6 - Reine de Pique


« Le Mexique poursuit sa chute économique, le peso continue de dévaluer. Il perd désormais quinze pour cent de sa valeur initiale. Le gouvernement se concerte toujours afin de trouver une solution adéquate pour stabiliser la balance commerciale. Elle pourrait pénaliser les ménages à cause de la hausse du taux d'intérêt. Après cet échec, Bill Clinton surveille de très près la situation et prête plus de cinquante millions de dollars – ce qui divise la majorité des Américains. Je vous rappelle qu'à ce titre le président mexicain doit faire face à un déficit de huit pour cent du PIB. Les experts prévoient un déclin non négligeable du PIB d'ici l'année... »

CrzzRZzzcrrz

« … éruption fulgurante comme vous le voyez ! Menaçant des millions d'habitants vivant aux alentours. La fumée crachée par la cheminée recouvre le ciel et la montagne se retrouve en feu par d'immenses traînées de laves ! C'est impressionnant ! Popocatépl est l'un des volcans en activité et le plus actif du Mexique qui se réveille de plus en plus à intervalles réguliers ! Les risques sismiques sont... »

CrzzRZzzcrrz

« En Corée du Nord, nous rappelons que la famine a tué plus de... ».

CrzzRZzzcrrz

« Le groupe terroriste est enfin intercepté en France. Le détournement de l'Airbus a causé trois morts parmi les deux cent trente-six otages, le groupuscule menaçait de faire s'écraser l'avion sur la tour Eiffel. Une minute de silence sera effectuée... »

— C'est la fin de l'année merde, pas la fin du monde ! Y a pas une bonne nouvelle à entendre ?

CrzzRZzzcrrz

— Ah...ah, fit-il enfin souriant en tournant le bouton de sa vieille radio léguée par son père. Elle grésillait sur certaines chaînes, mais les bonnes reprenaient toujours du service. Par exemple, la BBC.

« … écoulé à plus de trois cent cinquante mille exemplaires en à peine quelques semaines. Le voici pour vous, le son neuf de l'Angleterre, Oasis et leur nouveau single Whatever ! ».

Un bon sourire d'enfant se dessina sur son visage. La brit pop n'était pas son dada, néanmoins, c'était toujours mieux que d'écouter les faits-divers déprimants. Il laissa la radio tranquille pour le moment alors que la voix de Liam Gallagher emplissait leur appartement. La BBC diffusait beaucoup de concerts live tout droit sortis de la culture rock si chère au cœur de l'Angleterre depuis la naissance des Beatles. D'ailleurs, la BBC regorgeait de trésors, d'interviews et de performances lives hors du commun.

Miguel aurait bien aimé avoir MTV ( surtout pour les unplugged ), cependant la perspective de payer pour une seule chaîne... Quoiqu'il y en aurait d'autres aussi. Néanmoins, l'obtention du câble ne fut pas leur priorité. Miguel se souvint à l'instant que Def Leppard avait sorti un nouvel album et que c'était son devoir ( ou du moins son désir ) de se procurer une super édition limitée. Depuis qu'il avait écouté l'album High'N'Dry, il ne pouvait plus se déscotcher. Il aurait bien aimé repartir à un de ces concerts mythiques avec son frère. Seigneur, celui de Séville en 91, quelle tuerie ! Tulio s'en souvient tout aussi bien, pour des raisons différentes. Notamment la fameuse fille de Barcelone. Bon sang, ils ne connaissaient même pas son nom et ne savaient pas si elle venait véritablement de Barcelone. Quelle emmerde cette meuf.

Miguel était attablé à la cuisine comme un roi, c'est à dire en boxer avec un logo ACDC cousu sur ses fesses, en T-shirt et en long peignoir gris lui servant de robe de chambre, les cheveux dorés ébouriffés. Il graillait à quatorze heures tout ce qui pouvait se déguster dans le frigo et s'en fit des tapas ou des tartines. Ensuite journée télé et vamos ! Miguel était encore crevé de la veille. S'il s'était levé plus tôt que Tulio, ce fut pour profiter de cet instant de calme durant lequel il pouvait se poser et souffler sans avoir à cavaler à droite ou à gauche avec un collègue stressé de la vie. Ouais, le dimanche avant l'heure. Et puis l'autre avait l'habitude de se noyer dans son lit quand il partait en déprime et grognon comme il l'était, personne ne le sortirait de son pieu sans qu'il montre un regard féroce. Miguel ne parvenait pas totalement à le réaliser, cependant une petite voix dans sa tête lui répétait la chansonnette :« Eh oui, c'est vrai. Vous êtes dans la merde. »

Il n'avait pas envie de se replonger dans le scénario d'hier soir. Il voulait s'évader dans quelque chose de plus agréable. Le repas de Noël avait été repoussé pour que le fils cadet soit bien présent à la maison et Miguel en fut ravi. Il pourrait oublier cette fichue galère une fois les pieds posés chez lui.

