Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE IX
Journal de Mika Uesugi, 15 août 2005
Mon cher patron ayant décidé de prendre quelques vacances – non sans me laisser un tombereau entier de travail à terminer avant son retour – je peux me permettre quelques écarts pour passer un peu de temps avec mon désormais fiancé. Fiancé… Un vocabulaire très « jeune fille en fleur » pour une réalité qui ne l'est pas du tout. Quand je pense que mon père m'a dit qu'il comptait sur moi pour me comporter de façon raisonnable et digne d'une fille de moine. S'il savait… Le séjour à Okinawa nous a fait un bien fou – surtout sans ce bracelet d'esclave de la vie moderne qu'on nomme un téléphone portable. Par ailleurs l'annonce de nos fiançailles s'est plutôt bien passée. On peut compter sur Tôma pour savoir manipuler la presse. Côté famille, eh bien père a plutôt bien pris la chose. Sans vouloir être cynique, le compte en banque de mon fiancé y est certainement pour davantage que sa profession. Ça, et le fait que lui et les parents de Tôma se connaissent de longues dates. Eiri n'a rien dit, mais à certains signes (je commence à savoir lire entre les lignes, avec lui) j'ai compris qu'il était au fond content que Tôma devienne son beau-frère. Quant à Tatsuha… kamis… « Comme ça, je serai aussi un peu le beau-frère de Ryûichi Sakuma », a-t-il conclu avec des petites étoiles au fond des yeux. Ce gosse est irrécupérable. Et Sakuma n'est en aucun cas mon beau-frère, plutôt l'épine au flanc de notre couple. Enfin, il est absent, pour le moment (parti en repérage aux États-Unis, si j'ai bien compris) et ce n'est pas moi qui irai m'en plaindre. Du moment que je peux avoir Tôma rien que pour moi, il peut bien faire ce qu'il lui plaît.
20 août
Je ne sais pas si je dois me sentir flattée ou non. Nittle Grasper a sorti une nouvelle chanson à l'occasion de cette convention. Tôma avait tenu à garder le secret à mon égard parce que ce devait être une surprise pour moi. J'imagine que n'importe quel fan du groupe serait ravi, à ma place. Kamis, Tatsuha serait prêt à vendre son âme pour ça. Mais j'avoue que ça me laisse une drôle d'impression. Je plaisantais plus ou moins en lançant à Sakuma que j'espérais qu'il chante à notre mariage. Ou plutôt je le provoquais. Je n'imaginais pas qu'il le prendrait suffisamment au sérieux pour composer une chanson sur moi. Not like the other girls. Cela peut s'interpréter de différentes façons. Tout comme le fait que les paroles sont en anglais et non en japonais. Il est vrai que Sakuma manie mieux cette langue que son idiome natal. Mais comment dire… J'y trouve des résonances douces-amères. Tôma prétend que c'est un bel hommage – et ça l'est, certainement. Mais je crois que cette fois, sa pourtant légendaire subtilité lui fait défaut pour comprendre les sous-titres.
« I should have seen it would be this way
I should have known from the start what she's up to
When you have loved and you've lost someone
You know what it feels like to lose. »
D'accord, ce n'est qu'un extrait. Mais que je trouve particulièrement parlant. Je devrais le prendre comme une victoire, ceci dit. Mais elle me laisse un goût un peu amer.
Enfin ils rentrent dans une dizaine de jours, je pourrai toujours en discuter avec Tôma à ce moment-là… ou pas. Après tout, je ne vois pas quel bénéfice il y aurait à l'impliquer dans mon petit conflit avec Sakuma. Ce serait certainement très inconfortable pour lui.
27 août
Eiri est remonté à Tôkyô pour quelques jours, les épreuves corrigées de son roman sous le bras. Je ne peux que constater le changement par rapport à son précédent séjour : plus de sorties nocturnes, plus de bagarres, plus de filles de mauvaises vies… Il passe tout son temps sur son ordinateur portable, une véritable addiction. Mais à tout prendre, celle-ci me paraît moins dangereuse que les précédentes.
