CHAPITRE HUIT
.
.
Mme Kirkland et Peter étaient incontestablement heureux d'avoir retrouvé l'élément manquant de la famille, l'air lui-même était imprégné de cette réjouissance. Leur visage souriant et l'ambiance conviviale te réchauffaient le cœur. Il y avait longtemps que tu n'avais pas mangé avec tes propres parents, d'ailleurs... Ils te manquaient par moments.
Tu appris beaucoup de choses sur la famille d'Arthur. La demeure était une maison familiale La femme élevait son plus jeune fils ailleurs, tandis que les trois autres frères étaient partis faire leur vie ou bien prendre un peu de vacances. Arthur était resté deux mois seul dans la maison, et tu pouvais imaginer comme il se devait se sentir en rentrant seul chez lui tous les soirs. Il te l'avait écrit lui-même. Tu le ressentais toi-même jusqu'au fond de tes entrailles. Une magnifique maison remplie de fantômes, à l'exception d'une personne à qui il ne restait que des amis imaginaires avec qui partager ses pensées...
Ledit Arthur n'avait pas beaucoup parlé à table, préférant profiter en silence de plats qu'il appréciait vraiment. Tu devinais à son teint lisse et détendu que la pâtée pour chat ne lui manquait pas le moins du monde. Plus d'une fois, alors que Mme Kirkland parlait de leurs voyages, tu te laissas emporter par son récit, transportée en des lieux et temps oniriques, au milieu de bois enchanteurs balayés par les vents frais de l'océan Atlantique, pleins de richesses et de nature que les esprits sylvains gardaient depuis des millénaires. Tu entendais le va-et-vient agité des vagues de la Mer du Nord, piquant ton nez de son odeur salée et flattant tes oreilles des cris de mouettes et goélands. Tu entendais par moments, diffus et lointains, un air apaisant de cornemuse, un joyeux son de violon ou les sifflements enjoués d'une flûte, se répercutant contre les montagnes et emplissant les vastes vallées vertes, réveillant les anciens châteaux de rois et reines de ces îles au passé magique et mystérieux. Ces souvenirs n'avaient que du bon et tu rêvassais complètement de cette liberté sauvage qu'ils te présentaient. Tu comprenais désormais un peu mieux le patriotisme apparement fortement ancré dans l'âme d'Arthur.
- Excusez-moi, mademoiselle ?
Tu clignas des yeux, pour te rendre compte que tous te fixaient. Tu rougis tout de suite, intimidée.
- Oh, pardon... Je me suis mise à rêver des lieux dont vous parlez, avouas-tu avec un petit soupire satisfait.
- Il faudrait que vous veniez la prochaine fois ! proposa Peter avec un clin d'oeil.
Arthur détourna légèrement la tête, les joues rouges. Pourtant, il ne contredit pas son benjamin. Tes yeux se mirent à briller de joie, tu contins une réaction un peu plus expressive.
- Peter, ne mets pas nos invités dans l'embarras, le réprimanda gentiment sa mère. Ceci dit, ce serait avec plaisir que nous vous inviterions à visiter la maison familiale que nous avons là-bas, en remerciement de votre aide précieuse.
- Ahem... toussota Alfred. Ouais, ce serait génial... On en discutera avec Arthur. Merci, madame.
Tu souris discrètement, convaincue – et pas à tort – qu'il ne le ferait jamais. La femme vous sourit aimablement à tous les deux. Elle décida qu'il était temps de passer au dessert et vous proposa des boissons. Arthur prit poliment la commande de tous et se leva pour aller tout préparer.
- Et toi, miss …... (nom) ? Qu'est-ce qui te ferait plaisir ?
Tu pris quelques instants pour rassembler tes idées. Tu avais du mal à te concentrer depuis le début de la soirée, et il semblait qu'Alfred et Arthur surtout n'étaient pas non plus complètement présents.
- Qu'est-ce que tu prends, toi ?
Il eut un sourire franc, la réponse était évidente pour lui.
