9.

- Sa générale m'avait mis en copie de son message : elle a vraiment été dithyrambique dans ses félicitations ! commenta Warius.

- Oui, quelle belle victoire… La Janae n'est plus que débris, l'Arcadia arrive tout juste à voler vers le chantier naval, et Albator a presque tué un gamin ! soupira Clio.

- La générale Nhoor, et Oskrel qui prend officiellement sa relève, n'ont vu que l'élimination de la Reine des Pirates, reprit l'officier de la Flotte Indépendante qui pourtant ne se réjouissait effectivement nullement du dernier coup d'éclat en date de son ami.

Il prit le verre que lui avait rempli la Jurassienne.

- Comment va-t-il ?

- Pas bien du tout, évidemment ! Voilà une semaine qu'il n'a pas quitté sa chambre. Je suis heureuse que tu sois revenu.

Le capitaine du Karyu fronça les sourcils.

- Tout s'est passé si vite, dans de telles conditions de dévastations, reprit-il. Il n'a vraiment aucun reproche à se faire !

- Il a grièvement blessé un enfant ! se révolta presque Clio. Peut-être même n'a-t-il pas survécu…

- Ce n'est pas ce que je voulais dire, je me suis mal exprimé. Je voulais parler des conditions dans lesquelles ce drame s'est produit. Ensuite, comment accepter à la révélation de ce Khell Lhuronde ?

- Albator n'en doute pas. Après tout, Léllanya l'a séquestré des semaines durant. Connaissant cette femme, elle devait vouloir un héritier pour son trône et quel meilleur père que l'ancien protégé de Lothar ?

- C'est cohérent, mais j'ai du mal à y croire… Qu'absolument rien n'ait filtré durant toutes ces années est même inimaginable ! Ce n'est pas le genre de secret aisé à garder !

- Il semble que Léllanya y soit parfaitement parvenue, remarqua Clio. Vu la terreur qu'elle faisait régner, rien d'étonnant, au contraire, que personne n'ait osé faire seulement courir une rumeur, ou s'en prendre au gosse pour l'atteindre…

- Je vais voir Albator !

- Tu vas te faire jeter aussi, prédit la Jurassienne en vidant le reste de la bouteille de red bourbon.


- Quand tu auras fini de ruminer, tu pourrais te souvenir que tu as la responsabilité d'un cuirassé de guerre ? avait jeté d'entrée Warius en se tenant debout au pied du lit où son ami était replié en position fœtale. Tu ne vas pas laisser cette Khurskonde gagner même par delà la mort ! ?

- J'ai tiré sur mon propre enfant…

- Tu as tiré sur un enfant, rectifia le capitaine du Karyu. Il ne faut pas prendre l'affirmation du second de la Janae pour argent comptant.

- Pourquoi aurait-il menti ? releva alors non sans pertinence le grand corsaire balafré. Contrairement à Léllanya, Khell a toujours été correct, piratement parlant. Et, quelle que soit la vérité quant à son identité, j'ai sérieusement blessé ce garçonnet !

- Cela fait partie des risques quand il y a un affrontement au corps à corps. Khurskonde a embarqué son fils en toute connaissance de cause, elle est l'unique fautive. Malgré la gravité de ton acte, tu n'as fait que te défendre, dans l'urgence la plus absolue.

- C'était un enfant, gémit encore le capitaine de l'Arcadia. Même au plus noir de mon temps Pirate, je ne m'en suis jamais pris aux enfants !

- Il va te falloir vivre avec, reprit plus doucement son ami, tu sais très bien qu'il n'y a pas d'autres façons de faire. Ce Lhuronde l'a emmené, j'imagine qu'il va prendre soin de lui. Si le gamin a survécu à ton tir, il pourrait bien s'en sortir !

Albator parut alors légèrement se ranimer.

- Khell a toujours été surprotecteur, dévoué absolu envers sa capitaine. Rien d'étonnant à ce qu'il ait pris le gosse sous son aile et se soit trouvé aussi près de lui ! Oui, il tentera absolument tout pour le sauver… Est-ce qu'une navette de sauvetage a quitté la Janae avant qu'elle n'implose ?

- Sans doute ta première question sensée depuis une semaine, releva Warius. Réponds, Ordinateur !

- Oui, une navette est partie de la Janae et a opéré immédiatement un saut spatio-temporel alors que nous nous éloignions.

- Tu vois, tu aurais dû te renseigner directement au lieu de t'enfermer dans le marasme ! Maintenant, tu vas me faire le plaisir de te bouger les miches, de filer dans la salle de bain et de reprendre une apparence présentable. Pendant ce temps-là, je vais demander à tes cuisines de faire apporter quelque chose ici.


Eméraldas était rentrée dans la salle de son Ordinatrice Centrale, se dirigeant vers l'espèce de niche – au propre comme au figuré – qui se trouvait à quelques mètres de la colonne principale, connectée aux génératrices par de gros câbles.

- Est-ce que ça marche ? interrogea la superbe rousse.

- Les simulations l'indiquent, mais il n'y a qu'une seule façon de l'expérimenter, et il n'y aura qu'un essai de possible.

- Et si ça échouait, souffla-telle.

Le petit ingénieur binoclard eut un haussement fataliste des épaules en refermant la porte de l'habitacle qui faisait cinq mètres sur trois.

- De toute façon, je n'ai rien à perdre ! rappela-t-il avec un petit sourire. Mon corps physique va de toute façon mourir.

- J'en prendrai grand soin.

Eméraldas eut un soupir.

- Ça va faire un double choc à Albator. Tu lui as vraiment claqué la porte au nez, il ne méritait vraiment pas un tel traitement !

- Il fallait que je coupe immédiatement les ponts, sinon il aurait tout tenté pour me retenir, à chercher des solutions alors qu'il n'y en avait plus aucune… Il n'aurait jamais voulu me quitter, me laisser partir, s'il avait su ! Tout comme toi, il serait resté jusqu'à la fin, mais c'est à toi que je suis marié ! C'était auprès de toi et d'Auryel que je devais être ! Et maintenant, le moment est venu, ce sera pour cette nuit.

- Je ne te quitterai jamais, mon amour. Je peux t'assurer que j'ai savouré chacun des instants des semaines que nous venons de passer !

Eméraldas s'agenouilla et le serra longuement contre elle, profitant des derniers moments qu'il lui restait avec l'homme de sa vie.


D'un bond souple, Mia-Kun sauta sur le lit de son petit maître, se frotta contre lui en ronronnant.

- Ma toute belle…

Khell sourit en rentrant dans la chambre.

- Ça a été juste de l'attraper et de la fourrer dans un sac pour fuir la Janae, en passant par la seule soute accessible et en emportant tout le butin que je pouvais transporter.

Alguérande sourit légèrement.

- Alors, on peut rester ici ? fit-il, ses prunelles grises pleines d'espoir.

- Oui. Ce chalet est loué pour plusieurs mois, j'aurai ainsi le temps de trouver à me faire embaucher sur les chantiers de la ville voisine, après tout j'ai une formation d'électricien. En effet, Algie, on va faire notre vie.

Alguérande se leva, Mia-Kun entre les bras, s'approchant de la fenêtre, le cœur plein de bonheur à la vue des daims qui s'étaient enhardis à s'approcher de la mare naturelle devant la maisonnette pour s'y désaltérer.

Mais pour sa part, c'était avec peine que Khell observait le profil gauche du garçonnet que traversait une profonde cicatrice rouge sang.

" Un jour, je te le promets, Alguérande, tu feras rendre gorge à ton père qui t'a ainsi défiguré ! ".