Machinalement, je passai chez Janvier avant de me rendre en Elyseum. J'avais à présent le code de la porte d'entrée de l'immeuble, et allai donc directement toquer chez Janvier. Il ne répondit pas. J'hésitai, puis fis jouer la poignée. La porte s'ouvrit.

- Janvier ? appelai-je doucement.

Pas de réponse. Je refermai la porte derrière moi et m'avançai dans l'appartement. D'habitude lorsque j'arrivais à cette heure-ci il avait déjà fini de chasser... Peut-être était-il déjà en Elyseum ? Je réfléchis un instant de plus. Parti sans fermer la porte ? Ça ne lui ressemblait guère. J'appelai de nouveau son nom, sans plus de résultat. Puis je le vis, étendu sur le canapé, les yeux clos. On aurait dit qu'il dormait.

Mal à l'aise, je le regardai sans trop savoir que faire. Est-ce qu'il dormait vraiment ? C'était rare pour un vampire ; en général nos journées de Torpeur nous suffisaient... Est-ce qu'il avait une fois de plus succombé à une de ces crises dont il avait le secret, pour finalement s'évanouir ? Je songeai que dans les deux cas il valait sans doute mieux que je le laisse se reposer, et commençai à tourner les talons. J'avais la main sur la porte d'entrée quand j'entendis Janvier tenter d'articuler, pas totalement réveillé :

- Jewel ?...

Je revins sur mes pas et me postai à l'entrée du salon.

- Bonsoir, Janvier. Je suis désolé si je vous ai réveillé...

- Pas grave... marmonna le malkavien.

Il n'avait vraiment pas l'air dans son assiette. Il s'assit néanmoins, et fit un effort visible pour achever de s'éveiller.

- Vous êtes sûr que ça va ? Vous devriez peut-être vous recoucher... suggérai-je.

J'avais beau commencer à m'habituer à ses crises récurrentes et autres comportements étranges, j'avais du mal à ne pas m'inquiéter. Il me sourit.

- Non non, c'est bon...

Je lui trouvai un air passablement déconnecté du réel, mais préférai ne pas le souligner. Je savais bien que ce genre de remarque ne faisait que remuer le couteau dans sa plaie. Il parut penser d'un coup à quelque chose.

- Monsieur ? Vous ne devriez pas être en Elyseum ?

- Je dois y aller, oui. Je voulais vous demander si vous souhaitiez venir également.

Il y eut un silence. Janvier paraissait peiner à saisir le sens de ma réponse. Puis il me sembla décrocher pour de bon.

- Janvier ?

Il sursauta, et me chercha du regard quelques secondes -alors même que j'étais juste en face de lui.

- Ah, euh... Oui ? acheva-t-il maladroitement.

- Est-ce que vous voulez venir ? Vu votre état j'aurais tendance à vous conseiller de rester ici et vous reposer, mais de toute manière vous n'en ferez qu'à votre tête...

Il eut le bon goût de paraître gêné, puis sans surprise il se leva.

- Je viens avec vous, dit-il en vacillant.

Je le stabilisai d'une main sur son épaule.

- Vous allez devoir apprendre à ne pas dépasser vos limites, Janvier... soupirai-je.

Il reprit cependant son équilibre, et son état sembla s'améliorer quelque peu. Je secouai la tête, un peu blasé. Avec un comportement pareil, il allait finir par lui arriver des bricoles... J'espérais vaguement pouvoir l'amener à plus de raison avant qu'un accident n'arrive, mais pour le moment ce n'était pas gagné.

Nous partîmes donc tous deux vers l'Elyseum. Tout comme la dernière fois, nous passâmes par derrière, et nous retrouvâmes dans le bureau du Marquis. Celle-ci parut satisfaite de me voir arriver assez tôt. Elle envoya Janvier jeter un œil dans la salle principale. Celui-ci revint une minute plus tard avec la liste des présents. Le Marquis estima que ce serait suffisant.

- Ariel, je compte sur vous pour bien observer les réactions provoquées par la réapparition de Jewel, indiqua-t-elle.

- À vos ordres, madame, répondit poliment Janvier.

Le Marquis fit entrer Janvier en premier puis, après une demi-minute d'attente, nous entrâmes tous deux dans l'Elyseum. Les conversations moururent une à une tandis que les personnes présentes me remarquaient chacune à leur tour. Très vite, tous les regards étaient fixés sur moi. Sauf, bien sûr, celui de Janvier. Je lus de la surprise sur la plupart des visages, avec parfois une pointe de soulagement. Fournier me sourit, l'air de me souhaiter un bon retour parmi les vivants. Bien sûr, elle était déjà au courant, elle.

- Comme vous pouvez le constater, le Régent va parfaitement bien, commença le Marquis d'une voix douce mais puissante. Je sais que certains d'entre vous avaient des... hypothèses sur les raisons de son absence. Il est ici, et je puis vous assurer qu'il est toujours aussi digne de confiance. Je vous laisse corriger vos hypothèses en conséquence.

Je compris à son sourire paisible mais un peu trop innocent pour être honnête que le Marquis comptait bien laisser la Cour interpréter à sa guise mon absence. J'avais parfois l'impression que laisser autrui dans l'obscurité l'amusait. Avec un soupir intérieur, j'entrai dans son jeu et distribuai des sourires de façade à la ronde avant de me diriger comme si de rien n'était vers le panneau d'affichage.

À ma grande surprise, ce fut le Prévôt qui m'aborda en premier. Il me regarda de la tête aux pieds, vaguement suspicieux, puis eut un sourire dur.

