" Au moins, elle est avec Omid et son enfant " pensa-t-elle afin de relativiser la situation. Lorsqu'elle dépassa le stade de la porte, ils rentrèrent dans le grand hangar d'entrée constitué seulement de grandes caisses montées les unes sur les autres. Dans ses souvenirs, l'obscurité de la pièce était déjà présente à l'époque et seul la lumière du soleil perçait à travers les tuiles semi-détruites sur le toit. Au centre du bâtiment, une forte odeur de décomposition harcelait les narines de Clementine. Son nez était assailli de tous les côtés par cette force invisible. Le groupe découvrit avec stupéfaction le cadavre pourrissant du Soldat Connely probablement tué durant le duel a mort. Clem esquissa un rictus face à cette émanation pénétrante mais son regard, lui, était focalisé avec dégoût sur la façon dont cet homme était mort. Brunei ouvrit la dernière porte menant vers l'extérieur tout en appelant Clementine d'une voix forte :

" Allez viens, je ne sais pas comment tu fais pour regarder ce genre de choses "

" J'ai déjà vu pire " dit-elle tout en se précipitant vers la sortie pour rejoindre les autres membres de ses équipes.

" Ce n'est pas une raison ma belle "

Il ferma définitivement la porte tout en la scellant avec un gros cadenas. Clem abandonna ce lieu avec l'espoir d'y laisser en même temps tous ses mauvais souvenirs. Elle adressa un dernier regard d'adieu au stade de Basket-ball avant de reprendre sa route avec son nouveau groupe. Qui sait combien de temps ce troisième groupe survivrait-il, le danger quant à lui ne sera jamais très loin.

Cela fait plusieurs heures que nouveau groupe de rapatriés marche dans des conditions épouvantables dans cette grande forêt dense. Les arbres montaient jusqu'aux cieux et parlaient avec les dieux tandis que le temps lunatique ne cessait d'être perturbé. Les nuages menaçants se concertaient afin de faire tomber le déluge sur les survivants. Or, Noé ne sera pas là pour les aider. Clem et Brunei voyagèrent ensemble, cote à côté, s'entraidant mutuellement dans les escapades les plus rudes. Ils ne savaient pas ou aller mais l'objectif était juste de trouver un endroit ou s'installer provisoirement, en quete d'une vengeance collective contre leurs ravisseurs. Au fil du temps, Clementine commença à s'épuiser : les grandes pentes abruptes avaient réussi à affaiblir son jeune corps plein de vie. Juste a ce moment-là, une pluie torrentielle s'abattit sur le groupe afin de compliquer davantage leur tâche. L'eau ruisselait dans les sillons creusés dans la terre pour finalement entacher leurs chaussures. Au milieu de cette fatigue collective, Clem haussa la voix :

" On pourrait s'arreter ? je commence a fatiguer " La vingtaine d'autres personnes acceptèrent volontiers et s'installèrent sur des troncs d'arbres afin de rechercher leurs batteries. Wallon se tenait debout sur un arbre propice au repos a coté de la jeune fille :

" Cet endroit pourrait faire l'affaire : On creuse un peu plus l'endroit, on arrache les mauvaises branches et on s'installe provisoirement en attendant de savoir quoi faire " Clem observa les horizons avec une grande perception et accepta alors :

" En effet, on a une vue dégagée en cas d'attaque et l'eau est abondante. "

" Oui Madame la princesse d'Euphor " dit-il tout en se relevant pour s'adresser à ses compères.

" C'est qui la princesse d'Euphor ? "

" C'est un truc pour les vieux et je doute que tu puisses le regarder un jour " Il se retourna en faisait un signe de la main en sa direction avant d'entamer un discours. Clem restait sur le bas côté et écoutait seulement d'une oreille ce qu'il disait tout en taillant un bout de bois de son couteau. Des échardes de bois s'envolaient pour venir se mélanger à la boue :

" Bon, mes amis, j'ai discuté avec DK et je pense que l'on va s'installer ici : Il y a de l'eau abondante, un terrain plat au milieu d'une forêt et une vue grandiose qui nous permettra d'anticiper des attaques ennemies. Kris et Mark, vous allez prendre des machettes et couper les plantes qui dépassent pour que l'on puisse marcher sans se casser la gueule. " Ceux-ci s'exécutèrent et se hâtèrent vers les outils afin de commencer leur tâche pénible mais nécessaire.

" Thomas, Dwayne et Nikolai, vous allez planter les tentes et le système d'eau potable. " Il compta de ses doigts décharnés les nombreux restants encore inactifs.

" Sira, Janet et Tom, vous allez commencer à tailler du bois afin de faire des barricades autour de notre camp ".

" Jason et Hal, vous allez pousser les voitures calcinées et débarrasser tous les déchets de la zone ".

" 8 autres vont aller chercher à manger : Vous allez partir en expédition et vous allez fouiller dans les environs pour chasser et connaître le terrain " Il se tapait dans les mains pour galvaniser les troupes tandis que chacun se déplaçait vers sa tache. Pour la première fois, Clem voyait un groupe qui fonctionnait avec un arrière-goût de civilisation. Elle se précipita vers Wallon :

" Et moi, je fais quoi ? " dit-elle alors, refusant catégoriquement d'être inutile.

" Tu es loin d'être inutile : Brunei toi et moi allons se concerter dans la tente principale que Dwayne est en train de monter pour trouver une offensive contre cet enfoiré de Randall."

Clem fit un grand sourire gênant mais plein d'ambitions. Brunei se retourna vers elle, le visage circonspect et avec une phrase sur le bout de la langue qu'il n'osait pas demander :

" Au fait DK, tu… Tu as quel age ? "

" J'ai arrêté de compter depuis un moment mais je crois que j'ai 12 ans depuis peu " Rassuré, Il sortit un comics de son sac avec comme intitulé : " Batman - Catwoman Proie " écrit en gros titre sur la couverture.

" Je ne sais pas si tu vas aimer mais je me disais que tu aimerais avoir un peu de lecture " dit-il en se grattant frénétiquement sa tête crasseuse.

" Lire des choses, ça commençait à me manquer. Merci " elle tendit le bras vers le magazine pour ensuite le mettre dans son sac à dos rose fluo. Pendant qu'elle se baissait, une photo de ses parents dépassait de la poche de sa veste et était sur le point de tomber sur le sol poussiéreux. Brunei la localisa et l'analysa d'un œil attentif mais surtout interrogateur, il voulait juste en savoir un peu plus sur l'histoire de cette jeune fille si étrange et réservée. Ils se dirigeaient vers la tente préconstruite à l'endroit qui était disposé afin de parler du futur de cette communauté. Elle s'asseyait calmement sur son tabouret après avoir fermé la fermeture éclair de la tente en toile : " Pour les moustiques " dit-elle avec un brin d'humour. Brunei et Wallon s'installaient autour d'elle, les mains croisées et le dos courbé vers l'avant avec une allure presque sectaire tandis que Wallon faisait le premier pas :

" Bon, on est mal. Comme vous le savez peut être, ils sont peut être déjà à notre recherche et… " Au même moment, Brunei le coupa brutalement la parole :

" Et on a intérêt à construire ce camp le plus rapidement possible mais après quoi ? On se terre ici en espérant qu'ils ne le trouvent pas ? " Il avait un brin d'exaspération dans sa voix, probablement renforcé par le long trajet qu'il venait de parcourir.

