Chapitre 9 : Souffrance et jalousie

Les derniers jours de la séquestration d'Axeli venaient de s'achever, Oren avait ordonné de le libérer. Un drémora magicien, vêtu de sa robe gris foncé, revint dans la grande salle. Ses cheveux noirs longs étaient coiffés d'une queue de cheval et sa peau pâle comportait quelques traces sombres au niveau de ses paupières et de ses lèvres comme tout drémora. Un second le suivait, il lui ressemblait excepté que ses cheveux ébène glissaient au niveau de ses épaules. Celui qui arriva en premier se considérait quelquefois comme l'aîné, il portait le nom de Malik. L'autre, plus discret mais partageant le même degré de cruauté que son frère, se nommait Marek. Le Daedra aux cheveux longs avait ouvert la porte de la prison du Kynreeve.

Axeli fut surpris de voir un brin de lumière car il était resté dans l'ombre pendant une année entière. Il s'était caché les yeux avec sa main devant la faible clarté de la grande salle. Sa position n'avait pas changé depuis qu'il avait été enfermé. Les deux jumeaux Daedra restèrent insensibles devant lui, ces mages appartenaient au rang de Markynaz. Ils étaient reconnaissables par leurs cornes courbées comme celles d'Oren. Cependant, leur grade était inférieure à celui de leur maître et les magiciens le suivaient en permanence.

Le Valkynaz à qui ils vouaient obéissance ne tarda pas à les rejoindre. Il demanda à ses serviteurs de reculer, Oren avança ensuite jusqu'à la porte ouverte. Axeli baissa sa main et le regarda sans lever très haut la tête. Il avait oublié le nom de son chef mais pas son grade important, ce qui fut l'un des buts de sa séquestration.

-Maintenant, tu ne prononceras plus ces mots devant moi. As-tu compris ?

La raison et la durée de la sanction du Kynreeve avaient été déterminées par sa dernière parole : « Plus jamais je ne t'obéirai, Oren ». Ces mots à connotation négative, le tutoiement ainsi que le nom du Valkynaz le plus respecté étaient telles des épines lancées avec audace sur son maître. Ce qui lui avait évité le pire fut le terme d'obéissance, sinon Oren lui aurait donné la mort.

La question rhétorique attendait une réponse, opposée aux anciens mots d'Axeli. Ce dernier se releva lentement, ses yeux regardant le vide ne fixaient pas ceux de son commandant.

-Oui. Je vous obéirai, maître. Répondit-il avec neutralité.

Oren se tourna, dos à lui, pendant qu'il lui dictait un ordre.

-Les armées sont prêtes, tu dirigeras la troupe principale. Je ne compte pas éliminer tous les mortels, pour l'instant. Tu vas devoir ramener de force Vernaa, celui qui nous a trahi.

Les yeux dépourvus d'Axeli s'écarquillèrent et son visage regarda les cheveux bleu nuit du Valkynaz. Il n'avait pas oublié Vernaa. Lui offrait-on une chance de retrouver le Kynval ?

-Je te laisse le droit de tuer tout ceux qui s'y opposeront. Quand tu reviendras avec Vernaa, vivant, je serai devant l'entrée de la grande tour. Tu attendras mes prochains ordres.

-Oui, maître. Dit Axeli sereinement lorsque son chef avait terminé de parler.

Les mêmes jours s'étaient écoulés dans la province de Cyrodiil. Personne ne se doutait du danger qui allait arriver, sauf Vernaa. Cela faisait exactement un an qu'une grande bataille n'avait pas eu lieu. Le Daedra pensa qu'il fallait défendre les remparts de la ville. Il en avait parlé à Cassandre pour la sécurité d'Alyssia et celle de tous les habitants. Ensemble, ils répandirent l'avertissement du drémora. En peu de temps tous les gardes, et les guildes composés de guerriers et magiciens, avaient été prévenus. Par précaution, les habitants furent amenés dans la chapelle. Alyssia, avant que Cassandre ne l'emmène à l'intérieur, revint rapidement vers son amant. Elle refusait sa perte. Elle lui parla quand il ne restait plus qu'eux et Cassandre à l'extérieur.

-N'y va pas, je t'en prie. Supplia-t-elle en tenant les mains de Vernaa.

-Je dois vous défendre, lui chuchotait le Kynval. Sans moi, vous risquez de mourir. Alyssia, crois-moi. Je reviendrai, tu as ma parole.

-Tu me le promets ? Demanda-t-elle d'une voix triste et remplie d'espoir en rapprochant son visage du sien.

-Je te le promets, lui répondit le Daedra après l'avoir embrassée.

Vernaa recula ensuite pour partir et les mains d'Alyssia ne saisissaient plus les siennes. Elle le regarda partir promptement vers la porte nord. Son amie prêtresse la fit entrer dans la chapelle, en tentant de la rassurer tout comme son amour l'avait fait.

Le drémora se retrouva à l'extérieur des portes de la ville. Tous les gardes surveillaient les deux portes, nord et sud. Devant celle du nord pouvait être aperçue la porte d'Oblivion et les protecteurs de Chorrol étaient prêts pour la bataille. Vernaa s'était avancé tel un meneur jusqu'aux chefs de la garde et les archers placés en première ligne. Sa présence redonnait espoir ainsi que victoire aux humains. Et il le savait.

Alors que le ciel devenait rougeoyant, le Kynval vit les groupes ennemis sortir de la porte dimensionnelle. Il fit signe avec sa main à l'un des gardes qui avait dédaigné son épée, tout en regardant la vague de Daedra. Il ne fallait pas encore attaquer. Les troupes d'Axeli étaient en train de se former, ils ne descendaient pas encore la colline. Le drémora allié aux humains prédit les formations des rangs, puisqu'il avait été une fois dans cette armée ennemie. Les Daedra dits sauvages tels les Atronach et les araignées étaient mis en avant. Et dans cette bataille Vernaa vit d'autres monstres auquel le Kynreeve avait fait appel cette fois : les Daedroth, sorte de grand reptile musclé à tête de crocodile et aux écailles couleur ocre gris. Les drémoras de faible classe étaient juste derrière. Situé en hauteur et encore proche de la porte, il vit des Daedra de même rang d'Axeli ainsi que des Xivilai, équipés d'armes lourdes qu'il tenait en une main. Le Kynval comprit qu'Oren avait laissé carte blanche à son supérieur, sans connaître l'origine de cette permission. Axeli était certainement très déterminé au vu du nombre de Daedra. Ils étaient au moins mille combattants.

Sans que leurs yeux ne se croisent, Vernaa fixait celui qui avait tenté de le tuer et le pantin du Valkynaz regardait la personne vêtue de noir. Chacun sortit leur arme, sans la lever encore. Le Kynreeve se concentra sur sa cible, il ne devait pas échouer. Sinon, quel autre mauvais sort lui réserverait son chef ? Il s'était placé derrière les lignes, mais en première parmi les autres commandants. Il comptait toujours surprendre de cette façon son ennemi anciennement ami. Ses troupes prêtèrent serment à Mehrunes Dagon quand Axeli leva son arme en hauteur pour proclamer leur prince de la destruction.

