Chapitre 8

_C'est lui ?

Lisbon jeta un coup d'œil au point qu'il lui désignait, juste derrière la baie vitrée du café dans lequel ils étaient installés. Elle acquiesça de façon presque imperceptible et Jane eut un sourire. Que le spectacle commence.

La petite clochette qui annonçait l'arrivée d'un nouveau client dans la boutique retentit. Aussitôt, le consultant lança comme s'il continuait une conversation sans jamais avoir été interrompu :

_Vous ne pouvez pas faire ça !

_Je n'ai pas le choix, Jane. Vous avez merdé sur ce coup, assumez !

Il retint un sourire en la voyant jouer si bien son rôle. Sa voix tremblait d'indignation et elle avait haussé le ton de façon assez naturelle pour que cela ne fasse pas trop joué… Mais assez insistante pour que le nouvel arrivant ne perde pas une miette de ses paroles. Il s'apprêtait à continuer leur mise en scène, mais le journaliste qu'ils étaient en train de piéger mordit à l'hameçon plus vite que prévu. Le consultant repéra son air intrigué une seconde avant qu'il ne s'approche de leur table.

_Teresa ?

Elle feignit la surprise à la perfection.

_Marc ! Qu'est-ce que tu fais ici ?

_Mon café du matin m'appelle. Et toi ?

Jane les observa alors qu'ils prenaient des nouvelles l'un de l'autre. Le doute qui l'avait gagné dès qu'elle avait dit avoir un contact dans la presse fut confirmé par leur attitude. La jeune femme repoussa une mèche de cheveux derrière son oreille d'un air gêné alors que son interlocuteur la dévorait du regard et souriait avec un peu trop d'insistance. Un contact, bien sûr. Un ex, traduisit-il intérieurement.

_Bon, et bien, content de t'avoir revue.

_Moi aussi.

Le journaliste s'éloigna sur un dernier coup d'œil pour aller faire la queue au comptoir. Sentant le regard insistant que Jane posait sur elle, Lisbon demanda d'une voix un peu trop agressive :

_Quoi ?

Le demi-sourire qui disait qu'il savait tout fit son apparition sur son visage et elle leva les yeux au ciel avant de reprendre son rôle.

_Ecoutez, vous avez enfreint toutes les règles et vous le savez. Vous avez mis mon équipe en danger. Vous devriez déjà être content de ne pas vous retrouver en tôle !

Il faisait très bien semblant de concentrer toute son attention sur elle alors qu'il guettait la réaction du journaliste, à quelques mètres devant eux. Le contact de Lisbon semblait détendu, mais alors qu'il leur tournait le dos, sa tête était légèrement orientée vers eux et Jane sut aussitôt qu'il était en train de les écouter, à leur insu, croyait-il.

_Très bien ! Virez-moi. Vous savez que vous le regretterez.

_Vous pourriez avoir la décence de vous excuser.

_Allez vous faire voir, Lisbon.

Il quitta la table puis le café d'un mouvement rageur. La jeune femme regarda sa silhouette qui s'éloignait à travers la vitre, secouant la tête d'un air désespéré. Comme ils l'avaient prévu, il ne fallut pas longtemps pour que Marc la rejoigne à sa table, son café à la main.

_Un problème ? demanda-t-il en s'installant face à elle.

Elle haussa les épaules, sachant qu'il insisterait de lui-même et qu'elle n'avait pas besoin de balancer davantage d'appât. Il finit par ajouter :

_C'était Patrick Jane, n'est-ce pas ?

Un hochement de tête. Elle lâcha d'une voix amère :

_Il est insupportable.

_Que s'est-il passé ?

Elle feignit une hésitation. Alors il posa une main sur la sienne, geste sans doute destiné à la rassurer.

_En off, naturellement.

Une nouvelle grimace, puis elle céda.

_Jane a fait des conneries sur le dossier John Le Rouge. Je dois le virer. La décision sera effective dès demain.

