Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


CHAPITRE IX

Suguru hésita aussi à répondre, mais moins longuement qu'avec Miki : après tout, son camarade l'avait tiré de l'embarras, et pour tout dire, il était curieux de découvrir les coulisses de Rockvibes, qui plus était en compagnie de son animateur favori. Car en dépit de tout ce qu'il savait sur Nakano, il n'en demeurait pas moins conquis par Baby Stardust. Irrationnel, certes, mais c'était plus fort que lui.

« Volontiers, ce sera sans doute très intéressant de vous voir animer votre émission de l'intérieur, pour une fois. »

Hiroshi ne dit pas que, à sa place, il aurait préféré passer la soirée en compagnie de sa copine, d'autant que la petite Miki Watanabe était vraiment très mignonne. Pourquoi aussi peu d'empressement de la part de Fujisaki ? C'était curieux, mais là encore il ne savait rien de la situation.

« Il est encore tôt, observa-t-il à la place. Shuichi est parti et on a largement le temps avant d'aller à la radio. Tu peux rentrer chez toi, si tu veux, à moins que ça ne te dise de m'accompagner faire une course ? Je dois passer voir une guitare dans un magasin à Shinjuku. Après… après je dois rentrer chez moi pour donner son biberon à Ikkyoku. Enfin, je ne veux pas t'ennuyer non plus, dis-moi si tu préfères rentrer chez toi.

- Non, ça ne me dérange pas. Je n'avais rien d'autre de prévu que travailler mes cours et écouter votre émission », répondit Suguru en pressant le bouton de l'ascenseur pour gagner le rez-de-chaussée. Là encore, son collègue se retint de signaler que Miki lui avait proposé de dîner en sa compagnie. Étrange garçon que ce Fujisaki.

Ils marchèrent en silence jusqu'au parking et Hiroshi sortit un casque du petit coffre fixé derrière la selle de sa moto.

« C'est le casque que je garde quand je sors avec Shuichi, expliqua-t-il en tendant la protection son camarade. Tu sais l'attacher ?

- Heu… Je crois que j'arriverai à me débrouiller », dit Suguru, examinant le système de fermeture de la jugulaire avant de glisser le casque sur sa tête. Après quelques tâtonnements, il inséra les extrémités emboîtables l'une dans l'autre puis prit place derrière Nakano.

« On y va, annonça celui-ci. Ne t'en fais pas, je ne roule pas vite. »

Suguru n'avait jamais de sa vie grimpé sur une moto, et la sensation de vitesse, bien qu'Hiroshi n'ait pas roulé très vite, le surprit au début ; quelques minutes plus tard, cependant, il avait pris le rythme des accélérations et décélérations et son étreinte autour de la taille de son camarade se relâcha sensiblement. Quelques instants encore et il trouvait ce mode de locomotion très agréable – et bien pratique, surtout. Moins d'un quart d'heure après, ils stoppaient à proximité d'une artère commerçante, non loin de la gare de Shibuya devant laquelle le fidèle Hachiko semblait fièrement monter la garde.

Depuis son installation à Tokyo, Suguru ne s'était risqué qu'à de brèves incursions dans le quartier, à la recherche de librairies ou de disquaires. Les centres commerciaux étaient gigantesques, occupant des immeubles entiers, et une foule dense se pressait le long des trottoirs. Si le garçon était perdu, son compagnon paraissait connaître les lieux comme sa poche, et après quelques minutes de marche ils se retrouvèrent devant l'entrée d'une petite boutique blottie entre un magasin de prêt-à-porter et un café. « Route 66 » était peint en jaune sur l'enseigne en métal patiné.

« Salut, Hiro, l'accueillit une jolie jeune fille brune aux surprenants yeux verts, assise devant un antique tiroir-caisse, en le gratifiant d'un sourire charmeur.

- Salut, Vel. Yoshiki est là ?

- Moi qui croyais que tu ne venais que pour moi… minauda la lolita avec une petite moue faussement déçue.