Pas maintenant. C'était beaucoup trop frais.

Trop important pour être mis de côté.

Alors il commença à se prendre la tête à la place de Tulio.


Cortés avait menacé Al Puerto d'exécuter sa peine en prison. Ce n'était nouveau pour personne, Cortés demeurait la figure emblématique de l'extrême droite catholique et conservatrice en Espagne. Trouver des moutons noirs et préparer des procès tarabiscotés et fallacieux subjuguait toujours les fervents partisans. Le vacarme provoqué par les opposants le diabolisait, mais renforçait sa grandeur. Il était ironique de se dire qu'on était l'heureux élu qui allait passer un long séjour enfermé dans 5m² à en devenir dingue. C'était ce qu'il valait mieux faire. Partir sans ouvrir sa mouille et ne pas chahuter dans le rang.

Cortés infiniment plus terrible que la mafia galicienne qui, désormais, ne se contentait plus que de lui manger dans la main.

L'ancien homme de main de Cortés connaissait apparemment Tulio, et lui avait du mal à le reconnaître. Ils n'avaient pas eu l'occasion de se parler souvent. Tulio avait été très proche de Cortés, autant que pouvait l'être Velázquez, seulement pour une courte durée. Si l'un suivait son supérieur par une fidélité irréprochable, le gamin qu'était Tulio à l'époque ne se souciait guère de ses affaires tant qu'il le couvrait d'argent. À l'époque, nombreux étaient ceux qui ignoraient les intentions de Cortés à son égard.

Al Puerto leur avait légué le cheval. Il souhaitait un service en échange, sans en toucher un mot de la soirée. Évidemment, vous avez pu prédire la réaction de Tulio face à cela. Al Puerto se doutait de l'importance du cheval aux yeux de Cortés - pas au point que ce dernier dissimule des diamants dans l'estomac de la bête. Il préférait vite s'en débarrasser plutôt que d'avoir à nouveau des comptes à rendre.

Nouveau problème à bord. Lazar refusait pertinemment de leur rendre les diamants. Il resta campé sur son avis : il demeurait plus prudent de les laisser cachés aux yeux de tous dans son no man's land de foutoir. Riche idée tu parles ! Il suffisait que quelqu'un tabasse le vieux et personne ne saurait retrouver leur butin. Vraisemblablement, là où ils étaient, personne n'irait les chaparder. Miguel s'en serait voulu à mort s'ils avaient décidé de les conserver et de les perdre par la suite. Une bête erreur tragique. Si ce vieux grigou était résolu de conserver les diamants plutôt que leur rendre, c'est qu'il estimait leur valeur plus notable qu'un tas de liasses de billets. Aussi, avait-il entrepris de mener sa petite enquête pour dénicher la source de ces gemmes. Certainement taillés à New York, Anvers ou Bombay, et vendus où ? Par qui ? Car si le Cortés avait minutieusement dissimulé les dés, c'était qu'il ne souhaitait pas qu'on les retrouve. Lazar pariait qu'il s'agissait qu'un bien volé ( en discrétion ou sous la menace, va savoir ) ou bien la monnaie d'échange d'un service rendu. Pourtant aucun vol de diamants n'avait été déclaré. Le propriétaire du Mishap estimait qu'il avait son nez à mettre dans cette affaire. Et en attendant, il ne permettrait pas à ses jeunes clampins de se balader avec ce trésor dans les poches de leur jeans en pleine rue inconsciemment.

Puis il y eut une altercation entre eux. Miguel refusait de laisser le cheval à son sort et s'était emporté quand Tulio lui avait parlé de le vendre à un abattoir ( sur quoi, il est revenu sur ses paroles en prétextant qu'il s'agissait d'une plaisanterie ). Le chevelu piqua sa crise en rabrouant qu'il n'avait pas l'argent ni le temps de s'occuper d'un canasson. Le blond ne changea pas d'avis pour autant, récusant d'abandonner l'animal.

