Hello tout le monde ! Je poste entre deux moments de stress et sur le PC de quelqu'un d'autre donc les réponses aux reviews sont encore repoussées, désolé. Merci à Peneloo et pour vos reviews à tous !


Hey You


POV JOHN

Une odeur de pluie. Une pluie lourde, poussiéreuse sous laquelle j'aimais danser, trempant mes vêtements neufs, les recouvrant d'une boue qui n'a jamais inspiré chez maman qu'une colère noire. Mais j'aimais l'eau, ces grosses gouttes tombant du ciel, froides, dévouées, pleines d'une fraîcheur euphorisante. Une douche céleste, les larmes des Dieux. J'étais alors convaincu qu'ils pleuraient pour moi. Non pas que mon existence leur semblât triste, loin de là, ils pleuraient car c'est là une source de vie, une renaissance, une existence, les fleurs qui pousseront, leur parfum berçant le jour comme une mère berce son enfant, l'herbe tendre qui surgira des terres fissurées prête à s'étendre sur le monde, à accueillir la tendresse des pieds nus, les oiseaux hurlant du haut de leurs branches verdoyantes, hurlant le chant de la vie, touchés par la grâce, touchés par les larmes des Dieux.

Je me réveille en sursaut dans un univers qui m'est absolument inconnu, sur un matelas qui n'est pas le mien, entouré de meubles qui ne m'appartiennent pas. J'hésitais à me laisser aller à la panique lorsque les souvenirs de la veille me reviennent en tête. Je suis chez Sherlock dans ''La pièce qui ne sert à rien'' –c'est comme cela qu'il la nomme – la chambre d'ami. Je me redresse, mon corps trempé de sueur collant au drap blanc. J'ai rêvé de pluie. De son odeur. Mes yeux examinent la chambre, son atmosphère en est baignée, d'une odeur salée et âcre de larmes. Il fait une chaleur insupportable, la fenêtre restée close toute la nuit durant a permis à la température de doubler de volume entre ces quatre murs qui font plus office de parois en acier fermant hermétiquement un four qu'autre chose. S'il pouvait pleuvoir, juste un peu...

Un bâillement me décide à quitter ce matelas plus mou que le mien à la senteur boisée et lourde des pièces laissées à l'abandon. Debout, vêtu uniquement d'un boxer à l'élastique détendu, je tends l'oreille. Mes expirations sont le seul bruit que je parviens à percevoir. Que fait Sherlock ? Je suis si peu vêtu que la simple idée de le savoir là, quelque part, à quelques mètres seulement de mon corps découvert m'afflige d'un embarras épouvantable tant il est empreint d'envie. Je ne le désire pourtant pas. Sa beauté, plus que le personnage qu'il représente, ne le permet pas. Ce serait comme se laisser aller à toucher un tableau dans un musée alors même que tout l'interdit. Faire fi des conséquences, des avertissements, et laisser glisser sur la surface tantôt lisse et ferme, définie et prononcée par de petites dunes de pigments, ses doigts vieillis par le temps, souillés par les salissures du monde, dégradant par ce geste égoïste l'œuvre d'art tant convoitée. Bien évidemment, le PDG n'est pas un tableau, et pour sûr, je ne suis pas un profanateur, pourtant je me surprends à enfiler aussi vite que possible mes vêtements soigneusement pliés la veille. Une fois prêt, j'hésite à me terrer un peu plus longuement entre ces quatre murs surchauffés. Quel comportement dois-je adopter ? Pourquoi Diable a-t-il fallu que je m'enivre la veille au soir ? N'ayant pas d'autre choix et n'étant pas un lâche, j'enroule mes doigts autour de la poignée de porte comme je me décide à sortir saluer le brun, le remercier de son hospitalité pour enfin m'en retourner chez moi, tel le soldat que je suis.