Il va falloir que nous retournions voir son éditrice pour discuter les modalités de parution. D'ici là, Tôma sera rentré. J'espère qu'il pourra se libérer quelques minutes dans son emploi du temps – non que je ne sois pas capable de gérer, mais je sens que cela rassurerait Eiri. Qui m'a par ailleurs demandé quand nous comptions nous marier. Devant mon air abasourdi, il a précisé que père n'attendait que ça, mais je crois qu'en réalité cela venait de lui. Cherche-t-il à retrouver en Tôma et moi une forme de famille qu'il n'a que trop brièvement connue ? C'est possible. Je ne suis pas psychanalyste. Et je ne sais pas non plus si c'est bon signe ou non. D'un côté, je suis contente qu'il prenne bien notre relation. D'un autre, cela y fait porter un poids supplémentaire, ce qui entre nos familles respectives et les médias n'est pas forcément nécessaire. Et je ne parle même pas de la réaction de Tôma. Enfin, je suppose qu'on ne peut rien y faire…
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Journal de Tôma Seguchi, 26 septembre 2005
Yuki. Eiri Yuki. Je n'arrive pas à croire que c'est le nom de plume qu'a choisi Eiri pour la publication de son roman. Après ce que ce monstre a osé lui faire subir, il a donc toujours des sentiments pour lui au point de lui rendre un pareil hommage ? Mika est tout aussi choquée que moi par ce choix mais Eiri s'est borné à nous dire que « Si ça ne nous plaisait pas, tant pis pour nous ». Je comprends tout à fait son désir légitime de ne pas rendre public son véritable patronyme mais Yuki… cela me dépasse complètement. J'ai longtemps cru le connaître, au moins un peu, mais je réalise qu'il n'en est rien et, quelque part, c'est douloureux. Néanmoins, cette fois, j'ai bien peur qu'il ne me faille en prendre mon parti.
04 octobre
Instant d'été est paru hier en librairie et, bien entendu, j'ai délégué Sagara pour m'en acheter un exemplaire. J'espère de tout cœur que le succès sera au rendez-vous pour Eiri même si pour l'instant le tirage de son premier roman est plutôt confidentiel, ce qui est assez normal. Shikii est une maison d'édition reconnue mais je doute que la philanthropie soit leur motivation principale et ils ne souhaitent pas prendre de risque inutile.
Il me tarde de lire les premiers écrits d'Eiri. Lui affiche – selon Mika, qui est aux anges – son habituel air détaché mais je sais qu'au fond de lui il ne doit plus en pouvoir de fierté. Puisse le succès être au rendez-vous, il a travaillé dur et le mériterait vraiment.
04 octobre – 23h55
Sagara m'a dit avoir eu du mal à trouver Instant d'été dans la masse des romans sortis ces derniers temps. Il est clair que choisir de lancer le premier livre d'un parfait inconnu au beau milieu de la rentrée littéraire n'est pas forcément un choix stratégique judicieux ; mais je l'ai à présent entre les mains et sitôt rentré chez moi je me suis mis à sa lecture. Le sujet m'a proprement renversé : il s'agit d'un roman sentimental. Je m'attendais à tout sauf à cela après… les événements new-yorkais. J'ai craint un instant que n'y soit relatée sa tragique expérience mais il n'en est rien – du moins pour l'instant, attendu que j'en suis à un quart environ du livre. Rien dans le texte ne laisse transparaître les tourments profonds qui continent à perturber Eiri même si, globalement, son état s'est amélioré. C'est… léger, presque romantique, et le style est en effet très élégant. Honnêtement, si je ne savais pas quel douloureux traumatisme avait subi Eiri, j'aurais du mal à croire qu'il ait pu lui arriver quelque chose d'aussi terrible. Au travers de ces lignes, cependant, je retrouve l'ancien Eiri, celui d'avant l'agression, celui qui souriait au monde, épanoui dans une société qui l'avait accepté pour ce qu'il était.
Écrire ne semble pas être pour lui une façon d'exorciser ses démons mais est sans doute l'unique moyen de retrouver une partie de son âme que nous avions définitivement renoncé à revoir un jour.