- Un thé, bien entendu.
- Alors je prendrai la même chose.
Il se redressa imperceptiblement, son sourire s'étira.
- Tu peux venir le choisir alors, les boîtes sont à la cuisine.
Tu te levas à ton tour et le suivis. Une fois arrivée, il t'indiqua un placard en verre devant lequel tu te postas, examinant les boîtes tour à tour. Tu aimais beaucoup le thé et il fut difficile pour toi de faire un choix, mais finalement, tu optas pour quelque chose de léger après un repas comme celui que tu venais de faire. Durant tout ce temps, Arthur t'avait observée discrètement, perdu dans ses pensées. Il prit la boîte que tu lui indiquais, en retira un sachet et te le fit sentir du bout des doigts. Automatiquement, tu posas la pulpe de ton pouce et de ton index sur les siens pour stabiliser le petit sachet devant ton nez.
- L'odeur est délicieuse, commentas-tu presque avec émerveillement.
- Tes mains sont froides...
Tu écarquillas les yeux, prise de court, et fixas le jeune Anglais qui semblait inquiet.
- Tu as froid ?
Tout au contraire, tu mourais de chaud depuis un moment déjà. Tes viscères étaient prises dans une fournaise, de ce fait, les extrémités de ton corps ne l'étaient pas.
- Ça va aller, souris-tu pour rassurer ton ami. J-J'ai toujours les mains froides.
Arthur haussa un sourcil suspicieux. Tu regrettas aussitôt d'avoir dit ça.
- Miss …... (nom)… Tu ne peux pas me mentir, pas à moi. Je sais que tu n'as pas les mains aussi froides, d'habitude.
C'était vrai, il le savait. Tu baissas le regard, honteuse d'avoir été découverte puis, et surtout, effrayée à l'idée d'avoir blessé ton ami. Arthur posa la boîte et le sachet et prit tes deux mains dans les siennes pour les réchauffer, ce qui te fit tressaillir.
- Si tu as besoin de quoi que ce soit, dis-le-moi et je te l'apporterai.
Tu hochas la tête, tâchant de respirer régulièrement malgré ton incompréhensible tension.
« Je n'aurais pas dû lui mentir, il est tellement gentil... Et pourquoi il faut que j'aie chaud comme ça, aussi ? C'est insupportable ! »
Tu retiras tes mains quand tu sentis la gêne être à deux doigts de t'étouffer.
- Merci, Arthur. Si je peux faire quoi que ce soit pour aider...
- C'est gentil de ta part, mais tu peux retourner au salon.
Tu patientas quelques instants, mais il ne se ravisa pas. Sa voix avait été un peu plus sèche que tu ne l'aurais attendu.
- Tu es sûr ?
- C'est le travail d'un gentleman de servir ses invités.
Il te tourna le dos pour préparer les boissons. Tu le regardas faire quelques instants, avant de t'éclipser en silence.
« Eh, Arthur... Je connais cette attitude. Qu'est-ce qui ne va pas ?... »
XXX
Quand vous eûtes pris le dessert, Alfred ne tarda pas à bâiller et il fallut bientôt envisager de partir. Ton meilleur ami et toi saluâtes les membres de la famille, tu terminas bien entendu par Arthur. Une pensée ne t'avait pas quittée : Tu savais que les deux garçons allaient se retrouver en cours, mais toi, tu ignorais quand tu allais revoir l'Anglais. Dans tous les cas, tu savais où il habitait, et il savait où tu habitais... Mais tu venais de te découvrir une timidité handicapante et frustrante qui t'était jusque-là peu familière. Tu étais à l'aise avec les garçons et les filles, et pour preuve, tu avais des amis des deux genres. Mais Arthur... C'était différent. Tu ne te sentais pas en pleine possession de tous tes moyens. Tu le connaissais pourtant bien... Alors quoi ? Tu n'en savais rien, et ça t'agaçait.
Ton cœur se mit à battre plus vite quand tu relevas la tête pour dire au revoir à ton ami et tu n'arrivas pas à lui demander de garder contact.