En même temps, Vernaa les observait pendant qu'ils foncèrent en leur direction. Personne ne doutait de lui sauf que l'armée avait descendu déjà la colline. Les Daedra approchaient. Le Kynval cessa de les épier et leva son arme, les archers tendirent leur arc. Le drémora baissa promptement l'épée et les flèches s'abattirent sur les premières cibles. Quelques araignées et Daedroth reçurent l'impact de ces épines meurtrières. La plupart des ennemis s'écroula. Mais ceux de derrière, non touchés, ne reculaient devant rien. Le Daedra allié quitta les rangs pour se battre enfin, les chefs de garde ordonnèrent de charger. Les humains se précipitèrent dans ce grand combat.

Les guerriers des guildes ainsi que les gardes épéistes de Chorrol étaient au front. Les Daedra inférieurs se battaient avec acharnement tandis que les mortels frappaient avec ruse et intelligence. Certains ignoraient où viser sur ces monstres vulnérables. Mais ce qui était certain, ce fut que les yeux et la gorge demeuraient de grands points faibles pour toute créature. Les magiciens sur la ligne arrière projetèrent depuis le ciel des pluies de feu et d'éclair pour atteindre les drémoras. Cependant, leurs adversaires contraient de la même manière car ils connaissaient ce genre de pouvoir. La bataille ne devenait pas difficile, mais les Daedra étaient plus nombreux qu'eux, les premiers humains moururent.

Vernaa tenait tête à toutes les créatures d'Oblivion même s'il avait reçu quelques coups qui ne furent que de piètres et indistinguables déchirures. Presque chaque type d'espèce tombait sous son épée. Il avait franchi la mêlée des Kynval avec quelques archers et épéistes de Chorrol. Une poignée de Xivilai leur firent face. Vernaa n'avait pas peur même si ces Daedra étaient les plus dangereux. L'un le prit pour cible et l'affronta avec sa claymore daedrique. Mais le drémora se montrait puissant et tenace. Tel un miroir, les coups se paraient avec répétition. Mais le duel commença plus tard à le fatiguer.

Axeli l'entrevit et changea sa direction afin de se saisir de lui. Le Kynval ne put encore le savoir. Sous le bruit métallique des armes, celles-ci se croisèrent. Vernaa fixait le regard de son ennemi, le Xivilai ne montrait que haine et fureur dans ses yeux blancs. Le drémora utilisa toutes ses forces et la claymore fut rabaissée un bref instant. Il transperça le grand Daedra au niveau d'une de ses côtes, la voix rauque du Xivilai criait sa douleur. Mais ce coup ne le tua pas.

-Retiens-le !

A ces mots provenant d'un drémora, le Daedra saisit avec dureté la lame de sa main. Vernaa ne s'attendit ni à cet ordre ni au geste. Il tenta de reculer avec son épée au lieu de la lâcher. Il ne le fit que lorsque le Kynreeve le blessa à l'épaule par sa claymore daedrique. Le Xivilai arracha l'épée de son corps et n'hésita à reprendre la bataille, s'isolant des drémoras. Le Kynval était désarmé et fit un pas en arrière. Il regarda alors son second adversaire.

-Pas toi...

Sa voix faiblissait, il n'avait pas senti la coup venir même si on l'avait simplement saigné. Vernaa tenait d'une main son épaule blessée. Il était déstabilisé par cette attaque, mais aussi par la présence d'Axeli. Ce dernier le saisit vivement au cou avec sa main libre. Le Kynval ne put lever qu'une main contre le poignet de son supérieur.

-Je ne te laisserai pas éliminer les humains, déclara avec courage le défenseur de Chorrol.

-Ce n'est pas ce que je compte faire, répliqua Axeli d'un ton serein.

Au lieu de se débattre, Vernaa fixait ses yeux pour y lire le moindre mensonge ou le moindre sentiment qu'il cachait. Il peinait à croire qu'Axeli ne lui ferait jamais du mal... Mais il ne put rien savoir, le Kynreeve l'assomma avec violence par la garde de son arme. Le drémora fut frappé à la tête et ce coup lui était fatal. Sa vision devint floue et ses forces l'abandonnèrent. Il ne vit que le visage d'Axeli avant de s'évanouir.

Lorsque Vernaa rouvrit les yeux, il distingua des murs qu'il n'avait pas vu depuis plus d'un an. Il reconnut la porte triangulaire face à lui, le Daedra comprit qu'il avait été ramené dans une tour d'Oblivion. Quand il tenta d'avancer d'un pas, il ne put le faire. Le drémora fut surpris de sentir ses membres immobiles, et son arme lui avait été retiré. Il était attaché sur l'un des murs creux. Ses poignets étaient reliés en suspension par une chaîne daedrique très solide. Le Daedra avait été enfermé dans une salle isolée, il n'aperçut personne. Il appela son supérieur d'une voix faible mais audible. La porte de sa prison s'ouvrit, il vit Marek à gauche et Malik à droite. Tel un vœu exaucé, Axeli se trouvait entre les deux jumeaux. Cependant, aucun des trois n'avait un regard exprimant la pitié.

-Tu as un ordre à respecter, commença le magicien de gauche.

-Ne déçois pas notre maître, dit Malik tout en passant un fouet avec une lanière pliée dans la main d'Axeli.

-Il ne souhaite aucun échec, ne cherche pas à faire semblant, continua l'autre jumeau.

-Il n'hésitera pas à t'enfermer de nouveau, Axeli.

Leur dernière parole ainsi prononcée en duo, ils laissèrent le Kynreeve entrer dans la salle. Vernaa était surpris, il essayait de comprendre tous ces mots aussi mystérieux qu'étonnants pour lui. Il allait être puni ? Axeli devait être son bourreau ? Les Markynaz fermèrent la porte derrière le supérieur du prisonnier et partirent.

Le drémora regarda les yeux d'Axeli, il était resté bien trop impassible devant lui. Il aurait dû refuser l'ordre d'Oren. Le Kynval crut qu'un cauchemar venait de commencer. Il se mit à se débattre même si ses bras tendues lui faisaient mal. Son supérieur avança dangereusement vers lui, la longue lanière du fouet se déploya et glissa sur son autre main. Il s'arrêta ensuite face au drémora, Vernaa put voir qu'il était furieux cette fois-ci. Axeli fit un pas en arrière pour donner un élan au fouet. L'autre Daedra retint son souffle. Le Kynreeve ne lui ferait jamais de mal. Jamais, c'était impossible...

-Axeli !