07 octobre
Instant d'été est définitivement une belle histoire. Bravo, mon petit Eiri, tu n'imagines pas à quel point je suis fier de toi. Ce que seront les ventes, ensuite, nul ne peut le dire mais rien qu'avoir été capable d'écrire cela mérite d'être salué comme il se doit.
28 octobre
Timides les premiers temps de sa sortie, les ventes d'Instant d'été ont singulièrement augmenté en quelques semaines en dépit de l'exposition confidentielle qui est la sienne sur les linéaires. Manifestement, le bouche à oreille fonctionne bien, même si les ventes sont à des années-lumière de celle des best-sellers à la mode. Toutefois, les critiques de la presse spécialisée sont bonnes et le roman rencontre un beau succès sur les blogs de lecteurs – majoritairement des lectrices, d'ailleurs – qui commencent à se demander qui est cet Eiri Yuki venu de nulle part. Rien n'a encore filtré sur sa personne et pour le moment il est dans une bulle mais je ne voudrais pas que tout lui tombe dessus d'un seul coup car je sais bien qu'il lui serait impossible de le gérer. Je n'ai malheureusement pas de relations dans le monde de l'édition mais… je vais tout de même faire ce qu'il m'est possible de faire afin de le protéger.
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Journal de Mika Uesugi, 10 novembre 2005
Noriko m'a annoncé hier, sous le signe du secret, qu'elle attendait un enfant pour le mois de juillet. Elle n'a pas perdu de temps. Je me demande comment elle va pouvoir gérer une grossesse en même temps que sa carrière. Sakuma et Tôma ne sont pas encore au courant, et j'ai promis de ne rien dire.
Pour ma part, c'est quelque chose que je suis loin d'être prête à envisager. Après avoir passé mon adolescence à élever Tatsuha, j'ai envie de profiter un peu de la vie – et de mon couple, bien qu'avec le travail de Tôma, ce soit loin d'être toujours évident. C'est bien le bout du monde s'il parvient à me consacrer une soirée par semaine, en ce moment. On dit que le manque entretient la passion, c'est probablement exact.
1er décembre
Les fêtes de fin d'année. J'en frémis de joie d'avance. Bien sûr, je suis censée rentrer à Kyôto pour les passer avec ma famille chaleureuse et aimante – Tôma ne compte pas, puisque nous ne sommes « que » fiancés. Message à peine subtil du paternel : quand comptez-vous passer aux choses sérieuses ? Je ne sais pas ce qu'il lui faut.
En ce qui concerne Eiri, son livre se vend très bien, le bouche à oreille fait des merveilles. L'éditeur a décidé de procéder à un second tirage, c'est bon signe. En revanche il est de plus en plus pris par les séances de promotion (salons, interviews, etc.) et forcément, sa scolarité en pâtit. Il prétend ne pas voir l'intérêt à poursuivre des études étant donné qu'il est capable de gagner sa vie sans diplôme, et ça ne manque pas de mettre père en fureur.
25 décembre
Je n'en peux plus. Entre père et Eiri qui se disputent continuellement (« écrivain, ce n'est pas un métier ») et Tatsuha qui me harcèle pour obtenir des informations et des produits dérivés relatifs à son idole, je n'ai pas une minute de repos.
J'ai dû m'enfermer dans ma chambre pour appeler Tôma au calme. Il a dû sentir que c'était un peu tendu, ici, car il m'a proposé une sortie au restaurant, demain. J'ai accepté avec empressement, sortir prendre l'air me fera un bien immense. Sans compter que je pourrai en profiter pour lui offrir son cadeau. J'espère que ça lui plaira…
27 décembre
Le cadeau lui a plu, et moi aussi, tout court. Je n'aurais jamais pensé terminer à l'hôtel dans ma propre ville natale, mais avec nos familles respectives, c'était tout simplement impossible autrement. Et puis j'avoue que cela a un petit goût d'interdit tout à fait délectable.