Dans l'escalier, un silence épais se dévoile à mes tympans, pas le moindre son ne le corrompt si ce n'est les bruits étranges que produisent parfois les pièces muettes. Je sais que le brun est éveillé car voilà un homme que le sommeil semble dégoûter plus que le pire des crimes. Quoique, dans son cas, un crime serait une nouvelle plutôt plaisante. En bas des marches, que j'ai pris grand soin de descendre aussi silencieusement que possible, je trouve le détective assis tranquillement dans un fauteuil, enfermé dans une bulle de concentration et d'attention brute, l'air de ne pas s'être aperçu de mon arrivée. Son visage ébloui par les rayons jaunes pastel du soleil matinal repose dans sa main alors qu'il consulte d'un œil morne bleu pâle un livre de la taille d'un grimoire dans un mauvais film fantastique, ses dents mordent parfois sa lèvre inférieure, son nez se soulevant de désapprobation. Apparemment, l'auteur ne semble pas avoir réussi à faire de lui un lecteur passionné.

« C'est d'un minable... Dire que j'en ai lu la moitié !» Déplore le PDG, aigre.

Il lève ses yeux dont la nuance mute au gré de l'éclairage latéral avant de poursuivre, amer :

« Il y a des auteurs qui ne parviennent jamais à en devenir. »

« Ce livre ne présageait rien de bon au vu de sa couverture douteuse. » Je m'entends rétorquer calmement.

Le détective délaisse son fauteuil dans un mouvement leste, ses pieds nus caressant le parquet avec tant d'agilité que celui-ci ne produit aucune objection, pas le moindre craquement.

« Il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Mais ce bouquin est aussi vomitif que sa couverture, peut-être même plus. Je ne comprends pas qu'on ne l'ait pas censuré tant il profère d'insanités. N'y a-t-il pas une loi contre la stupidité ? »

« Allons, vous êtes trop sévère ! » Souris-je.

«Voulez-vous que je vous en lise deux lignes ? Deux lignes suffiront amplement à vous rendre compte du désastre littéraire que représentent ces pages. » Propose-t-il, un sourcil arqué, le sourire narquois.

«Si vous y tenez. » Je consens.

« C'est très bien, vraiment, car je n'y tiens pas le moins du monde. A dire vrai, je vendrais mon âme pour du café. Une tasse peut-être ? »

« Volontiers. » Je ris, amusé au possible, l'humeur allégée par l'imprévisibilité et la personnalité distrayante du brun.

Il s'avance en cuisine, le robinet pousse une plainte légère tandis que des percussions aquatiques s'élèvent. Sherlock vaque proprement à sa tâche, les gestes sûrs tout en restant empreints d'une sorte d'incongruité qui transparaît à la façon dont il empoigne ses ustensiles, remplie les tasses, négligeant et maladroit. Je prends place à une table en bois agrémentée de deux chaises du même matériau, rongé de tâches noirâtres dont les bords paraissent teintés d'un rouge profond.

« Bonjour. » Déclare simplement le PDG comme il pose une tasse fumante en face de moi.

« Bonjour » Réponds-je, sur le même ton. « Nuage de lait et deux sucres, votre métier. »

« Cela même. » Sourit-il, s'asseyant, un mug entre les mains. « La chambre d'ami était-elle confortable ? »

« La chambre d'ami ? Ce n'est plus ''La chambre qui ne sert à rien'' ? »

« Ma foi, plus depuis que vous y avez passé la nuit. »

Surpris, j'ai un sourire aussi embarrassé que fier malgré moi.

« Elle était très confortable. Figurez-vous qu'avec cette chaleur, j'ai réussi à rêver de pluie. » J'avoue après une gorgé de café.

« Oh cela vient probablement de l'odeur de la pièce. Il y a eu, l'année passée, une fuite au plafond. Rien de bien méchant mais le parfum de la pluie refuse de s'en aller. » Explique le brun d'une voix légère, un coude sur la table lui servant d'appui comme sa tête va à nouveau reposer dans sa main.

Il semble fatigué et ennuyé de l'être.

« Autant pour moi, c'est charmant comme odeur, la pluie. » poursuis-je, baissant les octaves de ma voix afin de ménager l'épuisement du détective.

