6 et 7 octobre 514, Sicile
La détonation retentit sous les arbres. Ma'ame Capone, secouée par le recul, reste quelques instants sur ses fesses, abasourdie. De son fusil à grenaille, de la fumée s'échappe. Lorsqu'elle s'est dissipée, Fiorangela ouvre des yeux surpris en voyant la cible touchée à sa partie la plus basse, toute frémissante encore sous le coup.
- Maman ? Comment as-tu fait ? Tu es à moitié aveugle !
- La chance du débutant, ma petite. La chance du débutant.
Elle se relève tant bien que mal. Finalement, ce petit exercice, même s'il est dangereux, est tout à fait distrayant. Ses yeux de lynx, quoiqu'un peu rougeauds et larmoyants, couplés à ses mains agiles, quoiqu'un peu tremblantes sous l'effet de l'âge, lui donnent un avantage certain dans le maniement de ces armes.
- Allez, Fiorangela, à toi ! encourage Marco. Essaye de faire mieux que ta mère !
- Grmpf, répond Fiorangela, contemplant la cible d'un air dubitatif.
- Un peu de nerfs ! Essaye de viser l'aine !
Ma'ame Capone observe sa fille qui hésite. L'hésitation, c'est pas censé être le genre de la maison. Surtout pas quand on se retrouve invité par un supérieur hiérarchique à une séance de tirs d'essai avec des armes datant d'avant le Cataclysme.
La vieille dame donne un coup de coude dans les côtes saillantes de son asperge de fille.
- Allez, remue-toi un peu ! Le parrain te regarde !
- Il est pas là, rétorque Fiorangela sèchement en épaulant.
Elle vise longuement, sans tirer, de son fusil à projectiles ogivaux.
Guiseppe Almuzara réapparaît de sous les arbres, accompagné par d'autres personnes, elles aussi armées.
- Alors, qu'est-ce que ça donne ? demande-t-il avec enjouement.
- Pour le moment, répond Marco, Tatie Leonora a touché aux pieds, et Fiorangela est toujours en train de viser.
Le Guiseppe donne une claque dans le dos de la grande fille sèche qui, sous le coup de la surprise, appuie sur la gâchette. Le coup part, touchant dans la zone du bas-ventre.
- Ah, presque, commente Marco. À qui le tour ?
Une dizaine de personnes se relaient sur la cible, jusqu'à ce qu'elle soit trop abîmée pour pouvoir servir encore. Le Guiseppe a l'air satisfait.
- Bon, vous êtes pas des tireurs d'élite, mais vous vous débrouillez assez bien pour la suite de notre petit jeu. Marco, montre-leur comment recharger leurs armes, et donne-leur des munitions.
- À vos ordres !
Le jeune homme s'active. Ma'ame Capone masse ses poignets mis à mal par l'arthrite. Elle grimace. Certes, le tir sur cibles est une occupation amusante, mais elle aurait préféré une démonstration moins musclée. Quelque chose de plus cérébral. La description des mécanismes, un aperçu historique et technologique, les différences esthétiques... Une étude archéologique, en quelques sortes. On peut tirer profit de la publication d'études archéologiques, si on les étale bien dans le temps. Sur une dizaine d'années, en révélant les informations petit à petit, en faisant des livres d'art, des rééditions, des corrections, on peut faire beaucoup de profit. Un simple amusement, ce n'est vraiment, vraiment pas son genre. Néanmoins, elle sait où est sa place. Elle n'est plus la reine de sa cour, comme elle l'était lorsqu'elle dirigeait la Team Rocket au Japon. Elle n'a plus l'avantage de sa jeunesse. Et ce n'est pas sa fille qui va prendre le relais pour elle, malheureusement. Elle ne peut compter que sur son incapable de fils.
- La suite de notre jeu va se dérouler dans la villa que vous voyez là-bas. Vous y trouverez des cibles mouvantes, ainsi que des cibles fixes. Les différences d'armes et de munitions permettront de compter les points. Rappelez-vous, certaines touches comptent plus que d'autres, mais toucher plusieurs fois une cible sur la périphérie peut rapporter plus qu'un tir au centre. Les points ne sont comptés que pour l'arme qui abat la cible, et ils sont comptés du centre vers l'extérieur. C'est-à-dire que s'il y a un tir au centre, il va compter et les autres, non. S'il n'y a pas de tir au centre, nous observons les tirs dans la seconde zone. Et ainsi de suite. Veillez bien à votre stratégie ! Vous pouvez jouer les points – ce qui est risqué – en ne tirant qu'en périphérie, ou vous pouvez jouer la sécurité et tirer au centre. Des questions ?
Ma'ame Capone lève la main, mais c'est Fiorangela qui parle.
- Comment pouvons-nous nous garantir des tirs des autres joueurs ?
Le parrain fait signe à Marco de ne pas répondre, et il prend lui-même la parole.
- Nous avons découvert, tout à fait par chance, un artefact de l'avant-Cataclysme dont le but était de toute évidence de se protéger de telles armes. Ce sont des gilets sans manches, que nous avons adaptés pour en faire des sortes d'armures.
- Mais... commence Marco.
Guiseppe le fait taire d'un geste.
- Malheureusement, nous n'avons pas eu le temps de faire une armure complète pour chacun des participants à notre petit jeu. Vous allez devoir vous contenter du gilet sans manches et d'un casque.
Ma'ame Capone grimace. Elle l'avait pressenti. Ce jeu n'était qu'une excuse pour tenter de provoquer des accidents parmi les membres les plus gênants de la famille. Et bien, elle va y survivre. Quoi que le parrain puisse penser d'elle et de son incompétent de fils, elle va y survivre.
Dans la salle du bal, les jeunes débutantes sont initiées par leurs mères aux secrets de la haute société.
- Mère, pourquoi dois-je assister au bal de Mélanie Ravenswood ? Pourquoi ne puis-je pas avoir mon propre bal ?
- Ma chérie, combien de fois devrai-je te le répéter ? Les Ravenswood sont extrêmement riches.