" Tout comme toi, je veux tuer cet enculé de Randall mais on doit avant tout protéger le groupe en faisant des choix judicieux et responsables ce que tu es incapable de faire pour le moment " répondit-il Aussitôt, légèrement en colère.

" Je vois. Et toi DK, qu'en penses-tu ? " Pendant toute la discussion, Clem écoutait attentivement sans participer et émettre de jugement trop hâtif.

" Et bien, la chose que je désire le plus est de venger Christa et pour cette raison, je pense que Brunei a raison. Il faudrait d'abord créer des patrouilles afin de rendre la zone plus sûre "

" Et après ? " demanda Brunei, exigeant une réponse concrète.

" Après, Randall reviendra au camp pour savoir si nous sommes tous morts. Je ne pense pas qu'il restera, le bâtiment est détruit et les rôdeurs ont probablement déjà envahi le complexe. Ce sera alors le meilleur moment pour les suivre jusqu'à leur campement et les attaquer ".

" Intéressant comme plan " ajouta Brunei en se grattant sa longue barbe, le regard approbateur.

" Je ne sais pas, c'est juste une gosse… Qu'est ce qu'elle y connaît en tactique militaire ? " Le regard de Wallon croisait celui de la jeune fille qui restait parfaitement droite malgré les circonstances, imperturbable.

" Et alors ? Sur le coup, son plan semble sensé et je pense que nous devrions l'appliquer "

" Très bien. Fais comme tu veux mais tu en prends l'entière responsabilité " Telle une furie, il quitta la tante en apportant son tabouret avec lui. Le duo de combattant se regarda face à face avec un brin d'incompréhension.

" C'est quoi son problème ? " susurra-t-elle à voix basse avec une pointe de moquerie.

" Oh, c'est juste un vieux fou qui a tellement peur de se mouiller, lui et son peuple que c'est devenu une couille molle " Il dessina sur le sol poussiéreux une carte faite avec le bout d'un petit bâton qu'il tenait fermement. Le dessin ressemblait vaguement à une montagne peuplée de grands peupliers et de séquoias entretenus par Mère Nature en personne. La pente de la montagne semblait prendre source à l'ancien campement de Randall :

" On a marché combien de kilomètres, 5 ou 6 ? " hasarda-t-elle les sourcils fléchis.

" 7. On n'est donc pas loin du campement, on pourrait presque le voir en descendant un peu la colline. " Ayant compris l'importance de la situation, Clem se gratta les plis qui se formaient sur son front.

" D'accord. Bon, en supposant qu'il revienne, on pourra l'apercevoir en haut de la colline ? "

" Je pense. " Il dessina juste après un gros point assez éloigné du petit gribouillis parsemé de routes et de petits cercles tous autour.

" Et sa c'est quoi ? " lança t-elle quasi immédiatement, son attention focalisée sur cette carte tracée a même le sol.

" Chicago "

Le calme régna pendant quelques secondes dans la tente " impériale " réservée aux affaires stratégiques. Le visage de Clementine se renfrogna, fascinée mais aussi apeurée par rapport à cette révélation qui pourrait se révéler fatale.

" Quelle distance ? "

" On est large, deux cent cinquante kilomètres nous séparent. "

" Bien. Bon si ça ne te dérange pas, je vais lire cette BD, j'ai besoin de me changer les esprits " dit-elle avant de s'envoler hors de la tante en prenant soin de la refermer correctement. Tous les prisonniers donnaient toute leur énergie face à l'ardeur du travail : Un groupe se préparait à affronter les dangers d'une patrouille de reconnaissance, d'autres utilisaient de longues machettes afin de couper de grands rondins en bois. Un grand nuage gris argile planait autour d'elle ce qui avait pour faculté de rendre l'ambiance morose. Pour se dégourdir les jambes, elle se promena à l'intérieur de l'enceinte tout en respirant profondément l'air de la montagne. Elle avait une vue splendide sur la vallée, le doux parfum des arbres aux alentours envahissait ses narines :

" Ça change de l'odeur des cadavres "se dit-elle en profitant de ce moment idyllique. Tout en se gambadant, elle tomba au hasard sur une rivière en amont à une petite montagne. Elle descendait la pente à toute vitesse avec un large sourire, libre comme le vent alors que des éclats de boues salissaient la totalité de son corps.

Or, un mort vivant rôdait autour en faisant un râle venant directement des enfers et qui pouvait produire un effet de frayeur chez les plus démunis. Quand il se déplaçait, les os de ses cuisses venaient s'abattre les uns sur les autres créant un effet de cliquetis très déstabilisant. Clem se baissa Aussitôt tout en dégainant sa hache fraîchement aiguisée. Elle se déplaça d'un arbre à un autre tout en s'assurant qu'aucun rôdeur ne la suivait pour ensuite le pourfendre d'un coup de hache à la tête. En tombant, son fémur droit se fracassa sur une pierre le brisant immédiatement et avec une musicalité encore insolite. Comme a son habitude, elle retira la tête de hache de son crâne la faisant légèrement chavirer avant de ressentir une légère douleur au niveau de sa poitrine. D'un œil inquiète, elle inspecta les environs et se posa sur un rocher face à la rivière, la hache toujours tenue robustement dans sa main droite.

Après un dernier coup d'œil, elle déposa sa casquette ensanglantée sur le bas côté. L'eau ruisselait a travers les pierres et produisait un bruit apaisant et ressourçant pour l'âme. Si le danger n'était pas derrière chaque arbre, elle se serait allongée sur le rocher tout en laissant son esprit vagabonder à travers les feuillages et les gazouillis des oiseaux. Avec une réelle difficulté, elle se décida à enlever sa veste tachetée d'une auréole rouge dans lequel un trou se distinguait. Un petit gémissement se fit entendre après avoir retiré partiellement son pull violet Améthyste cette couleur qui par ailleurs semblait partir avec le temps. Son corps frêle et dégarni laissait apparaître de nombreuses cicatrices sur une peau aussi jeune. Elle se baissa avec cependant une grande vigilance pour mouiller ses mains dans un léger filet d'eau et venir les déposer contre sa cicatrice. Sa peau se hérissa suivit d'un frémissement général face à l'eau gelée de la rivière. Sa blessure s'était légèrement ouverte laissant apparaître un léger filet de sang qui coulait sur sa peau. Son corps encore jeune n'avait pas eu le temps de se remettre convenablement à cause des combats guerriers que Randall instaurait dans son complexe de terreur. La légère douleur que cela créait avait l'avantage d'occuper l'esprit de la jeune fille pendant un court instant avant de revenir dans une forme de banalité journalière.