Il reste silencieux, les yeux perdus dans les brumes de son café, lui accordant l'attention d'une diseuse de bonne aventure, hypnotique et rêveur. Je savoure silencieusement mon breuvage, pas indisposé pour un sous face à son mutisme soudain, étant moi aussi, très peu bavard au saut du lit. Mon attention détournée par le ciel à la fenêtre, bleu à n'en plus finir, émoussé et barbelé par des pointes nuageuse, des coussinets de mousse blanche, je manque de sursauter lorsque la voix de Sherlock s'élève d'une lenteur maligne, paresseuse :

« Cette chambre peut être à vous si vous le souhaitez. »

« Que voulez-vous dire ? »

« Ma logeuse ne cesse de me prier à coups de remontrances ennuyeuses de bien vouloir apporter un peu d'humanité en ces lieux. Seigneur, je sais bien que les pouces ne vont pas dans les micro-ondes, toutefois, si la science l'exige, j'en mettrai des centaines. Cette idée lui déplaît à un point inimaginable et son petit cœur fait tressaillir sa voix à chaque fois qu'elle trouve un membre ou un autre : « Sherlock ! Ne me tuez pas ! Enlevez cette tête du four ! Ne me tuez pas ! »

Je suis pris de pitié pour la dame, restant néanmoins amusé par l'anecdote. Le brun hausse les épaules avec une fatalité théâtrale, comme s'il eût été la victime d'une quelconque machination.

« Sherlock, je pense qu'en parlant ''d'humanité'', elle fait référence à une compagnie féminine. Les femmes adorent décorer et enjoliver tout ce qu'elles touchent. » Dis-je en guise d'information.

« Oh Hudson me connaît, jamais elle n'attendrait pareille chose de moi. C'est une colocation qui lui plairait. Un être un peu plus ''normal'' qui mangerait entièrement ses plats en l'écoutant raconter ses amourettes d'antan. » Poursuit le PDG, sa main balayant l'air avec vivacité, semblant chasser les envies et coutumes de cette logeuse qui s'entête à troubler son quotidien.

« Vous n'avez nullement besoin d'un colocataire. Je veux dire, votre salaire vous permet de vous acquitter convenablement des frais de loyer et puis… rien ne vous empêche de quitter cet appartement. »

Le brun soulève la tête, choqué. Sa bouche s'ouvre quelque peu, se referme en une fine ligne puis il déclare :

« Certains lieux sont la représentation d'où l'on doit être. Indubitablement, cet appartement est le seul endroit que je ne pourrais jamais quitter sans regret, sans moi, il n'est rien et sans lui, aucun lieu n'est convenable.-Il marque une pause, réfléchissant apparemment à la suite de ses paroles- Je vous ai proposé cette colocation parce que je vous sais en recherche d'un appartement. Vous avez eu votre poste [Comment l'a-t-il deviné ?] et à présent à moins de faire un trajet de deux heures tous les matins, ceci impliquant de vous lever à une heure déraisonnable, il vous faut un logis sur Londres. »

« Vous êtes stupéfiant. » Je souffle après sa tirade.

« Merci. »

Je consulte mon café, pensif. La flaque noire se balance paresseusement sous les secousses que provoquent mes mains sur le récipient. L'offre du brun est très attirante. Elle tombe à pic, me sauvant d'un situation dont je peinais à me sortir. Cependant, je ne peux l'accepter. J'ignore si c'est par pitié qu'il m'offre de devenir son colocataire mais cette pensée me répugne et blesse ma fierté d'une façon intolérable. Sûrement ne le fait-il pas en songeant à cet aspect rabaissant de la chose, pour sûr, il ne le conçoit même pas. Pourtant, je ne peux pas.

« C'est honorable de votre part d'avoir songé à moi pour cela, vraiment. Mais je ne peux pas accepter. » J'admets finalement.

« Pourquoi donc ? »

« C'est que, je peux subvenir à mes besoins, tout comme vous et... accepter cette offre équivaudrait à m'émasculer en me laissant entretenir comme une simple donzelle. » J'avoue, gêné mais déterminer.

Le détective m'observe brièvement, semblant se retenir de rire. Il tapote ses lèves du bout de ses doigts, maltraitant son sourire par de petites tapes réprobatrices.

« Si vous souhaitez payer, vous payerez. Loin de moi l'idée d'affecter votre fierté, pas du tout.-Son poing se pose sur sa bouche, étouffant un élan d'hilarité.- Il vous faudra, de ce fait, si vous accepter, vous acquitter des sept mois de loyer que j'ai en retard. Payer la moitié de chaque mois suffira ! »

« Comment… vous… » Je souffle, étonné.

« L'humanité faisait aussi référence au loyer. » Finit-il par rire. « Un jour, je retrouverai mes bouts de cadavre entassés devant ma porte dont la serrure aura été changée. »

« M'enfin pourquoi ne payez-vous pas ? Vous en avez les moyens ! » Je m'exclame, soufflé.