- Ce n'est pas une raison ! Ils sont étrangers à la région ! Ils viennent de Londres !
- Et aussi de Paris.
- Au diable Paris ! C'est une ville de ruines ! Si au moins ils venaient du Nord...
La mère soupire.
- Ma chérie, les gens du Nord sont bien trop respectueux pour faire ce que les Ravenswood ont fait afin d'obtenir leur fortune.
- Et qu'ont-ils fait ?
D'autres personnes se rassemblent. La mère baisse la voix, entourée par ses auditeurs en quête de cancans croustillants.
- Et bien, la famille Ravenswood s'est installée sur les flancs de l'Etna il y a trois siècles environ, juste après une grande éruption. On les avait prévenus à Catane, de ne pas construire sur les flancs du volcan, sous peine de réveiller la fureur d'Héatran, mais rien à faire. Ils ont construit une petite demeure de rien du tout, et se sont mis à planter des agrumes.
- Ça, nous le savons tous, commente un beau en fronçant le nez dédaigneusement.
- Ce n'est pas terminé. Les agrumes ne suffisant pas à l'avarice de la famille, ils se sont mis à creuser dans les flancs du volcan.
- Quelle inconscience ! commente une voix.
- Toujours est-il qu'ils ont fini par trouver un filon de cuivre, comme dans beaucoup de volcans. Ils se gardent bien de révéler d'où vient leur fortune, mais c'est ce cuivre, moi, je vous le dit ! C'est le cuivre !
Une grosse dame endimanchée hausses ses épaules grasses.
- Qu'est-ce que cela peut changer au sujet de la famille ?
- Ça change qu'ils ne sont pas tout à fait honnêtes sur leur fortune. De plus, à force de creuser profond dans le volcan en suivant le filon de cuivre, ils vont finir par réveiller Héatran.
- Ce n'est qu'une vieille légende sans fondements !
- Moi j'y crois, fait une petite voix.
Tout le monde se retourne vers le beau le plus petit et le plus timide du bal, que son père tente de faire taire tandis que la débutante qu'il escorte détourne les yeux.
- Je sais que ce ne sont pas des manières venant d'une personne de notre qualité, continue le beau avec un peu plus d'assurance, mais il m'arrive de me promener dans la montagne à la recherche de monstres étranges et puissants. Et je peux vous assurer que les jours où l'Etna tremble, on peut apercevoir une silhouette de roche et de métal fondu, avec une gueule énorme, se promener dans le sillage des coulées de lave.
- Tu étais sur l'Etna un jour d'éruption ?! s'exclame son père. Petit inconscient ! Tu mériterais un soufflet pour ton comportement !
- Toujours est-il, continue le beau, imperturbable, que ce n'est plus qu'une question de temps pour que Héatran s'en prenne à l'exploitation minière.
La dame aux commérages fait un sourire de chat.
- Ah, mais plus d'une fois, la créature du volcan s'en est prise à la mine. De nombreux travailleurs en sont morts. Mais à chaque fois, le fruit de leur labeur a servi à acheter le silence de leurs familles et des autorités.
- Et donc, au final... ? interroge un beau.
- Au final, la Mélanie n'est pas un bon parti, du moins, pas à long terme. Celui qui voudra de la fille d'Henry et Martha Ravenswood ferait mieux de se préparer à se recycler dans l'agriculture et à abandonner l'exploitation du cuivre.
- Il n'y a pas que le cuivre, voyons, fait une voix mielleuse.
Tout le monde se retourne et se fige. Martha Ravenswood, la mère de famille, a écouté toute la conversation.
- Il y a aussi le minerai de soufre, et le fer.
La dame des ragots déglutit bruyamment.
- Et puis, continue Martha Ravenswood avec un air détaché, nous espérions pendant un moment trouver des diamants, mais un volcan de type effusif n'est pas propre à la formation de diamants, malheureusement. Alors, nous avons complété avec les agrumes, plutôt que d'ouvrir une carrière de roches basaltiques. Rien de tout cela n'est un secret – sinon, comment auriez-vous pu le savoir, très chère ?
Le « très chère » est chargé de venin ; le sourire est mauvais.
La conversation est interrompue par les croassements d'un corbeau en forme de sorcière. La queue ébouriffée, les plumes en forme de chapeau complètement désordonnées, le capsumon-oiseau de ténèbres pousse des hurlements affreux. Les invités du bal, interrompus dans leurs conversations et dans leurs danses, poussent des exclamations de protestation.
Au cou de l'oiseau, un nœud-papillon doré est rapidement reconnu par l'une des mères présentes dans l'assemblée.
- Vittorio ! C'est la Morgana de Vittorio !
Elle se précipite pour saisir l'oiseau, mais ce dernier ne se laisse pas faire, échappant aux mains recouvertes de bagues et poussant des cris déchirants.
- Je vous en prie, faites taire cet oiseau de malheur, intime Henry Ravenswod. Ou je le ferai taire moi-même !
Il saisit son épingle à cravate, à laquelle est accrochée la capsule de son éléphant d'Afrique. La créature apparaît au milieu de la piste de danse, ses quatre longues défenses pointant vers le bas aiguisées comme des couteaux, ses énormes pattes piétinant le marbre du sol, sa queue battant ses flancs recouverts de plaques protectrices, sa trompe se balançant d'un air menaçant.
- Chéri, tu m'avais promis de ne pas le sortir de toute la soirée ! lui reproche son épouse.
- Aux grands maux les grands remèdes !
- Laissez-moi au moins tenter de ramener cet oiseau à la raison ! proteste la mère de Vittorio.
Grognant, Henry Ravenswood rappelle l'évolution de donphan et croise les bras.
La corneille d'ombre continue d'attirer la mère de Vittorio vers l'extérieur. Excédée, la dame aux doigts pleins de bagues finit par se saisir du piaf et le coince sous son bras, tout en saisissant son bec de sa main.
- C'est vraiment pas croyable, souffle Madame Ravenswood à son époux. Si j'avais su que le beau de Mélanie est à ce point incapable de maîtriser ses capsumons, jamais je ne lui aurais confié notre fille !