Seulement bien sûr, père ne l'entend pas de cette oreille, et j'ai eu droit à une diatribe particulièrement assaisonnée de sa part en rentrant. Comme quoi je n'avais pas à découcher alors que je séjournais sous son toit, et que je n'étais pas censée me livrer à des activités indécentes avec mon fiancé avant que nous ne soyons mariés.
J'avoue trouver la remarque particulièrement culottée de la part d'un homme dont la réputation dans son jeune temps aurait fait pâlir d'envie don Juan, mais apparemment, il existe une règle pour les femmes que l'on séduit, et une autre pour celles dont on a la responsabilité morale.
Eiri n'a rien dit, bien heureux j'imagine que pour une fois l'orage s'abatte sur quelqu'un d'autre que lui, mais Tatsuha a bravement pris ma défense. Ce qui, à défaut d'être efficace, m'a remis un peu de baume au corps. Et rajouté une dose supplémentaire de remords pour l'avoir abandonné derrière moi lorsque je suis partie à Tôkyô. Mais il faut être réaliste, autant gérer un adolescent capable de s'occuper de lui-même (ou du moins censé l'être) m'est possible, autant un enfant d'âge scolaire, c'est hors de question. Non que père s'en occupe beaucoup, mais au moins il y a notre vieille domestique, Seima, qui est là pour l'accueillir lorsqu'il rentre, et l'aide de père au temple, Subaru, qui surveille ses devoirs. Il est d'ailleurs très bien intégré à la vie ici, tout le monde semble l'adorer (ce qui porte sur les nerfs d'Eiri, car il se souvient que lui, on le regardait bizarrement à cause de son aspect physique). Et puis il y a Eiri qui en dépit de tout, se montre plus détendu avec lui qu'avec aucune autre personne de son entourage, alors je m'efforce de me dire que tout est bien.
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Journal de Tôma Seguchi, 8 janvier 2006
Les célébrations du nouvel an viennent à peine de s'achever mais pour les Nittle Grasper il n'y a pas vraiment eu de pause. Les fêtes sont toujours une occasion de se produire dans les shows télévisés, de multiplier les apparitions publiques et pendant toute cette semaine nous n'avons quasiment pas arrêté. J'ai tout de même pu dégager une journée à consacrer à Mika qui est ensuite partie pour Kyôto – respect des traditions oblige. Évidemment, une fille de moine ne manquerait sous aucun prétexte les cérémonies principales. Quoiqu'en y réfléchissant, nous (j'entends par là les Nittle Grasper) sommes tenus aussi de participer à la grand-messe des émissions musicales à la mode. Business is business.
Nouveauté de cette année qui commence, Noriko nous a annoncé qu'elle était enceinte. J'ai été surpris, bien entendu – je ne m'attendais pas à ce qu'un enfant arrive si vite mais Noriko sait certainement ce qu'elle fait – et je lui ai présenté mes plus vives félicitations. Ryûichi, lui… il a paru sonné en apprenant la nouvelle. Je jurerais qu'il a blêmi avant d'aussitôt se reprendre et de bondir sur Noriko pour la féliciter avec son exubérance coutumière mais je sais ce que j'ai vu – et je n'en suis pas étonné. Je subodore que Noriko n'a pas été dupe non plus mais que faire d'autre, de toute façon ? Mis au pied du mur, Ryûichi finit toujours par trouver un moyen de s'accommoder de quelque situation que ce soit et je gage qu'il en sera de même cette fois aussi. Nous avons passé une partie de la journée à définir un plan de travail sur l'année en tenant compte de la grossesse de notre assistante clavier. Les premiers mois seront consacrés aux représentations publiques puis nous nous mettrons à l'écriture d'un nouvel album, ce qui permettra à Noriko de passer la fin de sa grossesse au calme et, une fois que son bébé sera né, ne lui imposera pas une activité brutale. Mais pour l'instant, tout continue comme d'habitude.