« Rien n'est plus insensé que l'ennui. » Dit-il simplement, secouant la tête, ses boucles dansant gaiement sur son crâne, habillées de noir, telles des veuves à un bal. « Réfléchissez à l'offre et répondez-moi lorsque l'envie vous viendra. »

J'acquiesce distraitement, consterné. Le détective délaisse sa chaise, allant poser son mug vide dans l'évier. Quand son corps pivote sur lui-même, ses yeux me jettent un regard complice, malicieux dont la seule vue suffit à me faire éclater de rire.

« Vous n'êtes pas croyable ! Vraiment ! » Je répète, en riant de bon cœur.

« À demain et faites attention cette fois. » Salue le brun d'une voix avec laquelle je commence à me familiariser, lente et parsemée de nuances indétectables qui peuvent signifier bien plus que l'aspect indifférent de ses intonations.

Ses boucles sont plus sauvages qu'à l'accoutumée, certaines échouent sur sa nuque dans un désordre corbeau, rebiqué en de petites boucles satinées. Il porte un peignoir en soie bleue que je ne l'ai pas vu enfiler hier soir (non pas qu'il l'aurait fait devant moi), ses pieds nus lui donnant une allure décontractée que jamais je ne l'aurais cru capable d'avoir.

« Je ferai de mon mieux. » Souris-je. « À demain. »

Il referme la porte avec un hochement de tête satisfait. Lorsque j'emprunte les marches menant à la sortie, je ne peux m'empêcher d'observer les lieux. La tapisserie fleurie, les escaliers en bois usé, effiloché en de petites rayures, crevassé et bourré d'échardes, l'aspect général d'un banal effarant. Je m'étais fait une image plus clinquante de l'environnement personnel du détective. Avec des murs d'acier, des canapés blancs gigantesques, un jacuzzi dont l'eau changerait de couleur ou Dieu sait quelle autre excentricité idiote qu'ont souvent les hommes riches. Au lieu de quoi, je me retrouve dans un appartement anglais tout ce qu'il y a de plus cosy, au loyer impayé et aux meubles tâchés de flaques suspectes, dans un ensemble ravissant, tout bonnement ravissant.

« Bonjour mon garçon ! » Se réjouit une dame sortie d'une porte au rez-de-chaussée.

« Bonjour madame. » Réponds-je, surpris tant elle ressemble à ma grand-mère.

Ses cheveux grisonnants, son sourire enjoué, son chemisier mauve et l'odeur de biscuit à la cannelle qu'elle dégage me rappellent en tout et pour tout les après-midi passés chez ma grand-mère Eleanor à jouer à des jeux de société, avec Harry qui trichait toujours en avançant ses pions plus loin que le dé ne l'indiquait.

« Vous êtes un ami de Sherlock ? » Demande-t-elle alors que je m'apprêtais à poursuivre mon chemin.

Étonné devant la douceur avec laquelle elle a prononcé le prénom du PDG, je réponds, déconcerté :

« Oui, madame. »

« Mrs Hudson. » Se présente-t-elle, tendant à mon encontre une main que je m'empresse d'empoigner. « Les amis de Sherlock sont aussi les miens. C'est un brave garçon n'est-ce pas ? »

« John Watson. Oui, c'est un homme bien. » J'expédie promptement, embarrassé du fait que Sherlock m'ait parlé d'elle il y a une poignée de minutes seulement.

« Voulez-vous du thé mon garçon ? Je viens de préparer une fournée de biscuits à la cannelle. C'est une recette qui me vient de ma mère. Pour sûr c'est le secret de famille des Hudson. C'est avec un de ces biscuits que ma mère a charmé mon père. Dieu sait pourtant qu'il ne raffolait pas des pâtisseries ! Feu mon père, Elwood Hudson, était un homme salé, il ne mangeait du sucré que quand ma mère, paix à son âme, faisait des biscuits à la cannelle. Elle y mettait tout son cœur. Quand je n'étais pas plus haute que trois pommes...

« Je suis navré de vous interrompre madame, mais je ne peux pas. Je dois prendre un train et enfin… je suis sincèrement désolé, une autre fois peut-être ? » Je m'excuse, anticipant déjà le récit sans fin qui s'esquissait à l'horizon.