Elle n'eut pas besoin d'en dire plus pour voir l'étincelle de la victoire s'allumer dans le regard de Marc. Un bon contact, oui, mais un journaliste avant tout. Elle dissimula son sourire en prenant une gorgée de café. Le poisson était ferré.


Affaire John Le Rouge : Patrick Jane licencié. L'agent Teresa Lisbon a démit de ses fonctions Patrick Jane, le consultant qui travaillait avec le CBI sur le dossier du tueur en série le plus sanglant de Californie. »

Cho reposa le journal sur son bureau. Personne n'eut le temps de faire de commentaire, les téléphones se mettant à sonner presque instantanément. Les autres reporters avaient dû prendre connaissance de l'article et appelaient pour avoir davantage de renseignements. La tempête médiatique était déclenchée et elle ne se calmerait pas avant plusieurs jours. Tranquillement allongé sur son divan, Jane écouta les diverses réponses que ses collègues faisaient aux journalistes. Malgré de nombreuses divergences, il n'était pas rare que les forces de l'ordre et la presse entretiennent d'excellentes relations et des liens d'amitié se tissaient souvent entre les professionnels des deux camps. Aujourd'hui, tous les reporters à qui Van Pelt, Cho, Rigsby, Lisbon et Hightower avaient eu affaire par le passé venaient réclamer des infos, jouant sur la carte de l'amitié ou du retour d'ascenseur.

Lisbon retint un sourire victorieux quand le rédacteur en chef de l'un des plus gros quotidiens du pays l'appela personnellement. Le fait que Jane ait autrefois été très médiatisé leur servait. Un nouveau scandale entourant son nom, en particulier dans ces conditions, ça allait faire vendre, ils étaient donc assurés de l'intérêt de la presse. John Le Rouge ne pourrait pas manquer l'info.

Sa conversation avec Pete Callaghan dura presque une heure, au cours de laquelle elle fit semblant de ne pas vouloir organiser de conférence de presse sur le sujet. Elle finit par céder alors qu'Hightower glissait la tête dans son bureau pour lui signaler qu'elle voulait lui parler. Elle raccrocha après avoir promis qu'elle parlerait dès le lendemain et que tous les médias seraient informés par mail du lieu et de l'heure du rendez-vous.

_Lisbon, dans mon bureau, tout de suite.

Elle retint une grimace. Ils n'avaient pas mis leur supérieure au courant de leur plan, car personne ne savait à qui ils pouvaient faire confiance. Seuls les membres de l'équipe savaient que ce licenciement était bidon. Elle allait avoir droit à la plus belle remontée de bretelles de sa vie.


_Vous croyez qu'elle va lui passer un savon ?

Jane lâcha un léger rire à la question de Rigsby. Hightower allait démolir Lisbon dans ce bureau, ils le savaient tous, passer un savon ne décrivait pas l'étendue de ce qu'elle allait subir. Mais elle savait ce qu'elle faisait, ce plan était son idée et il lui faisait assez confiance pour savoir qu'elle encaisserait. D'autant que si tout cela fonctionnait, Hightower devrait très bientôt lui présenter ses plus plates excuses. Finalement, ce fut Cho qui répondit :

_Lisbon est une grande fille, ne t'en fais pas pour elle.

Pourtant, elle était livide quand elle revint dans la pièce, à peine quelques minutes plus tard. Si Jane était jusque là resté décontracté, il se leva d'un bond et fit un pas vers elle en voyant l'état dans lequel elle semblait être. Mais elle eut un discret signe de tête et il fit taire son premier instinct protecteur. Elle avait raison, il ne pouvait pas montrer qu'il s'inquiétait pour elle alors qu'ils étaient censés être fâchés à mort, ils pouvaient être observés. Il laissa donc Van Pelt s'en occuper.

_Patron ? Ca va aller ?

Il vit Lisbon déglutir difficilement et lui jeter un coup d'œil avant de plaquer un faux sourire sur ses lèvres.

_Ca va, c'est bon. Je ne suis pas encore virée.