Le violent coup de fouet frappa son torse. Vernaa avait relevé son visage à cause de la souffrance et cria. Celui qui croyait être quelqu'un de fidèle avait usé de toute sa force pour le blesser. Le tissu de sa robe s'était déchiré, il avait une horrible marque, presque rouge comme le sang. Mais même pour un Daedra, c'était loin d'être indolore. Axeli avait-il fini ou commencé ? Ce n'était que le début. Il n'allait pas retrouver sa chère Alyssia avant longtemps.

-Axeli ! Cria-t-il en tentant de le raisonner.

Le drémora prisonnier était infesté par des milliers de plaies. De son corps déjà rougeâtre et sombre ruisselaient des rivières de sang. Ses manches et le haut de sa robe usés furent divisés en morceaux et pendaient vers le bas. Aussi incroyable que cela puisse être, il n'était pas mort. Mais ses yeux ne voyaient que du noir, il ne put les ouvrir à cause de l'épuisement de cette flagellation. Il levait très faiblement son visage. Son supérieur le regardait avec indifférence. Ce n'était pas normal pour lui. Sa vue s'éclaircit peu à peu, il tenta de parler à celui qui le torturait.

-Axeli, pourquoi obéis-tu à Oren ?

-Tu as ta réponse dans tes propres mots.

Il devait obéissance au maître. Axeli s'était tourné, il marchait sans le regarder. Ses yeux étaient étranges. Il essayait de cacher comme une sorte de fardeau qu'il portait dans le cœur. Il grimaçait dans le vide. Vernaa ne le regardait plus en face, comme si sa tête s'alourdissait. Ses blessures marquaient horriblement sa peau.

-Tu ne m'aurais jamais frappé. Tu aurais refusé...

-Et si j'ai changé ? Répliquait le Kynreeve d'une voix froide.

-Tu n'as pas changé. Pendant un an, tu ne m'aurais pas oublié !

Axeli le frappa d'un coup de fouet, outré par ces mots.

-C'est toi qui m'as oublié ! Tu es parti comme un traître, alors que tu as promis que tu continuerais de vivre, ici et non ailleurs. Tu m'as menti !

-Je suis parti parce que tu me cachais des secrets. Tout ce que tu me dissimules m'est insupportable. Tu ne réponds jamais clairement à mes questions. Au lieu de ça, tu détournes la vérité. Les premiers mensonges de mon existence, c'est toi qui les as crées, Axeli !

-Est-ce que cela aurait été important pour toi ? Réfléchis. Pourquoi je t'ai demandé si tu voulais la connaître « maintenant » la vérité ? Elle ne te sert à rien.

-Tu essayes encore de mentir. La vérité... Sur mon ancienne vie, avant que je ne sois à tes ordres. Elle est importante pour...

-Je viens de te répéter que non !

Le mensonge d'Axeli se renforça par un autre coup de fouet. Cependant, il souffrait intérieurement. Il avait frappé Vernaa pour qu'il se taise immédiatement. Mais l'autre Daedra continua, car il était certain que le Kynreeve ne le tuerait pas.

-C'est ma vérité, mes origines, je veux savoir ! Tu sais tout, Axeli. Mais la vérité est un fléau pour toi !

-Je ne te dirai rien, Vernaa !

Il multiplia les coups. Il s'arrêta quand il crut entendre le Kynval retenir son souffle. Ce dernier était au bord de la mort. Axeli lâcha le fouet, ébahi par l'erreur de sa propre colère. Il revint plus près du Daedra, posa sa main droite proche du cœur et referma immédiatement toutes les graves blessures par un sortilège de Guérison. Sa faiblesse envers Vernaa fit tomber le masque qu'il portait. Il s'était montré insensible comme Oren, mais il était loin de l'être. Son sang-froid qu'il ne maîtrisait jamais le ramena à la raison. Il avait baissé son regard et enlevé sa main. Sa respiration rapide provoquée par l'inquiétude ralentit.

-Je ne voulais pas te faire de mal, dit Axeli d'une voix étranglée. Mais ton absence m'a frustré.

Il marqua un temps d'hésitation. Le nom du Valkynaz lui revint en mémoire comme s'il parlait couramment avec son fidèle Daedra.

-Oren m'a menacé qu'il te tuerait si je n'obéissais pas. Et ses serviteurs me surveillaient, ils t'auraient torturé davantage. Je n'avais pas d'autres choix que d'accepter, pour ta protection. Pourras-tu un jour me pardonner ?

-...fragile.

Son supérieur avait bien entendu ce mot poignarder son cœur, ses yeux se fermèrent fortement. Ce défaut qui le hantait, qu'il essayait de cacher par sa sévérité et son obéissance, fut déjà prononcé par son maître. Même si la voix du drémora était faible, il était facile de comprendre qu'il prononçait ces paroles : tu es trop fragile.

-Tu le sais, approuvait le Kynreeve avec amertume.

-Pour ma protection, est-ce que c'est une protection ce que tu viens de faire ? Lui rappela Vernaa en reprenant une voix plus forte et méprisante. Comment je peux te pardonner maintenant ? Tu as essayé de me tuer deux fois, dans le monde des humains et ici. Tu gardes mon passé dans ta mémoire et tu me couvres de tes mensonges. Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même si j'ai déserté en pleine bataille !

-Tu m'étais fidèle. J'étais loin de croire que tu te serais enfui.

-Mais avec le temps, tu n'as pas compris que je ne reviendrais jamais ?

-Non. Pourquoi es-tu allé dans l'autre monde ? Tu n'avais rien à y gagner.

-Rien ? Il a suffi que je cache mon visage et j'ai été accepté. Ce sont notre apparence et nos actes qui effraient les mortels. J'ai accompli de braves actions, ma rédemption. Ces êtres croient à présent en moi. Je ne les déçois pas, je me bats contre le clan auquel j'appartiens.

-Vernaa, tu t'es rallié à nos ennemis. Même si tu t'es caché, tu n'as rien appris de plus. Tu es toujours loin de la vérité, fut persuadé son supérieur.

Il s'était tourné, de profil. Il était certain qu'il ne dirait plus rien.

-Au contraire, je fais toujours le même rêve depuis que je vis auprès des humains.

-Un rêve, répéta Axeli ironiquement avec un léger sourire. Tu n'en as jamais fait, sauf si tu t'amusais à me mentir et que tu me faisais jamais confiance.

-Tais-toi, répondit Vernaa en serrant ses dents. C'est toi qui ne dis pas la vérité. Dans mon rêve, je te vois aux côtés d'un autre. Tu semblais être très proche de lui.

Son supérieur le regarda de nouveau, il avait perdu son sourire narquois. Ce qu'il avait entendu le rendit incrédule.

-Un autre ? Tu dis n'importe quoi.

-C'était un Xivilai, tu étais à l'extérieur avec lui.

-Tu es sûr ? Dit le Daedra en croisant ses bras.