Dans un tout autre registre, la réussite semble être au rendez-vous pour Eiri qui a d'ailleurs l'air de se prendre au jeu et se prête d'étonnamment bonne grâce aux séances de promotion d'Instant d'été. Je craignais qu'il ne cherche à fuir les sollicitations et je le découvre très à l'aise, confiant, presque cabotin. Presque, car il ne se départ jamais de son air détaché et il est toujours aussi laconique, se contentant du minimum syndical lors des interviews. De manière tout à fait paradoxale, cette froide concision produit un effet terrible sur bon nombre de ses lectrices qui multiplient les blogs consacrés à sa personne et le trouvent, je cite « absolument trop cool. » Enfin, mieux vaut qu'il soit populaire et si la courbe des ventes de son roman continue de grimper, c'est une excellente chose.
Il semble que 2006 sera une année porteuse de changement ; j'ai dernièrement été sollicité par deux grosses maisons de production qui m'ont fait des propositions extrêmement intéressantes pour que Nittle Grasper rejoigne leur catalogue. J'y ai longuement réfléchi mais je n'ai pas grande envie de mettre fin à ma collaboration avec Kaze Productions. Au sein d'une plus grande structure je sais que nous perdrons de notre indépendance, tout Nittle Grasper que nous soyons. J'ai envisagé un instant une renégociation à la hausse de notre contrat mais en dehors d'une petite satisfaction financière, l'arrangement ne me satisferait pas pleinement. C'est pourquoi j'ai pris la décision d'entrer dans le capital de Kaze. Rendez-vous est pris avec monsieur Yamaoka et nous verrons bien ce qu'il en ressortira.
15 janvier
Après discussion, il a été conclu que j'entrerai à hauteur de 30 pour cent dans le capital de Kaze Productions. Monsieur Yamaoka a paru séduit par mon offre et l'assurance que je pouvais faire signer d'autres artistes chez lui. Depuis l'Animecon, je suis resté en contact avec deux groupes de talent et je ne pense pas qu'il faudrait beaucoup de chose pour les décider à changer de producteurs. Après tout, les Grasper sont des modèles pour un bon nombre de jeunes artistes et notre réussite aux États-Unis atteste, si besoin était, de notre savoir-faire. Bien entendu, dès l'instant où j'investis dans quelque chose, je veux en retirer le maximum de gratifications.
Je ne sais pas combien de temps durera la carrière des Nittle Grasper mais si je dois un jour changer d'orientation, autant commencer à préparer ma reconversion. On ne peut jamais savoir ce que la vie nous réserve mais je tiens à assurer le meilleur des avenirs à Mika.
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Journal de Mika Uesugi, 14 février 2006
Je n'y crois pas que je me sois retrouvée à attendre dans les coulisses comme une groupie avec ma boîte de chocolats à la main… Mais qu'y puis-je si Nittle Grasper donnait un concert le jour de la fête des amoureux ? Et le sourire de Tôma valait le coup de subir cette courte honte. Sakuma, lui, m'a fusillée du regard. Qu'il se console avec les cinq tonnes de chocolats envoyés par ses fans. S'il n'a personne avec qui partager sa vie, cela ne l'autorise pas à pourrir celle de son soi-disant meilleur ami.
Eiri a également reçu un grand nombre de boîtes de chocolat. Pour des raisons pratiques, nous avons décidé de faire suivre son courrier professionnel chez moi (qui devient de plus en plus chez lui) et j'ai été littéralement submergée sous le volume. La rançon du succès… Mais je crains qu'il ne passe encore beaucoup d'eau sous les ponts avant qu'il ne soit de nouveau prêt à ouvrir son coeur.
1er mars
Nittle Grasper lève le pied, mais Tôma s'est lancé dans des activités annexes dont il persiste à ne rien vouloir me dire, si ce n'est que c'est un projet dont il me fera part lorsqu'il sera abouti. De tout autre je trouverais cela profondément agaçant, mais je sais qu'il est profondément perfectionniste et n'aime pas dévoiler son jeu avant que tout ne soit parfaitement au point. Et par ailleurs je lui fais confiance. Contrairement à Sakuma, son talent ne se limite pas à la musique.