- Ça ne veut rien dire sur ses compétences à mener de main de maître nos affaires et puis, qui te dit que Mélanie va vouloir l'épouser ?
- ...c'est pas faux...
- Il n'empêche, le fait qu'il laisse ses capsumons se balader seuls montre bien un total manque de responsabilités. Dès que je parviendrai à lui mettre la main dessus, je lui en toucherai deux mots.
- Tu es un amour, mon Henry, minaude-t-elle en lui serrant le bras.
Dans les bras de la mère de Vittorio, Morgana la corneille se débat comme un beau diable. Elle finit par dégager son bec, et en pince violemment les bras qui la maintiennent prisonnière. La dame en lâche sa proie, qui lui tire les cheveux et les vêtements en croassant de plus belle, insistant pour être suivie par l'humaine.
Finalement, en poussant un dernier cri déchirant de désespoir, l'oiseau de ténèbres finit par abdiquer et s'enfuir hors de la pièce.
Avançant à grands pas dans les couloirs de service qui longent la grande serre, Mélanie prête l'oreille au moindre bruit. Cet endroit est le plus romantique de tout le manoir, c'est vraiment le lieu idéal pour voler le beau d'une autre. C'est également le moment idéal, puisque tout le monde est trop occupé à danser et à discuter pour se préoccuper de ce que font les jeunes gens, et puisque tout à l'heure, la demeure sera investie par la partie de cache-cache, rendant le moindre recoin impropre à l'intimité.
Les chaussures de Mélanie lui font mal aux pieds. Elle est énervée au plus haut point. Ses longs cheveux auburn, répandus sur ses épaules, commencent à s'emmêler. Elle a un regard désespéré. Lorsque retentit une sorte de coup de tonnerre, que les nombreuses bouches de l'Etna voisin répercutent, Mélanie sursaute, et toutes les lumières s'éteignent d'un coup. Sans doute est-ce là simplement le signal que la partie de cache-cache va commencer.
Sans se départir de son sang-froid, Mélanie sort de sa poche une bougie à la flamme froide d'un violet spectral. La bougie pousse quelques petits cris de contentement.
- Alors, Lumière, content d'être enfin dehors ? demande Mélanie à la bougie vivante.
- Fu, fu ! répond Lumière.
- Je ne comprends vraiment pas pourquoi mes parents veulent que je me débarrasse de toi. Tu es tellement utile !
- Fu !
- Je suis certaine que Mère a inventé cette histoire d'âme dévorée pour me faire peur.
- Fu ?
- Je ne sais pas dans quel livre Mère est allée chercher que les bougies spectrales brûlaient l'énergie vitale et l'âme des gens. Enfin, peu importe. Nous devons retrouver Vittorio.
- Fu fu fu fu fu...
Dans la grande salle de bal, Madame Ravenswood tente de calmer l'assemblée, surprise par l'extinction des lumières.
- S'il vous plaît... s'il vous plaît ! Un peu de calme je vous en prie, et du silence !
Enfin l'ordre revient.
- Comme vous vous en souvenez sans doute, si vous avez bien lu l'invitation, c'est à présent l'heure de la partie de cache-cache ! Êtes-vous tous accompagnés de monstres émettant de la lumière, ou de lampes-torches ?
- Oui ! répond l'assemblée avec enthousiasme.
- Très bien !
Elle sourit avec délice. Puis, elle annonce les règles. Durant cette première manche, ce sont les filles et les femmes qui vont se cacher, et les garçons et hommes vont ensuite tenter de les retrouver. Le signal est donné ; les filles et femmes, éclairées par des torches ou par leurs capsumons, s'éparpillent dans les couloirs, les salons et les chambres de l'immense demeure, sous l'œil amusé de leurs pères, frères, époux et beaux.
À petits pas, Mélanie s'engage dans les corridors interminables de la villa. Les gens jouant à cache-cache ne vont pas tarder à se montrer, elle doit faire vite si elle veut débusquer son beau et la traîtresse débutante qui le lui a volé. Elle colle l'oreille à toutes les portes. Elle arrête même de respirer de temps en temps pour mieux écouter. Son bouquet de débutante à la main, semant des pétales sur son passage, elle fait les cent pas dans les corridors, explorant même les escaliers et les couloirs dérobés réservés aux serviteurs. Elle croise un groupe de trois débutantes qui gloussent et la dépassent, s'éclairant à la torche électrique.
Dépitée, Mélanie traîne les pieds, faisant une fois de plus le tour de la propriété.
Arme au poing, le groupe de tireurs pénètre dans la villa, tous les sens aux aguets, à la recherche des cibles mouvantes. Ma'ame Capone s'accroche au bras de Marco, tandis que Fiorangela a une main crispée dans une de ses poches. D'autres tireurs les accompagnent.
Dans le grand hall, une peinture à l'huile encore fraîche montre une jeune fille en robe blanche, bouquet à la main, voile dans ses longs cheveux auburn.
- Et bien, le décor est vraiment soigné, lance Ma'ame Capone. Je pourrai avoir la peinture, quand on aura terminé ?
- À votre guise, répond Guiseppe en souriant.
- Et moi, je pourrai prendre des choses aussi ? demande Fiorangela.
- On verra. Il ne faut pas ruiner le décor non plus !
- Vous comptiez le réutiliser ? demande Ma'ame Capone, yeux plissés.
- Non, mais j'aime à conserver le plus intact possible les décors de mes exercices.
- Oh, je vois... répond Ma'ame Capone. Dommage.
Elle hausse les épaules et échange le bras de Marco pour celui de sa fille Fiorangela.
- Mais, sera-t-il possible de se procurer des objets similaires ?
- Bien entendu. Peut-être même les originaux, lorsque je m'en serai lassé.
- Vraiment ?
- Oui, vraiment. Je vous donnerai tout à l'heure l'adresse de l'antiquaire par lequel je compte me débarrasser du décor dès que je n'en aurai plus l'utilité.
- C'est bien aimable à vous, Parrain.
- C'est le moins que je puisse faire pour vous, Madame Capone.