- Je ne crois pas que Ziggy apprécierait beaucoup que je tourne autour de sa copine.

- En effet… Yoshi est à l'étage, et je crois bien qu'il a quelque chose pour toi.

- Super ! Viens, Fujisaki. »

Suguru avait assisté au court échange sans piper mot, promenant son regard sur l'étroite boutique. Plus qu'un magasin d'instruments, il s'agissait d'un disquaire, spécialisé dans le rock et les imports à en juger par le contenu des bacs. Un grand drapeau américain était déployé devant une vitre, au-dessus de la caisse, et des posters, certains dédicacés, meublaient les rares coins de mur libres entre des étagères bourrées à craquer. Sans hésiter, Hiroshi traversa la salle et emprunta un escalier étriqué, peint en noir.

« Ce magasin appartient au frère de Kinnara Shihôdani, que tu connais sans doute mieux sous le nom de Ziggy. J'y ai travaillé quelques temps, au début du lycée, et c'est comme ça que j'en suis venu à faire de la radio dans son émission. Velouria, que tu as vue à la caisse, est la copine de Ziggy. Elle vivait au Brésil mais a décidé de poursuivre ses études à Tokyo, vu que sa mère est japonaise, expliqua le jeune homme. Mais Route 66 n'est pas seulement un disquaire, ils proposent aussi des guitares et des basses ; des modèles d'occasion, mais un peu particuliers. »

Un jeune homme d'une trentaine d'années émergea d'un minuscule bureau aménagé dans un coin de l'étroite pièce tout aussi encombrée que le rez-de-chaussée. Apercevant Hiroshi, son visage aux traits en partie occidentaux s'éclaira d'un large sourire.

« Salut, Baby. Ça y est, elle est arrivée.

- Salut, Yoshiki. C'est ce que m'a dit Vel. Alors ? Où est-elle ? s'enquit le guitariste de Bad Luck d'une voix vibrante d'impatience.

- Je te l'apporte tout de suite. »

Suguru n'osa pas demander quel était l'objet de l'attente de son collègue, encore que celui-ci lui avait parlé d'une guitare ; cependant, il n'en voyait aucune dans la salle. Le dénommé Yoshiki tira un trousseau de clefs de sa poche et ouvrit une autre porte à côté du bureau, donnant sur une pièce encore plus petite de laquelle il sortit un étui à guitare qu'il plaça sur une table.

« À toi l'honneur », déclara-t-il en s'écartant. Les yeux luisant d'excitation, Hiroshi souleva le couvercle rigide, dévoilant une guitare électrique blanche en parfait état. Il la regarda un instant d'un air recueilli puis la souleva doucement, presque avec dévotion.

« Elle est superbe… murmura-t-il, ému.

- Oui, et c'est une excellente affaire, approuva Yoshiki.

- C'est votre nouvelle guitare, monsieur Nakano ? »

Celui-ci fixa la bandoulière à l'instrument et la passa autour de ses épaules, les yeux brillants.

« Cette guitare, Fujisaki, est une Ibanez JS 2400, et elle a appartenu à Joe Satriani en personne ! Il ne joue que sur des Ibanez. C'est grâce à Yoshiki que j'ai pu l'avoir. Comme je te l'ai dit, on trouve ici des instruments d'occasion qui ont appartenu à des musiciens renommés. Celle-ci, j'en rêvais depuis des mois !

- Si tu cherches une guitare, j'ai peut-être quelque chose pour toi, proposa Yoshiki à Suguru, qui secoua la tête.

- Oh non ! Moi, je joue du piano.

- Tu vois avec Vel pour la dernière traite, OK ? »

Les deux garçons regagnèrent le rez-de-chaussée où Hiroshi régla le solde de son nouvel instrument, puis ils se rendirent au domicile du jeune homme, un petit appartement à peine plus grand qu'un studio. Suguru s'assit sur le canapé qui, déplié, faisait office de lit, et observa les lieux tandis que son camarade s'affairait à préparer le biberon d'Ikkyoku qui miaulait avec insistance en lui tournant autour des jambes. La pièce principale était de dimensions modestes et relativement bien ordonnée, à l'aménagement plus fonctionnel qu'esthétique. À peine plus spacieux que le logement d'un étudiant, pour tout dire. Les Bad Luck ne drainaient pas des millions de recette, certes, mais le jeune garçon ne s'était pas attendu à cela. Difficile, là encore, de dire ce qu'il avait vraiment pu s'imaginer, ils se connaissaient si peu.

