9 décembre
Night Head Genesis
Naoto et Naoya
Famille
Naoto laissa tomber son sac par terre et leva le nez vers le ciel grisâtre, morose. De petites vapeurs de buée s'échappaient de sa bouche lorsqu'il respirait. Il faisait froid. Très froid. Une épaisse couche de neige haute de plusieurs centimètres s'était accumulée sur l'herbe, le toit des bâtiments, les rebords des fenêtre et les branches des arbres. Seuls les allées et le chemin qui coupait à travers la forêt avaient été nettoyés pour que les chercheurs puissent quitter le centre. C'était bientôt Noël, ils voulaient passer du temps avec leur famille. La plupart des occupants du centre s'étaient eux aussi volatilisés. Pour une raison obscure, Mikuriya leur avait donné la permission de rentrer quelques temps chez eux, ou de passer quatre ou cinq jours dans l'ambiance de Noël, au sein des villes bruyantes et colorées qui peuplaient les terres japonaises. Mais ses deux protégés les plus puissants, Naoto et Naoya, ne s'étaient pas vu accorder ce privilège. Années après années, ils restaient enfermés ici, prisonniers, alors que tous les autres avaient le droit de partir. La colère de Naoto à l'égard de leur tuteur n'en était que plus grande. Comment osait-il les priver de liberté et laisser ses autres pensionnaires aller où bon leur semblait à cette période de l'année ? Le frère aîné avait déjà l'hiver en horreur, alors cette injustice ne faisait que l'enrager encore plus. Non seulement c'était à cette période de l'année que leurs parents les avaient abandonnés, mais en plus, c'était également l'époque où son absence de liberté se faisait ressentir avec encore plus de force.
Agacé à ces seules pensées, le jeune homme de vingt-quatre ans ôta brusquement une bouteille d'eau chaude de son sac et fit couler une partie de son contenu sur la vitre. Puis, à l'aide d'un grattoir, il entreprit de retirer l'épaisse couche de glace qui s'était formée sur le verre, bloquant une grande partie de la lumière extérieure -déjà faiblotte à cause du manque de soleil. Normalement, ce n'était pas à lui de faire ça, mais le personnel de ménage était déjà parti. De toute façon, il n'avait pas l'intention de faire toutes les fenêtres : seulement celles des pièces où son frère et lui étaient susceptibles de se rendre pendant la journée.
Son frère qui, d'ailleurs, n'était pas en très grande forme, constata-t-il une nouvelle fois en grattant la glace accumulée sur la fenêtre de leur chambre. Enfin, une chambre... ce n'était qu'un local à pharmacie dans lequel on avait disposé deux lits, deux tables de chevet, une penderie et dont on avait fini par retirer les armoires pleines de médicaments pour lui donner l'air d'une vraie pièce à vivre. Naoya était étendu dans son lit, complètement avachi entre les couvertures, l'air malheureux. Il était malade depuis deux jours, et ça brisait le coeur de Naoto. Il se dépêcha de terminer sa tâche et finit par les fenêtres du réfectoire, dans lequel il entra pour confectionner un plateau-repas. Il y disposa des oranges, une bouteille d'eau minérale et une verre, puis alla faire chauffer de l'eau pour une tisane. Il y ajouta les épices concernées et du miel, prit en plus un bol d'eau et une serviette propre, attrapa la plaquette de médicaments entamée qui traînait sur le comptoir et souleva son plateau en direction de leur chambre.
Naoya regardait le mur en face de lui, complètement assommé par les médicaments et par son rhume. Son nez et ses yeux étaient tout rouges, il avait la pâleur d'un cadavre et ses cheveux bruns, tout ternes, collaient à ses joues à cause de la fièvre. Il avait l'air encore plus fragile et malheureux que d'habitude, et Naoto avait juste envie de courir vers lui et de lui faire un gros câlin pour le réconforter. Mais il conserva un air dégagé et sûr de lui.
"Comment te sens-tu ? s'enquit-il en laissant glisser son sac à terre, près de la porte.