Après plusieurs minutes, elle se rhabilla rapidement tout en faisant attention à sa blessure. Lorsqu'elle arriva au camp, nombreux étaient ceux qui travaillaient encore sur les barricades alors que les nombreuses tentes étaient déjà posées. Malgré l'obscurité constante produite par les nomades des cieux, elle s'intronisa sur un petit rocher qui était officiellement sous sa juridiction pour finalement sortir un objet qui était plus adapté a son âge. Sous un regard épanoui, elle savourait chaque petit carré coloré détaillant des combats extraordinaires et des dialogues épiques entre des super héros. Au fond, ce n'était rien de plus qu'une scène de vie banale avant l'apocalypse. Les minutes se succédaient tandis que Clementine avalait le magazine d'un seul trait, plongé dans une lecture éclaircie et assidue. Quand elle se penchait vers l'avant, sa casquette obstruait sa vision vers l'avant ce qui permettait à Brunei de se déplacer furtivement vers elle. Équipé d'une idée derrière la tête, il profita de ce petit moment d'inadvertance pour déposer son épaisse main sur son épaule. Celle-ci sursauta vers l'arrière avec la main sur la garde de la hache par réflexe. Brunei essayait de parler à travers son rire gras digne de lui :

" Désolé mais c'était… C'était trop tentant ! " Il s'arrêta un instant en reniflant bruyamment : " On a besoin de quelques bras en plus pour défendre les mecs qui déposent la barricade : Tu es partante ?" Elle lui lança un petit sourire narquois pour finalement accepté avec un air nonchalant :

" Tu as vraiment besoin de moi ? "

" Oui car la moitié des membres de ce groupe ne savent pas se battre, ils n'ont connu que le Fort dans leur vie. Toi, tu es différente… et je t'aime bien " dit-il en haussant les épaules. Elle accepta alors volontiers sans pour autant émettre de zèle dans ses gestes et ses paroles. Cela faisait seulement une demi-journée que les survivants s'étaient installée sur le flanc de cette montagne et les travaux avançaient à une vitesse fulgurante. Au fur et à mesure qu'elle avançait, elle croisait de nouvelles têtes qui la dévisageaient à travers le feuillage ce qui provoquait chez elle un profond malaise. Ces fortifications n'étaient rien d'autre que la création d'une illusion de sécurité qui s'embrigader dans leurs esprits, un moyen mutuel de se rassurer. Brunei se pencha légèrement vers elle tout en continuant à marcher :

" Beaucoup pensaient que tu étais une adulte, la grande DK qui a éliminé deux escouades et assurer leur évasion. C'était du grand art, je ne sais pas si tu t'en rends compte " dit-il en montrant une certaine fierté.

" Je ne crois pas non, Christa est morte par ma faute " dit-elle avec une pointe d'amertume qui raisonnait au fond de sa gorge.

" Tu n'as rien pu faire, Randall est le seul responsable à cette tragédie et on va le faire payer " annonça-t-il en ravalant sa colère.

" Oui, moi aussi " dit-elle amèrement, le visage livide. Quand ils arrivèrent à la palissade, Clem se positionna en condition d'attaque. Grâce à sa force titanesque, Brunei se démarquait des autres en portant d'énormes rondins. La jeune fille, elle, faisait tournoyer sa hache pour s'échauffer le poignet droit. Les yeux alertes, elle remarqua un rôdeur qui s'approchait, les bras ballants. Il portait une grande veste de costume noire qui cachait derrière cet accoutrement, des viscères qui pendouillaient de haut en bas. Une tête de hache le perfora le crâne et une gerbe de sang lui explosa au visage. Automatiquement, elle plissa les yeux comme quand elle se faisait arroser par le système automatique du jardin de sa maison, or, le contexte était très différent.

Ce rôdeur n'était qu'un train qui en cachait un autre : Une petite horde d'une dizaine de rôdeurs s'empala sur les palissades inclinées vers l'avant. Clem rangea alors sa hache dans les petites lanières des jeans qui permettaient d'y mettre une ceinture et attendait sagement que la nuit ne tombe à l'intérieur du campement. En fin de soirée, elle s'était trouvé un petit coin entre deux tentes, un lieu pour permettre a son corps de se remettre de ses émotions. Pendant un court instant, elle s'allongea paisiblement sur l'herbe avec le regard plongé dans les étoiles alors que les souvenirs continuaient d'affluer. Une pléthore de sentiments et de sensations se mélangeait dans une partie de son cerveau. Dormir était une partie douloureuse de la journée, les cauchemars ne cessaient de venir la hanter pendant son sommeil comme la mort de Omid et Kenny. La plupart du temps, elle se réveillait en sueur avec un air paniqué.

Pendant la soirée, elle continuait la lecture de son magazine qui la permettait d'oublier pendant quelques minutes cette journée traumatisante. Le loisir était comme un mur qui empêchait les envahisseurs de pénétrer dans son jardin secret. Au beau milieu de la nuit, elle entendait une petite sonorité musicale qui illuminait tout le campement. Alors que les corbeaux croassaient, elle s'approchait prudemment vers la source du bruit, armée de sa fidèle carabine. Elle sillonnait les baraquements dans la pénombre telle la mort qui allait rendre une dernière visite à ses victimes. Dans une des tentes fermées se trouvait AJ qui dormait sereinement sur un sac de couchage. À côté de la fermeture éclair était marqué en feutre noir : " DK ". Au fur et à mesure qu'elle s'avança, la lumière devenait de plus en plus vive, des sons de percussions résonnaient dans ses tympans. Le pas après l'autre, Clem tomba face à un grand feu de camp primitif entouré de petites pierres. Autour se trouvaient tous ses camarades dont Brunei qui dialoguait passivement avec Wallon. Johan intercepta son arrivée et lui fit une petite place sur un rondin de bois. Elle accepta timidement avec un léger sourire tout en émettant un banal " Merci " vers cet être encore plus réservé qu'elle. Un petit vent froid parcourait les vallées et faisait un sifflement terrifiant. Clem se blottissait contre le feu, un élément autant régénérateur que destructeur. Wallon se leva alors, attirant l'attention des membres :

" Aujourd'hui est un grand jour. Grâce à DK ici présente, nous avons pu nous échapper de cet enfer qui était devenu quotidien… mais nous avons perdu aussi une amie qui nous était chère. Je souhaiterais que son sacrifice ne soit pas vain et que Randall soit jugé et exécuté pour ses méfaits. " Clem baissa la tête vers les flammes salvatrices alors que beaucoup observaient la jeune fille d'un œil bienveillant.

" Mais nous devons parler d'un sujet plus grave encore. Brunei m'a parlé d'un plan de DK qui pourrait s'avérer Intéressant. J'attends juste votre jugement " L'excès de salive l'obligea a s'arreter un court moment. Parmi les combattants, beaucoup grommelaient activement dans leurs barbes : " La gamine va nous donner des ordres ? " était la question qui se démarquait le plus de ce brouhaha instable. Forte de cette conclusion, Clementine se leva, déterminée et sûre d'elle face a la lumière bienfaitrice. Beaucoup étaient surpris, d'autres justes sceptiques.

