Marc ( 5 ; 41 )
Il était temps à présent. Bien sûr, il aurait aimé jouer encore un peu, mais les gens ne respectaient plus les règles. Et il ne voulait pas jouer selon les règles des autres. Ce n 'était pas bien de l'empêcher de finir ce qu'il avait commencé. Mais peut-être était-ce l'occasion d'inventer un nouveau jeu. Une sorte de cache-cache. Il aimerait bien s'amuser avec cette petite rousse ; ce serait bon de commencer par la terroriser... Ses cheveux étaient si beaux : un merveilleux trophée ! Est-ce que le sang des rousses avait un goût particulier ?
L'homme décida de remettre cette question à plus tard. Il avait commencé quelque chose, et son père lui avait dit de toujours finir ce qu'il avait commencé.
Il défit les liens qui enserraient les pieds et les mains de ce qui, autrefois, avait été une jolie femme, dynamique, volontaire, et qui n'était guère plus à présent qu'une poupée de chiffon. Il la força à se mettre debout, la contemplant avec compassion et douceur.
-- Lève-toi, fillette. Tu vas être sauvée.
Bien que l'aube soit proche, Dull ne dormait pas lorsque la sonnerie du téléphone retentit dans son appartement. Etre agent du FBI n'était vraiment pas une sinécure : il ne pouvait même pas profiter de ses insomnies en paix !
-- Mescuryl.
-- Agent Clyde Bruckman, service de recherche du VICAP. On vient de localiser votre type, agent Mescuryl.
-- Où ça ?
-- Un flic de Richmond l'a reconnu. Il lui avait filé une contredanse la semaine dernière : excès de vitesse. Je préviens tous les services concernés ; un hélicoptère vous attend.
L'agent Daïl Coupeur avait fait parvenir à Dona Fax le profil établi par les spécialistes du Bureau. Dull se plongea dans ces évaluations dès que le Belljet Ranger eut décollé. L'inconfort de l'hélico gênait les conversations, mais n'empêchait pas d'examiner le dossier.
La mère de Roger Oswald Swell avait abandonné mari et enfant pour partir avec un amant ; les psychiatres du FBI trouvaient là une explication merveilleusement simple à la haine qu'exprimait le tueur envers les femmes divorcées. C'était sa mère qu'il punissait.
Quant aux viscères prélevés, Daïl Coupeur renvoyait à une autre affaire célèbre : le FBI avait réussi à prouver lors de l'enquête qu'un célèbre psychiatre avait une macabre prédilection pour le foie humain, cuisiné avec des fèves au beurre... Mescuryl savait également que d'autres meurtriers appréciaient le foie tartare, sans accompagnement ! Pourtant, il était intimement convaincu qu'il ne s'agissait pas de cannibalisme. Tout cela lui rappelait plutôt les pratiques de divinations des religions antiques, des mages ou de certaines sectes encore en activité.
Dona Fax regardait le ciel chargé de pluie écraser Richmond ; les nuages semblaient pleurer le long de la cabine de l'hélicoptère. Ils arriveraient trop tard.
Tout était prêt pour la cérémonie : il l'avait étendue sur la table et l'avait attachée afin que ces contorsions n'influent pas sur les différentes étapes du processus de révélation. Il se sentait en accord avec toutes les forces qui façonnent passé, présent et avenir.
Il se concentra alors sur ce qu'il désirait savoir ; le couteau luisait dans sa large main musclée. La femme vit la lumière courir sur la lame effilée, et elle s'aperçut que la peur de mourir ne l'avait pas quittée. Même maintenant elle voulait vivre.
Et l'homme leva son arme.
L'équipe d'intervention était en place, camouflée dans le jardin entourant la maison. Les tireurs d'élite s'étaient postés sur toutes les hauteurs, le secteur était quadrillé.
Dull Mescuryl monta les quelques marches du perron. Son gilet pare-balles le gênait au niveau de la taille, et il savait qu'un oeil exercé remarquerait immédiatement le micro et la légère bosse de son holster. Enfin, il était payé pour ça...
Son doigt enfonça le bouton de la sonnette une première fois. Après un silence d'une minute, il renouvela l'opération. Rien. La maison semblait vide, ou alors le tueur les avait repérés. D'un léger signe de tête, il donna l 'ordre d'investir la résidence. A la même seconde, des policiers et des agents fédéraux pénétrèrent par toutes les entrées.
La lame trancha la jugulaire et l'aorte d'un seul mouvement. Le sang chaud et gluant giclait par saccade de la blessure béante, purifiant l'homme de ses bassesses et de ses péchés.
La maison était vide. Ils avaient échoué. Dull Mescuryl avait envie de tout casser. Si seulement il avait eu un Krycek sous la main ! Il n'aurait pas hésité à lui refaire le portrait... Dona pensait au savon que Walter allait leur passer, et pendant ce temps, Swell continuerait à tuer. Elle s'avança vers Dull :
-- Viens. Il n'y a rien à faire ici.
-- Oui, je crois qu'on s'est planté en beauté : Je suis venu, j'ai vu...J'ai été vaincu !
Le retour s'effectua dans un silence pesant, chacun restant perdu dans ses réflexions. Pourtant, arrivés à Washington, Dona ne voulu pas rester sur une note aussi déprimante :
-- Que penses-tu d'aller tirer les vers du nez de notre cher juge, demain. Après tout, il ne nous a pas tout dit...
-- De toute façon, nous n'avons guère le choix. Pourquoi ne pas y aller maintenant ?
-- Parce que même les juges rentrent chez eux de temps en temps. Pour dormir, par exemple ; Et je crois que j'en ferai bien autant. Bonne nuit, Mescuryl !
Dull resta seul le regard perdu dans le vide. Rien ne collait dans cette histoire. L'adresse qu'on leur avait fournie était pourtant bonne. Pourquoi cette maison était-elle vide ? Est-ce que Swell était mort ? Avait-il déménagé depuis que le policier l'avait identifié ? Peut-être avait-il donné une fausse adresse... De toute manière, il n'aurait aucune réponse ce soir.
Dull se dirigeait vers sa voiture dans le parking souterrain du Hoover Building, lorsqu'un homme sorti de l'ombre d'un poteau. On ne distinguait ses yeux que par le reflet rougeâtre qu'y allumait l'extrémité incandescente d'une cigarette.
-- Bonsoir, Agent Mescuryl.
Dull ne fut même pas surpris de le rencontrer dans ce parking vide. Il était habitué à le voir surgir dans les lieux sombres et déprimants.
-- Vous vous intéressez de près à certains événements en ce moment, agent Mescuryl ; il vaudrait mieux pour vous les oublier et laisser d'autres personnes s'en charger.
Mescuryl aurait presque pu prononcer cette phrase, mot pour mot ; il la connaissait pratiquement par coeur. Ce type avait le don de lui courir sur le système !
-- Vous parlez des prochaines rencontres du Superbowl ?
L'homme eut un ricanement qui ressemblait à un froissement de tôle.
-- Très drôle... Suivez mon conseil ; pour votre bien.
Puis il disparut sans bruit.
Ulcéré, Dull lança aux ombres envahissantes :
-- Vous feriez mieux d'arrêter de fumer si vous voulez me donner des conseils encore longtemps !
Dull en avait plus qu'assez de tous ces gens qui le menaçaient, l'attaquaient parfois directement. Assez qu'on tente de l'influencer ; assez qu'on se serve de lui.
Il déposa sa voiture devant chez lui, et sorti courir pendant près d'une heure.