- En toute honnêteté, je suis pas sûr que "content de vous revoir" soit une formule réaliste en ce qui me concerne, mais pour la Cour c'est une bonne chose que vous n'ayez rien. Vous pouvez m'expliquer ce qui s'est passé ou je dois aller tirer des infos au Marquis ?

- Il vaudrait mieux que vous alliez voir le Marquis, admis-je. Vous la connaissez, elle doit comme d'habitude savoir exactement ce qu'elle compte expliquer et à qui...

Antonikos leva les yeux au ciel et s'éloigna. Je le vis du coin de l'œil aborder le Marquis et l'attirer à l'écart.

Suite à cela, mon existence reprit presque son cours normal, hormis que je saisissais souvent des regards en coin posés sur moi. Les gens se méfiaient. Bien sûr, quand quelqu'un disparaît sans explication, et pire, revient sans plus d'explication, il est toujours plus prudent d'être un brin paranoïaque... C'était un drôle de tour que m'avait joué le Marquis. Je me demandais si elle était satisfaite de mon isolement relatif.

Je repris en main mon travail de Régent. Je continuai malgré tout à passer chez Janvier de temps à autres. Parfois il était terriblement normal, et les quelques heures que je passais chez lui filaient en discussions posées et parties d'échecs enfin un peu plus disputées, mais la plupart du temps il vagabondait sur une échelle allant de "pas dans son assiette" jusqu'à "totalement malade". Il essayait de ne pas m'inquiéter, je le savais, mais cela ne me suffisait pas à avoir l'esprit tranquille. Au contraire.

Janvier prit rapidement l'habitude de passer le plus clair de son temps installé dans un coin de l'Elyseum avec un livre. Il lisait tout et n'importe quoi, à longueur de nuit. Merisier me fit remarquer, un soir qu'il m'avait surpris à tenter de loin de déchiffrer le titre de l'ouvrage que tenait Janvier, que le malkavien était d'après lui en train de lire toute une bibliothèque par ordre alphabétique des auteurs. Il en était à la lettre B, de ce que je pouvais en voir. J'étais assez perplexe devant ce comportement, mais quand j'en fis part au principal intéressé il se contenta de me dire que "ça l'occupait".

Je m'apprêtais à quitter l'Elyseum après un passage en coup de vent, quelques semaines après mon "retour", quand des coups un peu trop violents résonnèrent contre la porte. Tout le monde se figea, tendu, et le Gardien alla ouvrir, impassible. Il se recula aussitôt, et je pus alors voir qui se tenait dans l'embrasure. C'était Janvier, qui portait dans ses bras une jeune femme à la chevelure ensanglantée, que je reconnus après un instant de surprise comme Manon Ordestein, Nouveau-Né du Clan Tremere. Elle semblait inconsciente.

Une vague de murmures eut tôt fait d'éclore tout autour de la pièce. Janvier vint allonger délicatement la jeune femme sur un canapé, et se posta à côté d'elle, l'air de mettre quiconque au défi de toucher au moindre de ses cheveux.

- Ariel, qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? demanda Merisier, formulant à voix haute ce que tous ici se demandaient tout bas.

- Je l'ignore. Je l'ai trouvée dans une ruelle, cachée derrière une poubelle. Elle était déjà inconsciente, expliqua Janvier de manière à ce que tout le monde entende.

J'allai chercher un verre de sang au niveau du bar et m'approchai d'Ordestein. Janvier me laissa faire tandis que j'essayais de la faire boire. Elle finit par déglutir, à mon grand soulagement. Je lui fis boire tout le verre, et espérai qu'elle ne soit pas en Torpeur de sang.

J'entendis les conversations repartir doucement en toile de fond tandis que j'attendais qu'Ordestein se réveille. Le Gardien finit par s'éloigner, nous laissant Janvier et moi veiller sur la jeune femme. Elle avait une méchante blessure à la tête, mais en y regardant à deux fois elle semblait également s'être débattue pour échapper à quelqu'un. L'un des boutons de sa veste avait été arraché, et le talon de sa chaussure gauche était cassé.

Elle gémit enfin, et ouvrit péniblement les yeux. Elle ne parut tout d'abord reconnaître ni les lieux ni Janvier et moi, puis une lueur de compréhension se fit jour dans son regard.

- Que... m'est-il arrivé ? demanda-t-elle d'une voix faible.

Je regardai Janvier.

- Je vous ai trouvée inconsciente, cachée derrière une poubelle... expliqua-t-il doucement. Je vous ai aussitôt amenée en Elyseum, mais je ne saurais en dire plus...

Ordestein s'assit, avec difficulté mais sans aide. Elle paraissait plus confuse que gravement blessée.

- J'ai été agressée. Par des vampires, finit-elle par se remémorer à voix haute.

- Des nôtres ? demandai-je aussitôt.

- Non.

- Vous vous sentez en état d'aller décrire votre agression au Marquis et au Prévôt ? poursuivis-je.

Elle hésita, puis fit signe que oui. Elle se leva et je pris son bras d'un geste poli, prêt à la soutenir si elle trébuchait.

- Vous êtes, euh... Ariel, c'est bien ça ? demanda Ordestein à Janvier.

- Oui.

- Merci de m'avoir ramenée ici. J'ai une dette envers vous à présent.

- Ce n'est rien, minimisa Janvier, je n'allais pas non plus vous laisser là-bas...

Elle sourit et me suivit dans le bureau du Marquis.