Comme toutes les autres années, la dernière semaine d'août vit Poudlard déborder d'activité, l'école et ses alentours se préparant à l'invasion imminente des élèves. Un flot soutenu de livraisons arrivait par des moyens divers, pour approvisionner les cuisines et les salles de classe. Le cachot des Potions à lui seul reçut trois livraisons distinctes de fournisseurs et apothicaires variés. Avec toutes les allées et venues, personne ne remarqua Remus Lupin quand il se glissa dans le château en une fin d'après-midi.

Arthur Weasley arriva aux alentours de l'heure du thé, porteur de l'habituelle missive du Ministère qui objectait au choix du Directeur pour le poste de Professeur de Défense contre les Forces du Mal. Kingsley Shacklebolt l'accompagnait, la routine voulant que les officiels du Ministère soient accompagnés d'un Auror dans leur déplacements par mesure de sécurité. Ils furent gracieusement invités à rester dîner, et ce fut tout aussi gracieusement qu'ils acceptèrent.

Nymphadora Tonks Transplana aux abords de Pré-Au-Lard, se faufila à la lisière de la Forêt Interdite jusqu'à la cabane de Hagrid. Elle et le demi-géant burent ensemble une tasse de thé, accompagnée des scones durs comme de la pierre qu'il offrit, avant de se mettre en route à travers les serres, pour entrer dans l'école par derrière.

Hermione quant à elle surprit Maugrey Fol Œil qui traînait la jambe dans le couloir du sixième étage, en direction de la Salle sur Demande. Son célèbre œil artificiel tourbillonnait et regardait partout autour de lui, mais il ne montra pas signe d'avoir détecté sa présence alors qu'elle flottait, invisible, près de la porte menant à l'escalier principal. Silencieuse et invisible, Hermione adressa un signe de tête à l'Auror à la retraite, et resta à son poste, surveillant avec attention tout événement inhabituel pendant que l'Ordre du Phénix se réunissait.

Malgré sa vigilance, elle faillit manquer le curieux déplacement d'une ombre sur le sol à un endroit où rien ne la justifiait. Au début, elle se dit que ce devait être une illusion d'optique causée par les torches qui s'étaient allumées au coucher du soleil, mais l'ombre mouvante progressait en silence et régulièrement, par petits segments entrecoupés de pauses, vers la Salle sur Demande.

« Qui va là ? » demanda t'elle en virevoltant devant l'ombre, se sentant aussitôt stupide d'avoir posé une question pareille. La réaction qu'elle obtint fut gratifiante, cependant. Une exclamation étouffée et un sort échappèrent à la personne invisible au même moment. Le sort passa sans dommage à travers la silhouette d'Hermione avant d'arracher un morceau de pierre de la taille d'un poing du mur opposé.

D'un habile mouvement de poignet, une main solide émergea dans le vide, tenant une baguette foncée. Elle bougea rapidement de droite à gauche, cherchant l'adversaire, mais cette image d'une main flottant dans les airs était à la fois bizarre, et curieusement familière. Elle avait de petites cicatrices d'argent sur le dos.

« Harry ? » appela Hermione, incertaine. Sur une impulsion, elle se rendit visible, espérant avoir raison.

La main hésita, puis se releva et repoussa la capuche de la cape d'invisibilité, pour révéler des cheveux noirs en bataille, de vifs yeux verts, et une cicatrice célèbre.

« Hermione ? » interrogea Harry. « C'est vraiment toi ? »

« Oh, Harry ! » Hermione savait qu'elle souriait comme une folle, mais elle n'en avait rien à faire. « C'est si bon de te revoir ! »

Harry, lui aussi, avait un grand sourire. Sa tête flottait maintenant dans les airs, tout comme sa main, mais pour Hermione c'était loin d'être surprenant. Après avoir vu l'un des cavaliers sans tête flirter avec elle avant un match – la tête fermement calée sous le bras pendant qu'il débitait ses flatteries exubérantes – parler à une tête qui flottait n'avait rien d'extraordinaire.

« C'est formidable de te revoir, toi aussi, » affirma Harry. « Tu as l'air différente – j'ai failli ne pas te reconnaître. »

« Vraiment ? » demanda t'elle, surprise. A ses yeux, Hermione était exactement comme elle s'était toujours vue, à la seule différence qu'elle ne portait plus d'uniforme. « Comment vas-tu ? »

« Je vais bien. Désolé de ne pas avoir écrit récemment – j'ai été occupé, vraiment. »

« Je sais, j'ai vu les articles dans la Gazette du Sorcier. » Elle rit en voyant Harry faire la grimace, elle savait qu'il réagirait comme ça.

« Tu ne peux pas imaginer combien de plaintes l'Académie des Aurors a déposé contre la Gazette, pour essayer de les empêcher de me suivre. Ils ont finalement dû obtenir une injonction du Ministère. »

« Heureusement qu'ils ne sont pas là en ce moment, » dit Hermione avec un petit rire, en désignant le trou dans le mur opposé. « Tu sais qu'ils auraient fait toute une histoire à propos de ça. »

« Désolé, » s'excusa Harry, un peu penaud. « Je ne t'ai pas fait de mal, si ? »

« Non, bien sûr que non. Tu sais que la plupart des sorts n'ont aucun effet sur les fantômes. »

« C'est vrai. Nous avions fait des recherches à ce propos. Est-ce que tu as fini par trouver les réponses que tu cherchais ? »

« Pas vraiment. J'ai travaillé sur autre chose, même si j'ai quelques théories que j'aimerais vérifier à l'occasion. »

Harry haussa les épaules. « Tu sais que je n'ai jamais été spécialement doué pour la théorie. Si tu veux discuter de ce genre de choses, tu devrais essayer avec Maugrey. Il est toujours en train de parler de trucs comme les phases de la lune et tout. Pour les trois quarts, c'est de l'esbroufe, mais il est finaud, ce vieux salopiaud »

« Et toi tu es un jeune salopiaud en retard, et impertinent en plus, » ajouta une voix rocailleuse du bout du couloir. « Dépêche-toi – les autres t'attendent. »

« J'arrive, » dit Harry à Fol Oeil, qui s'était de nouveau glissé dans la Salle sur Demande.

Après un autre regard rapide à droite et à gauche, il se débarrassa rapidement de sa cape d'invisibilité, pour révéler ses robes officielles d'Auror. Un badge représentant deux baguettes croisées sur son col indiquait son grade, qui avait rapidement augmenté au cours de sa brève carrière. Malgré son attitude modeste, Harry Potter était un Auror exceptionnel, et respecté par ses pairs, qui se fichaient comme une guigne de sa célébrité, mais ne s'occupaient que de ce dont il était capable une baguette à la main.

« Tu viens, n'est-ce pas ? » appela t'il par dessus son épaule quand Hermione ne fit pas mine de le suivre.

« Je ne suis pas membre de l'Ordre, » lui répondit Hermione, fière que sa voix ne trahisse pas les regrets qu'elle éprouvait de se sentir exclue.

« Tu l'aurais été, et je t'y invite maintenant, » répliqua Harry. L'assurance qui passait dans sa voix était bien loin de celle du garçon modeste et sans prétention qu'il avait été. « Et puis, tu as toujours été celle qui trouvait comment réaliser les idées folles que nous avions Ron et moi. J'en viens à me demander comment je me suis débrouillé sans toi ! »

Aucun des autres membres de l'Ordre ne protesta quand Hermione suivit Harry dans la Salle sur Demande. Il lança tranquillement une barrière de protection compliquée avant de prendre la dernière chaise libre, tapotant le dossier pour indiquer à Hermione où il voulait qu'elle s'assoie. Elle assit son corps sans poids à l'endroit indiqué, et se concentra sur l'objet de la réunion.

