Chapitre III
Valjean savait qu'il aurait dû suivre son instinct au lieu de laisser les arguments, très persuasifs il devait l'admettre, de Javert pour le faire changer d'avis. Il aurait dû se rendre compte que l'inspecteur était bien trop buté pour admettre la défaite et se satisfaire de reculer l'enquête lorsque quelque chose allait de travers, même si cela aurait été la chose la plus sage à faire au vu de la situation. Il aurait dû le savoir.
Mais il avait laissé son jugement être changé et il avait écouté Javert lorsque celui-ci avait argumenté que la pluie ne serait de mal à personne et qu'ils ne pouvaient pas laisser quelque chose d'aussi inconséquent les ralentir dans leur progression déjà bien lente. Il avait, de ce fait, continué les recherches quand il aurait dû les arrêter sur le champ.
Les conséquences auxquelles il faisait face maintenant étaient de sa propre faute.
En tant qu'homme dans la cinquantaine, il était encore en bonne forme. Ses années de travaux forcés en prison l'avaient, aussi surprenant que cela puisse paraître, gardé en santé robuste. La pluie ne lui avait donc, en effet, fait aucun mal. Il en aurait probablement été de même pour Javert s'il avait été l'inspecteur quarantenaire d'il y avait quelques semaines.
Un enfant de six ans, par contre, n'était pas aussi résistant et les longues heures sous la pluie et dans le froid avaient, malheureusement, trop difficile à endurer pour son petit corps.
Ce matin-là, lorsque Valjean avait vu que Javert n'était pas descendu à l'heure habituelle pour prendre son petit déjeuner, il devait admettre qu'il avait été quelque peu étonné – vu combien il s'était montré avide de continuer le jour passé, il aurait pensé qu'il veuille retourner dès l'aube aux docks – mais pas véritablement inquiet, attribuant son retard à l'épuisement de la veille et pensant que cela ferait du bien à Javert d'avoir quelques heures de plus de sommeil. Cela aurait été parfaitement logique et il s'était résigné à attendre un moment avant d'aller le réveiller.
Cependant, plus le temps passait et plus il devint inquiet. Ce n'était vraiment pas dans les habitudes de son inspecteur de faire la grasse matinée et la fatigue ne pouvait tout de même pas être la cause de tout.
Finalement, incapable de rester plus longtemps en bas sans savoir, il se rendit à l'étage pour voir ce qu'il se passait. Cela se trouva être une très bonne chose parce que ce qu'il attendait en haut n'était pas, mais alors pas bon du tout.
Même si la lumière du jour envahissait copieusement la pièce, les rideaux ayant été laissé ouverts, comme d'habitude, Javert n'avait pas quitté son sommeil qui semblait tout sauf calme. Les couvertures étaient enroulées autour de son corps. Vu leur était, cela semblait avoir été fait inconsciemment, pendant son sommeil. Même s'il avait dû faire extrêmement chaud au-dessous, il frissonnait violemment.
Valjean jura.
Il ne lui fallut pas plus d'une seconde pour traverser la chambre à grandes enjambées et prendre place à côté du lit, s'accroupissant pour être à la bonne hauteur et poser une main sur le front en sueur de Javert. Il ne fut guère surpris par la chaleur, bien qu'il n'ait pas pensé qu'elle serait aussi haute et son inquiétude redoubla.
C'était une fièvre carabinée.
Il y eut un instant où il paniqua. Il avait, bien évidemment, une certaine expérience avec des enfants malades – les sept de sa sœur ayant souvent succombés à diverses maladies du fait de ne pas avoir assez à manger pour être en bonne santé – mais c'était il y avait très longtemps de cela et il ne pouvait pas se souvenir d'une seule occasion où leur température était montée aussi haut que cela. Ensuite, il se calme lorsqu'il réalisa qu'il n'était plus le pauvre oncle qui ne pouvait rien faire d'autre que de poser des linges mouillés sur le front de ses neveux, essayant de son mieux de les refroidir. En tant que Monsieur Madeleine, il avait bien heureusement tout l'argent nécessaire pour faire appel à un véritable docteur.
« Madame Antoinette ! » appela-t-il et il devait y avoir eu plus d'urgence dans sa voix qu'il n'y pensait, car la vieille femme apparut presque immédiatement dans l'entrebâillement de la porte, semblant avoir couru.
« Monsieur le Maire ? » demanda-t-elle avec une certaine anxiété dans sa contenance, pensant qu'elle avait commis une bévue sans s'en apercevoir ni le vouloir, mais elle fut immédiatement détrompée de cette impression lorsqu'elle survola la scène des yeux. « Doux Jésus ! »
« Appelez un docteur immédiatement, » demanda Valjean et, pour une fois, il ne prit pas le temps de terminer sa phrase par un 's'il vous plait' mais Antoinette ne semblait pas s'en soucier outre mesure alors qu'elle se dépêchait de faire ce qui lui avait été demandé et, ensuite, sans avoir eu besoin d'en recevoir l'ordre, elle apporta une bassine d'eau fraîche et plusieurs chiffons.
