Quand la créature à cinq pattes vint troubler son sommeil, il préféra battre en retraite, peu désireux de se mesurer à un ennemi dont il ignorait tout. Bien lui en prit, car la menace inconnue ne tarda pas à s'éclipser comme elle était venue. Il se rendormit bientôt, bercé par le ronronnement de sa cachette.
Content de n'avoir découvert aucune machine infernale, le major retira sa main de sous le siège de son véhicule, et reprit la route de Londres, pressé de quitter ces terres aussi troubles et marécageuses que l'esprit de leurs occupants.
Alors qu'il sortait enfin des marais, il klaxonna un camion citerne couvert de rouille qui semblait cracher son chargement sur son pare-brise sous la forme d'une fumée noire et malodorante.
Le bruit, terrible, le réveilla brutalement. Il vit alors qu' une autre créature, à la peau noire et brillante, avait remplacé la première. Cette fois-ci, il passa à l'offensive.
Le major sentit quelque chose se planter dans sa cheville. La surprise et la douleur le firent braquer malgré lui, et il lui fallut toute l'énergie du désespoir pour parvenir à redresser son véhicule et le garer, dans une gerbe de boue, sur le bas-côté. Il baissa les yeux, et découvrit avec stupéfaction, accroché à sa chaussure, un chaton au poil blanc et duveteux qui le fixait d'un oeil de défi.
D'une main, le major saisit son passager clandestin par la peau du cou. De l'autre, pinça l'arête de son nez en respirant profondément. C'est alors qu'il aperçut, dans son rétroviseur, un luxueux tacot rouge vif faire précipitamment demi-tour, à une vitesse bien supérieure à celle que l'on pourrait attendre d'une telle antiquité.
Le major fourra le chaton dans la poche de son veston et écrasa la pédale de l'accélérateur. Mais la boue, grasse et glissante, lui fit perdre un temps précieux avant qu'il ne puisse enfin se remettre sur la route.
Renonçant à une poursuite perdue d'avance, le major s'interrogea sur l'identité du ou des conducteurs. Pourrait-il s'agir de ces fameux agents russes supposément aux trousses de Mac Rashlay? Mais alors pourquoi choisir un véhicule aussi voyant?
Non, la seule personne assez farfelue pour le filer à bord d'un tel engin ne pouvait être… qu'Eroica.
Sur cette déduction, le major décida d'installer "Eroica junior" dans la boîte à gants, qu'il laissa entrouverte de manière à laisser le greffier miniature respirer sans pour autant lui permettre de nouvelles fugues.
Puis il reprit la route de Londres, les sens aux aguets. Mais le reste du voyage se déroula sans autre incident.
Minuit approchait sa pleine lune de la fenêtre de la chambre d'hôtel du major. Celui-ci, après avoir nourri le chaton d'abats, s'était installé dans un fauteuil au confort spartiate. Le puzzle entre les mains, il passait en revue, une pièce après l'autre, les évènements de la journée.
Si tout se déroulait comme prévu, Eroica entrerait en contact dès demain pour négocier la restitution du microfilm et l'évacuation de Serpent Vert. Le major avait déjà fait le nécessaire auprès de Bonn, qui lui avait donné un accord de principe. Les agents russes restaient une des grandes inconnues du problème, mais si leur présence à Londres était avérée, ils ne représenteraient aucun danger que le major n'ait déjà eu à affronter. Restait à espérer que le MI6 ne mette pas le grappin sur l'un d'entre eux et ne découvre le pot aux roses... Curieuse mission que celle où le major redoutait moins que les russes fussent dans la confidence que les anglais!
Quant à Wallestein… Difficile de croire que ce bonhomme ait pu dénouer quelque affaire que ce soit. Piètre détective, en effet, qui néglige de visiter la scène du crime sur lequel il enquête, ignore tout de la victime, et, selon toute vraisemblance, en sait à peu près autant des infidélités de sa femme! Car la voix qu'il a entendue avec elle, dans la cabane, rauque, presque inhumaine, ne pouvait pas être celle du jeune comte.
Bref, Wallestein ne lui semblait guère menaçant. Bonn ne détenait aucune information à son sujet, et, en fin de compte, les seules preuves alléguant de la dangerosité du bonhomme étaient les divagations d'une folle et d'un flic frustré. Peut-être était-ce cette peur irrationnelle qui avait motivé chez Eroica une filature aussi grossière...
Bien sûr, il y avait toujours le risque que Wallestein fut un homme chanceux ou bien entouré, ou un acteur de génie. Mais au fond, peu lui importait. Le tout était d'accomplir sa mission avant que le comte ne vienne s'en mêler, en connaissance de cause ou non.
...Encore que, si le besoin s'en faisait sentir, ce redresseur de torts patenté puisse se révéler fort utile malgré lui: il serait piquant de brandir la menace Wallestein sous la forme du carton d'invitation sous le nez poudré d'Eroica si celui-ci s'avisait de faire le malin… peut-être même avant, qui sait?
Le visage du major se fendit d'un sourire aussi carnassier que satisfait. Peut-être que cette mission s'achèverait mieux qu'elle n'avait commencé, en fin de compte.
Il reprit son ouvrage avec une attention accrue, tant et si bien qu'il n'entendit, ni ne vit, une silhouette massive entrer doucement par la fenêtre de sa chambre. Le chaton dormait du sommeil du juste, et ce n'est que quand deux mains enserrèrent brutalement son cou que le major découvrit avec effroi la présence de l'intrus.
Il tenta de se débattre, mais les bras le serraient comme un étau implacable. Il leva la tête, et aperçut alors le visage de son agresseur. Les doigts sur sa gorge étouffèrent son cri devant une figure informe, qu'on aurait dit grossièrement modelée dans la vase et les miasmes d'un marais. Au milieu de ce bouillon de cauchemar, deux yeux rouges et perçants, profondément enfoncés dans des orbites semblables à des cavernes, se repaissaient de son impuissance tandis que ses bras tiraient, tiraient...
Jusqu'à, enfin, dans un éclat de chair et de sang, arracher la tête du major comme une mauvaise herbe, tandis que la créature, avec hargne, éructait à la face de son trophée:
"Tu n'mérites pas mieux!"
Le major se réveilla en sursaut. Il blâma aussitôt son inconduite, réalisant que ses réflexions l'avaient amené à veiller bien au-delà du raisonnable. Il ramassa stoïquement son puzzle, tombé à ses pieds. Qui sait quelles chimères ridicules avaient pu s'emparer de son esprit lors de son assoupissement impromptu ? Il ne manquerait plus qu'il se mette à rêver de Jack l'Eventreur, ou pire encore, d'Eroica !
Quelques minutes plus tard, il se mit rapidement au lit, Eroica jr en boule à ses pieds, se demandant, entre deux mesures de sa berceuse rituelle, si les lords anglais n'avaient pas pour mission atavique de faire de sa vie un long supplice.