La plus grande partie de la soirée se passa à discuter de rumeurs, des activités de Mangemorts, de prévention et de contre-mesures. On consacra aussi un moment à débattre des certaines personnes qui avaient disparu récemment, pour déterminer s'ils étaient des réfugiés fuyant de possibles persécutions par les Mangemorts, des Mangemorts eux-mêmes, ou tout simplement des victimes.

Ensuite, la réunion se concentra sur Voldemort lui-même, et les quelques maigres informations que Snape avait pu glaner ici et là dans son rôle d'espion. Les faits étaient difficiles à rassembler, et il ne pouvait baser ce qu'il rapportait que sur le nuage tourbillonnant de rumeurs et de commentaires acerbes dans les rangs des Mangemorts. Les commentaires à chaud et les sous-entendus étaient rassemblés pour esquisser les grandes lignes de l'humeur et des plans actuels de Voldemort.

« Apparemment, il ne mange plus, » fut le fait qu'Hermione trouva intéressant, même s'il était un peu perturbant. « Le seul appétit qu'il lui reste est pour le sang, et il y en a une bonne quantité versée. Les punitions et les tortures sont souvent plus sanglantes qu'elles ne l'ont été. »

« Il l'absorbe ? » demanda t'elle.

Le fameux air moqueur de Snape lui répondit, même s'il était un peu atténué. « Il ne le boit pas, si c'est ce que vous voulez savoir. »

« Non, mais vous avez dit qu'il restait proche de la victime – qu'il avait l'air d'apprécier, presque de s'en nourrir. Je repensais à quelque chose que j'ai lu sur les fantômes et les esprits qui se nourrissaient de l'énergie négative de la peur et du désespoir. »

« Comme les Détraqueurs ? » demanda Arthur Weasley.

« Exactement ! »

« Alors tu penses que Tu Sais Qui s'est transformé en Détraqueur ? » demanda Tonks.

« Eh bien, peut-être pas tout à fait, mais quelque chose comme ça. Est-ce que l'un de vous est familier avec le concept de polarité ? » interrogea Hermione.

Severus fronça les sourcils, pensif. « J'en ai entendu parler en théorie, mais ce n'est pas un concept que nous utilisons dans le monde magique, » confessa t'il.

« Je parie que les Détraqueurs sont à l'autre bout de la polarité de la magie, » annonça t'elle. « Et je pense que Voldemort n'est plus très loin de cet état lui non plus. »

« Et que savez-vous de la polarité de la magie, Miss Granger ? » demanda le Directeur d'un ton assez froid.

Surprise de se voir opposer une telle hostilité, Hermione reprit. « C'est une idée que j'ai eue quand le professeur Snape est tombé malade, » répondit-elle. « J'ai émis la théorie que la magie avait une polarité, comme le magnétisme ou l'électricité. »

Dumbledore hocha la tête dans sa barbe. « Continuez, » dit-il.

« Eh bien, tout comme le magnétisme a des pôles, tout comme l'électricité va du positif au négatif, peut-être que la magie a elle aussi un pôle positif et un pôle négatif. »

« Et sur quoi au juste basez-vous votre théorie ? »

« La température, ou plutôt ce que je perçois comme la chaleur. Le feu n'est pas différent pour moi de la pierre ou du bois. Ce sont des textures différentes, mais leur température est la même. Les personnes, en revanche, et les objets magiques, ce sont des sensations horribles. Le garçon moldu que j'ai hanté juste après être devenue un fantôme, ne dégageait qu'une chaleur déplaisante, mais les personnes qui ont de pleins pouvoirs magiques sont bien pires. Et la fois ou j'ai touché la baguette du Professeur Snape, c'était comme toucher de la lave en fusion. »

Intrigué, Severus inspira profondément par son nez impressionnant, comme un charognard sentant sa proie. « Et les autres fantômes ? Que ressentez-vous en les touchant ? »

« Il sont frais. D'un froid agréable, presque réconfortant. Le Baron, en particulier, peut-être particulièrement apaisant quand il n'est pas en train de nous crier dessus. »

Passant pensivement les doigts sur son avant-bras droit, il émit un petit 'hum'. « La Marque des Ténèbres… quand elle brûle, elle ressemble à une marque au fer rouge, mais en fait c'est plutôt froid… »

« Vraiment ? Froid, le même froid que celui des fantômes ? »

Snape hocha la tête, et ils s'entre-regardèrent intensément. Chacun pouvait voir les rouages du cerveau de l'autre s'activer sous ces idées, et parvenir quasiment à la même conclusion.

Kingsley Shacklebolt regarda la pendule, qui indiquait 'Affreusement En Retard'. « Je suis persuadé que tout ça est absolument fascinant, mais où voulez-vous en venir ? »

« On veut en venir, Shacklebolt, au fait que nous avons peut-être trouvé une piste. »

Hermione enchaîna. « Vous savez que la plupart des sorts n'affectent pas les fantômes. Le peu qui le font sont singulièrement différents des sorts standards, et ces sorts-là n'ont quasiment aucun effet sur les humains, qu'ils soient moldus ou sorciers. »

Harry plissa les yeux, pensif, mais Shacklebolt et les autres semblaient perdus. Hermione poursuivit, espérant clarifier les choses.

« Et si… Et si la température que je ressens, et celle que les humains perçoivent comme étant celle des fantômes, n'étaient pas des températures, mais étaient plutôt en rapport avec la polarité de la magie ? La baguette d'un sorcier est l'une des choses les plus proches de la magie pure qu'on puisse trouver, avec les sortilèges et les enchantements appliqués sur son cœur et son bois, sans parler du fait qu'elle agit en permanence comme un vaisseau de la magie. Elle est d'une chaleur intense pour moi, et la plupart des vivants disent qu'une baguette qui ne leur convient pas les brûle. La Marque des Ténèbres brûle froid, d'après ce que vient de nous dire le Professeur Snape. J'étais près de lui une fois quand il a été convoqué, et c'était très froid pour moi, presque familier, mais très perturbant. »

« Voldemort est allé très loin dans sa recherche de l'immortalité, » fit remarquer Severus. « Les fantômes sont supposés être immortels. Et si certaines des choses qu'il avait faites pour se rendre immortel avaient changé sa polarité, pour ainsi dire, pour que la magie normale, le monde qui est le nôtre, ne l'affectent plus ? »

« On a un mal de chien à le toucher avec nos sorts, » marmonna Maugrey. « Nous avons eu une ou deux occasion de l'avoir au bout de nos baguettes, mais nos efforts n'ont eu aucun effet. »

« Est-ce que vous croyez vraiment que quelque part, dans sa recherche de l'immortalité, il a pu changer son alignement ? » demanda Remus Lupin. Lui, plus que les autres sorciers au sang pur, avait des bases solides dans la théorie sur laquelle reposaient les sortilèges.

Les yeux verts de Harry étaient écarquillés, avides, quand finalement il parvint à additionner les faits. « Si Voldemort s'est transformé au point de modifier sa polarité magique, alors il pourrait nous suffire d'une simple série de sorts créés juste pour lui pour le tuer, une bonne fois pour toutes ! »

« C'est possible, » dit Dumbledore en prenant enfin la parole, la voix lourde de sens. « Ça pourrait expliquer beaucoup de choses. »

Tout le monde dans la salle se retourna vers le Directeur, reconnaissant sa voix. Il grimaça, repoussa son chapeau et se gratta le front pensivement. « Ce n'est pas très connu, mais Miss Granger a entièrement raison. Nicolas Flamel et moi avons découvert la polarité de la magie il y a quelques dizaines d'années. Nous avons alors décidé qu'il valait mieux que certaines choses restent cachées, et nous n'avons pas publié nos découvertes. Je les avais oubliées jusqu'à maintenant. »

« Vous voulez dire que vous étiez au courant pour la polarité de la magie et que vous n'avez rien dit ? » demanda Hermione, offensée. « Une connaissance pareille se doit d'être partagée. Elle doit être étudiée ! »

« C'était pendant une sombre époque, Miss Granger, » lui répondit prudemment Dumbledore. « Nous avons jugé mieux de laisser ce savoir se perdre plutôt que de prendre le risque qu'il ne tombe dans de mauvaises mains. »

Hermione croisa les bras et poussa un soupir boudeur, ce qui força Harry et Severus à dissimuler leur sourire, avec des réussites variables.