- Je...
Ce devait être vraiment louche, mais Arthur attendait patiemment la suite, soutenant ton regard.
- Je...
Tout le monde vous regardait. Les mots formaient un chaos anarchique dans ton esprit. Tu respiras calmement pour y remettre de l'ordre.
- Je suis heureuse... que tu puisses reprendre le cours de ta vie, finis-tu par sortir avec un sourire crispé. J'espère que tout ira bien pour toi, maintenant.
Arthur avait les yeux qui pétillaient et il continua sur la lancée, prenant les devants.
- ... Plutôt qu'espérer simplement... pourquoi ne pas venir me demander de mes nouvelles ?...
Ses joues rougirent très légèrement en constatant que tu comprenais parfaitement ce qu'il voulait dire. Tu tentas de conclure l'échange de la façon la plus naturelle possible.
- Je n'y manquerai pas. À bientôt, Arthur...
Le jeune homme prit ta main et la serra délicatement.
- See you very soon, miss …...(nom).
Tu hochas la tête et reculas timidement quand il te relâcha la main, laissant la place à Alfred. Les deux hommes se firent face en silence, la tension régnant entre eux.
Arthur se frotta la nuque, embarrassé.
- … Merci beaucoup, Alfred.
L'Américain le dévisagea avec un sourire faussement innocent et tendit la main vers lui. Arthur hésita, puis l'imita... mais Alfred retira la sienne et se recoiffa à la place.
- Eh oh ! s'énerva Arthur. You basta-
- Arthur !
Le jeune homme serra les dents et soupira bruyamment, profondément humilié... et en colère. Alfred pouffa de rire en tendant à nouveau la main.
- Just kidding, dude. Allez... Oublions ça.
Arthur n'oublierait sûrement pas cet affront, tu t'en doutais. Il gratifia Alfred d'un regard sévère, puis se détendit et serra finalement la main de l'autre. Tu souris avec joie.
Ton meilleur ami et toi quittâtes la maison, tu n'oublias absolument pas de jeter un dernier regard à Arthur.
C'était étrange... si étrange...
XXX
Alfred te déposa devant chez toi, mais juste avant que tu ne sortes, il se pencha et t'embrassa sur la joue rapidement. Tu passas une main sur ton visage, surprise.
- Euh... Alfred ?!
Il sourit en remettant ses lunettes en place.
- Je suis trop content que ce soit enfin fini, soupira-t-il avec soulagement. Je te jure, j'aimais pas du tout cette histoire...
Tu n'arrivais pas à en dire autant. Tu inclinas la tête et descendis du véhicule.
- Allez, bonne nuit dudette ! fit-il en claquant la porte. See ya !
Tu lui fis un petit signe de la main puis rentras chez toi. Tout était si paisible... En ouvrant la porte d'entrée, tu baissas le regard par réflexe. Iggy ne t'accueillerait plus. Avec un soupire triste quoique résigné, tu allas te préparer. Tu n'avais plus personne à éviter (en sortant de la salle de bains)... ni à chercher. En t'allongeant dans ton lit, tu te sentis brusquement seule. Seule comme jamais. Il y avait un vide béant dans ta poitrine, un vide que tu ne savais pas comment combler. Tu pris un des oreillers près de ta tête et le serras contre toi. Doucement. Puis avec plus de force. Dans la nuit, seule, tu n'eus plus la force ni l'envie d'empêcher la montée des larmes à tes yeux.
Peu importait si c'était bizarre, pour toi, ce n'était pas déplacé de te sentir seule sans Iggy.
Sans Arthur.
XXX
La nuit fut longue. Les jours suivants, tu te rendis en cours comme à ton habitude, mais tu n'avais pas complètement la tête à étudier, et tu étais un peu maladroite à ton job, ce qui te valut quelques remontrances. Exactement comme au moment où tu avais découvert qu'Iggy et Arthur étaient la même personne.
