Chapitre 9
Du peu qu'elle en avait vu, la Comté était le plus beau village qui s'était présenté à Sophie de toute sa vie. Dès le moment où elle l'avait aperçu au loin, la jeune fille avait été fortement attirée par celui-ci. On aurait dit que chacun des courants d'air respiraient d'aise et que chacun des rayons du soleil étaient d'or. On irait dit que la nature, la paix et la beauté toutes entières étaient en symbiose avec celui-ci. Ce village était d'autant plus beau qu'il était la seule chose qui donnait encore un but à la nouvelle vie de la jeune fille. Sa nouvelle force lui donnait un sentiment de liberté et de sécurité, mais rien ne lui donnait la sensation d'accomplir réellement quelque chose. Rester en cet endroit pittoresque afin d'aider les villageois serait un bon point de départ. Et puis, peut-être qu'un jour les secours viendraient la chercher et, à ce moment-là, elle ne serait pas si loin de l'endroit où elle avait atterri. C'était en partie portée par le fil de ce mince espoir que Sophie avait insisté auprès du vieil homme pour visiter la Comtée. Étonnement, le fait d'apprendre que tous les habitants de ce village étaient minuscules comme Bilbo l'avait rendu encore plus charmant à ses yeux. Un magnifique village champêtre occupé par de petits nains, s'en est presque féérique, s'était-elle dit.
En se dirigeant vers le village, Sophie n'avait cessé de toiser l'étrange physique de son petit guide qui semblait d'ailleurs de plus en plus exaspéré. Ses oreilles pointues ainsi que ses énormes pieds poilus étaient des plus curieux.
Est-ce que tous les « Obyts » ont des grosses oreilles et des pieds aussi difformes que vous? Finit-elle par demander.
La réponse du semi-homme fut silencieuse, mais le regard agacé qu'il lança à la jeune fille était d'une pertinence rare. Embarrassé, elle décida de se taire. La réponse à sa question était définitivement à la négative. Au cours du reste de leur marche, l'adolescente, gênée, n'osait même plus ouvrir la bouche ni analyser le physique de son guide. Elle rivait silencieusement ses yeux vers le joli village en pente qui se rapprochait tranquillement de sa personne. Celui-ci s'étendait sur maintes collines verdoyantes où apparaissaient par-ci par-là de hauts arbres ainsi que de nombreuses clôtures derrières lesquelles se trouvaient une rangée de marches menant à de petites portes rondes qui étaient sans nul doute des maisons creusées à même la végétation. Non loin de celles-ci se trouvaient bien souvent des enclos renfermant des moutons ou des cochons ainsi qu'un jardin bien entretenue où la jeune fille pouvaient apercevoir de loin des fleurs plus magnifiques les unes que les autres. Les vastes élévations herbeuses qui formaient le village étaient en outre sillonnées par des sentiers qui grimpaient jusqu'aux petites portes rondes juchées aux sommets des collines, ce qui permettait probablement de circuler plus librement d'une maison à l'autre. Au ras des buttes, une étendue d'eau où se profilait quelques voiles miroitait doucement et un charmant pont en pierre reliait la partie la plus valloneuse de l'agglomération avec la portion un peu plus plate du village où se dressaient de plus grandes maisons non creusées dans des trous dont certaines possédaient des moulins à eau dont on pouvait deviner qu'ils tournait vu les reflets que le soleil faisaient apparaître à intermittence sur l'eau qu'ils renfermaient. Sophie pu peu à peu distinguer des cheminées qui se dressaient du haut de certaines maisons, des cordes à linges qui dansaient au gré du vent, des brouettes qui serpentaient le long des sentiers, des marchands qui entretenaient leur kiosque, de minuscules enfants qui jouaient derrières les clôtures et des fermiers travaillant leur terrain, nourrissant leurs moutons ou bien fumant la pipe assis devant chez eux. Le village tout entier sur muait en une infinie étendue verdoyante au-dessus de laquelle se dressait un ciel bleu azur où les ténèbres ne semblait jamais s'abattre. Le cœur de la jeune fille s'en trouva apaisé et elle ne portait plus à terre lorsque son petit guide et elle s'engagèrent sur le chemin menant à l'agglomération.
Néanmoins, le sentier qu'ils empruntèrent à travers la Comté fut glacial. Il semblait à la jeune fille de jeter un voile de méfiance partout où elle passait. Les villageois répondaient à ses sourires par des regards perplexes, hostiles ou choqués et même parfois par des rentrées furtives à l'intérieur de leurs trous. Les enfants qui osaient la regarder ou pire s'en approcher se faisaient rapidement rabrouer par leurs parents. Les marchands ambulants desquels Sophie approchait apposaient l'insigne « fermé », les brouettes à côté desquelles elle passait s'arrêtaient brusquement et faisaient demi-tour, les fermiers ainsi que leur femme cessaient un instant leur labeur soit pour la fixer, soit pour entrer dans leur trous en marmonnant.