« Toujours la même Hermione, » affirma Harry à voix basse.

Severus ne put qu'approuver. « Monsieur le Directeur, si vous avez toujours à votre disposition vos anciens travaux sur le sujet, j'espère que vous envisagerez de le mettre à disposition pour que nous puissions l'étudier. Ça pourrait bel et bien créer la différence quand viendra le moment de l'inévitable confrontation. »

« Nymphadora et moi serions ravis de travailler dessus avec toi, Snape, » se proposa Maugrey. « Elle est peut-être un peu maladroite, mais quand il s'agit de lancer un sort elle est parmi les meilleures. »

« Tu peux laisser tomber la flatterie, ça ne te mènera nulle part, mon vieux, » répliqua Tonks. « Et Remus devrait participer lui aussi. Snape, tu n'as qu'a nous trouver tes trois meilleures suppositions, et nous travaillerons dessus. »

« Il serait plus prudent pour Severus d'éviter de quitter le château trop souvent, » leur rappela Remus. « Nous dupliquerons les documents pour que chacun de nous en ait une copie, mais nous devrions nous en tenir à un minimum de contact. »

Dumbledore approuva ce plan, et promit de faire des recherches parmi ses anciens dossiers pour retrouver ses recherches. Ces mots semblèrent être le signal qu'il était enfin temps de se séparer.

« C'était brillant, Hermione ! » lui dit Harry en sortant. « J'aurais dû savoir que je pouvais toujours compter sur toi pour trouver quelque chose. »

Hermione rougit, enfin, devint toute argentée, mais ce fut le commentaire tranquille de Severus qui signifia le plus pour elle. Sortant de la Salle sur Demande à la suite des autres, il se retourna pour lui murmurer avant de sortir, « Vous voyez, Miss Granger ? Vous n'êtes pas un livre oublié après tout. »

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Seule la perspective effrayante de réveiller Severus Snape empêcha Hermione de lâcher un juron. Les dents serrées, elle se remit à parcourir du regard la bibliothèque. Il avait mentionné un ouvrage de référence quelques nuits plus tôt – à plusieurs reprises, en fait. Il avait certainement eu l'intention de le lui prêter. Il ne verrait certainement pas d'objection à ce qu'elle vienne le chercher elle-même. Il ne ferait pas d'histoires si elle le lui empruntait, surtout si elle le remettait en place avant qu'il ne se rende compte qu'il n'était plus là.

Rassurée par son raisonnement bancal, et plus encore par le ronflement régulier venant de la chambre de Severus, Hermione reprit – une fois de plus – depuis l'étagère du haut. Ça aurait été sympa qu'il mentionne le titre du livre, au lieu de faire un commentaire général à propos de l'auteur. Est-ce que ça aurait été trop demander qu'il parle de 'ce manuel ROUGE de Dioscoride', ou du 'Manuel que j'ai sur la troisième étagère' ?

Apparemment, oui. Elle avait déjà parcouru toutes les étagères du salon de Snape, celles qui étaient sur le mur opposé pour ne pas être endommagés par les variations de température de la cheminée, et les bibliothèques de son bureau, et la tablette du laboratoire où s'empilaient les livres. Nulle part elle n'avait trouvé trace de quoi que ce soit ressemblant au texte qu'elle recherchait.

Ce qui lui laissait deux options : attendre patiemment le lendemain soir, ou s'aventurer dans l'antre du serpent… Arrête un peu d'être mélodramatique, se dit-elle avec fermeté. Ce n'est pas comme si tu n'y étais pas déjà allée.

Et ce n'était pas comme s'il risquait de lui crier dessus. En fait, il y avait un petit moment qu'il n'avait pas craché son venin considérable contre elle. Cependant, elle n'avait pas envahi sa chambre depuis une éternité. Enfin. Sauf quand il avait ses cauchemars. Des cauchemars dont apparemment il ne gardait pas le moindre souvenir, et les quelques lectures d'Hermione, bien sommaires, elle l'admettait, de livres de la bibliothèque de Poudlard sur les rêves et les souvenirs lui avaient appris que la plupart des gens ne se souvenaient pas souvent de leurs rêves, saufs s'ils étaient particulièrement vivaces ou traumatiques. Et l'échelle sur laquelle Snape jugeait si une chose était traumatique montait si haut qu'on n'en voyait pas la fin.

Se préparant, elle passa doucement à travers la porte de sa chambre et balaya la pièce du regard. Le noir absolu ne l'empêcha pas de distinguer les étagères, mais malheureusement elles ne contenaient pas de livres, seulement quelques souvenirs personnels. Une pile de lectures était sur le sol, près du lit, mais pour l'essentiel c'étaient des périodiques, et non pas de précieux ouvrages de référence.

Cédant finalement à sa déception, Hermione s'apprêtait à partir, quand elle entendit un gémissement, venant de derrière les rideaux sombres tirés autour du lit. Elle attendit un moment, réticente à violer son intimité plus qu'elle ne l'avait déjà fait. Ça faisait plusieurs semaines qu'il n'avait pas été convoqué auprès du Seigneur des Ténèbres, et donc autant de temps qu'elle n'avait pas eu à se préoccuper de ses cauchemars.

Un autre son s'éleva du lit voilé, ajoutant à l'indécision d'Hermione, et lui rappelant qu'elle avait de bonnes raisons de s'inquiéter pour lui. La double vie qu'il vivait, moitié professeur impopulaire, moitié espion parmi les Mangemorts, aurait suffi à briser n'importe quel homme, mais il avait supporté ces deux pressions pendant un temps incroyablement long sans jamais se plaindre. Avec un très mauvais caractère, peut-être, et une tolérance très limitée pour la moindre forme de bêtise, mais sans se plaindre.

Un troisième de ces sons bizarre la décida. Passant la tête à travers les rideaux, elle reconnut aux bosses de la couverture que Snape dormait tourné sur le ventre. Les oreillers avaient été repoussés, ne lui laissant que son bras sur lequel poser la tête. Son autre bras était étendu sur la couverture, comme s'il réclamait quelque chose.

Pendant un long moment, Hermione flotta au dessus de l'homme endormi, jusqu'à ce qu'il laisse échapper une autre plainte étranglée, tournant la tête sur son bras, faisant retomber ses mèches noires sur ses traits sévères. Rassemblant sa concentration, Hermione se pencha vers l'homme endormi et se laissa engloutir dans son esprit inconscient.

Ce ne fut pas un paysage qu'elle trouva en ouvrant les yeux. Au lieu de ça, son corps se retrouva enveloppé de chaleur, d'un mélange de poids et de tension. Une espèce de d'attente lancinante naquit en elle, grandit, jusqu'à atteindre une tension insupportable qu'elle ressentit jusqu'au bout de ses seins. Sans pouvoir s'en empêcher, elle laissa échapper un gémissement. Venue de nulle part, une bouche se pressa contre la sienne, et deux bras solides l'attirèrent.

« J'ai envie de toi, » murmura une voix basse de baryton, masculine, qui la troubla comme jamais elle ne l'avait été auparavant. Les autres sens lui faisaient défaut, la vue, l'odeur, mais des sensations électrisantes la traversaient, l'engloutissaient, anéantissant sa perception du haut et du bas. Elle était irrémédiablement entraînée vers un sommet inconnu, qui l'attirait autant qu'il la terrifiait.

L'incertitude et la peur prirent le dessus sur le plaisir, et d'un mouvement brusque Hermione s'arracha du rêve de Severus. Sous elle, l'homme continua de dormir, indifférent au fantôme qui flottait là, choqué et désorienté.