Bien malgré moi, je me sens honteux devant cette bonne femme, aux traits si proches de ceux de Grandma Eli dont j'écoutais les récits sans jamais me plaindre, pendu à ses lèvres, mes petits pieds battant l'air, la bouche pleine de gâteaux.

« Ah ça oui ! Revenez donc bientôt, cela fait du bien de rencontrer un ami de Sherlock, il ne les ramène jamais à la maison. » Consent-elle, ses joues plissées de rides, douces, je le sais car celles de Grandma Eli l'étaient, se soulevant dans un sourire maternel. « Attendez-moi là, je reviens. »

Je reste immobile alors qu'elle rentre dans son appartement, les volutes de son chemisier se gonflant sous le vent. Un bruit de vaisselle raisonne et je me demande ce que peut bien faire le brun. Dort-il pour de bon ? A-t-il déjà entendu l'histoire du père Elwood ainsi que celle des biscuits à la cannelle ? Sa grand-mère ressemble-t-elle aussi à Mrs Hudson ? Les yeux rivés au plafond, je ne vois pas la dame en mauve revenir et sursaute lorsqu'elle déclare :

« Prenez ceci. Je ne pourrais pas tous les manger, mon médecin m'en voudrait et puis Sherlock les picore toujours sans grande conviction. Cet enfant a un appétit de souris. »

J'ai un rire léger devant sa remarque, m'emparant du paquet entre ses mains avec douceur.

« C'est très aimable à vous, madame. Merci. »

« De rien mon garçon. Revenez bientôt et c'est beaucoup de bien que vous me ferez. »

« Je reviendrai. » J'assure. « Au revoir madame Hudson. »

« Au revoir mon garçon. »

Le paquet entre les mains, je franchis la porte du 221 B, ravi et de bonne humeur. Le temps semble s'être adoucit, une brise agréable caresse le feuillage des arbres, soulève les longues mèches, faisant battre les robes et les jupes dans un envol de tissus coloré. Je marche d'un bon pas, la tête ailleurs, pas certain d'emprunter la bonne route pour me rendre à la gare s'en m'en soucier pour autant. C'est une belle journée, une de celles où marcher ne pose aucun problème, même pour moi. Déconcerté, je constate que je n'ai aucun souci de claudication, pas la moindre gêne ou douleur. Je n'ai même pas ma canne ! Déconfit, j'observe mes mains, où le paquet en papier kraft, noué d'un ruban mauve repose tranquillement, des effluves sucrées en sortant par vagues. Par tous les saints du paradis, où Diable ai-je donc posé ma canne ? Pourquoi n'en ai-je pas besoin ? Fixe, j'observe mes jambes, un sourire béat naissant peu à peu à la commissure de mes lèvres. C'est génial ! L'envie de m'emparer de mon téléphone afin d'annoncer la bonne nouvelle à Mike me prend au cœur. Étourdi, grisé de joie, je contemple la foule, si heureux que j'aimerais leur hurler : « Je marche ! Je n'ai plus besoin de canne ! Je marche ! Je marche ! »

Sifflotant, marchant en cadence, accélérant par moment juste par plaisir, sautillant d'un pied à l'autre, gai au possible, je longe les rues, traverse les parcs, accompagne la foule tout juste levée d'un pas aussi pressé que le leur. Lorsque je ralentis enfin, c'est pour m'asseoir sur un banc, aux côtés d'un de ces vieillards handicapés que j'ai tant haï.

« Un biscuit ? Ils sont à la cannelle, faits à partir de la recette secrète des Hudson. » Je propose tout sourire.

Le vieil homme me consulte d'un regard étonné, ses verres à double foyer agrandissant une paire d'yeux plissés, brillants de méfiance.

« Il n'y a pas de poison dedans. » Je prends la peine de préciser, avenant.

Le vieillard fait frémir sa grosse moustache tachetée de gris sur un fond roux. Il se lève difficilement et me jauge de toute sa hauteur, déclarant, dédaigneux :

« Faut te faire soigner mon petit. »

« M'enfin je... D'accord. » Consens-je, au bord du fou rire.

Le vieillard grimace, la fine ligne de sa bouche disparaissant sous sa moustache comme il s'éloigne en grommelant une litanie d'insultes crues voire même un brin déroutantes. Nullement affecté par sa mauvaise humeur, je me contente d'ouvrir mon papier kraft, les petits biscuits dorés me faisant de l'œil.