Le biberon prêt, Hiroshi ramassa la petite chatte et s'assit sur le canapé, à côté de son collègue. Il cala Ikkyoku au creux de son bras et lui présenta la tétine qu'elle saisit avec voracité, vidant en quelques instants le petit récipient de tout son contenu. Ceci fait, elle se remit sur ses pattes, s'étira, bâilla et bondit sur une chaise où elle se mit en boule, l'air satisfait.

« C'est une chose de s'occuper d'un chat et une autre d'un enfant, dit gravement le guitariste, sentant le regard de Suguru sur lui. Je ne suis pas prêt à assumer une paternité, Fujisaki. Je sais que j'ai eu des torts dans cette affaire avec Koike mais… » Il soupira et secoua la tête, un sourire désabusé aux lèvres. « Dire que je prie pour ne pas être le père de cet enfant tandis que cet autre gars espère de toutes ses forces que ce soit lui. C'est vraiment n'importe quoi, cette histoire. Tu aurais bien raison de nous prendre pour des fous. »

Suguru s'en défendit – assez mollement – et changea de sujet pour parler de la guitare. Baby Stardust prit aussitôt le relais et se mit à disserter sur son achat, pour enchaîner avec la musique. Comme lorsqu'il animait son émission, il s'exprimait avec ferveur et passion, et son jeune collègue retrouvait tout ce qu'il aimait chez lui depuis qu'il le suivait à la radio. Comment se pouvait-il qu'il puisse présenter deux facettes aussi radicalement différentes ? Laquelle était la vraie ? Y en avait-il une plus vraie que l'autre, en premier lieu ?

« Je te propose d'aller manger un bout, s'interrompit abruptement Hiroshi en consultant sa montre, coupant court à leur conversation qui avait dérivé sur le plan technique. C'est dingue mais j'ai pas vu le temps passer. Tu es drôlement calé, dis-moi.

- C'est que la musique est un langage universel, monsieur Nakano. »

Le jeune homme haussa les sourcils et se leva pour rassembler ses affaires. Son camarade était surprenant par bien des aspects, en fin de compte.

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« Salut Baby. Tiens, tu nous amènes un visiteur ?

- C'est Fujisaki, mon collègue de Bad Luck. Il s'occupe des arrangements et du clavier, et il a réussi à me démasquer. Et voici Ziggy. »

Suguru inclina poliment la tête à l'attention du jeune homme blond dont il connaissait le visage pour l'avoir vu en photo sur le site web de l'émission.

« Enchanté.

- Moi de même. Alors, tu es passé récupérer ta petite merveille ?

- Yep. Elle est superbe. Je sens que je vais m'éclater à jouer avec elle.

Il faudra que tu nous fasses un petit quelque chose sur Lady Stardust, alors. J'ai hâte d'entendre ça. Allez, c'est pas tout mais il faut bosser, alors au boulot ! »

Hiroshi fit passer Suguru en régie et alla prendre place aux côtés de Ziggy dans le studio. Nakano de Bad Luck était provisoirement oublié ; pour l'instant, et jusqu'à la fin de la soirée, il était un membre de l'équipe des Spiders from Mars.

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C'était vraiment étrange de se retrouver de l'autre côté du poste radio. Pour Suguru, l'émission parut passer encore plus vite qu'à l'ordinaire. Nakano état incontestablement très à l'aise dans son rôle de Baby Stardust. Assez étonnement, les deux animateurs fumaient dans le local et discutaient pendant la diffusion des morceaux. Profitant du passage d'une plage de publicité, Hiroshi alla rejoindre son camarade.