« Très bien. Ce n'était PAS un cauchemar, » commenta t'elle sans nécessité.

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S'élevant à travers le plafond, Hermione passa le reste de la nuit à errer sans but dans les couloirs de Poudlard. La réalisation soudaine que Severus Snape était un homme, et qu'il était sujet à toutes les facettes de cette condition, avait laissé en elle une sorte de langueur dérangeante et inassouvie. Penser à Severus, avec qui elle partageait recherches et échange de piques, en ces termes, la mettait terriblement mal à l'aise. Et pour une fois, elle se trouvait incapable de formuler une théorie valable pour expliquer cette réaction.

Hermione n'avait pas vu Severus Snape sans ses robes d'enseignants plus de quelques fois depuis toutes les années qu'elle le connaissait, et à chaque fois elle avait eu besoin de se souvenir qu'il y avait malgré tout un être humain sous toutes ces couches de tissu noir. Cette fois-ci, cependant, était encore plus surprenante que les précédentes puisqu'il avait non seulement retiré ses robes, mais aussi sa veste. Ne lui restaient que sa chemise, son gilet, et défiant toute imagination, un long tablier blanc. Le balai qu'il avait à la main était un balai ordinaire, et il était actuellement occupé à balayer du verre brisé et d'autres débris en pile.

« Qu'est-ce qui s'est passé ! » demanda t'elle en flottant dans un petit mouvement de spirale pour évaluer les dégâts. « Est-ce que quelque chose a explosé ? »

« Pas encore, » répondit Severus d'un ton pincé. « Encore que si je trouve la bonne incantation, je ne manquerai pas de m'assurer qu'un certain esprit frappeur se retrouve bel et bien en mille morceaux. »

« Peeves a fait ça, » devina Hermione, incrédule. « Mais qu'est-il arrivé à vos barrières de protection ? »

Severus fusilla du regard les débris que son balai envoyait voler avec colère. « Je ne peux pas protéger cette pièce contre les esprits, Miss Granger. Je ne connais pas de sort qui exclurait Peeves mais vous laisserait passer. »

Un cri de rage et de tristesse mêlées lui fit marquer une pause dans son nettoyage, il leva les yeux pour voir qu'Hermione avait trouvé ce qui restait du manuscrit original. Du parchemin ne restaient que des lambeaux, le verre protecteur étant hors de portée d'un simple Reparo. Il avait déjà vu ces dommages et avait opté de le garder pour la fin, avec le maigre espoir qu'il pourrait peut-être en sauver une partie. La vue de son fantôme personnel pliée en deux de chagrin le poussa à essayer d'offrir un peu de réconfort.

« J'en toucherai un mot au Baron, Miss Granger. Ce n'est pas la première fois que Peeves a semé le désordre dans mon laboratoire, mais cette-fois il est vraiment allé trop loin. »

Au sol et sur la table, plusieurs morceaux de débris se mirent à vibrer.

« Miss Granger ? » appela t'il, un peu perplexe. La température de la pièce avait chuté de plusieurs degrés.

« Pas besoin du Baron ! » s'exclama Hermione. Elle se retourna vers lui, les yeux plus larges que la physiologie ne les avait jamais prévus, et luisant d'une aura sombre, comme une lumière noire vibrante de furie. Il fronça les sourcils en voyant son apparence ; ses robes grises habituellement nettes semblaient douées de vie, comme si elles étaient agitées d'un vent invisible, et ses cheveux commencèrent à danser autour de son visage comme les serpents de Méduse. Un son terrible, comme des ailes qui décollaient, emplit la pièce alors qu'elle laissa échapper un cri de furie indistinct avant de traverser brutalement le plafond.

Redressant sa chaise, Severus pesa le pour et le contre avant de se lancer à la poursuite de son fantôme. Il n'était pas tout à fait sûr de ce qu'Hermione pourrait faire à Peeves, mais il vaudrait mieux prévenir le Baron de la confrontation qui allait avoir lieu.

Parce que quoi qu'il arrive, ça risquait d'être amusant.

Hermione n'aurait pas su dire exactement comment elle savait où Peeves traînaillait, mais comme une flèche lancée vers le cœur de la cible, elle volait à travers le château, laissant derrière elle des tapisseries bringuebalantes et un froid à faire claquer des dents. L'esprit frappeur avait dû la sentir approcher, parce qu'il battait en retraite vers un couloir du second étage quand elle le vit. Il riait comme un dément et lui lançait des insultes, tout en se sauvant à reculons.

« Est-ce que le professeur pleurnichait à cause de ses précieux joujoux ? » rigola t'il, ses pieds dansant une gigue en direction d'Hermione. « Il n'aurait pas du laisser de si jolies choses dehors pour qu'on puisse jouer avec ! Les sales Première Année et les méchants Serpentards vont venir mettre leur doigts poisseux dessus ! »

Serrant les dents, Hermione suivit le blagueur gesticulant à travers plusieurs murs, et une fois le sol. Peeves essaya de la semer en zigzagant à travers les salles de classe et en prenant des tournants serrés, mais elle ne se laissait pas avoir.

« Je vais transformer tes doigts collants en un nœud papillon autour de ton cou ! » cria t'elle, en lui coupant la route quand il essaya de l'esquiver. « Tu vas regretter d'avoir JAMAIS mis les pieds dans les cachots ! »

L'esprit frappeur réagit en lui tirant bruyamment la langue, mais son sourire maniaque semblait un peu forcé, et ses yeux protubérants roulaient follement pendant qu'il slalomait entre les statues et les armures. L'une d'entre elle s'écroula dans un vacarme retentissant, mais ne fit rien pour arrêter sa poursuivante.

Ses caquètement manquaient de conviction quand il déboucha dans l'escalier principal et le descendit à toute vitesse. Il fit un tour autour de la lanterne qui était en bas, mais Hermione avait anticipé le mouvement et pris la bonne direction, l'attrapant presque alors qu'il faisait un deuxième tour. Peeves laissa échapper un piaillement quand elle attrapa l'extrémité de sa bottine pointue et la lui retira, offrant ses orteils pointus et boursouflés à la vue du monde.

Maintenant désespéré, l'esprit frappeur plongea vers l'entrée des cachots, pour laisser échapper un autre piaillement en voyant le Professeur Snape émerger des escaliers, la baguette à la main. Changeant de direction, Peeves s'engouffra dans le couloir opposé et déboucha à l'entrée de la Grande Salle.

Ignorant Snape qui l'appelait, Hermione se mit à sa poursuite et franchit l'énorme portail directement derrière son gibier. L'immense foule des élèves qui prenaient leur dîner les surprit tous les deux pendant un instant, mais Hermione les ignora, pour tacler Peeves au moment où il essayait de glisser par dessus la table de Serdaigle pour disparaître par le sol en dessous.

Dans un fracas indescriptible, les deux esprits dérapèrent sur plus de la moitié de la longueur de la table, éparpillant plats et nourriture dans toutes les directions. Les élèves se levèrent en criant, ajoutant au chaos. A la table des professeurs, tout le monde se leva dans le même mouvement, consterné, pour s'interrompre quand Dumbledore leva les mains pour leur faire signe d'attendre.

Alors que Snape suivait le chahut dans la Grande Salle, il ne put rien voir par dessus les têtes de tous les élèves qui se tenaient debout, haussant la voix dans une nuée de murmures. A travers le vacarme, on entendait des coups répétés, accompagnés de la voix d'Hermione Granger, qui hurlait. Forçant le passage à travers la foule, il s'arrêta net à la vue d'Hermione à genoux sur le ventre de Peeves, son chapeau de fou serré entre les deux poings, ponctuant ses paroles en frappant sa tête contre le bois de la table. Le chapeau faisait très peu pour amortir les impacts.