« Je ne vais quand même pas saboter mon quotidien à cause de ça ! Reprends-toi, il faut que je me concentre... »
Une semaine entière s'écoula sans que tu n'aies personnellement de nouvelles d'Arthur Kirkland. En revanche, tu revis Alfred une fois. Il te raconta vaguement qu'Arthur semblait un peu perdu, et ce dû au retard qu'il avait pris. Ils ne s'étaient plus bagarrés, ou alors très peu.
Plusieurs fois, tu vins attendre Alfred aux abords de son université, dans l'espoir secret d'y croiser Arthur. Mais ça n'arriva pas.
Ainsi, c'était comme si rien ne s'était passé. Ton cœur se serrait douloureusement à cette pensée. Tu tentais de te raisonner en te disant que ce genre d'aventure ne pouvait pas l'avoir laissé indifférent, qu'il avait probablement beaucoup de travail à rattraper, ce genre de choses. Mais toute la raison et toute la logique du monde ne t'empêchaient pas de penser à lui, de ramener son visage devant tes yeux, de ramener à tes oreilles le souvenir de sa voix. Tu voulais le revoir. Tu voulais tellement le revoir. Tu ne savais pas exactement que tu voulais, mais sa présence t'apportait ce sentiment de familiarité rassurante et tu avais envie de ressentir ça à nouveau. Il avait été une part de ta vie et tu n'avais pas réussi à l'en sortir. Il était parti trop brusquement. Quand tu rentrais chez toi le soir sans trouver personne à qui demander « comment s'est passée ta journée », tu faisais face au vide, au silence, à la solitude. Encore.
Il te manquait horriblement. Pas parce que tu en avais besoin, après tout, tu avais toujours démontré une grande capacité à te débrouiller seule. Mais parce qu'il avait rajouté tu-ne-savais-quoi dans ta vie qui l'avait rendue infiniment plus précieuse. Infiniment plus merveilleuse.
Une seconde semaine passa : même en venant devant l'université, tu ne l'avais même pas aperçu de loin, à croire qu'il se cachait. Il était inatteignable, lointain... étranger à nouveau.
Lorsqu'Arthur était encore un chat, c'était simple : vous viviez ensemble et vous ne vous posiez pas de questions. Depuis qu'il avait repris sa forme originelle... il était devenu beaucoup plus facile de le perdre. C'était déjà le cas.
XXX
En fin de semaine, tu fus heureuse de rentrer chez toi alors que des gouttes de pluie s'annonçaient déjà. Tu t'accordas un bon moment de détente à la salle de bains, plus d'une heure en tout cas. L'eau brûlante était supposée te faire tout oublier, mais elle n'y parvenait pas.
Tu pensais encore et toujours à la même personne. Malgré tous tes efforts, son image s'imposait à toi.
Tu entendis un bruit lointain : la sonnette de la porte. En soupirant, tu sortis de l'eau, te couvris d'un peignoir et rejoignis l'entrée. Tu n'attendais pourtant personne et tu étais plutôt agacée de devoir recevoir quelqu'un dans cette tenue, aussi te permis-tu de jeter un rapide coup d'oeil par l'oeilleton. Personne.
Prudemment, tu ouvris la porte. Ton regard tomba sur le seul élément inhabituel du décor : à tes pieds, sur le paillasson, avait été déposé ce qui semblait être un généreux bouquet de fleurs et de plantes. Abasourdie, tu crus halluciner et regardas autour de toi pour voir s'il ne s'agissait pas d'une mauvaise blague. Aucun bruit. Tu t'accroupis pour prendre l'énorme bouquet dans tes bras.
« Qui a pu me le déposer ?... En tout cas, il ou elle doit être du genre timide... »
Une étiquette attachée au bouquet attira immédiatement ton attention. Tu la pris et lus, tes yeux s'écarquillèrent et ton cœur accéléra brusquement son rythme.
xxx
Darling,
J'espère qu'elles te plairont. Considère ceci comme
étant tout ce que j'ai voulu dire depuis le début.
~ With love from Arthur Kirkland ~