« Tu ne t'ennuies pas trop ? demanda-t-il.

- Oh non. Comme d'habitude, c'est très intéressant.

- C'est Matsuyama qui m'a soufflé l'idée du thème de ce soir. Il a des badges sympas. J'adore l'électro française, ils ont de très bons groupes. »

Suguru ne put retenir une petite grimace. Matsuyama, encore. Était-il entendu qu'il allait le remplacer, en fin de compte ?

« Pardonnez ma franchise mais… souhaitez-vous que ce Matsuyama prenne ma place ? » s'enquit-il de but en blanc. Hiroshi ne se démonta pas.

« Et toi, souhaites-tu rester avec nous ?

- Ce n'est pas fairplay de me répondre par une question, monsieur Nakano.

- Nous ne décidons pas de grand-chose au point de vue logistique. C'est à Sakano qu'il faut poser la question. Tu m'excuseras, mais ça va bientôt être à moi. »

Suguru se mordit la langue ; c'était sa faute, il n'aurait pas dû poser la question entre deux chansons. Il n'était pas satisfait de la façon dont son collègue avait répondu mais sa réponse n'était pas dénuée de sens. Comme toujours, c'était son cousin qui aurait le dernier mot. Il ne pouvait pas en tenir rigueur à Nakano, même si son avis sur ce point l'aurait intéressé. Si le jeune garçon ne savait pas trop où il allait avec Miki, il avait en revanche la certitude de vouloir rester avec les Bad Luck. Faire traverser toutes les tempêtes médiatiques au groupe et le mener sain et sauf au sommet de l'Oricon était un challenge à sa hauteur. Le but approchait et il n'allait pas se faire souffler le mérite par un punk blond décoloré, aussi doué fût-il. Sur le plan technique, il était convaincu d'être meilleur que ce Matsuyama et ce ne serait sans doute pas difficile à prouver. D'ailleurs, en dehors de présenter un CV et une démo, le garçon ne s'était plus manifesté à l'encadrement de Bad Luck. Restait le contact avec Nakano. Que désirait-il ? Faire ami-ami avec lui afin d'intégrer le groupe plus facilement ? Mais n'était-ce pas ce que Suguru était justement en train de faire ? Non, c'était son collègue qui l'avait invité et il comptait bien se battre loyalement, à l'aide de son talent et non par des moyens détournés.

Enfin, Baby Stardust souhaita une bonne nuit à ses auditeurs qu'il laissait en compagnie de Ziggy et rejoignit Suguru.

« Je dois rester jusqu'à la fin de la soirée, est-ce que tu veux rester aussi ?

- Non, merci. Je dois étudier. Vraiment.

- Tu m'en veux pour ma réponse à propos de Matsuyama ? »

Voilà qui était direct aussi, et Suguru en fut un peu pris de court. Avant qu'il ait le temps de répondre, Hiroshi enchaîna :

« Tu sais, nous n'avons vraiment pas notre mot à dire sur le sujet. Dès qu'on a été signés chez N-G, Noriko Ukai nous a été imposée.

- Et moi aussi ensuite, compléta Suguru en le regardant droit dans les yeux.

- Ce qui paie, pour Sakano et Seguchi, c'est non seulement la motivation mais surtout le résultat, fit le jeune homme, préférant ignorer la petite provocation. Matsuyama n'a pas montré grand-chose pour le moment, alors je ne m'inquièterais pas beaucoup si j'étais toi. Moi, en revanche, je suis sur la sellette », sourit-il.

Comment pouvait-on sourire en pareille situation ? Suguru avait toujours la musique classique comme roue de secours mais Nakano, à ce qu'il en savait, n'avait pas poursuivi ses études après le lycée. À quoi pourrait-il prétendre si Tohma Seguchi le chassait ? Une glorieuse carrière solo comme celle de Satch ? Non, le jeune garçon n'y croyait pas. Alors quoi ? Serveur dans un restaurant ? Janus et ses deux visages étaient de retour, tout simplement.