« Si tu remets JAMAIS (bang) les pieds dans mon labo (bang) je te collerai (bang) dans une BARRIQUE (bang) et je te jetterai (bang) dans les EGOÛTS (bang) ! Ne t'avise plus JAMAIS (bang) d'approcher de mon TRAVAIL (bang) espèce de MISERABLE (bang) petite VERMINE (bang-bang-bang) »

« Ce n'était qu'une blague, » protesta sa victime, essayant vainement de rire. « Est-ce que tu ne comprends pas les blagues ? »

« Une blague ? » s'écria Hermione. « Est-ce que tu veux une blague ? » Sa main plongea sans ménagement dans la poche de la veste violette de Peeves. « Je vais t'en montrer une, de blague, » le menaça t'elle, en en extirpant une poignée de Bombabouses. Alors que Peeves en restait bouche bée, elle lui enfonça son poing, Bombabouses comprises, au fond du gosier. Ses yeux s'écarquillèrent immensément, jusqu'à devenir si grands qu'ils en étaient comiques, alors que son visage s'agrandissait à cause du poing, puis devenait plus grand encore quand elle attrapa la bottine qu'elle lui avait arrachée plus tôt pour l'enfourner dans sa bouche également.

« ÇA, c'est une blague, Peeves ! » déclara t'elle en lui pinçant les lèvres pour les maintenir fermées autour du talon de la bottine alors que les Bombabouses commençaient à exploser. Ses yeux saillirent de façon grotesque, tout comme ses joues et son nez, pendant que les explosions assourdies résonnaient dans son corps. Une fumée jaune puante commença à lui sortir par les oreilles, faisant s'éloigner les élèves en titubant et en toussant.

Une immense colonne de fumée s'éleva quand Hermione lui lâcha la bouche. Peeves toussa et s'étrangla, laissant échapper plusieurs autres petites bouffées de fumée, mais ne lutta que faiblement quand Hermione lui saisit les bras, puis les jambes, les pliant dans des directions que la nature n'avait jamais prévues. Heureusement, n'ayant plus de corps incarné, les cris que lui arrachèrent cette manœuvre avaient plus à voir avec l'indignation qu'avec la douleur. Elle ignora ses protestations quand elle força ses deux longues jambes maigrelettes à se replier contre son torse, avant de les maintenir en place en serrant ses deux bras dans un nœud serré.

Peeves rota violemment, et dévisagea Hermione, d'un angle relativement bizarre puisqu'il était maintenant ficelé comme un rôti. « Ecoute, » protesta t'il. « Tu ne peux pas me laisser comme ça ! Ça manque de dignité ! »

« Oh, mais je ne vais pas te laisser comme ça, Peeves, » le rassura Hermione en tendant la main. Une batte de cricket se matérialisa, venue de nulle part, mais elle était d'une taille telle qu'aucune équipe n'aurait jamais pu permettre à un de ses batteurs d'entrer avec sur le terrain. « Je veux simplement m'assurer que tu sauras à quoi t'attendre la prochaine fois que tu touches à mes affaires, » lui expliqua t'elle.

« Tu ne vas pas faire ça, » supplia t'il, se dandinant un peu et parvenant à rouler de droite à gauche. « D'accord, je laisserai tes affaires tranquilles, Miss Granger, je te le promets – Je serai gentil, vraiment. JE LE PROMETS ! »

« Tu ferais bien, » le prévint Hermione, en prenant de l'élan avec sa batte d'un mètre quatre-vingt. « Si tu sais ce qui est bon pour toi, Peeves, tu ferais bien de te tenir loin de moi à l'avenir. »

« AAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHHHH ! » hurla Peeves quand la batte s'abattit, et l'envoya valser d'un battement rageur par dessus les têtes des élèves, qui se baissèrent quand même, à travers le mur du fond de la Grande Salle, vers l'air nocturne.

Hagrid, qui était en retard pour le dîner, fut étonné d'entendre un grand 'plouf' venant de la direction du lac, mais il se dit que ce devait encore être le Calmar qui faisait des siennes. Le Calmar Géant, de son côté fut tout aussi étonné de voir cet esprit frappeur violet, roulé en boule, qui se débattait alors qu'il était en train de couler dans son domaine, mais il se dit que c'était encore un coup de ces drôles de créatures qui marchaient sur la terre ferme.

Dans le silence de la Grande Salle, Hermione fit disparaître sa batte et regarda autour d'elle, réalisant soudain qu'elle avait un public de plusieurs centaines d'élèves et de professeurs abasourdis. Levant les yeux, elle vit le Baron, la Dame Grise, Sir Nicholas et le Professeur Binns qui la regardaient. Pendant un long, très long moment, tout le monde resta sous le choc, à attendre.

Soudain, un seul et unique applaudissement brisa le silence, et tout le monde dans la pièce se retourna pour voir le Professeur Dumbledore, debout devant son énorme fauteuil, qui battait des mains. Les élèves se mirent également à applaudir, timidement, avant que leur enthousiasme ne se répande comme une avalanche, accompagné d'une vague de voix excitées, de cris et de nombreux rires.

Immensément embarrassée, Hermione adressa une petite révérence à la foule et s'éleva pour rejoindre les autres fantômes rassemblés sous le plafond de la pièce. La Dame Grise passa son bras sous celui d'Hermione, et lui tapota la main.

« Ce n'était pas vraiment le comportement d'une dame, Hermione, ma chère, » reprocha gentiment le beau fantôme. « Mais je ne vous cacherai pas que j'ai souvent eu envie de faire ce genre de choses à Peeves. J'espère seulement que vous ne prendrez pas l'habitude de vous donner en spectacle de la sorte. »

« Non, non, je n'en ai pas l'intention, » dit Hermione entre ses dents, les joues toujours vivement argentées. « Oh, non, ne me dites pas que le Baron était là, » gémit-elle en voyant le fantôme de Serpentard flotter vers la table des professeurs. « Est-ce qu'il est très en colère contre moi ? »

« Pas du tout, » la rassura la Dame. « Il est simplement allé dire un mot au Directeur et au Directeur de sa Maison, » expliqua t'elle. « Ce cher Baron va tout arranger. Ne vous en faites pas. »

Soulagée, Hermione regarda le Baron qui s'était effectivement arrêté entre la chaise du Directeur et la grande silhouette mince de Severus Snape. Tous les trois étaient apparemment en train de parler de son coup d'éclat. Hermione espérait désespérément que les applaudissements du Professeur Dumbledore étaient le signe qu'il approuvait ce qu'elle venait de faire ; après tout, Peeves s'était montré particulièrement insupportable ces derniers temps.

Hermione était loin de se douter que si les trois hommes de siècles différent discutaient en effet de son attaque de Peeves, ce n'était pas le moins du monde pour se demander si son action avait été justifiée.

« Très impressionnant, vous ne trouvez pas, Stockard ? » murmura Albus au Baron.

« Ça ne prouve rien, » répliqua le Baron d'un ton hargneux. « La donzelle était en colère, et je ne pense pas qu'elle aurait pu contrôler Peeves beaucoup plus longtemps. »

« Peut-être que non, » convint Dumbledore. « Mais vous devez admettre qu'elle a du potentiel. Tu ne penses pas, Severus ? »

Severus Snape, qui avait du mal à digérer le fait que le fantôme qu'il connaissait depuis plus de trente ans avait apparemment un prénom, ne savait pas vraiment à quel potentiel le Directeur faisait illusion. Cependant, un Serpentard n'admettait jamais qu'il ne savait pas quelque chose, et, ayant l'habitude des commentaires mystérieux de Dumbledore, il s'en tint à une réponse neutre.

« Miss Granger a toujours été une personne d'un talent surprenant, » avança t'il.