« Vil flatteur » songe la vieille Ma'ame Capone. « Je suis trop rusée pour me laisser prendre à ses belles paroles. Je sais parfaitement ce que tu penses de moi. Tu ne vois en moi qu'une vieille décrépie qui a fait son temps. Attends, attends que j'amène mon fils jusque dans le repère de Mewtwo. Attends que nous mettions la main sur la Bête. Tu verras... »
Fiorangela ouvre de grands yeux en voyant le visage de sa mère, déformé par une sorte de rage intérieure. La vieille dame est un peu plus effrayante chaque jour. Effrayante de détermination, effrayante de haine et de rage. Elle a beau être à moitié aveugle et aux trois quarts gaga, elle est toujours dangereuse. Certains de ses anciens agents sont toujours en liberté et actifs, sans compter ceux de son fils. Jusqu'à ce qu'elle soit morte, Fiorangela restera terrorisée par sa mère.
Le groupe se sépare, chacun prenant une direction différente. Ils emportent pour tout équipement une arme différente pour chacun d'entre eux, une cinquantaine de munitions, et une lampe-torche.
Désœuvrée, alors qu'autour d'elle les gens courent et crient et rient, Mélanie continue de tendre l'oreille, dans l'espoir fou d'entendre la voix de Vittorio. En soupirant, elle se rapproche de la salle de musique, surnommée « conservatoire ». Lorsqu'elle ne se sent pas très bien, elle aime à rester assise sur le banc du piano, pinçant distraitement les cordes de la harpe ou du violoncelle.
Dans le silence de cette partie du bâtiment, Mélanie peut entendre la voix croassante d'un capsumon-oiseau des ténèbres et quelques notes qui s'égrènent, jouées au piano. Intriguée, elle pousse la porte vitrée ; la personne qui s'est assise là pour jouer est peut-être Vittorio !
Mélanie fait quelques pas hésitants dans la pièce, appelant son beau d'une voix timide. Le croassement insistant de l'oiseau lui répond, puis une silhouette de sorcière armée d'un bec acéré se précipite vers elle. En hurlant, Mélanie se débat et chasse de son mieux le capsumon-oiseau. Puis elle se retourne et, voyant enfin ce qui jouait la mélodie au piano, pousse un hurlement encore plus déchirant et s'enfuit en courant.
Marco vise, tire, et pousse un juron pas très poli. Son tir a été dévié au dernier moment, et sa cible a disparu. De rage, il jette son arme sur le piano et fait les cent pas dans la pièce. Il lui faut absolument retrouver cette cible, et l'abattre. Il en va de son honneur. Grinçant des dents, il se penche pour reprendre son fusil et le recharger. La chasse continue.
Fiorangela regarde la cible aux pieds de sa mère. Les armes à feu ne l'attirent pas. Elle a de bien meilleures idées pour s'amuser avec les cibles.
- Alors, tu tires pas ? lance Ma'ame Capone.
- Tu t'amuses tellement bien, que je ne veux pas te voler tes cibles.
- Peuh. Tu as peur de viser moins bien que ta vieille folle de mère ?
Fiorangela étouffe un cri d'indignation. Elle se couvre la bouche de ses mains et, bien que blessée dans son orgueil, elle tente de caresser sa mère dans le sens du poil.
- Tu n'es pas folle, Maman !
- Ah, c'est bien la première fois que tu dis ça.
- Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit !
- Mais je ne te le fais pas dire, ma fille, rétorque Ma'ame Capone en montrant les dents. J'affirme simplement que tu l'as déjà dit par le passé !
- Comment oses-tu !
Les feux femmes se font face. La vieille, qui fut une beauté dans sa jeunesse, puis une panthère, et qui est à présent toute ratatinée et ridée. La jeune, tout aussi ridée, qui n'a jamais été belle.
- Très bien! tempête Fiorangela. Débrouille-toi toute seule !
- Tu oses abandonner ta mère ?
- Je ne t'abandonne pas, je me barre. C'est pas la même chose.
Et elle tourne les talons aussi sec.
Le souffle coupé, Ma'ame Capone regarde sa fille s'éloigner dans le couloir. Décidément, on ne peut compter sur personne ! Est-ce donc ça la vieillesse ? Ne pouvoir compter sur personne ? Être abandonnée par ses propres enfants ?
Elle secoue la tête. Au moins, il lui reste son incapable de fils, et quelques fidèles affiliés de son organisation. Ce n'est pas grand-chose, mais en cas de coup dur de la part du reste de la Cosa Nostra, ou simplement en cas de coup fourré venant de sa fille, elle pourra toujours se débrouiller seule. Pour combien de temps encore ? Elle préfère ne pas y penser. L'âge la rattrape bien malgré elle.
Clopinant sur ses jambes prises par l'arthrite, Ma'ame Capone continue d'avancer dans la grande maison à la recherche de cibles. Elle se débrouille assez bien, pour une vieille femme qui n'a jamais pratiqué le tir de sa vie.
Minuit sonne à une horloge lointaine. Ma'ame Capone compte treize coups, puis grogne. Elle n'est quand même pas gaga à ce point ?
Où en était-elle, déjà ? Ah oui, jamais pratiqué le tir de sa vie.
En fait, ce n'est pas exactement vrai. Elle utilisait déjà une arbalète dans sa jeunesse, avec des pokéballs en guise de pointes de carreaux. C'était son arme secrète pour la capture de pokémons, et ça lui avait permis de lancer sa petite affaire de trafic. Malheureusement, tous ses sbires n'étaient pas capables d'utiliser cette technique, et elle avait finalement laissé tomber l'idée. La technique était restée. Il faut croire que le tir, comme le vélo ou le combat pokémon, ça ne s'oublie pas.
Elle sourit de toutes ses dent manquantes. Il y a du bruit derrière la porte. Une cible, sans doute. Il y a des voix, des bruits, des mains qui tambourinent aux portes.
Des mains qui tambourinent à toutes les portes.
Elle tourne les talons et clopine aussi vite qu'elle le peut.
C'est trop effrayant.