" Écoutez-moi, on est tous adultes ici. Ne commençons pas à nous diviser, ce n'est pas le moment " commença-t-elle, Wallon acquiesça tout en demandant un retour au calme.

" Comme vous, je ne souhaite que la mort de Randall et de cette pourriture d'Arvo. Mais pour cela, encore faut-il un plan. "

" On vous écoute " ajouta un des combattants.

" Bien. Normalement, Randall et son équipe vont revenir avec des véhicules jusqu'au fort pour pouvoir récupérer les fournitures qu'ils ont laissées. Du campement, on peut apercevoir le fort. On pourra alors se rendre au fort quand les esclavagistes de Randall arriveront pour pouvoir ensuite les pister jusqu'à leur campement. "

" Et pour le camp ? " demanda le même combattant légèrement bougon.

" On devra le quitter mais on pourra revenir plus tard quand on se sera vengé de ces salopards. Par contre, on aura besoin du plus d'hommes possibles pendant l'affrontement final " finit-elle. Un long silence plana au-dessus de leurs têtes et représenter l'intense réflexion des combattants, leurs cerveaux cogitant à toute allure. Le calme fut brisé quand une femme assez jeune dotée d'une longue chevelure blonde monopolisa la parole :

" Ça me convient. Qu'en pensez-vous ? "

Après cela, un certain Dwayne se leva et tendit sa main vers la jeune fille. Fortuite de ce retournement de situation. Elle empoigna sa puissante main tout en le regardant d'en bas sans pour autant s'écraser face à sa supériorité physique. Il avait le crâne rasé, un torse assez peu développé et un corps qui semblait très agile comme beaucoup il avait une petite barbe complète. Face au feu, son corps ondulait par rapport aux flammes tournoyantes, symbole d'une soudaine renaissance.

" Sira a raison, je pense que c'est une bonne idée " Il dégageait une certaine présence, un charisme qui s'accordait parfaitement a ses ambitions démesurées. Brunei observait l'effet de groupe avec interrogation, il suffisait qu'un seul homme affirme son statut pour que la plupart décident de le suivre.

" Très bien. Allons dormir maintenant, demain sera une longue journée " déclara Wallon a ses semblables. Le vent froid du nord soufflait amèrement sur ces âmes perdues et faisait vaciller le feu qui faiblissait de plus en plus. La cime des arbres se penchait face à la violence des forces de la nature. Clem s'accrochait avec vivacité à son manteau tout en dirigeant vers la tente vert kaki qui lui était destinée. Le peuple se dispersa Aussitôt pour rejoindre leurs quartiers, des regards s'échangeaient entre ce Dwayne et d'autres membres du groupe ont travers les épais buissons qui les séparaient. De toute évidence, il y avait une certaine complicité qui se dessinait sur leurs visages. Après plusieurs minutes d'escapade pour rejoindre son lit de fortune, Clem entra dans sa tente privée. Mécaniquement, elle déposa son cartable à l'entrée de son espace privée qui était sommairement meublé. Il y avait un sac de couchage qui se trouvait sur la terre humide ainsi qu'une grande lampe torche dont la batterie vide prenait une place considérable. À travers ses yeux vitreux, Clem voyait en ce lieu un autel dédié à son intimité et a sa tranquillité. AJ se trouvait endormi juste a coté, le corps enveloppé dans un drap marron. Clem sentait son cœur se réchauffer quand ses yeux se déposaient sur cet être si fragile et innocent :

" Coucou toi " murmura-t-elle tout bas avec un léger sourire. Du bout de ses doigts frigorifiés, elle caressa avec délicatesse la peau du jeune nourrisson pour ensuite le mettre à proximité d'elle. Alors qu'elle s'immisçait dans son sac de couchage, ce silence permettait aux pensées de refaire surface dans son esprit pour revenir la hanter de l'intérieur. À cause de cela, dormir était la pire des peines. Quelques heures plus tard, alors que Clementine somnolait dans son tombeau, un bruit de bourdonnement accompagnait le souffle brutal du vent qui sillonnait les vallées. Elle avait l'impression que ce bruit devenait de plus en plus proche comme un démon qui venait la chercher pour les péchés qu'elle avait commis. Or, ce n'était rien de tel mais seulement des mots qui s'entremêlaient avec le crépitement de leurs torches. Pris d'une inquiétude certaine, Clem sortit de son lit Aussitôt pour se précipiter vers son revolver. Pendant qu'elle se collait contre l'ouverture de sa tente, elle sentait son pouls devenir de plus en plus fort, son sang ne fit qu'un tour. Les jambes fléchies, elle s'engouffra dans la tempête tumultueuse qui la fit vaciller plus d'une fois. À cause du vent qui venait obstruer sa vision, ses yeux se plissèrent et suivaient aveuglément la lumière au bout du tunnel. Dans cette pénombre, seul un profond silence de mort régnait en maître. Clementine se dépêcha de se déplacer vers cette boule de feu perchée au sommet d'un bâton en bois. Son esprit enténébré ne pouvait apercevoir au loin que quelques silhouettes qui échangeaient une conversation à l'extérieur du campement. Clem s'allongea dans la neige naissance derrière un buisson en prenant bien soin de la furtivité qu'elle faisait preuve. Malgré les parasites naturels, elle déchiffra les rares phrases qu'elle pouvait entendre :

" Dwayne, tu es sûr que ce soit une bonne idée ? "

" Wallon est un homme dangereux, ses ambitions dépassent l'ensemble du groupe. Crois-moi, mieux vaux s'en débarrasser qu'avoir un homme comme lui dans notre groupe ".

" Je ne sais pas, le groupe va se poser des questions et ce n'est pas le moment. " Cette voix féminine coordonnait parfaitement avec la jeune femme aux cheveux blonds.

" Sira, écoute-moi bien, personne ne s'en rendra compte. On dira qu'il a décidé de partir en ermite dans la foret " Clementine dégaina son pistolet et le déposa a coté d'elle, la tête enfouie dans la neige. Le froid caressait sa peau et la rendait beaucoup plus dur et compact, la douleur était aussi perçante qu'une entaille causée par la pointe d'une lame. Quand elle se releva, le duo avait disparu tels des fantômes dans le blizzard naissant. De plus, leurs traces de pas se dirigeaient exclusivement vers le campement ce qui provoqua chez elle une certaine frayeur. Wallon était peut-être un rustre et un maladroit mais les hommes le respectaient. Pour aller plus vite, elle marchait directement dans les fossés creusés par leurs pas pour finalement atteindre le mur d'enceinte.

" Wallon ne se doute de rien, je dois me dépêcher " pensa-t-elle en poussant la porte primitive de la barricade. Le bois dur avait des dizaines d'échardes qui ne demandaient qu'à pénétrer dans l'épiderme de la jeune fille. Même la nature elle-même pouvait s'avérer dangereuse contre ses propres créations mais ne fait-on pas partie de la nature ?