Malheureusement, le Baron Sanglant était également un Serpentard, et il savait reconnaître un bluff quand il l'entendait. « On ne mesure le pouvoir des fantômes comme moi-même que sur un seul critère, mon garçon, » expliqua t'il d'un ton sombre, « la façon dont nous influons sur notre environnement. Granger apprend vite pour un esprit qui a été dé-corporalisé depuis si peu de temps. »

« Miss Granger a été capable de forcer Peeves à accepter sa version de la réalité, » expliqua Dumbledore. « Peeves hante ce château depuis plus d'un siècle, et il aurait facilement pu passer à travers la table et s'échapper. C'est sa volonté à elle, et non celle de Peeves, qui a pris le dessus pendant leur petite altercation, c'est pour ça que la table était solide pendant qu'elle réglait leur différend. » Les rides autour de ses yeux bleu pâle s'accentuèrent quand il conclut sa petite explication par un clin d'œil.

« Je vois, » admit prudemment Severus. « Et nous avons des raisons de nous en inquiéter ? »

« De nous en réjouir, » le reprit gaiement Albus. « Apparemment, nous avons un autre fantôme dans le château qui sera capable de faire se tenir Peeves tranquille. »

« Et un fantôme qu'il respectera, » ajouta le Baron, dégoûté. « Je n'aurais jamais cru qu'une bonne raclée serait si efficace. »

« Les Gryffondors ne savent pas apprécier la subtilité, » renifla Severus.

Le Directeur sourit à ce coup de griffe facile, et répondit rapidement, « La subtilité est belle et bonne, Severus, mais de temps en temps une bonne raclée permet de mieux faire passer un message. »

&&&&&&&

Dans la semaine qui suivit sa bagarre avec Peeves, Hermione se rendit compte que le Baron l'observait, gardant discrètement un œil sur ses allées et venues dans le château. Il passa plusieurs fois dans le laboratoire de potions, en théorie pour s'assurer que l'esprit frappeur ne leur causait plus de problèmes. Hermione savait que ce n'était qu'un prétexte, parce que Peeves battait précipitamment en retraite à chaque fois qu'il l'apercevait, allant jusqu'à traverser les murs pour ne pas avoir à l'approcher. Quand elle sortit du château pour aller collecter de la rosée tombée sous le gui pendant une pleine lune, pour une des expériences les plus originales de Snape, le chef des fantômes vint lui 'tenir compagnie', et quand elle revint d'une séance nocturne de révision avec un Poufsouffle de troisième année insomniaque qui s'inquiétait pour son contrôle de Métamorphose du lendemain, elle l'aperçut du coin de l'œil alors qu'elle aidait l'enfant à retourner à son dortoir sans croiser Rusard.

En conséquence, elle ne fut pas vraiment surprise quand le Baron l'intercepta alors qu'elle descendait vers les cachots un soir. Ce qui la surprit, ce fut la façon dont il retira son chapeau à large bord pour lui faire une profonde révérence, comme il le faisait quand il abordait la Dame Grise.

« Je me demandais si je pouvais vous toucher un mot, Miss Hermione, » demanda t'il.

« Bien sûr, » accepta t'elle, un peu inquiète.

« C'est une situation assez délicate… concernant mon Directeur de Maison. »

« Que voulez-vous au Professeur Snape ? »

« Vous passez beaucoup de temps en sa compagnie. »

« Je l'aide – pour ses recherches, et pour ses corrections de copies. Les autres professeurs reçoivent de l'aide de leurs élèves les plus âgés, mais pas lui. »

Le Baron ne répondit pas immédiatement, mais il fit tourner le bord de son chapeau entre ses doigts ensanglantés, faisant doucement osciller les plumes bouffantes. « Je me demandais si c'était tout à fait sage. Je ne crois vraiment pas que vous devriez passer tant de temps en compagnie des Vivants. Ça ne peut pas durer, Hermione. »

« Est-ce que vous m'interdisez d'aider… »

« Non, ma chère, vous m'avez mal compris. Je suis simplement inquiet pour vous. »

« Pour quelle raison ? »

« C'est seulement – je crois que vous ne devriez pas trop vous attacher à lui, Miss Hermione. Je ne voudrais pas que vous ayez le cœur brisé. »

« Pardon ? » sa première réaction fut d'en rire, mais pour une raison ou une autre, elle n'y parvint pas. Le Baron lui adressa un regard entendu, plein de compassion, mais ne laissant pas de place à la dénégation.

« Je sais de quoi je parle, fillette. Severus Snape est un excellent Directeur de Maison, et aussi Serpentard que j'aurais pu en rêver. Mais il est humain. Est-ce que ça ne vous brisera pas le cœur, de l'aimer, pour finalement le perdre ? Il mourra, tôt ou tard. »

Hermione se regarda les mains, incapable de réfuter ce qu'avançait le Baron. Etre un fantôme l'avait libérée du poids de ses hormones, mais elle était toujours une femme. Et si elle n'avait jamais considéré ses interactions avec le sombre Maître de Potions comme une relation amoureuse, elle ne pouvait douter qu'il soit devenu la personne la plus importante, vivante ou morte, de son au-delà. Elle ne pouvait imaginer une avenir où il ne serait plus là, avec ses remarques acerbes et ses répliques ironiques.

« J'imagine qu'il y a peu de chances qu'il devienne comme nous ? » demanda t'elle finalement.

Le Baron secoua la tête. « Non, Hermione. De tous les hommes que j'ai connus, Severus Snape est celui que je vois le moins devenir un fantôme. Il a peut-être une âme torturée, mais il est las de vivre. Il sera plus qu'heureux d'abandonner ce fardeau. »

Il avait raison, et elle le savait. Mais même en sachant que ça lui vaudrait dans le futur une douleur immense, elle ne pouvait supporter l'idée d'arrêter d'interagir avec Severus Snape.

Quand elle le lui dit, le Baron se contenta de soupirer. « Je m'en doutais. J'ai laissé passer trop de temps, pensant que vous finiriez par vous lasser de Severus. La Dame Grise m'avait dit que je me trompais, et elle avait raison. »

Il remit son magnifique chapeau, et lui adressa un signe de tête respectueux. « Tenez à lui si vous le devez, ma chère. Aimez-le si vous ne pouvez pas faire autrement. Mais n'allez pas perdre votre cœur pour lui. »

« J'essaierai, » murmura t'elle. « Mais j'ai bien peur qu'il ne soit trop tard. »

&&&&&&

Ayant toujours en tête les propos du Baron, Hermione arriva au laboratoire à l'heure convenue, quelques nuits plus tard, pour trouver l'endroit désert. Une note griffonnée rapidement, de l'écriture si reconnaissable de Snape, lui disait de commencer sans lui parce qu'il avait du sortir faire une course pour le Directeur. Ces quelques mots lui dirent qu'il s'agissait d'une mission pour l'Ordre ; s'il avait été convoqué par le Seigneur des Ténèbres, il aurait simplement dit qu'il était sorti.

Les quelques tâches qu'elle avait à accomplir furent finies bien avant que Severus Snape ne revienne à ses quartiers cette nuit-là. Il n'avait pas son habituel pas résolu quand il traversa sa salle de classe où s'attardait Hermione, en fait, son attitude toute entière était comme éteinte, et il ne répondit pas au salut d'Hermione autrement qu'en levant une main dans un geste d'avertissement.

Elle le suivit dans ses quartiers, sans vraiment savoir si elle y était la bienvenue. Il ne lui dit ni qu'elle pouvait rester, ni qu'il voulait qu'elle parte, mais il se dirigea vers l'étagère où il conservait la réserve de liqueurs dont il faisait rarement usage. Le cliquètement discret du cristal et le glouglou du liquide ambré furent les seuls sons de la pièce.

« Est-ce que tout va bien ? » demanda t'elle.

Au lieu de faire un commentaire sur les questions idiotes, Severus répondit d'un seul mot. « Non. »

Le lourd bouchon carré retrouva sa place sur la carafe de cognac. D'un mouvement tout aussi délibéré, il leva le verre massif et en but quasiment la moitié.