Pour terminer cette fresque, un horrible cri se déploya des sous-sols. Ce ne fut que Rick le Ricain se rendant compte qu'il omit de peindre le Christ sur le tableau ( qui n'était après tout l'un des plus petits éléments, inévitable pour tout historien de l'art et pas assez pour Ricain avec deux bouteilles de Gin dans la panse ).

Lorsqu'ils repartirent enfin en voiture, un arrière-goût amer se dilua dans leurs bouches et ils restèrent enfermés dans une insonorité totale. Miguel au volant, car l'autre trop sur les nerfs - et à voir sa tête, écraser un ou deux piétons noctambules l'aiderait à décompresser.


La radio passa Voodoo Child, l'un des plus célèbres hits de Jimi Hendrix. Cela donna un frisson à Miguel avant d'appuyer complètement son dos contre la chaise. Il pourrait passer des heures entières à flâner en écoutant de la musique sans rien faire d'autre. Juste écouter, ne pas en faire. La flemme ne l'aiderait pas à tâter le manche de sa guitare aujourd'hui. Il finit son bol de chocolat chaud à côté en enfournant ensuite un pain grillé accompagné de coppa et d'un cornichon. Tout se passait bien dans le meilleur des mondes et cela suffisait pour dire que quelque chose allait interrompre le blond dans sa méditation à l'intérieur du temple de la glanderie.

Il n'entendit pas les petits coups donnés à la porte. Par conséquent, il remarqua bel et bien le coup donné au sol par la porte.

Un grand BAOUM qui fit sursauter Miguel, recroquevillant soudainement ses genoux contre son buste, les pieds sur la chaise, lâchant son couteau beurré dans le bol.

Tout un flot de pensées tout aussi futiles les unes que les autres traversa en un éclair son cerveau. Il était paniqué. Aucun des deux n'avait pu réparer cette fichue porte et si cela avait été le cas, ils auraient fait un travail de chancre avec de la colle mastoc. N'importe qui pourrait venir les assassiner. Il resta dans cette position quelque temps, crispé, s'attendant au pire.

Le visage d'une fille apparut dans le coin de la porte. De très longs cheveux noirs aux reflets bruns et lisses lui cachaient le visage. Elle remit sa large mèche derrière son oreille au teint mat habillée d'une grosse boucle d'oreille cubique de calcédoine et de turquoise formant des carrés concentriques. Elle pencha son visage vers le sol en constatant ses dégâts avec une formidable moue. Ses lèvres charnues firent une telle grimace qu'elles semblaient tomber de son visage. De profil, elle avait un tout petit nez rond. La tension de Miguel retomba d'un cran. La fille se tourna vers lui, hébétée, ne sachant que dire de plus.

— Je te jure que je n'ai pas voulu...

Sa voix dévoilait un accent mexicain irrésistible, mélodieux et aguicheur.

— Ah ben... Euh, bafouilla le blond qui ne savait comment gérer cette situation qui s'avérait pour une fois pas aussi mauvaise que d'habitude.

— Je te rembourserai, ne t'en fais pas.

Si un jour on lui avait dit qu'une demoiselle diablement séduisante venait faire tomber sa porte pour s'inviter chez lui, il y aurait répondu par une boutade, car il n'y aurait jamais cru. Et pourtant.

— Non, non. Ça va, elle était déjà pétée. Ce n'est rien, enchaîna Miguel en reprenant ses esprits.

— Je suis navrée. Je te laisse, erm... Déjeuner ?

— Euh, oui, ben disons qu'on a un rythme biologique un peu bousillé. Le boulot, tout ça... tenta-t-il d'expliquer en présentant son petit festin.

— Oh tu sais, dit-elle en abaissant sa main histoire de dire au blond de ne pas s'en faire une formalité.

Voodoo Child résonnait encore dans la pièce, Love to Love you Baby de Donna Summer dans son crâne.

Elle était proportionnée avec vénusté. Une poitrine rebondissante et plaisante, de belles jambes, des cuisses fermes et opulentes, et seigneur ! Cette paire de hanches plantureuse. Sa silhouette formait véritablement le huit que cherchaient à atteindre les canons féminins, seulement la demoiselle était petite et devait faire pile le mètre soixante. Ce qui donnait l'impression qu'elle avait le fessier plus gros que la moyenne. Cette fille portait des converses, des collants vintage à fleurs et une robe noire moulante avec d'infimes touches roses qui relevait le tout. Ses cheveux lisses couvraient tout son front et descendaient jusqu'au bas de ses fesses en une cascade ébène, d'un brun chocolat si foncé qu'il tirait vers un épais rideau carboné.