Sira et le mystérieux Dwayne s'approchaient dangereusement vers la tente de Wallon, leurs bruits de pas provoquaient un effet de crépitement désagréable. La lumière de la lune reflétait sur la neige et offrait un paysage magnifique à tous les potentiels spectateurs. La jeune fille suivait le duo avec témérité dans la neige, le revolver a la main.

" Bonjour Wallon " entendit-elle au loin dans l'épaisse brume qui se profitait à l'horizon.

" Tu veux me parler Dwight ? " ajouta Wallon terrifié, les yeux exorbités. Il avait les joues qui se creusaient à cause du froid. Son regard perdu s'adressait autant à son agresseur qu'a la jeune femme tirée tout droit d'un conte de fées.

" Wallon, que fais-tu debout a une heure aussi tardive ? "

" Je pourrais te poser la même question "

" C'est moi qui pose les questions ici " il s'élança vers l'homme du nord, un couteau aiguisé a la main et pointé vers l'avant. Clem pointa son pistolet au bon moment et actionna la détente sans aucun état d'âme en direction de son thorax. Le cadavre tomba aux pieds de sa victime, alors abasourdi par une interruption aussi abrupte. Le sang qui se délogeait de son torse faisait une combinaison de couleurs surprenantes avec son environnement : Le rouge vif et le blanc. Clem abaissa le canon de son pistolet alors fumant pour finalement le remettre dans la poche de sa veste.

" Rien de blessé ? " demanda Clementine inquiète. Ses sourcils froncés montraient une réelle empathie envers son camarade.

" Ça serait à moi de te dire sa. Merci de m'avoir sauvé… je crois que l'on est quitte " dit-il en ouvrant l'ouverture de sa tente. Son regard était posé vers cette jeune femme innocente qui avait assisté à toute la scène. Un certain lien s'était créé entre elle et cet ancien déménageur. Clem s'abaissa vers le corps froid de Dwight pour empoigner le couteau encore inutilisé.

" Tu t'appelles Sira c'est sa ? Écoute-moi bien, ne révèle à personne ce qui s'est passé cette nuit. Je compte sur ta discrétion " affirma Wallon en faisant une tentative de persuasion. Clem la défia du regard d'un air assez hautain, presque effrayant et le couteau n'aidait en rien. On pouvait voir toute la frayeur et la débandade dans ses gestes. Celle-ci s'éclipsa Aussitôt après avoir hoché de la tête en signe de compréhension. Clem soupira un bon coup, soulagée mais aussi gênée, un certain malaise se voyait dans ses yeux.

" Ça va DK ? "

" Oui oui, c'est juste que je déteste jouer un rôle. Pour le corps, on en fait quoi ? "

" On va s'en débarrasser dans les bois, c'est trop dangereux de le garder ici ".

" Avec cette tempête ? " S'exclama DK dans un élan de mécontentement. Soudainement, une bourrasque de vent la prit par surprise tandis que sa casquette manquait de s'envoler. Wallon attrapa son agresseur avec une aisance extraordinaire pour ensuite le mettre sur le dos. Fur a mesure qu'il avançait, un filet de sang disgracieux coulait par le trou de sa tête. Ils repassèrent par le sentier et jetèrent le macchabée derrière le campement au milieu des arbres. Le corps fut jeté tel un sac de patate pour finir s'applatir contre un rocher dans une musicalité des plus accueillantes.

" Les rôdeurs s'occuperont de lui " ajouta Wallon en se débarrassant du sang qu'il avait sur les mains. Le déménageur lui fit un dernier regard d'adieu avant de rejoindre définitivement le camp. Clem n'en revenait pas d'avoir participé à la disparition d'un corps, c'était la première fois qu'elle faisait cela et ce n'était probablement pas la dernière. De nombreux nuages passèrent devant la lune obscurcissant davantage le campement et dramatisant l'atmosphère déjà pesante. Lorsque Clem arriva à ses quartiers, elle fit un signe de la main à Wallon avant de s'engouffrer dans sa tente pour renouveler l'expérience encore une fois. Quand la fatigue commença à gagner peu à peu son esprit, elle se chloroforma naturellement dans son sac de couchage en attendant qu'un autre jour ne commence dans ce cycle de survie perpétuelle. Chaque jour suffisait sa peine.

2 jours, 12 heures et 35 minutes passèrent après ce léger " incident ", c'est ce que Clementine avait compté au fil des jours. Elle énumérait les jours comme si cela avait une signification pour elle, peut-être le temps qu'elle aura mis pour tous les abattre. C'était une journée froide et humide, la tempête s'était déplacée vers le sud pour le remplacer par un magnifique bleu azur qui se reflétait sur les lames des couteaux. Le temps reprenait son cours pour finalement se réhabituer à un rythme de vie beaucoup plus banal. Visuellement, le campement avait assez peu avancé à part la grande barricade qui venait d'être construite sous les injonctions de Wallon qui devenait de plus en plus autoritaire. Le camp avait une allure calme et paisible mais son cœur était corrompu par l'impatience et la haine. Clem elle-même était génitrice de cette malédiction qui s'abattait sur eux. La disparition de Dwayne ne faisait qu'empirer les négociations entre Wallon et les autres membres, suspecté de l'avoir assassiné. Pour l'instant, ce n'était qu'une vague rumeur qui circulait entre les individus par du " Bouche-à-oreille ".

Clem était en train de donner à manger à AJ, tout en lui susurrant à l'oreille des mots réconfortants. Le nourrisson était choyé et aimé par sa " grande sœur " tandis que le lien entre eux devenait de plus en plus fort. Faute de lait maternel, elle se contentait d'une barquette de lait trouvée par le groupe de récupération. C'était l'un des rares moments de la journée ou la douceur et la délicatesse avaient une réelle signification, pas de simples valeurs oubliées en temps de guerre. Tout à coup, le calme fut brisé par de violents retentissements à l'extérieur de ce havre de paix. Elle embarqua sa hache pour la mettre à ceinture et s'adressa au premier homme venu :

" Jason, c'est quoi ce bordel ? " demanda-t-elle en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule.

" Il y a de l'eau dans le gaz. Wallon est en train de se faire destituer, voilà ce qu'il se passe. Si rien ne se passe, ça va être la guerre dans pas longtemps " dit-il secoué mais encore réaliste. Cet ancien militaire avait déjà connu des rébellions et des mutineries, son regard était un livre à ciel ouvert.

" De quoi il est critiqué ? " demanda-t-elle naïvement, comme si de rien n'était. Ses mains ne cessaient de s'entrechoquer causé par le stress et le surplus d'émotions.