Autre souci : l'année scolaire se termine à la fin du mois, et Eiri parle d'arrêter les études pour se consacrer à son activité d'écrivain. Ce qui n'allège bien entendu pas l'atmosphère de la maison familiale, père continuant de s'opposer de toutes ses forces au projet. Il menace à présent de ne pas donner son autorisation pour la publication des futurs ouvrages. Eiri étant mineur, la signature de père demeure indispensable pour valider les contrats, hélas. Sauf si Eiri demande son émancipation, ce qu'il menace de plus en plus de faire. Il est vrai que le succès de son premier livre lui donne quelques arguments, auxquels je crains que père ne reste complètement imperméable.
Il rêve toujours de voir Eiri lui succéder au temple, alors qu'il devrait se rendre compte qu'il n'a aucune disposition pour. Il ferait mieux de s'intéresser à Tatsuha dont le caractère s'accorde bien mieux avec les qualités requises pour devenir moine (davantage que lui-même) mais je doute qu'il se souvienne même qu'il existe, la plupart du temps. J'ai l'impression que pour lui, un enfant qui n'a pas été élevé par son épouse n'est pas réellement le sien, et ça me fait de la peine pour mon petit frère. Je n'ai sans doute pas été une mère idéale pour lui, mais somme toute, je trouve qu'il ne s'en est pas si mal sorti. Il est beaucoup plus équilibré qu'Eiri, toujours. Et je ne crois pas, contrairement à Tôma, qu'il faille tout mettre sur le compte du drame qu'a vécu Eiri. Même sans cela il a toujours été plus fragile psychologiquement.
Je me rends compte que, même si je vis à Tôkyô, je reste en pensée à Kyôto, où je rentre chaque week-end où Tôma n'est pas disponible, c'est-à-dire relativement souvent. On n'abandonne pas comme cela des années entières à diriger la maisonnée, ni l'habitude de servir de seconde maman à ses mes frères.
C'est pour cela aussi que je comprends l'attitude de Tôma. Il a servi de grand frère, voire de père, à Eiri durant plusieurs années à New York. Et même sans le drame et le traumatisme lié à son enfance, il est naturel qu'il continue à se soucier de lui.
Chose que Sakuma refuse de comprendre. Il m'a dit l'autre jour que si leur relation venait à être connue des médias, elle pourrait être très mal interprétée. Je trouve cela tout simplement ignoble. Et le pire, c'est que pour une fois Noriko a pris la défense de son collègue.
« Moi je comprends, parce que je connais Tôma, mais les magazines à sensations n'auront pas le même genre de recul sur la question ».
Il y a une solution très simple à cela : faire en sorte que jamais la presse ne vienne fourrer son nez dans nos affaires familiales. Et pour cela, je fais confiance à Tôma. Je préfère ignorer la façon dont il s'y prend, mais en tous cas, elle est efficace pour museler les indiscrets.
15 mars
J'ai invité Noriko à passer le week-end à Kyôto. Sa grossesse la fatigue plus qu'elle ne veut le montrer, cela lui fera du bien de décompresser un peu. Son mari participe à je ne sais quelle émission télévisée, quant à Tôma il est toujours pris par ses mystérieuses activités, nous sommes donc toutes les deux libres de passer notre temps à discuter de sujets de filles en nous passant du vernis à ongles – cela fait du bien d'être futile de temps en temps.
Évidemment, Tatsuha s'est précipitée sur elle pour la submerger de questions relatives à son idole. Elle s'est montrée bien plus patiente que je ne l'aurais été. J'ai du mal, lorsque je l'entends parler de Sakuma, à croire que nous parlons du même homme. Sensible, ce type à la mentalité d'un gamin de cinq ans (et les kamis savent que les enfants sont égoïstes) ? Généreux (et les réflexions qu'il me fait en douce, alors) ? Intelligent (laissez-moi rire) ? Je lui ai demandé en privé, plus tard, de ne pas enfoncer davantage mon petit frère dans sa stupide fantaisie. Elle m'a demandé en retour de ne pas me laisser aveugler par le ressentiment. Je n'ai pas insisté. J'apprécie beaucoup Noriko, et Sakuma ne vaut pas la peine que je me brouille avec elle à cause de lui.