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Une autre journée de travail débutait pour les Bad Luck. Sakano écrivait dans son agenda, K polissait son Magnum, Shuichi consultait ses messages sur son téléphone et Suguru annotait des partitions. La porte du studio s'ouvrit soudain, laissant passer un Hiroshi à la limite du retard.

« Bonjour tout le monde ! salua-t-il.

« Ben Hiro, qu'est-ce que tu fabriquais ? Oooh, mais tu portes les mêmes vêtements qu'hier, constata Shuichi. Toi tu as découché… »

Suguru aussi l'avait remarqué. Son collègue portait le même tee-shirt noir frappé sur la poitrine d'un triangle bleuté qui réfléchissait la lumière façon arc-en-ciel et la même paire de jeans noirs que la veille. Si même ses vêtements illustraient sa face cachée…

« Mais je me suis douché, protesta flegmatiquement le jeune homme. C'était soit me changer mais être à la bourre avec un manager armé et un peu dingue, soit porter les mêmes fringues et être à l'heure, alors j'ai choisi, rit Hiroshi avec un coup d'œil au dit manager qui faisait mine de ne rien avoir entendu.

- Tu as dormi chez qui ? Heeeeiiin ? » insista le chanteur. Son ami l'entraîna à l'écart.

« Tu ne vas pas en revenir. D'ailleurs c'est marrant parce que Fujisaki me parlait justement de quelqu'un il y a quelques jours et là, paf, ce quelqu'un m'appelle hier soir pour qu'on aille boire un verre. C'est Akihito Matsuyama, tu te rappelles le gars qui s'était presque jeté sous notre camionnette ? Donc on était dans un pub sympa et voilà qu'il reçoit un appel et me demande si je peux l'accompagner quelque part. On arrive devant un immeuble chicos, à Ginza, et on va au dernier étage. Tu ne devineras jamais chez qui. Chisei Miyamato ! »

Shuichi ouvrit de grands yeux. Pour une surprise ! Qui ne connaissait pas Chisei Miyamoto, personnage mystérieux sur lequel les rumeurs les plus extravagantes allaient bon train ? En apparence, Chisei était une jolie lolita, chanteuse d'un groupe de J-Rock, mais on murmurait qu'il s'agissait en réalité d'un jeune homme et un vrai mystère planait sur sa véritable identité.

« Je me demande comment je n'ai pas fait le rapprochement entre Matsuyama et Miyamato, reprit Hiroshi avec animation. Ils font partie de Phantom ! Il y avait aussi leur batteur, Yasu Ôtomo et le bassiste Neji Yushinaga. Le groupe au complet. J'ai pas le temps de dire « ouf » que je me retrouve une guitare dans la main à jouer avec eux. L'air de rien, l'heure tourne et vers quatre heures, tout le monde commence à se barrer. Je rassemble mes affaires mais Chisei me prend à part et me demande de rester encore peu. Tu me connais, je ne peux pas résister à une demoiselle éplorée.

- Oh ! C'est une fille alors ! s'exclama Shuichi.

- Attends, laisse-moi finir. Les autres partent donc, on se retrouve tous les deux dans son grand appartement vide, et une chose en entrainant une autre, on commence à se peloter sur son canapé.

- Eeet ?

- Et c'est tout. Miyamoto m'a juste dit : « Pas la première fois mais j'aimerais bien que tu restes dormir, tout contre moi. » On s'est allongés sur son lit, on a parlé un long moment, on a vu le soleil se lever entre les lattes du store et j'ai dû m'endormir à ce moment-là. Chisei m'a réveillé vers huit heures pour que je prenne une douche et un petit dej', et je suis venu tout droit ici.

- Tu ne sais pas si c'est une fille ou un garçon alors, conclut Shuichi, dépité.

- Avec la chance que vous avez en ce moment, monsieur Nakano, je suis certain que c'est un garçon », osa Fujisaki qui s'était rapproché, essayant de ne pas être blessant dans ses propos.