-Oui, tu tenais sa main.

-Vraiment ?

-Tu lui disais « Rien ne nous séparera. »

-Autre chose ?

-Rien d'autre, je me réveille ensuite chaque fois.

-C'était bien moi et un Xivilai ?

-Tu as le don de m'énerver avec tes réponses qui sont des questions, lui reprocha le Kynval avec colère. Tu vas encore rien me dire ? Tu aimes que je parle aux murs ?

-Ce que tu as rêvé s'est vraiment réalisé il y a plus d'un an. C'est la réponse que tu veux ?

-Qui est-il ?
-Je ne vais pas t'avouer son nom cette fois, répondit d'une voix plus calme le Kynreeve. J'ai eu des problèmes avec Oren. Ou plutôt c'est lui qui a eu des problèmes avec notre chef, mais j'ai défendu ce Xivilai.

-Dis-moi son nom.

-Non, en quoi cela te regarde-t-il ? Je l'aimais.

Vernaa ne répondit plus, il avait baissé ses yeux. Axeli entra soudainement dans une rage incontrôlée comme lorsqu'il avait découvert le visage du drémora dans le monde des mortels. Il ressaisit le fouet et le fit claquer sur le torse du Daedra. Ce dernier retint son cri.

-C'est tout ce que ça te fait ? Cria le bourreau. Tu n'es même pas jaloux et tu n'as pas d'autres questions à me poser ! Pendant toute ton absence, ma présence ne t'a pas manqué ?

-Tu me frappes quand je veux savoir et quand je ne veux pas savoir. Tu crois que c'est si simple ? Passer ma vie avec un amant qui se tait toujours ? Tu veux savoir ce que je te caches moi aussi ?

-Écoute tes aînés et réponds moi honnêtement ! Es-tu jaloux ?

-J'étais jaloux ne serait-ce qu'un peu. Mais on dirait que c'est toi qui es jaloux, haussa la voix Vernaa comme pour se mettre au rang que lui. Je ne sais même pas qui est ce Daedra et pourquoi je rêve de lui !

Il fut blessé par un autre coup de fouet. Axeli lâcha ensuite l'arme, se tourna vers la gauche et cacha ses yeux de sa main droite en baissant son regard.

-Imbécile, tu devrais t'en rappeler, dit-il d'une voix étranglée. Le Xivilai, c'était toi.

Le prisonnier écarquilla les yeux, il n'y croyait pas une seule seconde. Mais le Daedra retenait quelquefois sa respiration, montrant qu'il était désemparé. Il n'avait pas honte d'être sensible, c'était sa fragilité qui avait donné naissance à l'amour et à la tristesse. Tous ses derniers mots étaient si vrais.

-Axeli, je ne savais pas. Tentait de s'excuser Vernaa.

-Je t'ai vu aussi perdre la vie, ces mortels t'ont tué. Oren a dit que c'était ma punition pour être tombé amoureux de toi.

Il releva son visage pour ne plus le dissimuler. Des larmes commencèrent à sécher.

-Mais je n'ai jamais renoncé. Avant de mourir, je t'ai demandé ne jamais oublier ton nom et le mien. J'ai répété notre serment puis ton corps s'est refroidi. Je ne peux pas te dire à quel point ton retour m'a apaisé. Et c'est depuis ce jour que j'ai renfermé notre passé, parce que notre présent, aussi dangereux soit-il, m'importait beaucoup.

Il regarda et se tourna vers le Kynval. Il ne souriait pas suite à sa tristesse mais ses yeux se remplissaient de doute.

-M'aimes-tu encore, Vernaa ?

-Avant que tu ne me fasses souffrir encore, écoute-moi je t'en prie.

Les yeux de son amant tentait de montrer le plus de sincérité possible.

-Je t'aime, mais je ne peux plus t'aimer comme avant. Ma vie est devenue différente. Depuis notre première bataille, j'ai rencontré une humaine. Mais je ne pouvais pas la tuer, je ne savais malheureusement pas pourquoi. Son visage innocent me hanta. J'ignorais qui elle était, alors je me suis enfui afin découvrir son identité.

Le visage d'Axeli se crispa, il y avait de la jalousie. Il demeura dans le silence. Le drémora préféra ne pas parler des autres femmes qu'il avait croisé dans l'autre monde et fit une ellipse de son récit. Il baissa son regard, l'air pensif.

-Quand je la regardais, je n'étais plus le même. J'avais l'impression de ne plus connaître mes propres émotions. J'avais besoin d'une année entière pour comprendre que je l'aimais.

Le Kynreeve faillit prononcer quelques mots et ignora de nouveau les yeux du prisonnier. Refusant de lui faire part de sa propre sanction, qui dura aussi un an, il se tut. Comment se sentir quand son amant vit des instants de bonheur auprès d'une autre alors qu'on ne pût s'échapper de la cage de son maître ? Axeli ne l'écoutait plus, Vernaa le regarda. Il était dos à lui, il regardait la porte mais fixait le vide.

-Alors je n'ai plus d'importance à tes yeux. C'est elle et je ne suis plus qu'un souvenir. J'aurai été moins désespéré qu'aujourd'hui si tu m'en avais parlé avant de quitter notre monde.

-Je n'aurai jamais pu te le dire.

-Pourquoi ?

-Parce que je t'aimais encore.

-Fais-moi croire ça, dit Axeli en se moquant de lui.

Le Daedra resta silencieux un moment.

-Il y a longtemps, tu me disais de vivre chaque jour. Mais je haïs cette vie. Je m'aperçois que je vous aime, toi et Alyssia.

-Tu vas me raconter que tu es incapable de choisir ? Tu ne sais pas prendre une décision pour une chose si simple ?

-Non, c'est difficile pour moi. Et je dis la vérité.

-Difficile ? Répéta Axeli d'un ton glacial en le regardant, il essayait de se montrer plus dur. Si nous devions mourir, moi et elle, de qui pleurerais-tu la mort ?

-Je ne te répondrai pas, dit Vernaa en ayant le cœur blessé. Tu cherches à me torturer encore plus ?

-C'est elle qui t'importe.

-Bien sûr. Rien ne la ramènera à la vie. Alyssia est plus fragile, alors que toi tu peux renaître.

-N'as-tu pas dit que j'étais aussi important ? Tu ne sais plus ce que tu racontes.

-Je ne veux pas vous voir mourir, Axeli ! S'écria le prisonnier. Ta question est idiote.

-Ce sont tes paroles qui n'ont aucun sens.

-N'est-ce pas parce que j'aime deux êtres justement, même si leurs espèces sont différentes ?

Axeli ne répondit pas, non seulement pour lui cela n'avait toujours aucune logique mais le Kynval n'allait pas l'écouter.

-Tu es en train de me faire perdre mon temps, je ne peux plus protéger Alyssia à cause de vous. Comment je peux te faire confiance maintenant ? Tu obéis sans m'accorder un peu de ta clémence. Tu commences à devenir mon ennemi au lieu de mon amant.