— Vous voulez un café ?

C'était le truc tout bateau à faire quand une inconnue s'aventurait chez vous et non l'interroger sur ses intentions. La fille porta un doigt sur sa joue et fit mine de réfléchir.

— Pourquoi pas ? sourit-elle en penchant un peu la tête. Tu permets ?

L'espagnol pensa qu'elle allait prendre la chaise et s'asseoir, que nenni. La demoiselle sortit de l'appartement, rentra avec un énorme sac de voyage qu'elle posa sur le canapé, puis ressortit une grosse valise qu'elle déposa à côté de l'entrée. Miguel se leva à son tour et fixa la porte par terre. Il se baissa pour la relever, la fille en question l'imita, il la remercia et ils la relevèrent ensemble. Par la suite il plaqua une chaise contre, elle déposa sa valise dessus et la porte ne bougea plus.

— Tu t'es fait cambrioler ?

— Non, mais ce n'était pas agréable non plus !

— Je veux bien le croire, mais ça ne risque rien si je ressors ?

Gros blanc.

— Au pire vous risquez de refaire du bruit ou bien d'assommer quelqu'un et ça ne m'arrangerait pas...

— Super, je suis prise en otage par une porte.

Les deux poussèrent un petit rire plus détendu.

— Enfin, passons. Dis-moi, je crois que je me suis trompée d'adresse, mais je cherche un certain Tulio Riverte, il habiterait dans l'immeuble appa...

— Oui et non, trancha Miguel net en arquant un sourcil. Une fille aussi sexy connaîtrait-elle Tulio ? Comment s'était-il démerdé pour choper une beauté pareille ? Certes il avait l'art de séduire une femme cependant il n'avait plus chercher à en aguicher une depuis des années ( et ce, depuis l'histoire de la fille de Barcelone, que nous verrons bien plus ultérieurement ). Peut-être qu'il se faisait des idées, entretenait-elle juste une relation amicale avec lui ? Tulio restait beaucoup plus à l'aise avec les femmes, plus bavard, plus sûr de lui, moins complexé.

— Je connais un Tulio oui, mais un Balagero, reprit-il, un peu hésitant en donnant une tasse de café à sa nouvelle hôte.

— Hum... Un grand chevelu noir, yeux bleus, qui fume du perique et rouspète en permanence ?

— Oui ! s'exclama Miguel éteignant carrément la radio, bluffé des quatre éléments qui ne pouvaient servir qu'à décrire son ami avec certitude. Carrément !

— Tu sais où je peux le trouver ?

— Minute, stoppa l'espagnol en changeant de ton, plus bas, les sourcils froncés. Je peux savoir ce que tu lui veux au juste ?

— Et bien le voir, c'est tout, admit-elle un peu piquée. Comme si on l'accusait d'aller le poignarder dans le dos.

— Le voir pour quoi ?

— Ça ne regarde que moi, articula-t-elle en fouillant dans son sac besace en tissu léger. Je peux fumer ?

— Pas trop, j'ai arrêté et j'essaie de ne pas reprendre.

— Je me mets au balcon alors.

— Ouais, vas-y.

La fille ouvrit la fenêtre à proximité du canapé, prit son tabac à rouler et accrocha ensuite sa clope au bec. Lorsque Miguel vit cette fille lécher la feuille pour mieux la coller, ses yeux restaient dans l'incapacité de fixer autre chose, à ce moment même, que ses mains fines et gracieuses aux ongles sarcelle. Elle dégageait plus que du charme, elle ressemblait dans sa gestuelle, dans ses pas à une somptueuse féline lascive. Ses deux yeux en amande tenaient un peu à ceux d'un chat. Hormis les longs cils qui la sexualisaient davantage.

— C'est la première fois que je viens ici. C'est cool Séville ?

— Assez ouais.

Cette fille cherchait à détourner la conversation.

— D'où tu le connais Tulio ? questionna Miguel cash.

— Ma parole, en voilà un curieux, souffla la petite beauté, tournant la tête vers Miguel en souriant. Elle alluma sa clope et tira une taffe, laissant s'échapper un nuage de fumée. L'air froid pénétrant dans l'appartement, le blond referma son peignoir.

— Je suis prudent, c'est tout.

— Il n'est guère sage de laisser une femme entrer chez soi avec un taser électrique dans son sac.