" Paraît-il qu'il a tué Dwight. Ça ne le ressemble pas trop, M'enfin je pense que je devrais me barrer avant qu'sa dégénère " Il recula d'un pas avant de se caler sur le tronc d'un arbre. Paisible, il coupait des rondelles de pommes avec un couteau et les mangeait progressivement. Clem se rapprocha de la foule en colère alors que Wallon essayait de calmer le jeu avec des arguments fallacieux. Le duo de survivants avait le regard qui se croisait, Wallon la faisait clairement comprendre de ne pas intervenir tandis que Clem avait la ferme intention de mettre fin à ce vacarme insupportable. Le débat était porté sur la disparition de Dwight mais la jeune fille ne l'écoutait que d'une oreille.

" Je dois intervenir, le groupe est en train de se déchirer " pensa-t-elle, les bras croisés. Le passé ne faisait que se répéter, l'humain était-il dissociable aussi aisément ?

" J'ai tué Dwight " dit-elle en haussant le ton. Ses mains embrassèrent ses cheveux pour remettre en place sa casquette rougissante. Wallon se positionna très légèrement sur le côté, permettant à Clem d'avancer plus encore vers le feu de camp. Ses gestes le trahissaient, il avait l'air d'avoir terriblement peur.

" Je lui collai une balle dans la tête et j'ai balancé son corps dans la forêt. Vous pouvez me tuer si vous voulez, de toute façon, je ne vis qu'avec l'espoir de me venger un jour. " Les paroles étaient rudes, pleines de sens et attiseur de haine. Elle ne ressentait aucune peur et n'avait aucune honte a les regarder dans les yeux. Or à la surprise générale, personne ne gémissait, ils y avaient seulement des chuchotements qui parcouraient la cour. DK n'était pas juste crainte mais aussi respectée, les prisonniers saluaient sa bravoure et son honnêteté.

" Elle a du cran cette gamine " entendit-elle dans la masse.

" Maintenant, je ne sais pas vous mais moi je ne vais pas rester les bras croisés en attendant qu'ils viennent nous tuer. On doit repartir au fort car on a repéré des traces de voitures. J'y vais avec Brunei dans quinze minutes. " Celui-ci était déjà parti depuis le début du discours et menaçait de revenir avec son paquetage sur le dos. DK soupira un bon coup, l'adrénaline sécrétée ne faisait qu'un avec son sang. La mort dans l'âme, tout le monde se dispersèrent telle une traînée de poudre. Clem avait la vague sensation d'avoir été écoutée et elle comptait bien se servir de cet avantage pour aller jusqu'au bout de ses projets. Alors que la cour se vidait peu à peu laissant un arrière-goût âpre d'incompréhension, elle se dirigea alors la jeune Sira qui se cachait timidement derrière une tente. Celle-ci était habillée d'un sweat à capuche et d'une ceinture contenant une arme a feu à son bassin. Elle s'approcha légèrement mais en gardant cependant une distance préventive : "Tu peux t'occuper de AJ pendant mon absence ? "

La jeune fille rabattit alors sa capuche sur ses tresses blondes :

" Oui bien sûr, j'aime bien les enfants, je travaillais dans une crèche avant de finir. Ici " Elle fit un léger mouvement de tête fort distingué alors qu'elle s'apprêtait à partir.

" Sira ? "

" Oui ?"

" Je n'oublie pas. Encore une erreur et je ne serais pas aussi gentille " ajouta-t-elle en équipant la carabine sur son épaule. Clem la défia du regard pendant quelques secondes avant de faire un petit sourire ironique peu flatteur. L'ambiance avait furieusement chuté en même temps que la température extérieure. Clem se retourna alors et s'approcha près du lieu de rendez-vous qui se caractérisait par un baril en feu. Ses mains frigorifiées venaient se coller contre la chaleur naturelle, procurant un plaisir immense. Clem pouvait voir Brunei en train de se coltiner un énorme sac à dos qui semblait faire aisément le poids de la jeune fille. Il avait avec lui quelques hommes volontaires à cette excursion défensive, tous enjoués et relativement jeunes. Wallon avait soigneusement enveloppé dans sa main droite une grande hache de sapeur-pompier reconnaissable à sa couleur rouge et blanche. Il avait les cheveux en bataille et les vêtements en lambeaux, comme si la terre entière lui avait roulé dessus.

" On y va ? " redemanda la jeune adolescente, non pas pressée d'en découdre avec les rôdeurs mais de mettre un terme à cette folie qui ne cessait de suivre tous ses déplacements.

" Quand tu veux ma belle. " Annonça-t-il en chavirant presque sur le côté et éclaboussant par la même occasion un peu de boue sur le bas côté.

" Je te suis Brunei, c'est toi l'adulte ici " dit-elle en bafouant presque son autorité avec un large sourire qui lui était destiné.

" Petite démone va. Bon allez, on y va ! " beugla-t-il tout en préconisant à son groupe d'être les plus silencieux possible. Chaque pas produisait un son liquide qui était en symbiose avec la nature. Plus Clem s'éloignait du camp et plus la culpabilité qui était ancrée en elle devenait forte, ses pensées étaient excessivement focalisées sur AJ.

" Elle n'a pas intérêt à faire du mal à AJ " pensa-t-elle en enjambant de grands rondins de bois. Pendant une longue partie du trajet, la jeune fille était mise à l'écart. Si la fin du monde n'était pas venue sonné à leur porte, ce sentier aurait probablement été un lieu de promenade très réputé. Les seuls habitants qui côtoyaient encore cet endroit étaient les maigres rôdeurs qui passaient à travers champs sans se soucier de ces envahisseurs. La forêt était sombre et lugubre, la lumière du soleil peinait à traverser les grandes épines de pins extravagantes. La jeune fille était pensive, quelques fois terrifiante à bien des égards. Assez régulièrement, les rôdeurs qui s'approchaient un peu trop de son esprit intime venaient tâter du bout de sa lame. Elle suffisait d'un geste souple et coordonné pour enlever tous le sang coagulé qui restait sur son engin de mort. Aussi impressionnante était-elle, Clem était rongée de l'intérieur et se faisait un sang d'encre d'une rare intensité. Sur la route, elle tomba sur un vestige d'une ancienne civilisation : La société américaine. L'humanité n'existait plus, les survivants n'étaient plus que les ombres d'eux-mêmes et portaient encore le fier flambeau de l'espèce humaine, alors sur le point de s'éteindre. Au bout de plusieurs dizaines de minutes de marche soutenue, ils finirent par arriver finalement au fort qui était maintenant jonché de cadavres de zombies et de soldats infectés. La boue avait capturé cette zone et embourbait les routes et les sentiers tout en émanant une odeur putride d'humidité et de décomposition. Une chose était sûre, c'était que la nature finissait toujours par reprendre ses droits, l'homme ne faisait que l'emprunter. Clem se baissa immédiatement au sol, ses mains ne faisant qu'un avec les feuillages et la terre. Brunei et son équipe en firent de même avec cependant une once de scepticisme qui se dessinait sur leurs visages.

" Trouvez-moi un rôdeur, tuez-le et ramenez le ici " ordonna-t-elle alors que sa voix commençât doucement à muer.