-Tu oses me rejeter, Vernaa ? Haussa de nouveau la voix son supérieur.

-Tu te montres de plus en plus dangereux. Je dois m'en aller, si jamais vous tuez tout le monde et Alyssia...

-Cesse de parler d'elle ! Qu'espères-tu ? Qu'elle vive ? Qu'elle me remplacera ? Répondit violemment Axeli en lui donnant deux coups de fouet.

-Mais tu entends tes suppositions ? Tu es jaloux. Je crains sa mort comme je crains la tienne. Mais toi tu peux revivre.

-Si c'est pour elle que tu te bats, j'attends à ce qui soit fort, s'irrita le Kynreeve en serrant le fouet. Même très fort.

Il le frappa sans relâche, mais on ouvrit la porte de la prison. Le Daedra arrêta net son troisième coup. Il baissa son arme et regarda Oren. Derrière lui se tenait Malik à sa droite et Marek à sa gauche, comme de fidèles serviteurs.

-Tu le peux détacher, cette première punition lui suffira.

Les deux drémoras enfermés eurent du mal à y croire, mais Axeli brisa la chaîne par un sortilège de feu. Les bras de Vernaa s'écrasèrent sur le sol, il évita de se briser les os en s'appuyant sur ses jambes. Ses membres étaient restés trop longtemps tendus, un peu plus et ses épaules se seraient fracturées. Son visage grimaçait de douleur. Avant que son supérieur ne lui enlève les menottes de son poignet, le Daedra refusa son aide et utilisa sa magie. Il se mit à geler les liens qui le retenaient et les éclata avec sa seule et unique force en écartant ses bras. Oren rappela Axeli, celui-ci l'écouta et quitta la petite pièce. Il regarda encore le détenu libéré.

-Maintenant, laisse-le ici. Six mois de séquestration.

Vernaa se releva même si son corps souffrait, le Valkynaz allait se tourner quand...

-Tu n'en as jamais fini avec moi ? Tu m'enfermes sans que la mort m'emporte ?

-Sept, l'ignora Oren en aggravant sa sanction. Il le fixa de nouveau, en conservant son regard de dominant.

-Ce ne sont pas ces murs qui me retiendront ! Tu perds ton temps, Oren !

-Huit, ajoutait passivement son chef sachant que cela affecterait aussi Axeli. Ce dernier voulait que le drémora se taise.

-Je vais m'enfuir et sans aucune crainte ! D'ailleurs tu ne savais même pas que je l'ai déjà fait !

-Neuf.

-Tes menaces n'ont aucun effet sur moi, tu n'es pas mon maître !

-Silence, Vernaa ! Cria Axeli, furieux.

Il fit un pas et le frappa au visage avec le fouet. Le coup fit descendre rapidement la tête du Kynval, il s'appuya sur ses mollets pour éviter de se blesser d'autres os. Il saignait au niveau de sa joue droite mais se ne plaignait pas. Satisfait du geste de son Daedra obéissant, Oren cessa de compter les mois.

-Tes sanctions sont loin d'être finies.

Le Valkynaz ne regarda plus le faible drémora alors que celui-ci se mit à le fixer avec colère. Les Daedra partirent, Axeli allait fermer la porte de la cellule. Ses yeux remplis de peine et de tristesse observèrent son amant. Son existence n'importait plus pour le Kynval, Vernaa en aimait une autre. Le prisonnier changea aussi soudainement d'expression. Il souffrait encore, à tel point que ses larmes montèrent à son tour à ses yeux.

-Axeli... je t'aime, comme j'aime Alyssia. Crois-moi, je vous aime... Ne m'oublie pas, mon cœur est à vous deux.

Axeli murmura des mots mais il ne put les entendre. Les drémoras se regardèrent avant la porte ne se referme. Vernaa se tortura désespérément l'esprit pour savoir ce qu'il avait prononcé, mais il versait bien trop de larmes. Sa tête se baissa. Son amant l'abandonnait et il ne pouvait jamais rejoindre Alyssia ? Était-ce une malédiction d'être sentimental et d'aimer deux personnes ?

Les neuf mois l'avaient rendu au plus mal. Son obsession de la fuite était tellement grande que, si la porte s'ouvrirait, il était prêt à courir devant des milliers de Daedra pour quitter la tour. Même si Axeli se dressait contre lui. Ses cheveux rouges, désormais détachés, avaient poussé et glissaient sur son dos. Il était couché en position fœtale, sa robe abîmée et vieillie l'alourdissait. Son corps s'était sali à cause du sol. Son visage comportait moins de traces de poussière, mais mentalement il s'était détérioré.

L'absence d'Alyssia, le manque de soutien auprès de Cassandre, le contact devenu inexistant dans le monde des humains, tout était sur le point de s'effacer. Mais il s'accrochait au moindre souvenir, et cela le rendit plus sensible que d'habitude. Comme il n'y avait rien, le néant dans sa prison, le Kynval fut en manque de tous ces évènements de l'extérieur : de la simple conversation avec la prêtresse jusqu'au grand amour qu'il éprouvait envers Alyssia.

Soudain, il crut entendre la porte s'ouvrir. Il redressa vivement à l'aide de ses mains même s'il était fatigué. Sans vouloir regarder ceux qui se dressaient devant lui, il courut vers la liberté, même s'il voyait à peine avec sa longue chevelure. Oren, face à lui, le laissa passer jusqu'à ce que les cheveux du traître effleurent ses bras. Puis, d'un geste vif, il saisit fortement son poignet et le ramena aussitôt à terre devant lui. Vernaa s'écrasa sur son dos, ne retenant pas un cri de douleur. Il releva sa tête, ses yeux croisèrent ceux du Valkynaz. Le faible Daedra ressentait de la colère alors que sur le regard d'Oren on ne pouvait lire que du dédain. A cet instant, le maître ne le détestait guère, ni il le haïssait. Le Kynval n'était plus un drémora appartenant à leur clan. Il était un déchet.

Oren se tourna, opposé à Vernaa. Ce dernier, grimaçant sa souffrance, fut attrapé à son poignet brisé par Malik. Le prisonnier se débattit comme une bête enragée. Le magicien enfonça presque les ongles de sa main libre au torse. Il envoya un sortilège de feu le blessant suffisamment pour atténuer la fureur. Le Daedra cessa de s'agiter, le serviteur enleva sa main. Il n'y eut que des traces de brûlure et des petites plaies, le cœur n'avait pas été détruit. Le Valkynaz avait patienté jusqu'à ce que le drémora sans valeur ne puisse plus résister.

-Tu sais ce qu'il te reste à faire, ordonna Oren au magicien sans le regarder. Nous allons observer sa décadence.