« Whoa.. ! Ch'est trop bon ! » Je m'exclame la bouche pleine, m'attirant le regard curieux des passants.

Je lève les yeux au ciel, atterré. Voilà qu'on ne peut même plus s'extasier tout seul, il faut forcément être accompagné sous peine de passer pour le dernier des fous. Je continue de grignoter mes gâteaux, plus silencieusement, offrant quelques miettes aux pigeons à mes pieds.

« John ? » Appelle-t-on alors qu'une paire de chaussures noires, impeccablement cirées, rentre dans mon champ de vision, faisant fuir les pigeons dans un envol anarchique.

Je lève les yeux, étonné de connaître un londonien autre que Sherlock. Devant moi se tient, dans un costume toujours aussi parfaitement coupé, d'une classe indéniable et assurément d'une marque coûteuse, Richard Brook mon fidèle client. Celui-là même qui achetait une de mes photocopieuses tous les deux mois.

« Richard ! » Je m'étonne, me redressant vivement, mes biscuits tombant au sol dans un bruit de papier froissé. « Quelle surprise ! Que faites-vous à Londres ? »

« Le business vous fait voyager un homme, mon ami. » Sourit le brun après une accolade chaleureuse.

« Glasgow ne vous suffit donc plus ? » Je plaisante.

« La terre entière ne me satisferait pas très cher. » Répond-il, espiègle, sa voix teintée d'une ironie dont elle ne peut, à ma connaissance, se départir.

« Vous a-t-on déjà dit que vous étiez trop gourmand Richard ? »

« Jamais. » Rit-il, bon joueur. « Avez-vous un peu de temps devant vous ? Je souhaiterais vous inviter à boire un café. Les retrouvailles, ça se fête. »

« Avec du café ? » Souris-je, un sourcil levé de circonspection.

« Voyez vous-même comme la vie d'un homme d'affaire est ennuyeuse, la caféine est devenue mon seul vice. » Regrette théâtralement le businessman.

« Avec les femmes refaites et le champagne. » Je raille.

« Je devrais vous employer, vous avez tout compris au monde des affaires. » Concède-t-il, d'un air entendu.

« Allons donc boire ce café. » Je ris.

Nous nous mettons en marche et je glisse une œillade attentive sur le brun. Il est toujours aussi élégant. Sincèrement. Avant Sherlock, je ne concevais même pas qu'il puisse y avoir au monde, homme plus guindé et raffiné que lui. Ils sont maintenant deux. Quoique la beauté de Richard reste, toutefois, fondamentalement différente de celle du détective. Sa propreté trop parfaite, ses traits si fins qu'ils en deviennent tranchants, la joie évanescente de ses yeux derrière laquelle se cachent trop souvent des ténèbres profonds, indéfinissables. Cette grâce trop pointilleuse, cette douceur vicieuse, une magnificence rebelle, excentrique, perturbante tant elle est étrange et... folle.

« Que devenez-vous mon cher ? Savez-vous seulement comme j'ai été surpris d'apprendre que vous ne travailliez plus à J.A.M corporation ? Ils ont vainement essayé de me faire entrer en contact avec une certaine ''Donovin''. Personne ne parvenait à comprendre le trouble dont j'étais accablé. C'était terrible. » Gémit le brun dans une moue d'apitoiement enfantine étourdissante.

C'est aussi un des tours que le visage de Richard aime jouer à ses admirateurs, les éblouir subitement, faisant oublier le doute, le plus faible sentiment d'insécurité. Au fond, je connais le brun et je le sais incapable du moindre mal. Il est de ces gens perpétuellement entourés d'une aura de puissance qui n'est pas réellement en accord avec leur réelle personnalité et Richard est un de ceux-là. Bien au-delà de sa beauté inquiétante, il est quelqu'un de formidable.

« Donovan est une très bonne vendeuse. » Je souligne, compatissant.

« Ce n'est pas d'une vendeuse dont j'ai besoin mais de vous, cher ami. Vous savez comme je vous apprécie. » Émet le brun, ses accents ironiques indignés dans leur âme rieuse, dénonçant un fait qu'ils n'auraient pas dû avoir à préciser.