Quel curieux accoutrement! chuchota la femme d'un marchand à son mari derrière leur kiosque de légumes.
Elle n'a l'air de venir de nulle part, grommela un jeune fermier qui tenait son cochon en laisse.
Surement une sale sorcière qui a ensorcelé ce pauvre Bilbo, maugréa entre ses dents un autre qui tirait une énorme courge dans une brouette.
Un très vieil hobbit qui fumait la pipe bien assis devant sa maison s'esclaffa même et appela sa femme :
Chéri, viens voir la drôle de grande personne que ce vieux fou de Bilbo nous a ramené!
Le vieux hobbit n'y fit cependant nullement attention et continua son chemin tandis que Sophie se sentait de plus en plus mal à l'aise d'être elle-même. Elle avait la folle envie de disparaître pour ne faire qu'un avec le chemin terreux qu'elle traversait. Celle-ci ne fixa d'ailleurs que le sol pendant une bonne partie de la fin de leur marche afin de ne plus avoir à supporter les regards froids et inhospitaliers des autres hobbits. Décidément, la splendeur de ce lieu avait un prix. Les habitants de celui-ci n'étaient pas prêts à le partager avec des étrangers. La jeune humaine fut soulagée lorsqu'elle fut enfin arrivée au seuil de la résidence du hobbit.
La rustique maison de Bilbo était formée de nombreux corridors circulaires de bois gravé qui se relaient entre eux par de charmantes arches sculptées qui se fermaient parfois par des portes. Les grandes fenêtres rondes à l'avant ainsi qu'à l'arrière de l'habitation illuminaient abondement chaque pièce. Au travers de celles-ci, il était possible d'admirer le joli jardin de Bilbo qui s'étendait vers l'horizon. Chacun des murs regorgeaient de cadres familiaux et d'objets antiques. Celui de la cuisine était même orné de deux longues épées qui s'entrecroisaient. Sophie, invitée à l'intérieur, ne pouvait s'empêcher de lever de grands yeux ébahis devant la manière parfaite chaque meuble, chaque cadre et même chaque assiette étaient placés. Sous certains angles, la maison semblait aussi immobile qu'une photo. Tout était exactement à sa place et rien ne devait bouger sous peine d'un sérieux déséquilibre. Sophie devait se pencher beaucoup afin de passer sous l'arche des corridors et elle se cogna de multiples fois sur la lampe à l'huile du salon, ce qui eut évidemment pour effet d'irriter le vieux hobbit. La jeune fille se surpris également à chercher à tâtons les interrupteurs sur tous les murs, une habitude qui n'était plus vraiment utile en ce monde et qui créa une grande perplexité chez Bilbo.
Eh bien ma chère que cherchez vous donc comme cela sur chacun de mes murs? De la nourriture? Lui fit finalement remarquer le hobbit mi-moqueur, mi agacé.
Heu..je…rien, répondit Sophie, ne sachant trop comment expliquer son comportement. Elle sourit timidement et fixa le sol, honteuse d'elle-même.
Venez donc vous installer à la table à manger pendant que je chercherai de quoi vous restaurer convenablement. Nous établirons ensuite notre accord, répondit Bilbo, un peu plus cordial.
Merci, répondit Sophie, embarrassée par la proposition du hobbit, mais pour ce qui est de la nourriture, je…
Allons, allons ne faites donc pas votre timide, répliqua Bilbo, sachez que les Hobbits aiment recevoir des visiteurs comme il se doit.
La jeune fille s'assit donc sur la chaise un peu basse de la salle à manger sans remarquer que les deux pattes arrière étaient légèrement fendues. À la grande déception du hobbit, elle refusa tout ce qu'il lui offrit. Depuis qu'elle avait atterri en ce lieu, l'adolescente avait l'impression que sa gorge était fermée à toute nourriture. Elle avait le dégout de tout. Bilbo s'assit ensuite en face de la jeune humaine et planta ses yeux dans les seins avec un regard inquisiteur. Les nuages de coton qui masquaient un peu la clarté du jour, séparèrent Bilbo et Sophie de sorte que le hobbit était dans la lumière et l'humaine dans les ténèbres.
Dites-moi maintenant franchement, jeune fille, d'où venez-vous donc? demanda Bilbo.
Eh bien… de la Terre, répondit Sophie, hésitante.
La Terre, ricana le hobbit, quelle Terre? La Terre du Milieu? Les Terres brunes? Les Terres sauvages? Les Terres immortelles tant qu'à y être?