Dans la chambre à l'immense lit à baldaquin, trois jeunes femmes gloussent à qui mieux mieux.
- Je parie que c'est mon beau à moi qui nous trouvera le premier.
- Non, c'est mon frère !
- Non, c'est mon père !
- Et pourquoi pas vos beaux ? interroge la première.
- Parce que mon beau est stupide, rétorque la troisième.
- Parce que mes parents m'ont fait escorter par mon frère, soupire la deuxième.
- Oh, poverina! soupire la première, compatissante.
- C'est pas plus mal, répond la deuxième. Au moins je peux m'amuser sans risquer de me faire draguer, et danser sans craindre les mains baladeuses.
- C'est un point de vue, répond la troisième. Moi j'aime bien les mains baladeuses...
- Petite pécheresse ! glousse la première en lui pinçant le gras du bras.
- On trouve le plaisir où on peut...
- Bon, s'impatiente la deuxième, où sont-ils ?
Dans les entrailles de la grande maison, minuit sonne. Treize coups peuvent être distinctement comptés.
Un déclic se fait entendre au niveau de la porte.
- C'était quoi, ça ? sursaute la troisième.
La première, visiblement la plus âgée, glousse.
- Oh, tu as peur même de ton ombre !
- Mais elle n'a pas tort, répond la deuxième. J'ai bien entendu du bruit au niveau de la porte.
- Oh, vous entendez des voix...
L'aînée néanmoins va écouter à la porte.
- Des pas dans le couloir. Sans doute, ce sont les hommes qui nous cherchent.
- Je veux voir !
La deuxième se précipite sur la clenche et la tourne lentement. Elle tire. La porte ne s'ouvre pas.
- T'es vraiment une tanche ! s'impatiente la troisième en poussant sa camarade. Laisse-moi faire ! T'es pas fichue d'ouvrir une porte !
- C'est pas ma faute...
- Vous disputez pas ! interrompt l'aînée. Ils vont nous repérer avec tout votre vacarme !
Malgré les essais répétés, la porte ne s'ouvre pas.
- Ohé ? appelle la première, visiblement énervée. Y'a quelqu'un ? La blague n'est pas drôle ! Ouvrez tout de suite !
La troisième est plus sur les nerfs. Elle tambourine à la porte.
- Laissez-nous sortir ! S'il vous plaît, laissez-nous sortir !
- J'ai un bébé souris électrique avec moi... répond la seconde. Et vous, vous avez quoi comme capsumons ? Ils pourraient nous aider à sortir...
- J'ai une fée-étoile.
- Et moi, un chien évolutif.
- On va pas aller bien loin comme ça.
La seconde, visiblement la plus jeune, pique une crise de panique. Elle trépigne sur place et se met à hurler.
- Je veux sortir ! Laissez-nous sortir !
Elle se précipite sur la porte et la martèle de ses poings serrés, s'écorchant la paume des mains de ses ongles pointus.
- Laissez-nous sortir ! Laissez-nous sortir ! Laissez-nous sortir !
L'aînée s'assoit tranquillement sur le lit.
- Ils finiront par se lasser de la blague. Au pire, nous avons un lit douillet pour passer la nuit !
- Et moi qui voulais gagner le concours du plus beau capsumon... soupire la troisième. Quelle couille !
L'aînée ouvre de gros yeux ronds.
- Voyons, surveille ton langage !
Fiorangela traverse les couloirs à grands pas. Elle a repéré, depuis l'extérieur de la maison, l'endroit parfait pour ce qu'elle souhaite essayer. Elle veut absolument gagner ce concours de tir. Si même sa mère peut toucher une cible, elle, Fiorangela, la Maîtresse des Esprits, peut abattre des dizaines de cibles les yeux fermés. C'est mathématique. Ou scientifique. Elle ne sait pas trop. Mais enfin, c'est comme ça que les choses doivent être. En théorie tout du moins.
Elle arrive enfin tout en haut de la cage d'escalier principale. Comme prévu, le dernier palier comporte une petite plateforme avec une jolie table ronde et un vase rempli de fleurs, et il s'ouvre sur les deux ailes de la maison. De là, Fiorangela a l'impression de tout dominer. Elle peut entendre le moindre murmure. Elle peut tout contrôler.
Elle ferme à demi les yeux. Elle porte la main à sa poche et en tire une capsule. Elle respire profondément. Puis elle libère le capsumon.
Sa mère ne sait rien à ce sujet.
Son frère ne sait rien à ce sujet.
Personne ne sait rien.
Elle se laisse emporter par le charisme de la créature qui apparaît. Qui est le maître, qui est l'esclave, impossible de dire, entre Fiorangela et le monstre qu'elle vient d'invoquer.
À ses pieds se trouve une roche fissurée. Au vu de la forme, il semblerait que ce soit une ancienne pièce de construction ayant fait partie d'une voûte. Une étrange lueur violacée s'en échappe. Étendant ses mains au-dessus du bloc, Fiorangela se met à murmurer une incantation.
Une vague forme violacée et piquetée de vert sort de la fissure du bloc et se condense au-dessus.
- Cent sept esprits mauvais, soupire Fiorangela. Cent sept princes de la nuit, pour cent huit tentations auxquelles ils ont succombé. Ah, jamais personne ne saura comment j'ai trouvé votre cachette et comment j'ai su l'incantation pour vous libérer. Et bientôt, je vous rejoindrai, et deviendrai la cent huitième.
Les esprits se rassemblent autour de Fiorangela.
- J'aurais aimé participer à la boucherie, comme les autres, mais votre voix est trop forte. Promettez-moi, je vous en prie, d'obéir à ma voix. Jurez-moi fidélité jusqu'au jour de ma mort. J'ai plus que jamais besoin de savoir que je peux compter sur votre pouvoir.
Elle halète un peu puis continue.
- Je ferai tout ce que vous voulez. Vous avez pris ma beauté pour vous laisser capturer. Vous pourrez aussi prendre mon âme le jour de ma mort, je rejoindrai votre nuée au jour de ma mort.