Cela le refroidit un peu, pourtant il s'enhardit. Il fut néanmoins coupé dans son élan lorsque la demoiselle reprit la parole.

— Si tu prétends connaître Tulio, tu dois avoir une petite idée de qui je suis, non ?

Quelle était la seule femme dont Tulio aurait sans cesse seriné son existence ? Il n'y en avait qu'une ou alors il était complètement sourd durant les premiers mois qu'ils avaient passés ensemble. Santa de madre de Diòs ! Il ouvrit grand les yeux et s'interrogea réellement, en une seconde fois : comment s'était-il démerdé pour choper une beauté pareille ?

— Tu donnes ta langue au chat ?

— Tu t'appelles Chelsea, décrivit Miguel en bloc. Tu as rencontré Tulio dans le métro alors que t'avais des ennuis. Tu étais au courant pour ses affaires et il était au courant pour les tiennes, vous avez vécu environ un peu plus d'un an, mais tu t'es barrée comme une voleuse à ce qu'il m'a dit.

— Je m'appelle Chel ! Pas Chelsea. Je déteste ce foutu prénom.

— Okay, okay, te fâche pas ! s'écrasa-t-il.

— Désolé, je n'aurais pas dû sortir de mes gonds. Je ne porte pas ce prénom dans mon cœur. Autrefois...

— Tulio m'a dit qu'il y avait une prostituée qui s'appelait Chelsea qui traînait sur le chemin de ton l'école. Elle était sale, méchante et tout le temps saoule. Les gamins au collège n'ont pas loupé l'occasion de t'emmerder avec ça.

— Quelle commère celui-là.

Elle écrasa son mégot et le rangea dans une petite boîte en métal dans son sac avec l'intention de le terminer plus tard. Elle ferma la fenêtre derrière elle et prit place en soupirant de bien-être.

— Bien, ça veut dire que tu dois être un bon ami à lui pour qu'il te raconte les détails.

— Il me parlait d'une belle femme... J'ai l'impression aujourd'hui que ses récits te sous-estimaient.

— Le vil flatteur, j'espère que tu n'es pas en train de me faire la cour.

— Pas le moins du monde ! Je suis juste... Surpris.

Il y avait de quoi. Chel n'avait plus jamais fait surface dans la vie de Tulio. Trois mois avant qu'il ne rencontre Miguel, si on entre dans les détails. Tulio parlait d'elle avec colère, soulignant à chaque fois sa fuite semblable à un acte de trahison impardonnable, le fait qu'elle n'ait jamais donné de nouvelles renforçait son ressentiment. Elle revenait sans cesse sur le tapis dans de longues tirades dégoulinantes de mélancolie et d'incompréhension.

— J'sais pas s'il va être déconcerté ou en rogne de te voir débarquer à l'improviste, l'interpréta Miguel un peu réticent, puis tentant de se rattraper. Enfin, moi personnellement, je ne te connais pas donc je ne te juge pas, mais Tulio l'a vraiment mauvaise, et quand je dis mauvaise c'est pas rien.

— Je sais, il est chiant quand il est dans cet état.

— Exactement, approuva Miguel en claquant des doigts. Et en plus, tu peux plus lui en caser une, il devient infernal !

« Non ça suffit, tu te tais maintenant : je ne veux plus t'entendre ! » imita Chel avec l'index levé et l'air désapprobateur.

Miguel contrôla de justesse son fou rire.

— C'est tout à fait ça, purée ! Ou attends, attends, avança-t-il en prenant lui aussi l'air identique, « Évidemment c'était la seule chose à ne pas faire et tu l'as faite ! ».

— Ha ha ha, rigola Chel. Il me l'avait ressorti un jour où je n'avais pas fait le plein d'essence dans la voiture. Sur le coup j'ai pris une mine penaude, mais qu'est-ce que j'ai voulu lui rire au nez, lui en train de pousser la voiture ! Bon, encore heureux que j'ai fait du stop, ça aurait duré une éternité sinon...

Chel sortit un petit rire niais tout en se frottant la paupière.

Puis elle se figea. Son sourire se volatilisa. Ses yeux fixés, la bouche entre-ouverte captant un dernier souffle. Miguel se retourna de sa chaise, non surpris. Le chevelu arborait une mine antipathique, appuyé contre le mur du minuscule couloir, bras croisés contre la poitrine, un pied derrière l'autre, qu'une jambe à l'appui. Il les regardaient silencieusement de haut tel un corbeau perché sur le haut des branches d'un vieux chêne mort. Chel ne put soutenir le regard bleu perle, détourna ses yeux. Le malaise restait toujours présent, la rancune empestait toute la pièce. Miguel assistait à la scène en pressentant le gros orage qui grondait.