Puis le chef, accompagné du jumeau de Malik, partit pour monter l'étage supérieur. Vernaa fut forcé de descendre l'étage inférieur.

Le Daedra avait été poussé sur le sol par le Markynaz quand il avait passé la porte. Il se trouvait sur l'un des deux balcons, il put voir la grande colonne de feu au centre de la tour. Le magicien ne le suivit pas et regagna l'étage supérieur pour aller rejoindre Oren. Vernaa souffrait terriblement, un humain n'aurait pas survécu plus longtemps écrasé de cette façon. Il mit quelques secondes pour se relever, il aperçut une épée daedrique sur sa droite sans comprendre sa signification. Que faisait-il ici ? Il entendit plusieurs voix, au dessus de lui. Certains criaient « A mort le traître ! », d'autres le huaient. Toutes ces offenses étaient adressées naturellement à lui. Le drémora comprit ce que le Valkynaz avait manigancé : il avait organisé un duel afin de l'éliminer, mais aussi de l'humilier quand il ressuscitera.

Il leva les yeux vers ses frères se situant le long du balcon supérieur. Oren était là aussi. Tel un tyran, il se tenait au bord du balcon opposé pour admirer Vernaa le traître. Autour de lui et le long du balcon circulaire, il n'y avait que des drémoras et des Xivilai. En clair, ceux qui étaient suffisamment intelligents pour dévaloriser et mépriser le rebelle. Une révolte ou une évasion lui fut certainement impossible, les Daedra le regardaient en hauteur et toutes les issues étaient verrouillées. Sauf celle du suicide.

Avant de ne songer à quoique soit, il vit un autre Daedra arriver au balcon opposé. Par instinct, il saisit l'arme de sa main droite et se mit en garde. A cet instant, le combat qu'il devait mener, il décida de le refuser. Son chef n'avait pas choisi n'importe qui comme adversaire. Il avait désigné Axeli. Oren n'en avait donc jamais fini avec lui...

Son supérieur reçut l'ovation du clan entier dès son arrivée. Le Kynreeve avançait nonchalamment sans quitter son balcon, le sien et celui de Vernaa se reliaient par deux petits ponts mais peu larges pour pouvoir tomber. Sa claymore était toujours rangée derrière son dos. Ses yeux exprimaient sévérité et rancœur. Il cessa quelques secondes de marcher. Puis il dégaina son arme. Le Kynval fut surpris et recula d'un pas, rabaissant son épée. Il s'y attendait mais il ne pensait pas qu'Axeli était déterminé à le tuer. Ce dernier n'attaqua pas encore, les acclamations des Daedra s'arrêtèrent.

-Axeli, je te donne ce privilège. Se mit à parler Oren à voix haute. Nous sommes les chasseurs et ce traître n'est plus qu'une proie distrayante. Si tu l'élimines, je fermerai les yeux sur ta sanction et tu regagneras ton honneur.

Puis on se mit à l'encourager ou à réclamer la fin de Vernaa. Même s'il était contre, il ignorait comment sortir de cet affrontement. Quant au dévoué Daedra, il fut conscient qu'il devait combattre. Il n'y avait aucun choix. Axeli avança jusqu'au pont de droite, le plus proche par rapport à la position de son ancien fidèle. Affaibli, le Kynval hocha négativement la tête au lieu de lui parler. Rien ne le motivait pour ce duel. Le serviteur d'Oren perdit rapidement patience.

En levant légèrement sa claymore, il fonça vers le drémora. Vernaa ne riposta pas mais bloqua l'arme ennemie par un mouvement purement aléatoire. Ses cheveux flouaient sa vue, il ne distinguait que l'arme et les yeux d'Axeli. Ses bras cédèrent rapidement et il se retrouva à genoux. Le Kynreeve releva le visage du faible à l'aide de la pointe de sa claymore placée sous le menton. Vernaa le regarda avec désolation.

-Bats-toi, je vais te tuer. Ordonna Axeli avec colère.

-Non, Axeli. Je ne veux pas, pas contre toi...

-Tu es forcé.

Ses lèvres bougèrent ensuite comme s'il murmurait de haine. Seul lui pouvait entendre. « Je la tuerai », dit-il. Les yeux de Vernaa s'écarquillèrent, il leva violemment son arme et repoussa la claymore daedrique. Il se remit debout.

-Non !

Jamais. Il ne laissera jamais Alyssia mourir entre les mains de son supérieur. Il enchaîna les coups d'épée qui obéissait à sa fureur. Axeli para l'arme qui visait n'importe quel point vital. Le Kynval n'abandonnait pas, il fit un pas de plus lorsque les armes s'entrechoquaient.

Les combattants reculèrent jusqu'au balcon. Une chute leur serait fatale, trente mètres les séparaient du sol. Le supérieur de Vernaa ripostait du mieux qu'il pouvait mais l'autre drémora devint bien plus agile et plus rapide que ce que le Kynreeve croyait. Il rassembla alors toutes ses forces comme son adversaire pour frapper cette fois-ci. Les armes se croisaient, ne frappant aucun corps. Leur regard se croisait, une même frénésie les animait. Axeli se montra plus fort. Il désarma et déstabilisa le Daedra, l'épée fut repoussée et glissa sous un bruit assourdissant jusqu'au bout du balcon. Mais le rebelle ne paniqua pas, la magie allait l'aider désormais.

Il riposta avec un sort de foudre. Axeli esquiva les décharges électriques, il le contourna rapidement. Sa claymore blessa la poitrine du Kynval, celui-ci retint son souffle à cause de la douleur et faillit trébucher. Le pont était juste derrière lui. Son supérieur leva encore son arme, prêt à le trancher verticalement en deux. Vernaa se tourna vers lui. Il utilisa ses mains pour maintenir ce coup violent, elles s'étaient jointes à celles d'Axeli et bloquaient la tentative. Le Kynreeve se montrait tenace et avança toujours sa lame sur le visage de son adversaire. Soudain, il sentit ses mains gantées le brûler. Le réflexe voulait qu'il les retire pour éviter qu'elles soient calcinées. Il recula sans lâcher sa claymore. Le drémora aux cheveux longs se releva vivement et envoya un puissant sortilège de glace contre Axeli. Son supérieur s'écrasa à cause du choc contre le mur.

Vernaa courut reprendre son épée, fit demi-tour, chargea vers le Kynreeve et lança une sphère de feu. Mais le serviteur d'Oren l'éclata comme un rien avec son arme. Ce fut alors à cet instant que le Kynval l'attaqua d'un coup horizontalement, il le repoussa avec une telle force qu'Axeli se retrouva sur le bord du pont. Son talon droit était proche du vide, il se tenait presque en équilibre. Il reprit une position d'attaque, pied droit en avant. S'il ratait son coup ou ne ripostait pas, il chuterait. Mais l'autre Daedra avança d'un pas, il se retrouva aussi sur le pont, et attendait. L'esprit du Kynreeve fut alors perturbé tandis que le clan criait la mort de l'ennemi. Vernaa se jouait-il de lui ? Préférait-il continuer le duel ? Ou avait-il l'épargner avec sa stupide pitié ? Bien que son regard montrait le contraire, Oren ne se lassait pas de ces trois secondes d'hésitation ou d'inactivité. L'un des drémoras allaient périr, maintenant.