La tête rejetée en arrière, les cheveux défaits, les yeux révulsés, Fiorangela ressemble à une possédée. Treize coups sonnent à une horloge lointaine, confirmant que les cent sept spectres ont accepté le contrat.
- Je vous ai offert ma beauté et mon âme en échange de vos pouvoirs. Allez, esprits ! Dévorez ma beauté, et dévorez mon âme ! Je vous les offre ! Je vous servirai au centuple de ce que vous m'aurez servie !
Les cent sept spectres se précipitent sur la jeune femme tandis qu'étalée au sol, cambrée, cette dernière donne l'impression d'être sujette à une crise d'épilepsie. Quelques esprits vont et viennent, traversant son corps, la plongeant dans une sorte d'extase érotique, possédant son corps et son esprit. Elle bave et se tortille sur le tapis d'orient, poussant des gémissements déchirants, tandis que de tous les recoins de la maison, des cris et des appels désespérés commencent à se faire entendre.
Alors que Mélanie s'enfuit hors du conservatoire, terrifiée par la détonation, la présence de cet homme inconnu, et l'attaque de l'oiseau-sorcière, elle entend sonner la vieille horloge de son grand-père. La vieille horloge du hall, à la sonnerie familière et rassurante. Pour se calmer, elle compte les coups.
Un.
Elle trébuche dans le tapis du couloir.
Deux.
Elle atterrit par terre et se fait mal au genoux.
Trois.
Elle s'appuie sur ses mains pour se relever.
Quatre.
Elle se redresse et brosse sa robe.
Cinq.
Elle sort sa bougie spectrale pour s'éclairer.
Six.
Elle entend des éclats de voix provenant des pièces aux portes fermées. Les gens s'amusent.
Sept.
Elle se retourne pour vérifier qu'elle n'est pas poursuivie.
Huit.
Une silhouette se découpe derrière elle. Elle se remet à courir.
Neuf.
Bientôt, l'escalier.
Dix.
Elle s'étale encore une fois, trébuchant sur la première marche.
Onze.
Elle se remet à courir, abandonnant derrière elle le bouquet et le voile.
Douze.
Elle jette ses chaussures dans l'escalier pour courir plus vite, et continue à grimper.
Treize.
Elle s'arrête.
Treize coups ? L'horloge de son grand-père a sonné... treize coups ? Comment est-ce possible ? De toute sa vie, jamais Mélanie n'a entendu la vieille horloge sonner la mauvaise heure. C'est impossible. L'horloge ne peut pas faire défaut à la famille. C'est impensable.
Les escaliers craquent sous le poids de son poursuivant. Des mains invisibles tambourinent à toutes les portes closes.
- Je... te...vois...
Mélanie tourne la tête, serrant dans sa main sa bougie à flamme violacée. Là, avec ses cheveux gris bien permanentés, sa canne et son maquillage trop forcé, se tient une vieille dame qui sourit de toutes les dents qui lui restent. Dans sa main se trouve une sorte de tuyau métallique qu'elle pointe dans sa direction. Une détonation retentit alors que l'extrémité pointée vers Mélanie s'illumine soudain. Le parquet aux pieds de la jeune ville vole en éclat. Elle sursaute, et comprend soudain le danger qu'elle doit affronter.
- Joue... avec... moi...
La vieille dame plie son tuyau en deux et trafique quelque chose à la pliure. Elle le redresse. Un clic se fait entendre. À nouveau elle pointe ce qui semble être une arme dans la direction de Mélanie. Elle continue à avancer.
Mélanie hurle et se précipite dans le premier couloir venu. Elle se retrouve dans la galerie d'art, coincée entre une vieille armure qui s'écroule sur le sol, poussée par un homme aux épaules larges tenant lui aussi un objet de métal dont il pointe la gueule vers la débutante. L'ombre de sa main sur la vitrine d'un masque funéraire est effrayante. La terreur aveugle la jeune femme qui pousse un hurlement auquel d'autres hurlements, ailleurs dans la maison, font écho.
Assise sur le lit à baldaquin, dans la chambre à la porte verrouillée, elle tente de calmer ses deux compagnes.
- Mais tous ces cris dans toute la maison !
- Sans doute nous aurons mal lu le programme de la soirée.
- Mais ces cris !
- Ne vous en faites pas. Je ne serais pas surprise d'apprendre que c'était une mauvaise blague poussée à grande échelle pour tenter de nous faire paniquer. Ou, le programme distribué aux hommes était différent du nôtre.
- Que veux-tu dire ?
- Et bien, peut-être que c'est une partie de cache-cache pour nous, mais pour eux, il s'agit de nous effrayer le plus possible. Plusieurs hommes auront eu l'idée de fermer les portes des chambres à clef pour nous terrifier. Vous verrez, dans moins d'une demi-heure, tout sera terminé. Ils se seront lassés.
La plus jeune des trois regarde son aînée d'un air terrifié et pointe son doigt derrière elle.
- Ah, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi !
- Re...regarde ! Derrière toi ! Les draps !
L'aînée soupire et regarde les deux autres d'un air blasé.
- Vous pensiez franchement pouvoir m'effrayer aussi stupidement ? C'est vraiment...
Elles ne sauront jamais ce que l'aînée des trois jeunes filles voulait dire. À ce moment précis, les draps de lit, saisit par des mains aux intentions meurtrières, se précipitent sur elle et l'étouffent.
Serrés l'un contre l'autre, Henry et Martha Ravenswood avancent à petits pas dans le long couloir. Lorsque minuit à sonné, les rires et les galops de leurs invités se sont transformés en hurlements de terreur et de désespoir. Mais depuis quelques instants, le silence s'est installé. Un silence de mort.
- Henry, je n'ai pas souvenir d'avoir vu nos invités se concerter pour nous faire peur à ce point...
- Moi non plus, ma douce Martha. Mais rien ne nous indique qu'ils ne se sont pas concertés avant le début de la soirée.
- Qu'avons-nous fait pour mériter qu'ils sabotent ainsi la soirée de débutante de notre fille chérie ?
- La jalousie, sans doute. La simple jalousie.