" Dis donc mademoiselle, on va se calmer tout de suite " ajouta alors le prénommé Hal, du haut de ses 18 ans d'errance.

" Tu veux vivre ? Alors fait ce que je te dis " finit-il en le regardant droit dans les yeux sans la moindre crainte. Brunei se trouvait a coté, armé d'un petit sourire humoristique dissimulé derrière son épaisse barbe. Il cligna des yeux accompagné d'un mouvement rotatoire de sa main vers les fourrées.

" Allez fais ce qu'elle te dit, on n'a pas toute la journée."

Celui-ci se leva alors tout en rouspétant allégrement sur le trajet. Clem, elle, scrutait les horizons à la recherche d'informations en utilisant ses mains comme des jumelles.

" T'y es pas aller de main morte avec ce pauvre gosse. Enfin, il est plus grand que… " Soudainement, elle le coupa net dans son élan et lorgna du bout de ses yeux avisés les murs d'enceintes :

" Les rôdeurs ont été tués par des balles de gros calibres, regarde les impacts sur le mur " montra-t-elle du bout de sa casquette accrochée à son index. Ses cheveux soigneusement coiffés retombaient sur son visage et se collaient sur sa peau ensanglantée.

" M'okay je vois. Tourelle MK 256, j'ai déjà tiré avec un engin comme sa durant mon service militaire, c'était pas beau a voir " Soudainement, le son d'une brindille écrasait sur le sol arrivèrent jusqu'à leurs oreilles, provoquant un effet de panique immédiat. Clem, Brunei et le jeune Jason dégainèrent tous leurs revolvers alors que Hal sortit de l'ombre avec un rôdeur fraîchement tué en témoignage de sa contribution.

" On en fait quoi maintenant ? " interloqua-t-il, légèrement décontenancé. Il avait un grand bandeau rouge qui empêchait ses longs cheveux fins de bloquer son champ de vision. D'une certaine manière, il contestait la récente prise de pouvoir de la jeune fille alors que celle-ci n'en tirait aucune fierté.

" On va l'ouvrir au niveau du ventre et vous allez vous badigeonner de son sang et de ses viscères " annonça t-elle calmement et d'un ton très distant, sans faire d'ambiguïté. Les jeunes garçons de fermes tirèrent une grimace intérieure pendant quelques secondes, comme immobilisés sous l'impulsion de leurs esprits. Etrangement, la seule option qui s'offrait a eux était cette hachette plaçait stratégiquement sur le ventre du corps pourrissant. Hal regardait la nature et les arbres avec un profond intérêt, les grandes épines de pins venaient se planter à travers les tissus de son bandeau. Peut-etre avait-il peur de franchir ce cap, la limite de l'horreur ? Spectatrice de ce spectacle désolant, Clem perdit patience et déroba sa hache de guerre ancrée dans le sol. Elle lança un dernier regard autour d'elle avant d'enfoncer la tête de fer dans le ventre du cadavre et de diriger son mouvement vers l'avant. Cette odeur pestilentielle qui se dégageait de cette chose attirait tous les insectes encore vivants de cette zone. Brunei s'auto-oxygénait avec son manteau collé au niveau de son nez pour s'en servir comme masque a gaz. Inconsciemment, ses yeux injectés de sang étaient posés sur une magnifique tulipe rouge, symbole d'une nature encore vierge. Clem plongea ses mains dans ses entrailles alors qu'un souffle putride et horrifique se dégageait de ses intestins comme un ballon dégonflé. Clem mit sa tête sur le côté, victime de cette attaque frontale. Les jeunes Jason et Hal la regardaient comme un animal en cage, une créature des plus extraordinaires et exotiques. Ses regards se croisaient et partageaient un fort sentiment d'incertitude et de dégoût.

La jeune fille se tartina le visage et le corps comme elle le ferait avec de la pâte a tartiné sur un quignon de pain. Ses gestes n'étaient pas improvisés mais préparés très à l'avance, soucieuse de ses faits.

" Que personne ne se précipite surtout " railla-t-elle avec un grand sourire carnivore qui se complétait avec ses tatouages ensanglantés.

" J'y vais. Mais dis-moi, ou est-ce que tu as appris sa ? " ébruita-t-il en soulevant un passé des plus tumultueux. Pendant qu'elle saisissait une grande poignée de chairs, elle se décida à prendre la parole :

" Quand j'étais petite, je me suis retrouvé seule avec un homme qui m'accompagnait. Il m'a mis ces trucs sur mes vêtements et on a traversé la horde sans aucun danger. " Expliqua-t-elle en barbouillant les restes dans son dos. Il fit un frémissement terrible quand le tout fut déposé, provoquant chez lui un effet immédiat de peur et de fraîcheur.

" Ça va aller, j'ai fait sa trois fois déjà. Quatre maintenant " conclut t-elle en faisant un signe de la main vers les jeunes hommes alors que ceux-ci les regardaient avec effroi. Le mouvement fut monotone, presque lassant jusqu'à l'aboutissement de ses œuvres d'art.

Brunei se leva en levant le menton vers le bâtiment complètement détruit par l'incendie. Son ancienne couleur blanche avait complètement disparu pour ne laisser apparaître que cet aspect noirâtre et suant sur la surface de l'hôpital. La suie l'avait complètement ravagé. Clem dévala la pente tout en n'hésitant pas à utiliser la robustesse de Brunei pour se rattraper. Le plus dur était l'atterrissage, ses pieds s'embourbèrent compendieusement dans les marais artificiels.

" Dispersion. Jason et Hal, vous allez fouiller les rôdeurs et inspecter la zone. DK et moi, on va voir à l'intérieur " dit-il en incluant Clem dans son petit délire militaire. Elle haussa les épaules vers eux pour finalement s'engouffrer dans l'entrepôt qu'elle s'était jurée de ne pas revenir. À L'intérieur, le même calme régnait que celui de la mort. Quant à elle, les émissaires de la faucheuse ne se trouvaient jamais bien loin. Les râlements douloureux des morts parcouraient les pièces en léchant les murs avec un écho presque divin. À la lumière du jour, le hangar ressemblait étrangement à la même salle dans laquelle Carver avait fini cruellement sa vie. Brunei fouillait caisses par caisses en espérant trouver des objets utiles comme des trousses de secours ou d'autres armes a feu. Au fond de son âme se trouvait encore une lueur d'espoir de retrouver ses camarades disparus et abandonnés dans l'hôpital militaire. Clem tenait soigneusement la crosse rugueuse de son revolver tout en inspectant chaque recoin de cet entrepôt. Quand elle se retourna, elle tomba nez à nez avec Brunei qui laissa échapper un cri fort peu viril. La jeune fille abaissa le pistolet pour le remettre dans sa poche et en lui soutirant une petite frayeur.

" Rien ici, allons dehors " dit-il en se dirigeant prudemment vers la cour principale.

" Tu as toujours le comics que je t'ai donné ? " demanda t-il afin de détendre l'atmosphère.