« Vous ne devriez pas boire comme ça, » lui dit Hermione.

Elle fut a moitié tentée de lui faire les gros yeux, de retomber dans ce rôle de nounou qui l'irritait tant, mais son instinct lui dit que ce n'était pas le moment d'utiliser ce cliché pour obtenir une réaction. Quel que soit le problème, et il était assez évident qu'il se passait quelque chose de très sérieux, elle ne le découvrirait pas en recourant aux personnages un peu caricaturaux qu'il utilisaient parfois entre eux.

« Si, il le faut, » répondit-il finalement.

Avançant jusqu'à être sûre d'être dans son champ de vision, Hermione demanda d'une voix douce, « Il s'est passé quelque chose ? »

« Votre précieux Harry et son comparse vont bien. Ils n'étaient même pas là. »

« Je ne m'inquiète pas pour Harry et Ron. Je m'inquiète pour vous. »

Il regarda le reste de sa boisson dans son verre, avant de la boire d'un rapide mouvement de poignet et de reposer soigneusement son verre de cristal. Ses longs doigts jouèrent sur le bord du verre, puis il se leva et fit le tour de la pièce, posant la main sur le dos des livres et les bords des étagères, touchant les choses sans vraiment les voir. Juste au moment où Hermione abandonnait tout espoir qu'il ne réponde, il se mit à parler.

« Nous – Fol Œil, Tonks et moi – nous sommes allés en mission dans une boutique juste à l'extérieur du Londres magique ce soir. Un endroit modeste, qui fait dans l'importation de babioles moldues qu'on revend sur les marchés, ce genre de choses. Nous avions entendu dire que le propriétaire importait également ce qu'il prenait pour de la drogue. En fait, il recevait des livraisons de cornes et de sabots de Ki-ren. »

« C'est une espèce en voie de disparition, » remarqua t'elle, tout en gardant un œil sur ses va et vient incessants autour de la pièce.

« Mais très utilisée en Magie Noire. Le Seigneur des Ténèbres m'a récemment demandé de faire des recherches sur des potions utilisant ces ingrédients, alors nous nous sommes dit que la rumeur pouvait être vraie. Et comme l'information ne venait pas de moi, je pensais pouvoir y aller sans problème. »

Hermione acquiesça – si l'importateur était un moldu, il était fort improbable qu'il traite directement avec un quelconque sorcier de Sang Pur en relation avec Voldemort. L'homme était probablement manipulé par des Mangemorts qui l'utilisaient pour faire entrer en fraude des substances interdites par le Ministère. »

« Qu'est-ce qui s'est passé ? » demanda t'elle doucement, imaginant le pire – que Tonks était morte, ou Maugrey Fol Œil.

« Le commanditaire – un Mangemort notoire – est venu chercher sa cargaison. Il a trouvé Tonks en train de fouiller dans ses paquets et lui a lancé un Doloris. Puis il m'a vu. »

« Est-ce que vous l'avez reconnu ? »

Severus ferma les yeux, et il lui fallut un moment avant de pouvoir répondre. « Bien sûr. C'était Lucius Malefoy. »

Hermione pouvait imaginer la suite, mais elle ne put retenir ses mots plus qu'elle ne pouvait revenir à la vie. « Et ensuite ? »

« Il a hésité, » répondit Severus, sa voix basse tressaillant presque. « Pas moi. Je lui ai lancé un Expelliarmus et un Stupefix. » Ses yeux sombres se rouvrirent, brillants de larmes, et fixant une obscurité dans laquelle Hermione n'avait pas le moindre espoir de pouvoir le suivre. « Je ne savais pas… Je n'ai pas fait attention à l'endroit où il se tenait. Il est tombé… sur une étagère de vases de verroterie bon marché.

Nous n'avons pas pu le sauver. Il s'est vidé de tout son sang. »

La pièce demeura silencieuse, mise à part la respiration faible et hachée de Severus. Finalement, Hermione rassembla son courage.

« Je suis désolée, Severus. »

« Pourquoi seriez-vous désolée ? » demanda t'il d'une voix qu'il essayait de rendre raisonnable. Seul le léger trémolo dans ses voyelles laissait transparaître son agitation émotionnelle, et Hermione aurait voulu pouvoir le prendre dans ses bras, le réconforter. « Lucius Malefoy vous haïssait encore plus que son fils ne le faisait. »

« Je suis désolée que votre ami soit mort. »

« C'était mon ami, » répéta sombrement Severus. « La première personne qui m'ait jamais traité comme si j'étais quelqu'un de valable, plutôt que de me voir comme un fardeau simplement parce que j'existais. Je l'aimais comme un frère, même en sachant qu'il m'attirait vers le Seigneur des Ténèbres, et je l'en ai remercié. Je le haïssais autant que je l'aimais, et maintenant il est mort. »

Se déplaçant comme un vieillard, Severus s'assit dans l'un des fauteuils qui faisait face à la cheminée éteinte. Un silence lourd tomba dans la pièce, et après un moment Hermione glissa vers l'autre fauteuil, regrettant de ne pouvoir apporter d'autre réconfort que sa simple présence. Quand Severus se remit à parler, sa voix était plus contrôlée, mais elle avait toujours un ton perdu qui la déchirait.

« J'étais mûr à point quand Lucius m'a présenté à Voldemort, » lui dit-il d'un ton absent. « Ma famille était morte, en disgrâce, et ruinée. Il a suffi d'en appeler à ma fierté et à mon arrogance, de me promettre vaguement de restaurer le nom et la fortune de ma famille, et je suis l'ai suivi sans réserve. »

« Vous étiez jeune, » avança Hermione. « Les hommes jeunes ont tendance à être… impulsifs. »

« Vous voulez dire idiots. Votre ami Potter en est l'exemple classique – il se jette toujours dans les flammes sans jamais penser à sa propre sécurité. Il ne se rend pas compte de combien ses actions vont pouvoir affecter le reste de sa vie, si toutefois il a la chance de rester en vie. Il ne pense jamais au prix qu'il pourrait avoir à payer pour son insouciance. »

Severus leva les yeux, regardant directement Hermione pour la première fois. « Je vous envie parfois, Hermione Granger. Vous en avez fini avec la vie. Plus de responsabilités, personne ne vous demande plus rien. Plus… de dettes encombrantes… d'aucune sorte. »

Il la fixait de ses yeux noirs, et Hermione fit de son mieux pour dégager une compassion sereine, même si ses mots lui déchiraient le cœur. C'était exactement ce qu'avait dit le Baron – Severus Snape considérait sa vie comme un fardeau bien trop lourd, et savait qu'il préférerait se jeter la tête la première dans l'oubli de la mort et de ce qu'il y avait après, plutôt que de choisir de rester pour quelque raison que ce soit. Elle choisit ses mots avec soin, doutant qu'ils aient le moindre effet, mais l'espérant malgré tout.

« Je ne suis peut-être plus vivante, Professeur, mais j'ai toujours des responsabilités, ne serait-ce qu'envers moi-même. Un homme sage m'a dit un jour que nous n'avions que le temps qui nous était imparti, et que nous devions en tirer le plus grand parti possible pendant que nous le pouvons encore. Je n'ai pas eu la chance de vivre ma vie, alors je fais ce que je peux de mon temps dans l'au-delà. Vous aviez raison, vous savez. Ma mort n'a pas changé grand chose au cours de l'univers. Mais elle a signifié quelque chose pour mes amis. La mort de Malefoy vous fait quelque chose, et personne n'a le droit de vous dire qu'il devrait en être autrement. »

Et votre mort me ferait quelque chose, aurait-elle voulu ajouter, mais elle ne le fit pas. Il continua à la fixer, creusant plus profondément la ride entre ses sourcils pendant qu'il réfléchissait à ce qu'elle venait de dire, son regard insondable restant plongé dans le sien pendant un moment interminable. L'atmosphère intense entre eux deux devenait inconfortable, et Hermione saisit la première idée qui lui passa par la tête. S'éclaircissant la gorge sans raison, elle désigna la carafe de cognac d'un signe de tête.