— À quoi t'attendais-tu ? ouvrit-il sa bouche d'un ton condescendant. À une petite réception à ton honneur ?

— Pas vraiment, non...

— Parce que tu vois ma jolie, non seulement tu te pointes chez moi après deux, trois, quatre, cinq ans ! compta-t-il sur les doigts de sa main. Cinq ans sans aucune nouvelle, pas un coup de téléphone, pas une lettre, rien. Et pour relever le tout, au pire moment, bien sûr.

— Ça, je ne suis pas censée le savoir, désolée.

— Et pourquoi pas ? Après tout, comment es-tu parvenue à arriver jusqu'ici ? Je suis surveillé par satellite c'est ça ?

— Oh la ferme... souffla Chel en tournant la tête.

— Je n'ai pas bien entendu là.

La bouche de Miguel semblait se coaguler, il tenta de se miniaturiser. Il se trouvait que Miguel n'avait rien d'invisible ou de discret, à son habitude. Lui, et sa famille devaient diffuser des ondes étranges et ostensibles. Ce genre de présence ou de bizarrerie qui obligeaient les gens à les contempler quitte à planter leur dialogue en cours. Ce fut l'exact phénomène qui se présentait ici.

Chel et Tulio se turent et retinrent leur attention sur le blond dans les secondes qui suivirent.

Il comprit que les deux attendaient que Miguel fiche le camp afin de pouvoir se savonner sans retenue. Et ce que ses ondes transmettaient furent : Laissez-moi finir de bouffer enfin, j'suis pas concerné par tout ça ! Pourquoi ça tombe toujours sur ma gue...

— Attends, tu bouffes à deux heures et demie, toi ? remarqua Tulio, mieux luné.

— C'est le brunch...

— Et tu laisses rentrer n'importe qui, comme ça ? reprit-il avec le ton renchéri.

— Et toi, t'as pas entendu la porte tomber ?

— Ben...

— Bravo, mec. Franchement, une météorite pourrait nous tomber sur le coin de la tronche, tu mourrais dans ton sommeil !

Chel reprit sa tasse de café, ravie qu'elle se fasse oublier pour un court laps de temps.

— J'pensais pas que c'était la porte, c'té peut être quoi les voisins ? J'en sais rien.

— Ou peut-être le savais-tu et c'est pour ça que tu n'es pas venu tout de suite ? Tu as raison, comme ça si des tarés arrivent et me fusillent, tu t'en sors indemne, ajouta-t-il moqueur.

— Oui bon, ça va, on fera le nécessaire pour réparer cette fichue porte !

— Je n'ai aucune envie qu'on se paye la caution.

— La caution, c'est lorsqu'on loue. Là c'est un dépôt de garantie. Enfin non, vu qu'on n'a jamais été à la banque le faire.

Miguel lui sortit son fabuleux regard de cyprin doré qu'il sortait quand Tulio usait des termes économiques dont il ne connaissait l'existence que le nom.

— Et si tu pouvais mettre un pantalon, ce serait pas du luxe.

— Mes regrets, c'est en option.

— Bien sûr, soupira-t-il en levant les yeux au ciel.

— Je rêve, vous ne savez pas remettre une porte ?

— Non, mais oh, de quoi je me mêle ?

— Perso, si tu sais faire, ça nous arrange.

— Miguel !

— Bon okay, tu sais quoi ? déclara-t-il en se levant. Je vais chercher mon futal, et aller voir là-bas si j'y suis. Et si je ne me trouve pas, je ferais un tour chez le vieux histoire de lui acheter ses pots de fleurs et voir où en sont les passeports.

Il part dans la chambre s'habiller rapidement, finissant au passage d'enfiler un sweat et prit son perfecto balancé la veille quelque part sur le canapé.

— Passeports, tiens donc ?

— Occupe-toi de tes affaires, tu veux. ( Puis à l'intention de son colocataire ) Et ramène-nous quelque chose à manger pour ce soir aussi.

Vu l'état de la table, Tulio constatait qu'il s'était établi un sacré buffet moyenâgeux. Il ne devait pas rester un bout de beurre dans le frigo.