" Oui je l'ai lu entièrement mais je déteste quand il y a marqué : A suivre, on est obligé d'attendre "

" Ouai.. je sais pas si j'en trouverais d'autres. Désolé ma grande " ajouta t-il en poussant vigoureusement la poignée de la porte coulissante vers l'extérieur. À leur grande surprise, toutes les tentes anciennement enracinées dans le sol avaient disparu. Ils y avaient seulement des grandes traces de pneus sur le sol et des trous creusés sur quatre extrémités. Ce lieu sentait l'agonie et la souffrance comme si tous les morts étaient enchaînés sur Terre, sans la moindre possibilité de trouver la rédemption. Clementine s'élança vers l'ancienne place publique sur lequel était installé une place commémorative a même le sol :

" Le fort Custer a été créé en 1917 sous le nom du Général Custer, célèbre combattant de la bataille de Little Big Horn. Cette place fut… " Le reste était illisible, les lettres étaient séparées des autres par une rouille naissante. Sans personne pour s'en occuper, le métal ne survivait pas à l'épreuve du temps contrairement aux humains qui se battaient toujours pour leur légitimité. Lorsqu'elle se releva, la scène de l'exécution d'un des soldats repassait devant ses yeux comme une cassette d'enregistrement se répétait en boucle. Elle secoua énergiquement la tête pour avertir Brunei de sa trouvaille tandis que celui-ci observait avec effervescence l'horizon.

" Brunei. Il y a des traces sur la route, on va juste les suivre et on arrivera jusqu'à leur campement. " Sur le sentier se trouvait une épaisse brume, une purée de pois qui commençait à se former dans les lieux à basses altitudes. L'odeur de l'incendie éteint venait se mélanger à ce brouillard pour venir les décontenancer. Clem pistait les traces évidentes à l'œil nu pour arriver seulement devant le Hangar. Ses compétences de pistages n'étant pas assez développées, elle ne voyait qu'un ramassis de boue et de feuilles tandis que d'autres pourraient y voir des indices formels.

" Brunei, tu es ou ? " dit-elle anxieuse au milieu de cet environnement inquiétant. Son pistolet était comme greffé à sa main, la pression qu'elle exerçait sur la crosse était tellement forte que sa main droite en était presque crispée. Celui-ci sortit des fougères armées de sa fidèle francisque ensanglantée. Clem observa l'humidité formée par l'hémoglobine de sa hache de pompier pour ensuite l'envoyer un message plus que clair à travers ses yeux.

" Et maintenant ? "

" Maintenant… on envoie Jason et Hal au campement pour les prévenir. On créera un avant-poste ici et on partira en expédition plus tard quand tout le monde sera prêt " annonça t-il avec un brin d'incertitude. Une volée de questions sans réponses lui traversait la tête.

" Wallon sera d'accord ? " demanda t-elle naïvement.

" Il était sur le point de se faire lyncher. Il n'a plus aucune autorité sur le campement " Cette phrase avait un aspect sombre et cachée qui laissa de marbre la jeune fille.

" Je vois. Donc tu prends sa place ? " lui envoya-t-elle à la figure accompagné d'un regard noir de dégoût.

" S'il le faut, tu pourras me seconder si tu veux " Elle se retourna mécaniquement sans lui donner sa réponse pour enjamber les grandes caisses qui menaient au hangar. Soudainement, le râle d'agonie devenait de plus en plus proche formant un écho dans l'entrepôt. Elle dégaina son arme à feu et sillonna les nombreux rayons avec un sang froid admirable. Ce qu'elle avait découvert dépassait de loin ce qu'elle pouvait imaginer. Pendant une seconde, ses pupilles se dilatèrent sous l'effet de surprise et de l'adrénaline sécrétée. Elle rangea alors son revolver pour le remettre dans sa poche. En face d'elle se trouvait un rôdeur dénué de vêtements pendu à une grande poutre. La peau défraîchie de son thorax était gravée au fer rouge et portée cette inscription : " Liar". Le corps continuait de gigoter dans tous les sens alors que ses mains et ses pieds étaient ligotés. La mort elle même n'avait pas réussi à capturer l'âme de ce défunt soldat mort sous des conditions particulièrement difficile. Elle empoigna la hache pour couper la corde. Le corps se fracassa contre le sol bétonné, détruisant par la même occasion une dizaine de ses os. Elle mit Aussitôt fin à ses jours alors que ses yeux s'humidifiaient de plus en plus sans pour autant que cela soit visible de l'extérieur. Elle se précipita vers la sortie alors que Brunei était en train de les briefer sous un soleil caché sous les nuages constants. Lorsque Clem débarqua, elle créa un profond malaise qui se ressentait au niveau de l'ambiance générale.

" On vous attend. On reste ici pour sécuriser l'entrepôt au cas où il y a encore des rôdeurs "

"Oui chef " disent-ils en faisant un mouvement latéral de la tête. Ils déguerpirent sur le feu de l'action tout en s'accrochant aux arbres et aux racines pour monter la pente. Clem avait les bras croisés, le regard vif et un faciès dur et sévère.

" Ce sont des gosses. Ils ne survivront pas avant la fin de l'hiver" dit-elle sèchement en grignotant des baies trouvées sur des arbres fruitiers. Brunei s'assit coté d'elle en sortant un couteau de sa poche et en taillant un morceau de bois. Les copeaux de bois s'envolaient dans tous les sens alors que le bâton prenait peu à peu la forme d'un visage incomplet.

" Peut être, peut être pas. J'essaye de les former comme je peux "

" Depuis que j'ai huit ans, je vois tous les gens que j'aime mourir autour de moi, sois de ma main, sois des rôdeurs ou d'autres humains. J'aimerais juste que cela n'arrive pas à toi " dit-elle tout en mastiquant bruyamment les petits fruits entreposés dans les paumes de ses mains.

" Tu veux me faire gober que ta une malédiction ou un truc du genre ? "

" Je veux pas que tu meures par ma faute comme Kenny, Jane… Lee. J'en ai juste assez "

" Et AJ ? "

" C'est pour lui que je me bats encore " augura t-elle. Elle se leva brusquement avec la lanière du fusil sur l'épaule. Elle envoya un petit sourire forcé vers son ami avant que ses zygomatiques ne se referment sur elle-même telle une porte funéraire antique. Brunei se propulsa vers l'avant avec une énergie de félin pour arriver jusqu'à la porte de l'hôpital. Les vitres étaient couvertes de suies, l'endroit était plongé dans l'obscurité la plus totale. Brunei se plaqua contre le mur, la main sur la poignée et l'autre sur la crosse de son pistolet. Il attendait patiemment le signal de la jeune fille qui rechargeait le fusil en abaissant le loquet avec vivacité. Celle-ci fit un signe de la main, distinctif des forces armées. La porte s'ouvrit en grand alors qu'un grand nuage de poussière d'une couleur noirâtre en sortit. Les résidus se dispersèrent dans l'atmosphère et ne laissaient plus aucune trace visible de leurs apparitions