« Est-ce que vous aurez besoin d'une potion pour chasser les toxines ? » demanda t'elle.

« Hein ? Non, je ne pense pas, » répondit-il, sortant de la rêverie dans laquelle il était plongé. « J'ai été prudent ces derniers temps, tout devrait bien se passer. » Il frotta les mains sur les bras du fauteuil, son agitation refaisant surface.

« Je devrais aller me coucher, » conclut-il en fronçant les sourcils. « La nuit… la nuit a été longue. »

« Bonne nuit, alors, » lui dit Hermione.

« Bonne nuit, » répondit-il en tournant les talons. Pendant un moment, elle crut qu'il allait dire autre chose, mais il alla jusqu'à sa chambre et ferma la porte.

Les heures passèrent, Hermione faisait les cent pas en silence. Severus n'avait pas pris de potion somnifère – non qu'elle se soit attendue à ce qu'il le fasse – mais elle n'avait pas non plus entendu les bruits significatifs de ses cauchemars. Elle devina qu'il devait être étendu, éveillé, à regarder les rideaux de son lit.

Ce ne fut que quand elle sentit les premières lueurs de l'aube dans ses os qu'elle entendit enfin de léger ronflements en provenance de la chambre à coucher. Osant à peine espérer, elle se glissa dans la chambre et plana au dessus du Maître de Potions endormi. Il avait un léger sourire sur le visage, qui fut presque immédiatement remplacé par une grimace.

Redoutant l'inévitable, mais sachant que ça allait se produire tôt ou tard, Hermione se rapprocha de l'homme qui était étendu de côté dans son lit, et se laissa tomber dans la réalité de son rêve. Quand elle ouvrit les yeux, elle se trouvait dans un petit bosquet, qui masquait presque un lac tout proche. Hermione n'aurait su dire si c'était un véritable endroit dont se souvenait Severus, ou peut-être simplement une représentation bucolique d'un endroit qu'il avait aimé dans les bois étant jeune. Devant elle, elle distingua à peine les silhouettes de Lucius Malefoy et de Severus Snape.

Ils marchaient côte à côte sous le couvert des arbres, jeunes tous les deux et dégageant la pure beauté masculine de deux hommes au début de la vingtaine. L'un était élégant et beau comme un ange, du genre de ceux qui suscitent les chuchotements, à moins qu'on ne soit suffisamment observateur pour voir exactement quels prédateurs ils sont. L'autre avait des traits plus classiques, immortalisés par des milliers de statues de dirigeants romains, qu'ils soient sénateurs ou généraux.

Alors qu'ils progressaient, Lucius commença à prendre de l'avance sur Snape, marchant de temps à autre à reculons pour taquiner son ami. Malgré ses efforts pour se rapprocher, se glissant entre les arbres comme une nymphe, Hermione ne put saisir que des fragments de leur conversation. Le vent lui renvoyait des mots, de courtes phrases, ainsi que de profonds éclats de rire alors qu'ils plaisantaient hardiment. Elle se concentrait tellement sur son envie de les rattraper qu'Hermione remarqua à peine que les arbres s'espaçaient de plus en plus, que les feuilles et la mousse au sol laissaient place à des cailloux pointus, un sol humide et boueux. Ce ne fut que quand les arbres verdoyants se transformèrent en de sombres troncs noueux et macabres qu'elle réalisa que le paysage idyllique était devenu cauchemardesque.

Abruptement, elle se retrouva dans une petite clairière, juste à temps pour voir Lucius Malefoy, qui avait toujours plusieurs mètres d'avance sur Severus, trébucher dans un bourbier. Ses beaux cheveux blonds se prirent dans les branches et les herbes à la surface de l'eau sale et tourbillonnante alors qu'il se débattait, mais son expression supérieure ne le quitta jamais.

Au moment où Severus hurla et se jeta dans la boue et la vase, essayant désespérément de rattraper son ami, Lucius fut entraîné vers le fond, et ses cheveux s'assombrirent. Il ne tendit jamais la main, mais l'accusation était évidente dans ses yeux bleus jusqu'à ce qu'il disparaisse sous l'eau, et que la végétation flottante ne le recouvre complètement.

Severus chercha vainement dans l'eau, et plongea même un bras dans les profondeurs, criant le nom de Lucius. Il ne sembla pas remarquer Hermione quand elle s'agenouilla derrière lui et lui passa les bras autour des épaules. Au contraire, il continua à donner sonder l'eau, envoyant de grandes gerbes autour de lui, sans jamais rien trouver. Finalement, ses gestes ralentirent, puis s'arrêtèrent. Il reprit lentement son souffle, les cheveux humides, une de ses mains toujours plongée dans l'eau.

« Lucius, » croassa t'il d'un ton désolé.

« Il est parti, Severus, » lui dit doucement Hermione. « Je suis tellement désolée. » Elle frotta son dos agité de frissons jusqu'à ce qu'il se calme, et s'allonge en grognant, levant les yeux vers elle. Ses traits secs étaient tirés, désespérés.

« C'était mon ami, » protesta calmement Severus, un peu sur le ton d'un enfant qui ne pouvait pas comprendre pourquoi on lui avait pris son jouet.

« Je sais. Je sais qu'il était ton ami. »

« Les autres… Tonks et Fol Œil. Ils ont voulu que je vienne avec eux. Pour faire la fête. Parce qu'il est mort. Ils étaient content qu'il soit mort. »

Ecartant ses cheveux humides de son visage, Hermione maudit la maladresse, la grossièreté des deux autres et se retint de parler avant d'avoir trouvé autre chose à dire. « Ils ne se souviennent pas de lui comme toi tu t'en souviens, Severus, » finit-elle par dire. « Peu importe ce qu'ils ont dit ou pensé de Lucius, tu le connaissais en tant qu'ami. Et tu as le droit de le pleurer, quoi qu'on en dise. »

Son visage se tordit, et il le serra rapidement contre le ventre d'Hermione, alors qu'il l'enlaçait. Il la serra de toutes ses forces alors que ses épaules tremblaient, et Hermione le serra tout aussi fort. Même s'il risquait de ne pas se souvenir de ce rêve plus qu'il ne s'était souvenu des précédents, elle était déterminée à apporter à son subconscient tout le réconfort qu'elle ne pouvait pas lui apporter dans la réalité.

« Ils n'avaient pas tort, tu sais, » protesta Severus contre le ventre d'Hermione un long moment plus tard. « Il était méchant. »

« Il l'était peut-être, » convint-elle. « Mais tu peux quand même te souvenir de lui. Les souvenirs ne peuvent pas te faire de mal. »

« Parfois si, » murmura t'il, presque pour lui-même.

« Pas les bons souvenirs. »

Il répondit par un petit son qui ne l'engageait à rien, mais son étreinte se relâcha soudain assez pour qu'il puisse lever les yeux vers elle. Enfin, principalement vers elle. Son regard n'arrêtait pas de glisser un peu plus bas, quelque part au niveau du décolleté de sa robe.

« Est-ce que tu es réelle ? » demanda t'il soudain.

« Je suis aussi réelle que tu veux que je sois, » lui répondit-elle, à la fois curieuse et inquiète de ce qu'il voulait savoir en posant cette question. « Pour aussi longtemps que tu as besoin que je le sois. »

Severus se contenta de répondre par un rictus. Un rictus idiot, épuisé, un rictus qui disait 'je pourrais faire de toi ce que je veux', avant de fermer les yeux et de se serrer plus fort contre elle, abandonnant les allusions sexuelles en faveur du réconfort qu'elle lui apportait.