— Bon bien, se dépêcha-t-il en faisant la bise à Chel. Ravi de te connaître, j'espère que tu restes bouffer ce soir. T'inquiètes, s'il fait encore la gueule, je connais un super bar qui...

— J'en serai enchantée, mais je te parie dès ce soir que je vais l'avoir dans ma poche.

Tulio parut offusqué, Miguel, étonné et amusé par le défi. Il salua tout le monde, déplaça la chaise et les valises et tenta d'entr'ouvrir la porte en l'empêchant de s'abattre, ce qui ne fut pas une mince entreprise. Chel se leva et lui indiqua les vices dépassant des charnières et lui fit signe de les emboîter dans le creux des autres charnières. Il exécuta le conseil, vérifia par la suite, et tout était nickel. Miguel eut l'expression du gosse qui trouvait cela génial et celle de Chel les fixant l'air de se dire qu'elle avait affaire à des pas doués pures souches.

Quelque temps après son départ, la conversation reprit dans un terrain moins hostile. Tulio prit la place de Miguel, les coudes sur la table, bouche reposant sur son menton dévoilant une barbe de trois jours négligée. Ces derniers temps, ils avaient tout sauf le temps de prendre soin de leurs apparences. Chel croisa les jambes.

— Je sais à quoi tu penses.

— Tu ignores complètement le calvaire que tu m'as infligé. À vrai dire, je crois que tu n'en avais strictement rien à foutre.

— J'ai eu du mal à faire le deuil de la rupture, mais toi, c'est plutôt inquiétant de se raccrocher à ce point.

— Que veux-tu de moi ? Ce n'est vraisemblablement pas pour venir te moquer ou chercher à renouer les liens. Pas de traces de vie pendant des années, une réapparition soudaine, ça cache anguille sous roche, non ?

— Pas forcément.

— Alors qu'attends-tu au juste ?

Elle mit un temps avant de répondre, un peu hésitante et enfin résolue.

— Enterrons la hache de guerre et repartons sur de bonnes bases. Je m'expliquerais par la suite sur les raisons de ma venue ici. Je n'ai jamais nourri la moindre animosité à ton égard. Je te connais Tulio, pourtant je n'aurais jamais soupçonné que tu sois vindicatif à ce point.

— La faute à qui ? grommelait-il à voix basse.

— C'est trop tard pour m'excuser, j'en suis consciente, poursuit-elle plus tendrement. Si je me tourne vers toi, c'est parce que tu es la seule personne en qui j'ai entièrement confiance.

Chel savait mener la danse. Pour créer une ouverture, il fallait balancer les confidences, les compliments. Néanmoins, elle pensait sincèrement ses mots. Tulio la considéra de manière tout autre : un brin concerné, toujours méfiant, mais prêt à poursuivre dans l'intimité du face à face.

— Je sais que je ne pourrais pas me débrouiller seule.

Ne dis pas ça, idiote ! Elle ne manquait pas de vergogne pour user de stratagème aussi bas. En fait, elle ne faisait que retourner les siens contre lui. Le chantage affectif, en voilà une sale ruse de couple.

— J'ai besoin de ton aide. Si je suis venue à ta rencontre, c'est que j'ai besoin d'un allié. Toi et pas un autre. Tu as toutes les compétences requises pour ce que je...

Elle se tut en se pinçant les lèvres de justesse. Un simple effet simulé qui ne fit qu'amplifier l'implication de Tulio. Il mourrait d'envie de connaître la suite et Chel ne livrerait rien de plus tant qu'il n'aurait pas passé un marché avec elle.

— Je te paierais grassement si besoin.

Tilt. Plutôt deux fois qu'une.

— Là où il y a une récompense, il y a forcément un risque, non ?

— La question est de savoir si tu as besoin de cet argent.

Que c'est bas, que c'est bien joué. Cela ne relevait plus du terrain d'entente. Et le désir de coopération se faisait plus abrupt.

— Donne-moi plus de détails.

— Ce ne sera pas pour tout de suite. Faisons d'abord la paix.

— Franchement, ricana Tulio agacé. Tu m'as déjà roulé une fois, qui me dit que tu ne recommenceras pas ?

— Seigneur, toujours aussi imbuvable ! Tu penses vraiment que j'ai fait tout ce chemin pour te piéger ?

— Avec ce qui se passe dans ma vie, m'oui... Ce n'est pas une question de '' chacun sa mouise et débrouille toi avec '', non. Je ne peux plus faire confiance à n'importe qui. Ils sont pareils à des caméras de surveillance dans un casino. Le grand œil qui surveille tout.

