Le docteur se retrouva seul face à l'Ange-gardien. Il savait ce qu'il avait à faire, mais tous ses instincts lui disaient que la pire chose à faire était de tourner le dos à un ange pleureur. Alors, il se contentait de le fixer.

- Ce n'est pas la première fois que je discute avec un ange pleureur, dit-il. Dans le temps, il y en avait un qui disait s'appeler Bob, mais en fait, Bob était le nom d'un jeune soldat qu'il avait tué et qu'il avait ensuite utilisé pour pouvoir discuter avec moi. Bob, le vrai Bob, était terrifié et moi, je l'avais encouragé à affronter ses peurs. Je l'ai poussé dans les bras de la mort. Alors pardonnez-moi, si je ne suis pas pressé de discuter avec vous, je connais le coût d'une conversation avec un ange.

L'ange restait imperturbable avec ce même regard doux qu'il trouvait incroyable pour une créature aussi dangereuse. Il soupira.

- Il faudra bien y aller un jour, se décida-t-il. Alors, c'est le moment.

Il tourna le dos à l'ange et attendit. Au bout d'un long et angoissant moment, il perçu une vibration qui s'accéléra jusqu'à former des sons qui devinrent des mots. Cette étrange voix grave et vibrante n'avait rien d'humaine. C'est comme si l'ange savait faire vibrer la pierre, le sol, le temple pour former des mots.

- Je ne m'appelle pas Bob, dit-il alors.

- Non, vous êtes l'Ange Gardien, et tout comme pour Bob, ce sont vos intentions qui m'inquiètent.

- Nos espèces sont trop différentes pour coexister. Nous sommes le fruit de la rencontre du temps et de la matière. Nous nous sommes adaptés à la matière, mais tout nous est étranger, votre morale, vos vies, vos valeurs. Il n'y a que le temps et le temps, c'est de la nourriture.

- Donc, vous n'êtes pas mieux que les autres.

- Ces concepts : bons, mauvais, mieux, pires, sont inconnus des anges. Cette colonie a cependant tenté de les comprendre.

Le docteur soupira.

- Et qu'est-ce que vous attendez de moi?

- Cette colonie a compris que la nourriture était plus facile à obtenir quand elle collaborait. Nous nous sommes alliés aux habitants de cette planète, mais la nourriture s'est empoisonnée : nous mourrons de faim et ils disparaissent dans les replis du temps.

Le docteur tenta d'interpréter cette déclaration énigmatique. Ce qui nourrissait les anges était l'énergie qui se dégageait d'un déplacement temporel. Quand un ange touchait sa victime, il pouvait l'envoyer à une autre époque et c'est ce qui le nourrissait. Les gens de cette planète semblaient vivre en paix avec les anges, ce qui pouvait signifier qu'ils s'en servaient pour voyager dans temps.

- Bien sur, dit-il tout haut, pourquoi inventer des machines à voyager dans le temps quand on a un ange prêt à collaborer sous la main.

- Ils le voulaient, ajouta l'archange.

- Mais le voyage dans le temps a ses limites et il y a parfois un prix à payer. Une civilisation ne peut avancer si elle ne vit pas de façon linéaire. Elle ne peut évoluer plus longtemps. Toutes les époques de la planète deviennent un terrain de jeu et le temps se transforme en quelque chose de pervertie. C'est ce qui a empoisonné la nourriture. Les habitants ont disparu au travers leurs nombreux voyages dans le temps, et vous ne savez pas où ils sont. Du coup, à part quelques rares collaborateurs, il n'en reste plus assez pour vous nourrir.

- Vous êtes un Seigneur du temps, votre savoir nous sauvera.

Le docteur soupira. Ce que l'ange demandait était difficile. Il savait que quelque chose avait mal tourné et que les habitants étaient restés coincés dans un ailleurs différents, dans une anomalie, dans un univers-bulle, peut-être hors du temps ou peut-être même dans le void. Ça ne s'était pas peut-être produit d'un coup, mais graduellement. Parfois, un habitant n'atteignait pas sa destination temporelle et personne ne savait pourquoi. Il est possible que le phénomène se soit accéléré vers la fin, jusqu'à ce qu'il soit trop tard.

- Je n'ai pas le choix, dit-il alors, il me faut les retrouver, mais pas pour vous, pour eux. Quand ce sera fait, vous devrez partir ailleurs.

- Ce n'est pas possible.

- Ne comprenez-vous pas. Vous avez créé un grand nombre des fractures temporelles dans un endroit précis à répétition et sur des millions d'années. Les anomalies qui en ont résulté resteront et ça se reproduira. Je ne suis pas ici pour reconstituer votre garde-manger, mais pour sauver ce monde.

- Si nous partons, nous redeviendrons des prédateurs. Ce n'est pas souhaitable.

Ou bien ils avaient développés une conscience, ou bien ils s'étaient habitués à la nourriture facile, pensa le docteur.

- C'est pourtant le seul choix que je vous donne. Je les retrouve et vous partez. Ce n'est pas négociable.

Un long silence accueillit ses propos, puis la vibration se fit plus rapide et une voix de tonnerre lui répondit avec force.

- C'est accepté.

À ce moment, il sentit un contact froid sur son épaule et il se retrouva tout à coup au milieu d'un village désert. Il reconnaissait l'endroit, mais il ignorait à quelle époque il se trouvait. Son Tardis était peut-être dans la grange où il l'avait laissé s'il était à la bonne époque. Il traversa la place pour retrouver ses repères, puis, il vit au loin une personne marcher en chancelant.

- Hého, cria-t-il!

La silhouette se tourna vers lui et continua de marcher avec difficulté. Il s'approcha et se mit à courir quand il la reconnut.

- Solidy, s'écria-t-il!

Elle perdit l'équilibre et tomba, il la rattrapa au dernier moment et il l'aida à s'asseoir par terre.

- Docteur, dit-elle faiblement.

- Comment vous êtes-vous retrouvé ici, je vous avais laissées à l'hôtel?

- Je... j'ai oublié.

Il prit son tournevis sonique et la scanna.

- On dirait qu'une arme sonique vous a assommées. Avez-vous rencontré quelqu'un?

Elle secoua la tête.

- J'ai cru voir quelqu'un, je l'ai poursuivi, je suis entrée dans une maison, mais il n'y avait personne.

- Ça va aller, dit-il en regardant les résultats de son tournevis, les étourdissements vont bientôt disparaître. Ensuite, j'aurai besoin de votre aide... nous avons une mission.