Le Kynval relança une plus grande sphère de feu, son supérieur frappa horizontalement pour briser ce sort qui le brûlait sans même le toucher. La magie était cette fois bien plus puissante que tout à l'heure. Sa claymore, comme ses bras, se désorientèrent et pivotèrent vers l'opposé quand la boule de feu l'avait dépassé. Il n'eut d'autre choix que de lâcher son arme sinon tout son corps allait tomber. Mais sa jambe droite, qui servait d'appui, avait déjà quitté le pont. Vernaa ne s'attendait pas à ce qu'il perdit aussi facilement l'équilibre. Il regarda les yeux du Kynreeve, qui n'exprimaient aucune surprise mais une étrange sérénité. Axeli chuta.

Le clan entier n'en revenait pas, le traître sortit victorieux de ce duel. Mais on ne cessait de l'insulter, il ne méritait pas la vie sauve. Oren restait de marbre, Marek quitta le balcon. Le drémora qui avait fait tomber son supérieur se précipita sur le bord du plus proche balcon. Il essayait de le repérer. La lumière de la colonne de feu permettait de voir très peu le sol du rez-de-chaussée. Il aperçut Axeli, seulement il ne savait pas dans quel état se trouvait son corps. Sans réfléchir aux conséquences de son action, il courut vers la porte menant à l'étage inférieur. Il était prêt à descendre la tour pour ne pas laisser son amant mourir.

Dans la salle entre les deuxième et premier étages, le Kynval fut frappé par derrière avec un sortilège de foudre. Mais il ne resta qu'un bref temps à terre, ce n'était pas la magie de Marek qui allait l'arrêter. Il se releva, presque en transe. Rassemblant toute sa fureur qu'il gardait au plus profond de lui, il jeta promptement l'épée sur le Markynaz. Le magicien la reçut à proximité du cœur mais la pointe de l'arme l'avait cloué au mur. Même bloqué, il se montrait insensible et déterminé. Oren allait aggraver les sanctions du rebelle. Pendant ce temps, le drémora continuait sa descente, de salles en salles et de pentes en pentes.

Vernaa arriva au rez-de-chaussée, Axeli était à quelques mètres sur sa droite proche de la colonne de feu. La lumière des flammes montrait clairement son visage, il avait fermé les yeux et du sang coulait de ses lèvres. Était-il mort ? Le Daedra s'approcha de son amant. Il avait sa main droite sut sa poitrine, respirant difficilement. Le Kynval s'écroula à genoux à côté de lui, choqué de l'avoir rendu si mourant. Ses mains tinrent celle qui restait au sol, presque inanimée. Sa voix était remplie de peur et de chagrin.

-Axeli, je ne voulais pas...

-Ne regrette rien. Tu as bien agi.

Ses lèvres bougeaient encore. Le ton de sa voix était très calme.

-Non, je n'ai pas réfléchi. Tu as senti que je n'ai pas contrôlé ma magie.

-C'est mieux ainsi. Si tu étais tombé à ma place, tu serais mort.

-Mais c'est toi qui vas mourir !

-Pas encore...

Axeli détourna son regard et toussa. Le drémora ne fit que s'inquiéter davantage.

-Tu continues à me mentir ? Leva la voix Vernaa.

-Pas cette fois, dit le Kynreeve en se guérissant. Mais sa magie n'était pas assez forte.

-Comment pourrais-je te croire ? Tu as obéi à Oren en m'affrontant, tu me n'aurais jamais tué s'il ne t'avait rien ordonné. Je n'ai rien voulu de tout cela !

-Vernaa, fais-moi confiance.

Il ne l'écoutait pas. Il ramena sa main près de celle d'Axeli, sur son torse. Il utilisa toute sa magie afin d'entendre clairement son souffle. Une lumière blanche illumina la paume de sa main. Son pouvoir traversa en un instant tous les organes blessés de son amant. Axeli rouvrit instantanément les yeux, comme si la chute n'avait été qu'un cauchemar et cette guérison son réveil.

Avant de ne dire quoique soit, Vernaa fut saisi par derrière et sa magie s'éteignit. Les jumeaux retenaient chacun un de ses bras avec leur main serrée. Le rebelle fut surpris et se débattait, il pensait ne pas avoir entièrement soigné son supérieur. D'ailleurs, il refermait les yeux. Oren fit son apparition pour admirer le corps du vaincu, il marchait nonchalamment autour de lui.

-Tu es pitoyable, Axeli. Et presque mort, si ce traître ne t'avait pas secouru. Tu devrais savoir ce que je te réserve comme punition pour cette défaite.

-Non, maître... Supplia Axeli, le sang glacé par ces mots. Il allait encore être séquestré et séparé de Vernaa.

-Tu voudrais encore prouvé ta valeur ? Tu as déjà échoué.

-Je serai prêt à vous le prouver encore.

-Très bien, acquiesça le Valkynaz après un silence. Je vérifierai par moi-même, et le clan ne t'observera pas cette fois.

Le Kynval ne comprenait pas pourquoi Axeli se montrait si obéissant et têtu. Que cherchait-il ? Le Kynreeve était apte à se battre de nouveau ? Mais pour Vernaa, non. Il refusait un autre duel. Vernaa s'agita de plus en plus, mais les serviteurs du chef le maîtrisaient jusqu'à sa prison. On ne l'attacha pas mais on le jeta dans sa cage comme un animal. Sa liberté avait encore un prix et même plusieurs : les prochaines sanctions d'Oren.

Un jour entier sans la présence d'Axeli l'angoissa. Déjà que ses souvenirs perdaient presque les visages de Cassandre et d'Alyssia, sa ténacité avait failli. Le monde des humains était devenu bien trop loin et inaccessible. Au début de son existence, la solitude était son réconfort. Maintenant elle fut l'une de ses pires ennemies, à la même échelle que le Valkynaz.

Assis sur le sol, ses jambes étaient repliées jusqu'à son visage. Sans Alyssia, il était en manque d'amour. Il avait des difficultés à dormir. Les paroles sombres d'Axeli lui brisaient le cœur : « si nous devions mourir, moi et elle, de qui pleurerais-tu la mort ». Comment répondre si on aimait deux personnes ?