— Si tu m'aides, je t'aiderais en retour. Tu as juste ma bonne foi et navré de ne pas te donner un gage plus solide.

Tulio passa sa main sur son visage, soupirant, las. Il peinait à décortiquer ce qu'il y avait de mieux à faire ou non, les prévisions au sujet du camp ennemi. Tout se malaxait dans sa tête en un bayou quasi homogène et les miasmes bouillonnaient à l'intérieur de son crâne. Impossible d'établir un tableau dans le palais mental, pas moyen de prendre de l'avance. Repos, du repos. Et voilà qu'elle débarque au milieu de la mer d'ennuis.

— C'est encore ton affaire ?

Il souffla de plus belle, dévoilant un énorme signe de faiblesse, un ras-le-bol général.

— C'est collé à la peau. Je m'en dépêtrerais jamais.

— Chez moi aussi ça ne sent pas bon, mais pas au point d'avoir le canon d'un flingue sur la tempe. Le mieux est de voyager un peu le temps que ça se calme.

— Et dans quel pays j'atterrirais au juste ? Cortés a des hommes partout.

— Cela m'étonnerait qu'il en ait au Venezuela.

Tulio se ressaisit et Chel perçut un éclat au fond de ses yeux. Sourire aux lèvres, elle avait réussi à lui tendre la perche.

— Pour le Mexique je suis quasi-certain qu'il y est présent. Pour ce qui est du reste de l'Amérique latine...

— Le plus sage reste certainement le sol américain. Et c'est là qu'il te chercherait en premier. Il enverrait ces gars là-bas et te fabriquerait un passé criminel présomptueux, de telle manière que les organisations se mettraient à tes trousses sans pour autant qu'il se mouille. Je reste persuadée qu'il n'a pas mal de relations qui peut lui arranger le coup, n'est-ce pas ?

Elle pensait plus vite et enchaînait à vitesse grand V. Tulio constatait bien qu'elle voulait conclure rapidement, Chel lui forçait la main. Elle élaborait tout à sa place, il n'avait pas son mot à dire. La Mexicaine déballait précipitamment, au point de transformer Tulio en cocotte minute. Jusqu'au point de le faire craquer. Il la stoppa net dans son récit et la calma franco.

— Bien sûr, si tu ne veux pas marcher... Pourtant cela t'enlèverait une sacrée épine du pied.

— J'en ai assez entendu, tu m'as saoulé pour le reste de la journée ! décréta-t-il, tapant le poing sur la table, se levant brutalement.

Par simple fierté, il ne pouvait pas admettre que son ex-petite amie ait trouvé un plan de taille et qu'il avait nécessairement besoin de sa contribution pour parvenir à ses fins. Et elle n'était pas peu fière d'elle.

— D'accord, d'accord. Ne te fâche pas, rassura-t-elle plus doucement. On aura le temps de discuter de tout ça demain. On a la semaine après tout. ( Elle claqua des mains, puis se les frotta ) Bon ! J'aimerais bien prendre une douche, je suis en nage d'avoir cavalé jusqu'ici.

Naturellement l'autre en resta plus qu'estomaqué.

— Pardon ?! Qu'est-ce que c'est que...

— Et bien ? Tu t'attendais à ce que je descende dans un motel ?

Tout à fait, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué !

— Ne t'en fais pas pour moi, je dormirais sur le canapé. Enfin si ton ( petit signe des mains ) collègue n'y dort pas déjà.

— Bon sang de Dieu ! Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?

— Je prends ça pour un oui, merci mon chou, conclut-elle en lui envoyant un baiser volant.

Et elle décampa avec sa valise en claquant la porte de la salle d'eau derrière elle tandis que Tulio se lamentait dans son coin, comme s'il avait besoin de ça pour rajouter des bricoles sur son talus.


Le perso féminin le plus sassy de tous Dreamworks fait son entrée ! Chel, ce perso est juste génial. Je sais que beaucoup ne l'aiment pas par son côté manipulateur et aguicheur, et c'est justement ce que j'aime grave chez elle. Les rageurs ne voient pas sa débrouillardise, son intelligence et son indépendance u_u

Que pensez-vous de Chel pour cette première apparition ? Laissez-vos impressions !

Merci de me lire les gens, vous êtes formidables ^^

Prochain chapitre, chapitre 7 - Les affaires des autres...