- Oui, tu as sans doute raison, caro mio, répond Martha Ravenswood.
Elle soupire doucement en levant les yeux sur la tapisserie des murs. Une tapisserie à motifs verticaux, pour accentuer l'impression de grandeur qui se dégage de l'ensemble de la maison. Dans la pénombre à peine éclairée par la torche électrique, l'impression de hauteur est accentuée au point que les murs donnent l'impression de se refermer sur le couple passablement terrifié.
Doucement, Martha Ravenswood confie à son époux les commérages qu'elle a surpris parmi les invités de la soirée.
- Je savais que dissimuler l'existence des mines de cuivre était une mauvaise idée, soupire Henry Ravenswood. Pourquoi mon père nous a-t-il fait juré de garder le silence ?
- Je n'en ai pas la moindre idée, caro mio. J'aimerais pouvoir t'apporter une réponse.
Elle frissonne et se serre encore plus contre son époux.
- Excuse-moi, très chère, mais je ne suis pas dans mon assiette, soupire Henry Ravenswood. Je crois que j'ai quelque peu abusé de boisson. J'ai l'hallucination visuelle que le couloir n'est plus qu'un mur circulaire autour de nous.
- Tu as raison, j'ai cette impression aussi. Sans doute est-ce simplement la lumière, et non la boisson, car je n'ai point touché au champagne.
- Alors, que faisons-nous ?
- Et bien...
La très pratique et très pragmatique Martha Ravenswood réfléchit quelques instants.
- Suivons le mur en le touchant de la main. Nous finirons par arriver quelque part.
Ils avancent ainsi pendant cinq ou six minutes, puis ils s'arrêtent.
- Voyons, s'exclame Martha Ravenswood, comment est-ce possible ? Il ne faut pas plus d'une minute pour traverser le couloir en marchant vite, et j'ai l'impression déjà d'avoir fait plusieurs fois le tour de la résidence.
- Et vois, cara mia, répond Henry Ravenswood, comme les murs ont l'air de plus en plus hauts !
- C'est vrai ; le nombre de fenêtres que je vois a également diminué.
- Je crains, très chère, que nos ne voyons victimes d'une très cruelle farce. Le couloir s'enroule autour de nous.
- Une farce, sans doute. Débusquons les mauvais plaisantins !
Avec assurance, Martha Ravenswood se met à frapper les murs, s'attendant visiblement à ce qu'ils ne soient qu'un écran de papier derrière lequel se dissimulent des invités prêts à s'exclamer « surprise ! ».
Les murs sont pleins.
- Caro mio, je commence à avoir la chair de poule, confesse Martha Ravenswood en tremblant de tous ses membres.
Henry ne répond rien, tétanisé par la terreur.
Deux détonations retentissent
Les deux époux s'effondrent sans même pouvoir se dire un dernier « je t'aime ».
Un sourire mauvais sur les lèvres, Guiseppe Almuzara flatte l'encolure de son cerf japonais hypnotiseur. Il murmure doucement, comme pour lui-même :
- Finalement, les cadeaux de Ma'ame Capone ont du bon...
Le cerf baisse la tête vers les deux cadavres et mâchouille le bas de la robe de Martha Ravenswood.
Mélanie se met à courir de plus belle, à peine éclairée par la flamme violette de son monstre-bougie. Elle est terrifiée. Elle trébuche dans les escaliers, se relève, trébuche encore, déchire sa robe. De toutes parts lui parviennent des hurlements terrifiés, des ricanements un peu fous.
Quatre à quatre, pieds nus, elle monte les escaliers qui mènent au grenier. Elle ignore si la vieille dame la poursuit toujours. Elle n'ose pas se retourner. Dans toute la maison, des détonations et des cris peuvent être entendus. Des larmes de terreur cascadent sur ses joues. Elle ne parvient plus à penser. Elle doit fuir, se cacher. C'est tout ce qui compte. Courir, sans s'arrêter.
Enfin, le grenier. Le bric-à-brac des années passées. Les toiles d'araignées familières, les chauves-souris suspendues au plafond, les ombres poussiéreuses, les vieilles malles. Mélanie tire l'échelle pour la remonter, et boucle la trappe. Pour être sûre de ne pas être poursuivie, elle pousse dessus tous les meubles qu'elle peut, puis s'assoit sur la pile en soupirant de soulagement.
- Fu fu fu fu fu... fait le monstre-bougie qu'elle tient toujours dans sa main.
Doucement il luit et se métamorphose en une sorte de lampe-tempête. De ses longs bras il saisit le poignet de Mélanie en poussant des hululements lugubres. La flamme dans son globe de verre brille de plus en plus fort et ses yeux ont un air affamé. Finalement, les histoires concernant les tendances de ce capsumon à manger les âmes humaines sont peut-être plus que des racontars de vieille femme...
Mélanie le secoue en hurlant de terreur et se rue dans le bric-à-brac du grenier, mettant le plus de distance possible entre elle et le monstre dévoreur d'âme qui rampe à sa poursuite. Elle arrive à un endroit dégagé et s'arrête, voyant quelque chose suspendu au plafond. Accroché au paquet par ses serres, le picorant de son bec, le capsumon-oiseau de Vittorio lance des appels déchirants. Intriguée et toute tremblante, Mélanie s'approche.
Un rayon de lune tombe sur le paquet suspendu aux poutres.
C'est le corps sans vie et horriblement mutilé de Vittorio.
Mélanie n'a pas le temps de pousser un cri de surprise. Quelque chose lui traverse la poitrine, accompagné d'une sourde détonation. Elle baisse les yeux sur la petite plaie légèrement saignante au milieu de son sternum. Elle y porte la main, trop abasourdie pour gémir de douleur.
Deux autres détonations, deux autres sursauts. Mélanie s'effondre.
Un sourire sur les lèvres, Marco recharge son arme. Et voilà. En plein dans le mille. Une cible-compte-double, qui plus est. Compte-triple même, s'il s'agit de la fille de la maison.