-Ça va..., murmura Naoya sans conviction."
Naoto lui jeta un coup d'oeil avant de poser le plateau sur la table de nuit et de se tourner vers lui. Il tendit la main et balaya délicatement ses cheveux hors de son visage, apposant sa main sur son front, puis sur ses joues, avec beaucoup de douceur, pour vérifier sa température.
"Ouvre la bouche, ordonna-t-il en prenant le thermomètre qui trempait dans un verre à côté du lit."
Naoya obéit docilement et son frère glissa précautionneusement l'instrument dans sa bouche. Il se mit ensuite à préparer le médicament de son cadet, déjà certain que sa fièvre n'avait pas baissé d'un degrés depuis la veille. Naoya avait un sacré problème avec les comprimés. Il était incapable de les avaler entiers, quelle que soit leur taille, et Naoto se trouvait toujours obligé de les couper en deux pour que son frère puisse les prendre, comme on le ferait avec un petit enfant. Mais Naoya était son petit frère; il serait toujours un gamin vulnérable et trop chou, pour lui. Là où d'autres frères aînés lui auraient sévèrement signifié de se débrouiller tout seul -car le jeune homme était quand même âgé de dix-huit ans-, Naoto était bien trop tendre et dévoué pour s'y résoudre. Alors, il vérifia que la tisane était encore assez chaude et acheva de préparer une compresse pour lui rafraichir le front.
Le thermomètre bipa, l'interrompant dans ses préparatifs. Naoya avait toujours l'aussi malheureux lorsqu'il le lui retira de la bouche pour lire le chiffre indiqué sur le petit écran. Tiens, il avait eu tort, sa fièvre avait bien baissé d'un demi-degrés depuis la veille. Naoto soupira et reposa l'instrument dans son verre, avant de se laisser lourdement tomber sur la chaise, à côté du lit.
"Prends ton médicament, Naoya, ordonna-t-il d'une voix ferme, mais douce. Je l'ai coupé en deux pour que tu l'avales plus facilement."
Son petit frère acquiesça et s'exécuta sans se plaindre, accusant un petit réflexe de rejet que son aîné calma en lui caressant le dos.
"Voilà, c'est bien, le félicita Naoto. Bois un peu de tisane, maintenant. Je vais te peler des oranges."
Oui, son petit frère avait dix-huit ans, mais qu'est-ce-qui l'empêchait de le materner ? Il était malade, et ça le rendait malheureux, alors il pouvait bien faire en sorte de le réconforter un peu. Naoya but lentement la tisane que son frère avait préparée, puis il mangea quelques quartiers d'orange que Naoto lui glissa directement dans la bouche.
"Essaie de dormir un peu, maintenant. Je vais rester avec toi.
-Merci, grand frère, murmura Naoya, et un léger sourire éclaira enfin son visage pâle et fatigué.
-Ne me remercie pas, Naoya, répondit Naoto en lui rendant son sourire, et il l'aida à s'allonger entre les couvertures."
Il lui posa ensuite la compresse d'eau froide sur le front et écarta doucement une mèche de cheveux qui retombait devant ses yeux. Sa main s'égara un instant sur sa joue, puis il se redressa lorsque Naoya ferma les yeux.
Les rayons du soleil percèrent enfin les nuages et emplirent la petite chambre de leur lumière et de leur douce chaleur. Naoto s'appuya avec reconnaissance contre le dossier de sa chaise et laissa le soleil lui réchauffer la nuque. Tout allait bien. Naoya profitait d'un peu de lumière et de chaleur pour apaiser ses frissons de fièvre. Il était en plus enroulé de plusieurs couvertures. Il avait bu, mangé des fruits gorgés de vitamine pour l'aider à guérir plus vite, pris son médicament, et une compresse d'eau fraiche l'aidait à apaiser sa fièvre. Son petit frère ne manquait de rien, alors il décida de profiter de ce soulagement temporaire pour laisser retomber un peu sa colère, et profiter, simplement, de cette calme journée d'hiver.