Le soupir de soulagement fut collectif. Le renvoi de Lisbon aurait certes été déprimant pour l'équipe à n'importe quel moment, mais aujourd'hui, il fallait absolument qu'elle reste à son poste, la capture de John Le Rouge en dépendait. Cho réalisa le premier que le soulagement n'était peut-être pas de mise et répéta d'un ton interrogateur :

_Pas encore ?

Lisbon acquiesça.

_Nous avons un mois. Elle nous donne un mois pour le coincer. Si nous n'y parvenons pas, je serai démise de mes fonctions et Jane réintégré.

Le consultant fronça les sourcils. Avec un peu de chance, elle n'aurait pas de souci à se faire, il savait que John Le Rouge frapperait à un moment précis et très bientôt, information qu'il n'avait pas encore pris la peine de partager. Mais le fait qu'Hightower ait recours à de telles menaces le surprenait : ne sachant pas qu'ils avaient un plan, elle devait considérer la capture du tueur dans de tels délais comme impossible à réaliser. Cherchait-elle un prétexte pour se débarrasser de Lisbon ? Il devrait se pencher sur la question. Avant que qui que ce soit puisse faire le moindre commentaire, la brune lança :

_Jane, venez avec moi.

Fait exceptionnel, il obéit sans discuter, la suivant jusqu'à son bureau. Une fois arrivée, elle verrouilla la porte derrière lui et ferma les stores de façon à pouvoir lui parler en toute tranquillité.

_Est-ce que ce n'est pas un peu suspect ? s'inquiéta-t-il.

_Non, j'ai prévenu Hightower que j'avais des papiers à vous faire signer avant votre départ et que j'avais peur que vous fassiez une scène. Elle s'attend à ce qu'on s'isole.

Il hocha la tête, rassuré.

_Vous tenez le choc ?

_Ca va aller. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit si virulente, mais j'ai connu pire.

_Vous vouliez me parler ? demanda-t-il quand elle n'ajouta rien.

_Oui… Enfin, non, je…

Elle secoua la tête, frustrée par son incapacité à s'exprimer. Il y avait trop de choses qui se passaient en elle en cet instant pour qu'elle y arrive. Elle était déstabilisée par la violence avec laquelle Hightower l'avait accusée de mal mener l'enquête sur John Le Rouge, encore traumatisée par les aveux et le baiser de Jane, et surtout, même si elle n'accepterait jamais de le montrer ou de l'admettre, terrorisée à l'idée d'être la prochaine cible de ce tueur implacable. Et, pire que tout, alors que sa patronne perdait son calme légendaire et lui hurlait carrément dessus, elle n'avait eu qu'une envie : se retrouver seule avec lui, juste… Pour le plaisir de sa présence. Pour être avec quelqu'un qui saurait ce qu'elle ressentait, qui pourrait la lire comme un livre ouvert et trouverait le moyen de la réconforter. Et il ne la déçut pas. Plaçant une main sur son épaule, il la regarda dans les yeux pour prononcer de sa voix la plus convaincante :

_Lisbon, vous faîtes ce qu'il faut. Ces efforts vont payer, je vous le promets. Et John Le Rouge ne parviendra pas jusqu'à vous.

Elle esquissa un sourire épuisé auquel il répondit en l'attirant doucement. Elle ne tenta même pas de résister. Elle se blottit contre lui alors qu'il l'entourait de ses bras, sachant qu'elle commettait là une erreur mais ne trouvant pas la volonté de s'en empêcher. Reposant la tête sur son épaule, elle remarqua bientôt qu'il lui caressait les cheveux d'un geste tendre et elle poussa un soupir, mélange surprenant de bien-être, d'apaisement et d'une pointe d'angoisse.

_C'est dangereux, n'est-ce pas ? remarqua-t-elle d'une voix à peine audible.

Inutile de lui demander de quoi elle parlait. Il ne s'agissait ni du piège qu'ils avaient mis au point, ni de l'état dans lequel risquait de se trouver sa carrière si cela ne fonctionnait pas. Dans ces circonstances, sa question ne pouvait avoir qu'une signification. Eux.

