste de la Flotte terrestre. Il doit étudier et quand lui et moi sommes en présence, il travaille sur un sujet de chair !
Thysg rit de bon cœur.
- Je pense que ce chaud lapin fera honneur à la famille.
Bérylle sourit largement.
- Je vais aller broder. J'ai promis ce canevas à mon fiancé pour décorer son bureau de Juriste !
Skendar avait laissé Phœnix dans la prairie jouxtant le pavillon de chasse.
Un pavillon qui tenait davantage de la cossue villa, et qui n'était nullement dédiée à la chasse mais plutôt à l'observation de la faune afin de s'assurer de son équilibre et de sa préservation.
Le rez-de-chaussée du pavillon avait toujours été une seule et unique pièce, les murs ouverts les uns aux autres, formant un environnement lumineux et donnant l'impression de l'infini.
Et la partie qui avait été la salle à manger, au centre du rez-de-chaussée, avait été transformée en sorte de chambre d'hôpital de fortune, bien que le matériel médical soit à la pointe de la technologie mais complètement incongru en ce lieu.
- Merci de sacrifier une partie de tes congés, Tharen. Tu y avais droit, plus que quiconque !
- La Flotte est ma vie et je n'ai aucune personne à charge. Et je préfère faire mon métier que lézarder au soleil d'une plage de rêve à une autre…
- … entre deux bénévolats à l'hôpital le plus proche de ton domicile.
- En revanche, je ne comprends pas bien pourquoi tu m'as fait cette demande, Skent ? Enfin si, je peux deviner : tu ne voulais pas laisser l'entier contrôle à ce Doc Pirate, et Mécanoïde de surcroît.
- J'ai eu accès à sa programmation, contrôle de sécurité minimal, mais il peut y avoir des fichiers cachés. Et déjà…
- … Et déjà que tu as trahi la Flotte, quelque part, en répondant contre toute logique et tout honneur à la demande d'aide de cette Yuki, et que tu t'enferres dans cette « faute » en abritant l'objet de ta traque sur ton propre domaine, tu vas être coulé, professionnellement parlant !
- Je ne l'ignore pas. Je gagne, un micro chouya sur un plan, et je perds complètement de l'autre ! soupira Skendar.
Du haut de ses deux mètres, sa stature de colosse et son abondante chevelure de jais tressée jusqu'au bas des reins, Tharen Blomm sourit à son capitaine et ami.
- Tu sais très bien que j'ai procédé aux tests ADN. Je n'ignore donc pas pourquoi tu l'as fait. Mais ça ne sera jamais recevable devant une cour martiale si cela s'ébruitait. Au contraire, cela t'enfoncerait encore plus. Et je n'ose même pas imaginer ce qui se passera sous peu…
- Et aujourd'hui, où en est-on ?
- Aucun changement depuis qu'on l'a sorti du Caisson de Rumsghold. Ilian est toujours dans le coma.
- C'est le capitaine de l'Arcadia, Albator ! Ce démon sanguinaire ne sera jamais mon ange d'Ilian !
- Bien sûr…
- Tharen ! contesta Skendar.
- Tu as choisi ton camp, ou tout du moins ta position, quand tu as prêté le Caisson, me forçant à falsifier les stocks au passage. Il n'y aura aucune suspicion de la vérité, puisque le Caisson a retrouvé sa place et donc rien ne sera révélé à l'inventaire d'avant départ en mission ! Mais ce que tu as fait demeure, et cela se saura, un jour. Oui, tu en payeras le prix, très élevé, je crains.
Tharen ne put s'empêcher d'avoir une sorte de ricanement tout en apportant un thé à son ami qui s'était assis dans la véranda.
- Qu'espères-tu, Skent ? Qu'une fois réveillé, Albator va te sauter au cou pour te remercier, te faire un gros câlinou et redevenir le gentil et tout sage Ilian que tu as perdu ?
- Mais je sais très bien qu'Ilian est perdu à jamais ! glapit Skendar en renversant le verre de thé brûlant. Je l'ai su au moment où j'ai su la vérité ! Lothar a transformé mon petit guerrier en une machine de guerre programmée pour la destruction et la mort. Même s'il accepte, lui aussi, cette vérité, Albator ne sera à l'avenir que cette créature… Mais je devais quand même faire quelque chose car il est mon fils ! Si je flingue ma carrière, cela en aura valu la peine – je l'accepte enfin – et ce même si Albator repart pour affronter toutes les flottes de défense avec le symbole de son drapeau de mort !
- Et moi, je peux affirmer que tu ne le laisseras pas reprendre cette vie de déprédations et de saccages, enchaîna le Médecin-Chef de l'Octavion.
- Oui, il ne va me témoigner aucune reconnaissance, le jour où il émergera. Mais je devais le faire, je crois. Je ne voulais pas, mais quelque chose m'imposait de trahir mes plus précieux serments…
- Albator est Ilian, c'est ton fils !
- Pas cet être… Je ne pourrai jamais rien retrouver en lui de l'enfant perdu.
- Il est devenu un homme. Même si c'est celui façonné par le Roi des Pirates ! Il va vous falloir refaire connaissance.
- Pour cela, il faudrait que nous ayons à nouveau quelque chose en commun, et qu'il revienne à lui. Comment va-t-il, vraiment ?
- Le Caisson a mis fin aux dégâts des gaz toxiques, mais son organisme a été mis à rude épreuve, l'a amené aux portes de la mort, d'où le coma. Qu'espères-tu, vraiment, Skent ?
- Savoir à quoi m'en tenir… A demain, Tharen.