Il pousse le cadavre du bout du canon de son arme. Le sang, rouge sur la robe blanche, luit sous les rayons lunaires comme des rubis. La belle paraît simplement endormie. Quel dommage que sa course effrénée dans la maison ait ruiné sa tenue !
Il repose son arme, et brosse lentement les cheveux auburns. La voilà un peu plus présentable. Il poudre le visage qui commence déjà à blêmir, lime les ongles cassés, puis la porte sur un vieux canapé à moitié défoncé. Là, il soulève les jupes, et se couche sur le cadavre.
Un peu perdue dans la grande maison, Ma'ame Capone a néanmoins croisé plusieurs fois les autres membres de l'équipée, et abattu pas mal de cibles. Toutes sont à présent bouclées à double tour dans les chambres, sans qu'il soit possible d'ouvrir les portes. Les chasseurs sont possessifs, et l'intervention d'un spectre du parrain a permis de débusquer les derniers survivants et de les livrer aux bons soins des chasseurs.
- Je suis content de savoir que tout le monde s'amuse, sourit le parrain en prenant le bras de Ma'ame Capone. Il nous faudra refaire une démonstration.
- Oui, confirme Ma'ame Capone en s'appuyant au bras du parrain. C'était une soirée très distrayante. Rien qu'avec la cible sur l'arbre... Quel était son nom, déjà ?
- Vittorio.
- Un bien joli nom pour une bien distrayante cible.
En silence ils gravissent les escaliers et découvrent Fiorangela, prostrée au sol dans ce qui semble être à la fois une crise d'épilepsie et une extase sexuelle de haut niveau.
- Et bien et bien... souffle Guiseppe Almuzara.
Ma'ame Capone hausse un sourcil.
- Je savais que ma fille était bizarre, mais à ce point...
Remise enfin de sa surprise, elle s'excuse auprès du parrain.
- Si j'avais su qu'elle ne saurait pas se tenir, je ne lui aurais jamais demandé de m'accompagner. Je suis vraiment navrée pour le spectacle qu'elle offre.
- Moi je suis navré pour Marco. Il aurait apprécié le spectacle.
Ma'ame Capone hausse les épaules.
- Les absents ont toujours tort.
- Comme vous dites !
Après quelques instants, dégoûtée par l'obscénité de la tenue de Fiorangela, Ma'ame Capone se penche sur le corps de sa fille et se met à la secouer.
- Eh, Fiorangela, arrête ton cirque maintenant !
Pour toute réponse, Fiorangela continue de se tortiller en poussant des gémissements venus du plus profond de son être.
Un vent horriblement glacé soudain se précipite vers Fiorangela, qui a un sursaut, comme d'un choc électrique.
- C'était quoi, ça ? demande Guisseppe, pas très rassuré.
- Je ne l'ai jamais vu de mes yeux, mais j'en ai entendu parler quand j'étais au Japon, répond Ma'ame Capone d'une voix lugubre. Des pokémons spectres. Fiorangela est possédée.
- Possédée ? Pokémons ?
- Ah, c'est vrai, vous êtes jamais allé au Japon, vous n'avez jamais entendu ce mot.
Ma'ame Capone s'assoit distraitement sur un bloc de pierre fissuré tout en contemplant d'un air navré sa fille qui se tortille par terre au milieu des spectres glacés.
- Au Japon, le nom scientifique des capsumon c'est « pokémon ». À chaque stade de métamorphose de chaque capsumon, ils donnent un nom bien particulier.
- Comme, du latin ? demande Guiseppe.
- Non, rien à voir avec les noms que nous donnons aux animaux. Par exemple, votre cerf hypnotiseur, c'est un « cerfrousse ». Sa première forme est nommée « faonfrousse » et son troisième stade, « carifrousse ».
Elle fait une petite pause avant de continuer ses explications.
- Si j'en crois le peu que je sais au sujet des pokémons spectres – les capsumons-fantômes si vous préférez – celui qui possède Fiorangela est un spiritiomb. Le pire de tous.
- Un spiritomb ? lance Guiseppe en écho.
- Un ensemble de cent huit spectres qui agissent comme un essaim et sont prisonniers d'un bloc de pierre, souvent la clef de voûte d'une bâtisse effondrée. Comme celle-ci.
Elle pointe négligemment la pierre sur laquelle elle s'est assise.
- Et... vous savez quoi faire ?
Le ton du parrain sonne plus comme une affirmation que comme une question.
- Ah non, moi, je me mêle pas des pokémons spectres. Ma spécialité c'est le type sol.
Elle remue du bout du pied le corps de Fiorangela, encore agité de spasmes.
- Les spectres, faut pas s'en mêler. Quand ils auront fini avec elle, ils retourneront dans leur pierre d'origine. (elle donne un coup de talon au bloc) Du moins je l'espère...
- Si il arrive quoi que ce soit... commence le parrain.
- Vous m'en tiendrez responsable ? complète Ma'ame Capone. Croyez-moi, s'il vous arrive quoi que ce soit de mauvais à cause du spiritomb de Fiorangela, vous serez plus là à l'aube pour en tenir responsable qui que ce soit...
- Vous êtes une femme très rassurante...
- J'essaye de l'être autant que faire se peut, répond Ma'ame Capone avec ironie.
Un dernier spasme, et le corps de Fiorangela retombe, immobile, respirant à peine. Un courant d'air glacé s'infiltre dans la fissure de la clef de voûte, soulevant les jupes de Ma'ame Capone. Doucement, Fiorangela commence à reprendre ses esprits.
- Alors, tu t'es bien amusée ? lance Ma'ame Capone avec un ton de reproche. T'es fière de toi ?
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
Fiorangela regarde autour d'elle sans donner l'air de reconnaître son environnement.
- Ne joue pas à la plus maline avec moi ! lui intime sa mère. Rappelle ton spiritomb, nous allons de suite te faire exorciser.
D'un geste, elle empêche sa fille de répondre. Elle se lève du bloc de pierre et commence à descendre l'escalier en grommelant.
Fin du chapitre
Chapitre inspiré par la chanson Sure fire winner de Adam Lambert.