_Vous n'auriez pas dû vous attacher à moi.

Elle le détestait quand il était si arrogant et sûr de lui. Mais une fois de plus, il avait raison. Les choses auraient été plus simples si elle avait pu se ficher de ce qui lui arriverait. Elle finit par s'écarter à regret, redonnant un semblant de professionnalisme à leur situation. Quand il comprit que l'instant de faiblesse était passé, il enfouit les mains dans ses poches, à l'aise et déterminé.

_J'ai demandé à Cho de reprendre son rôle de protecteur pour cette nuit. J'ai pensé qu'étant donné les circonstances, vous préféreriez avoir affaire à lui. De toute façon, il y a peu de risques pour que John Le Rouge frappe avant la conférence de presse. Quand est-elle prévue ?

_Demain, 8h. Je vais faire envoyer les invitations tout de suite.


La télécommande à la main, Jane gardait le regard fixé sur l'écran. Le programme du matin avait été interrompu pour faire de la place à la conférence de presse, et Lisbon venait d'apparaître devant les micros et les flashs. L'information principale défilait en bandeau en-dessous de l'agent : Patrick Jane renvoyé du CBI. Il vit sa supérieure, entourée de ses trois agents, attendre que les journalistes se taisent avant de prendre la parole.

_Comme vous le savez tous, Patrick Jane, le consultant qui travaillait avec nous sur le dossier de John Le Rouge, a été renvoyé hier. Il a commis de graves fautes professionnelles, et j'estime qu'il n'est plus un atout pour le CBI. C'est pourquoi j'ai pris cette décision contre l'avis de ma hiérarchie. John Le Rouge ne nous échappera pas éternellement, et garder Patrick Jane alors qu'il devenait un danger pour lui-même et pour les autres aurait été une erreur. Des questions ?

Elle désigna d'un geste l'un des reporters qui s'étaient levés pour intervenir. Un homme très jeune visiblement tout droit sorti de l'école, d'après sa voix nerveuse, demanda alors :

_Que va faire Patrick Jane à présent ?

_C'est à lui qu'il faudra poser la question. Monsieur Jane n'appartient plus à mon service, je n'ai donc aucune information à ce sujet.

_Quelles fautes a-t-il commises ?

_Je suis désolée, les dossiers sont confidentiels, mais sachez qu'il a mis en danger plusieurs membres du CBI. Quelqu'un d'autre ?

Une fois de plus, elle fit un signe pour autoriser l'un des reporters à prendre la parole. Jane sentit ses muscles se crisper en entendant la voix. Il ne connaissait pas la femme, mais son timbre était mature et elle commença par se présenter avant de poser sa question, preuve qu'elle était plus rompue à l'exercice que le premier intervenant. Ce qui signifiait qu'elle avait sans doute eu la présence d'esprit de bien examiner l'affaire avant de venir et de préparer quelques questions assassines. Ses craintes furent très vite confirmées.

_Mary Cooper, Sacramento Today. Est-ce une coïncidence si vous avez pris cette décision quelques jours seulement avant l'anniversaire de la mort d'Isabelle et Melissa Jane ?

Elle eut beau se reprendre aussitôt et éviter habilement la question, il avait eu le temps de voir Lisbon se décomposer, confirmant ses soupçons : elle n'avait pas conscience que la date approchait. Il sentit sa poitrine se serrer et il prit quelques profondes inspirations pour se relaxer. Depuis des semaines, il essayait de ne pas penser à ce jour. Comme chaque année, il faisait tout pour lutter contre la dépression qui le menaçait à cette période, avec un succès plutôt médiocre.

Sept ans.

Sept ans presque jour pour jour qu'il ne vivait que pour la haine et la vengeance.

Sept ans qu'il se détestait.

Il éteignit la télévision, ne tenant pas particulièrement à assister à la suite de la conférence de presse. Il avait juste voulu savoir si l'un des journalistes ferait remonter cette information à la surface. A présent, il ne pouvait plus qu'attendre la réaction de Lisbon.

A suivre…