Pour des raisons différentes de celles de Shuichi, Suguru avait suivi toute la discussion. Lui n'avait rien à faire des spéculations sur le sexe de Chisei Miyamoto, c'était Matsuyama qui l'intéressait. Quand il avait cherché des informations sur son rival potentiel, il était cependant tombé sur des articles concernant Phantom. Si Matsuyama, en dépit de ses piercings, y était relativement peu cité, ce n'était pas le cas de leur étrange chanteuse – ou chanteur. Ce personnage (pour rester neutre) revêtait des habits féminins d'inspiration gothique et offrait vraiment l'apparence d'une jeune fille. Toutefois, les rumeurs allaient bon train sur son ambiguïté sexuelle et, au bout du compte, s'avérait une efficace méthode publicitaire. Une fois encore, les ragots étaient mis en avant par rapport à la musique. Autrefois, les grands compositeurs n'avaient pas besoin de scandales pour se faire connaître ; sans publicité douteuse, leur nom était resté gravé dans les mémoires au fil des siècles.

« Un garçon ? Et qui te dit que ça ne me plairait pas ? répondit Hiroshi avec un sourire charmeur.

- On sait qu'il n'y a que sur les animaux que tu ne sautes pas, Hiro, les interrompit K, mais maintenant au boulot ! Vous papoterez plus tard.

- Hiro ! siffla Shuichi, il faut vraiment qu'on parle ! Parce qu'entre être joyeux qu'un type te défonce la tête et être tout aussi joyeux de ne pas coucher avec une fille, tu m'inquiètes vraiment. Tu prends de la drogue en ce moment ? »

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L'attente était silencieuse. Singulière aussi. À l'angle d'un couloir, deux infirmières fixaient avec curiosité l'étrange trio assis sur une rangée de chaises. Hajiri se trouvait entre Yuzuru et Hiroshi. Elle n'avait pas voulu que le premier assiste lui aussi au rendez-vous mais il avait protesté, trouvant injuste d'être exclu, et le Nakano avait appuyé sa présence.

Tous trois souffraient de cette situation. Même Hajiri ne savait plus trop où elle en était. Son ex-petit ami se montrait extrêmement prévenant. Parfois, elle souhaitait que ce soit lui le père. Il était difficile pour elle de l'admettre, mais Nakano était vraiment trop détaché.

La poche d'Hiroshi vibra et il en sortit son téléphone. Il venait de recevoir un SMS de Chisei.

« Ne fais pas cette tête. L'enfant n'est pas de toi. »

Le jeune homme releva vivement la tête et lança un coup d'œil à droite, puis à gauche. Personne, en dehors du personnel hospitalier. Son téléphone vibra à nouveau.

« Je ne suis pas là lol. »

Hiroshi fronça les sourcils. Il se souvint de ce que lui avait dit Matsuyama après leur soirée chez Chisei.

« Chisei a des pouvoirs de divination, je t'assure ! Enfin, des ondes, une espèce de perception extra-sensorielle… je sais pas trop en fait, mais on ne peut pas lui cacher les choses. »

Le guitariste s'était moqué de lui et Matsuyama lui avait cité des exemples qu'il avait réfutés en riant. À présent, il riait un peu moins. Il n'était pas fermé aux sciences occultes, même si les sciences tout court constituaient pour lui un terrain plus familier, plus rassurant. Puis, la conversation avait dévié sur un autre sujet et Hiroshi avait bien vite oublié les théories farfelues de Matsuyama.

« Je suis dans ma baignoire. »

Hiroshi exigea une preuve et reçut presque aussitôt la photo d'un pied dans un bain moussant. À ce même instant, Hajiri le tira hors du bain dans lequel il aurait aimé plonger ; une sage-femme venait les chercher. Il replaça son téléphone dans sa poche et soupira.

À suivre…


Satch : surnom du guitariste Joe Satriani.

Janus : Dans la mythologie romaine, Janus est un dieu à une tête mais deux visages opposés, gardien des passages et des croisements, divinité du changement, de la transition, auquel le mois de janvier est consacré.