La porte de sa prison s'ouvrit, il remarqua la silhouette d'un drémora. Il espérait voir son supérieur vivant. Le prisonnier se releva faiblement. Sa main droite écarta les cheveux qui couvraient sa vue. Il reconnut Axeli quand celui-ci fit un pas. La porte se referma derrière lui. La fatigue du Kynval se dissipa et il avança jusqu'au Kynreeve. Ce dernier était sévèrement blessé. Vernaa fut surpris, les coups qu'il avait reçu avaient été provoqués par des sortilèges. Son corps n'avait que quelques égratignures. Son supérieur avait un tout autre regard, il restait insensible comme si son corps n'était pas abîmé. Le rebelle s'était tout de même approché, il voulait le guérir. Il avait posé sa main près de son cœur mais Axeli la tint.

-Axeli, que t'est-il arrivé ?

-Oren a seulement voulu me tester. Je me suis battu contre ses deux serviteurs.

-Tu as survécu ? Mais tu as affronté deux Markynaz.

-Oui, et je ne te mens pas. Racontait-il d'une voix meurtrière. J'avais déjà perdu mon sang-froid et j'étais devenu incontrôlable. Si Oren n'avait pas cessé le combat, je leur aurai tranché la gorge.

Étrangement, le Daedra croyait tous ces mots. Son amant glissa entre ses mains un parchemin. Vernaa ne comprenait pas, il regarda ses mains puis le Kynreeve.

-Tu dois partir. Oren estime que je peux te surveiller seul, Marek et Malik ne sont plus derrière mon dos.

-Non, ils sauront que tu m'as aidé.

Axeli recula, il dégaina sa claymore. Il la lui donna en la tenant d'une main. Il s'était ensuite approché plus près de lui.

-Je ne te laisse pas le choix, Vernaa. Tu dois me blesser avec ma propre arme.

-As-tu perdu l'esprit ? Fut surpris le drémora. Je ne le ferai pas...

-Je t'ai dit que tu n'as pas le choix. C'est le seul moyen si tu veux qu'on réussisse à duper Oren. Quand tu m'auras transpercé, disparais et va-t-en. Je t'ai laissé un parchemin d'Illusion pour que tu puisses quitter facilement la tour.

-Je ne partirai pas, pas sans toi. Viens avec moi, ta place n'est pas ici.

-Elle n'est pas de l'autre côté non plus. Je suis un drémora qui a tué bien plus de vivants que toi. Je ne préfère pas que les mortels me voient. Mais ils accepteront ton retour, puisqu'ils te connaissent.

-Et que je te laisse entre les mains d'Oren ? Je refuse, Axel...

Son amant avait fermé ses yeux pour l'embrasser. Les paroles de Vernaa se scellèrent par un tendre baiser. Et ce fut leur premier. Il resta silencieux et très étonné. Il entendit un autre bruit qui le horrifia. Le Kynreeve s'était transpercé, avec la claymore tenue par les deux Daedra. Les mains de Vernaa se salirent de sang. Axeli recula lentement l'arme ensuite et la lâcha. Le Kynval la tenait toujours à cause du choc. Son supérieur cachait sa douleur avec un regard calme. Il rouvrit ses yeux.

-Le compte à rebours a commencé. Fuis.

Il recula de quelques pas avec le peu de force qu'il avait. Il ouvrit la porte de la prison puis referma légèrement la plaie pour ne pas souffrir au point de mourir. Le Daedra prisonnier fut perturbé, il n'avait bel et bien plus le choix et s'enfuit en gardant la claymore dans sa main droite. Axeli s'écroula à genoux. Vernaa utilisa le parchemin et son corps devint invisible. Il regrettait d'avoir abandonné son supérieur pendant son évasion.

Le drémora était redescendu jusqu'au rez-de-chaussée, il venait de passer la porte. Mais personne ne surveillait la grande porte, sauf un Markynaz. Il se situait à l'opposé de la colonne centrale de feu. Comme si ce n'était pas du hasard, le gardien fut Malik. Le sortilège d'Illusion le maintenait heureusement hors de vue du magicien. Mais pendant encore combien de secondes ?

La grande porte d'entrée s'ouvrit, une autre drémora fit son apparition. C'était un autre Markynaz mais il appartenait à la catégorie des guerriers en raison de son armure daedrique et de son épée qu'il avait déployé. L'évadé comprit que la malchance était de son côté, il n'arriverait jamais à atteindre la porte. Il avança d'un pas discret. Mais le soldat Daedra marcha vers la direction du magicien et non vers la sienne ! Malik avait regardé le Markynaz parce qu'il était arrivé puis se tourna sans dire un mot. Vernaa essaya de marcher lentement vers la grande porte mais il s'arrêta. Le Daedra guerrier avait frappé violemment le magicien derrière son dos qui s'écroula. Alerté par le cri de douleur de Malik, le Kynval passa la porte avant que l'autre drémora ne l'aperçoive.

Vernaa perdit son invisibilité dès sa sortie de la tour, ce qui le fit paniquer. La porte d'Oblivion était au moins à deux cents mètres. Il pourrait se faire repérer par des Daedra. Avant de commencer sa course, on l'attrapa au poignet droit. Le Kynval ne put lever son arme pour riposter. Il cessa de se débattre quand il regarda la personne qui le tenait, vêtue d'un manteau noir.

-Cassandre ?

Il put lire dans les yeux de la prêtresse une profonde inquiétude et une grande sériosité. Vernaa était dans un sale état depuis plus de neuf mois d'absence.

-Vernaa, est-ce vraiment vous ? Fut-elle stupéfaite en remarquant la longueur des cheveux du Daedra.

-Que faîtes-vous ici ? Vous ne devriez pas être là.

-Je suis venu vous délivrer, je viens de faire diversion à l'instant.

-Le Daedra, c'était vous ?

-Oui, une invocation. Ne perdons plus de temps.

Elle le mena avec lui jusqu'à la porte dimensionnelle. Vernaa la regarda, il avait tant de questions sans réponses maintenant.

-Mais depuis quand vous pratiquez l'invocation ?

-Je n'ai jamais eu ce don, lui avoua Cassandre. Il a fallu que je m'entraîne longtemps, durant votre disparition. La magie d'une simple guérisseuse ne vous aurait jamais aidé à vous en sortir.

-Vous n'auriez pas dû prendre autant de risques. Alyssia...

-Alyssia est en sécurité. J'ai quitté en douce la chapelle pour pouvoir atteindre la porte d'Oblivion.

-Je ne sais que dire... vous vous êtes entraînée si durement et vous vous êtes échappée pour me délivrer de cet enfer. Pourquoi, Cassandre ?

-Vernaa, vous êtes suffisamment humain pour répondre. Parla Cassandre avec une voix très mature, ce qui la différenciait de son caractère doux. Je suis votre amie et Alyssia est terrifiée chaque jour, à tel point qu'elle vous croit mort. Voilà pourquoi.

Le drémora resta sans voix devant ces mots remplis de vérité. Elle avait en tout point raison. Et Alyssia avait besoin de lui. Quand il ne la regarda plus, ils avaient traversé la porte d'Oblivion.