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Journal de Tôma Seguchi, 02 avril 2006
C'était hier l'anniversaire de Ryûichi et, comme je le redoutais, sitôt après la soirée que j'avais organisée pour lui dans un petit restaurant, il s'est littéralement effondré. Cela faisait des jours que je redoutais la crise – encore que Noriko aussi l'avait sentie arriver. Que puis-je faire pour l'aider à surmonter ce mal-être de plus en plus présent, de plus en plus envahissant, qui le mine en silence et finira par être la cause de quelque chose de grave ? J'ai passé la fin de la nuit en sa compagnie, à le réconforter, et les Kamis savent que Mika déteste au plus haut point que je me consacre à Ryûichi à ce point. J'en ai fait de même pour Eiri, pourtant, quand il avait besoin de moi. Tous les deux sont terriblement exclusifs et je crains d'être contraint un jour d'avoir à faire un choix dont je ne veux pas. Quoi qu'il en soit, Ryûichi allait mieux ce matin et j'en suis soulagé. Mais jusqu'à quand parviendra-t-il à sauvegarder les apparences ? J'avoue que je n'ose envisager la réponse.
Ryûichi n'est pas le seul sujet de mes préoccupations ; la grossesse de Noriko ne se déroule pas aussi bien qu'elle le devrait et il va falloir qu'elle cesse ses activités plus tôt que prévu afin de se reposer sous peine de complications graves. N'était-ce sa fatigue permanente, on ne croirait jamais qu'elle est enceinte, elle a à peine grossi. Il va donc falloir que je réfléchisse à la gestion de notre planning pour les semaines à venir.
Tout ne va pas fort non plus du côté d'Eiri que son vieil imbécile de père s'obstine à vouloir placer à la tête du temple familial une fois qu'il se sera retiré. Est-il donc la seule personne au monde à ne pas voir que si quelqu'un n'est pas fait pour lui succéder, c'est bien son fils aîné ? Au diable la tradition, un mot qui sonne presque comme un blasphème dans la bouche d'un vieux dévoyé tel que lui. Je voulais me rendre à Kyôto afin de m'expliquer avec lui mais Mika m'en a empêché, arguant que cela ne ferait qu'envenimer les choses. La situation est donc la suivante : Eiri ayant farouchement refusé de reprendre le chemin du lycée, son père refuse avec tout autant de détermination de signer le contrat de son prochain roman avec les éditions Shikii et chacun demeure campé sur ses positions. Comment Mika espère-t-elle que pareil conflit puisse se résoudre ? C'est grâce à l'écriture qu'Eiri a réussi à remonter la pente et elle seule peut lui permettre de conserver le fragile équilibre qu'il est si difficilement parvenu à trouver ; et tout serait réduit à néant par la faute de ce vieux singe traditionaliste ? Assez tristement, je dois dire que cela a été notre premier véritable sujet de discorde et, après un échange de mots assez vifs, chacun de nous est resté sur sa position.
Peu importe ce que peut dire Mika ; toute chose susceptible d'aller à l'encontre du bien d'Eiri me concerne autant qu'elle et si la situation ne s'arrange pas rapidement, je suis déterminé à l'aider dans ses démarches pour obtenir une émancipation.
Dans tout cela il n'y a que mon projet de prise de participation dans le capital de Kaze Productions qui avance sans rencontrer de problème. Tout devrait d'ailleurs être finalisé d'ici la fin de la quinzaine. Ce sera déjà ça.
07 avril
Mika refuse obstinément de me parler depuis notre dispute. Je ne comprends pas pourquoi elle s'oppose à ce que j'aille interférer auprès de son père. Loin de moi l'idée de « mettre mon nez dans les affaires de sa famille » comme elle me l'a lancé au visage, je souhaite simplement venir en aide à Eiri. Est-ce un crime ?
À suivre…
Not like the other girls : chanson de The Rasmus.
J'aurais dû voir que ça se passerait de cette façon
J'aurais dû savoir dès le départ de quoi elle était capable
Lorsque tu as aimé et que tu as perdu quelqu'un
Tu sais ce que ça fait de perdre.