Je pose une main gentille sur son épaule, et ses yeux dont les cils semblables à de longs rideaux noirs, s'abaissent accompagnés d'un sourire amical. Nous nous décidons devant un petit café accueillant, pittoresque, où les chaises ont des bedaine de tissu écorché, les tables sont étroites, décorées de petits garçons en porcelaine, le pain sent fort, le sucre et le café aussi, une dame d'âge mûre se tient à un comptoir, si grasse qu'elle semble enfermée derrière son étalage de pâtisserie. Nous nous attablons près de la vitrine et regardons passer les gens d'un œil passif avant que le brun ne se répète :

« Alors ? Que devenez-vous ? »

«J'ai trouvé un poste de médecin généraliste. » Souris-je.

« Vraiment ? C'est fantastique ! Cardiff n'est donc pas si horrible qu'on le dit. »

« On dit cela ? » Je m'étonne.

Le face de Richard est irradiée par un sourire joyeux, sa peau s'illuminant comme si ses pores eussent été formés d'ampoules électrique, deux fossettes se creusent dans ses joues et ses traits s'amusent derechef à surprendre leur monde.

«On aurait pu. » Se réjouit-il, de son air bon joueur.

« Vous alors ! » Je gronde, levant les yeux au ciel.

La boulangère au pas lourd, son nez épaté sifflant à chaque inspiration, s'approche. Ayant réussi par je ne sais quel miracle à s'extirper de son comptoir, elle vient se poster devant nous, les yeux rivés sur Richard dont la beauté malicieuse joue encore innocemment d'autres tours qu'elle seule connaît.

« Tu prendras bien quelque chose mon joli ? » S'enquit-elle, rangeant coquettement derrière son oreille une corde de cheveux gras, de la même teinte que ses croissants.

Le businessman me consulte du regard, hagard. Il jette un second coup d'œil à la boulangère avant de me retourner un effarement totale, parfaitement splendide. Voulant lui venir en aide, je prends la parole :

« Deux cafés, merci. »

« Tu prendras rien d'autre mon chou ? Tu veux pas un de mes savoureux pains ? » S'entête la pâtissière, avançant sa panse en direction du brun dont les yeux doublent de volume.

Il s'approche un peu plus de la vitrine, marque une pause durant laquelle son épouvante s'affiche joliment, comme si elle faisait une courte apparition à une réception mondaine, ravissante et élégante dans sa robe de pâleur, puis son regard s'en retourne sur les passants derrière la vitre.

« Ce sera tout. » Souris-je.

La grosse boulangère inspire dans un bruit humide de muqueuse, acquiesce, repartant de sa démarche bruyante. Je pose une main rassurante sur celle du brun qui semble reprendre conscience, infligeant à mes doigts une pression à peine prononcée.

« Qu'elle est odieuse ! Large et odieuse ! Comme elle est vulgaire aussi ! Avez-vous vu comme elle était, cette horrible femme ? » Souffle-t-il à vive allure, troublé.

« Vous êtes toujours aussi sensible Richard. »

« Je ne le suis pas. »

Je conserve mon sourire amusé ainsi que sa fine main aux doigts manucurés tandis que je change de sujet. Le brun répond d'abord du bout des lèvres avant que sa figure ne se remette à jouer devant les iris, s'imbriquant de façon délicieuse et qu'il ne se remette à parler avec animation. Richard est un névralgique incroyable, chose que j'ai tout de suite appréciée chez lui. Lors de notre première rencontre, je suis arrivé le nez en sang, m'étant par accident, pris sa porte au visage. Tendre de son état, il en a été profondément touché et m'a acheté mes photocopieuses sans rien vouloir écouter des informations relatives aux machines. Les achetant à nouveau tous les deux mois, sans raison particulière, je ne sais même pas où il les entrepose. Puis nos entretiens réguliers ont fini par déboucher sur une franche amitié. Bien que l'on se voie très peu, nous savons nous retrouver avec les mêmes sentiments fraternels. Le brun aurait d'ailleurs fait un petit frère exemplaire, gai, joueur, aux manières polies et au rire pur comme du cristal, j'aurais pris grand plaisir à être son grand frère, oui. Richard Brook est un de ceux que l'on aime protéger avec naturel et détermination.


J'espère que ça vous a plu ! Un petit mot ?

Bisous

A.