Heu… j'en sais rien, répondit Sophie, intriguée par les noms de ces lieux qu'elle ne connaissait pas, chez nous, on appelait ça la Terre.
Mais enfin, s'étonna le semi-homme, viviez- vous avec des hommes, des elfes ou des nains?
Des elfes et des nains? Ça existe chez vous? répliqua Sophie, stupéfiée.
Bon, vous viviez donc parmi les hommes, déduit le vieux hobbit, venez-vous du Gondor? du Rohan?
Non, répondit la jeune fille en haussant les épaules, je ne sais même pas de quoi vous parlez. Je commence de plus en plus à croire que je viens d'un autre monde.
Sur ces paroles, la chaise déjà fragile sur laquelle était assise Sophie céda. La jeune fille tomba à la renverse et sa tête cogna le sol avec fracas. N'ayant ressenti aucune douleur, elle se releva immédiatement et ne remarqua même pas qu'un copeau de bois lui avait complètement transpercé la main. Celle-ci était sur le point de dire à Bilbo que tout allait bien, mais celui-ci la coupa en disant :
Bon Dieu! Ne bougez pas! Je vais chercher quelque chose pour votre main. Vous allez en avoir pour quelque jours à avoir très mal je le crains, continuait-il tout en courant à l'intérieur d'un des corridors de la maison.
La jeune humaine regarda alors sa main et eut un hoquet de stupeur. Elle resta figée un instant ne comprenant pas la connexion entre la vision qu'elle avait de sa paume et la totale absence de douleur qu'elle ressentait. En tournant lentement sa main, l'adolescente avait l'impression d'observer le corps de quelqu'un d'autre. C'était comme si sa peau et sa chair ne lui appartenait plus. Au moment où le hobbit revint avec plusieurs bandages, elle retira vivement le copeau de bois de sa paume et regarda mi-effrayée, mi-émerveillée sa plaie qui se refermait tout seule. Sophie et Bilbo figèrent leurs yeux quelques secondes sur la main auparavant transpercée de la jeune fille qui ne portait maintenant ni cicatrices, ni égratignures, ni rougeurs.
Ouais, dit finalement Sophie, comme je vous disais je viens vraiment de loin.
Eh bien ma chère, répondit le hobbit tout en prenant la main de la jeune fille afin de la regarder de plus près, c'est tout un atout que vous avez là. Soit! Je consens à vous engager en tant que seconde jardinière, affirma-t-il en se redressant énergiquement face à la jeune humaine, vous travaillerez pour moi sous les ordres de Sam, mon premier jardinier. En échange, vous aurez un chez vous, un peu d'argent et je m'engage à vous accepter telle que vous êtes. J'obligerai également mon neveu Frodon à en faire autant.
Eh bien c'est parfait pour moi, répondit Sophie qui voyait son désir d'altruisme réalisé, mais, vous n'aurez pas de problème avec votre réputation si l'on me voit près de chez vous? Je ne me suis pas sentie très…acceptée.
Je vous avais pourtant prévenue que la Comté n'était pas un endroit pour vous, répliqua Bilbo en secouant vivement la tête, vous aurez à composer avec la méfiance du voisinage. Quant à ma réputation, je ne crains rien. La plupart des habitants de ce village me prennent déjà pour un fou de toute façon. Alors, ma proposition tient-elle toujours?
J'accepte! déclara Sophie toute souriante en tendant la main au hobbit, je ferai de mon mieux pour vous monsieur Tilto.
C'est Bilbo mademoiselle, répliqua froidement le hobbit qui ne semblait visiblement pas savoir quoi faire avec la main tendu de la jeune fille.
Sophie, embarrassée un fois de plus, comprit qu'il n'était pas coutume chez les Hobbits de se serrer la main après un accord. Elle fit donc mine de d'étirer son bras vers l'avant. Il y eut un léger malaise.
Allez venez avec moi, dit enfin le hobbit en se dirigeant vers la sortie, je vais vous montrer ce qu'i faire. Nous commençons dès maintenant.
La jeune fille suivit alors Bilbo à travers les plantations et les fleurs qui enveloppaient sa maisonnette. Le premier jardinier étant absent aujourd'hui, le vieil hobbit montra lui-même à Sophie ce qu'il y avait à tailler, à planter, à arroser, à arracher et l'adolescente travailla sans arrêt pendant des heures et des heures. Rien ne lui donnait chaud, soif ou faim. La jeune humaine abbatait du travail facilement tout en admirant la vue sublime qui s'offrait à elle du haut de la maison du hobbit. Le village se défilait sous ses yeux tel un tapis verdoyant parsemé d'arbres et s'étendait jusqu'au bout de l'horizon vers de lointaines montagnes embrumées. Une nouvelle vie commençait pour elle.