« Merci, » lui dit tout de même l'homme alors qu'il la congédiait de la chambre, lui demandant de guetter en bas des escaliers l'arrivée du médecin.
Il ne perdit pas une seule seconde. Peut-être que le docteur pourrait faire plus lorsqu'il arriverait, mais Valjean ne se sentait pas capable de rester les bras croisés à un tel moment alors il prit l'un des chiffons, le trempa dans l'eau, et commença à éponger méthodiquement le visage de Javert. Il n'osa pas retirer les couvertures pour continuer ses gestes sur le reste de son corps, pas alors qu'il grelottait toujours de froid.
Alors que Valjean continuait d'appliquer le tissu mouillé sur sa peau, Javert sembla, inconsciemment, chercher le contact et il gémit discrètement lorsque l'homme retira sa main pour rafraîchir le chiffon.
« Chut…, » murmura Valjean, essayant de calmer les sons que l'enfant émettait.
Il savait qu'il ne devrait pas penser à lui comme à un enfant. C'était mal, très mal, mais en ce moment, cela lui paraissait si juste, si approprié et, de toute façon, Javert n'était pas en état d'objecter, s'il s'en rappelait même plus tard, une fois qu'il irait mieux. Et si, par miracle, cela était le cas et bien, ce n'était pas comme si Valjean avait à craindre ce qu'il ferait.
Il continua à essayer de faire baisser la température de la peau du mieux qu'il le pouvait jusqu'à ce que le docteur annonce finalement son arrivée. Dès lors, il laissa à l'homme la place de travailler, restant en retrait mais surveillant sans relâche tous ses faits et gestes pour ne pas laisser l'inspecteur seul avec un autre homme, pas alors qu'il se trouvait dans un tel état de vulnérabilité.
« C'est un très mauvais coup de froid, » se prononça le docteur. « Cependant, je ne pense pas qu'il y ait à craindre de pneumonie car sa respiration et ses poumons semblent clairs. »
Valjean laissa s'échapper son souffle en tremblant, soulagé que sa complète irresponsabilité de la veille ne se soit pas soldée par des conséquences dramatiques, bien que le coup de froid semble bien assez mauvais et que le docteur n'ait pas l'air très content de la situation.
« Qu'est-ce que je peux faire ? » demanda Valjean.
« Je crains qu'il n'y ait pas grand-chose à faire, Monsieur le Maire, à part attendre que cela passe. La seule chose vraiment inquiétante est la sévérité de sa fièvre alors je vous conseille de continuer à faire ce que vous faisiez avant mon arrivée, c'est-à-dire essayer de faire retomber sa température à un niveau plus raisonnable. Si vous voyez que, tout d'un coup, elle monte en pic, essayez de lui faire prendre un bain frais. Cela devrait aider un peu et faire tomber la fièvre mais si vous n'y arrivez pas, même avec de telles mesures, appelez-moi immédiatement. Il vous faudra également vous assurez que le garçon reste hydraté, puisqu'il transpire beaucoup. Une fois qu'il aura repris conscience, faites attention à ce qu'il mange également quelque chose. Il n'aura probablement pas faim mais pour que son corps puisse lutter contre la maladie, il lui faudra garder ses forces. »
Valjean hocha la tête à chacun des mots traversant les lèvres de l'homme et se résolut à faire tout en son pouvoir pour que Javert soit remis sur pied le plus vite possible.
Valjean paya le docteur pour son travail et le raccompagna à la porte avant de reprendre son poste et continuer sa besogne. Il ne savait pas combien de temps il continua sans faire de pause, mais ses mouvements devinrent si répétitifs qu'il se retrouva presque en transe, ce qui expliqua son sursaut lorsque Javert commença à se réveiller.
Au commencement, il n'y eut que de petite mouvements, sa tête roulant d'un côté et de l'autre sur l'oreiller, comme s'il ne pouvait trouver une position confortable. Ensuite, Valjean qui, une fois remis de son choc, s'efforça de le calmer avec des murmures sans queue ni tête, le pensant encore endormi, vit ses paupières papillonner avant de s'ouvrir.
Deux yeux brillants émergèrent et se figèrent sur le visage de Valjean. Au lieu de la terreur qu'aurait pu ressentir Javert dans une telle situation il y avait quelques mois seulement, la présence de l'homme ne lui causa pas la moindre gêne. Cependant, il se sentait faible, si faible…
« Val… Valjean ? » demanda-t-il, sa voix rauque, comme s'il n'avait pas encore complètement émergé de la torpeur du sommeil.
« Chut…, » pacifia l'homme, une main sur son front, tentant de l'apaiser, et Javert n'eut pas la force de protester contre de telles libertés, spécialement parce que cette main lui apportait tellement de bien, tellement de fraicheur sur sa peau enflammée.
Au lieu de se battre avec Valjean à cause de ce traitement trop personnel, il se laissa aller contre ce toucher, fermant les yeux car la luminosité de la pièce commençait à lui faire mal.
« Vous êtes très malade, » continua l'homme dans un murmure, ne voulant pas parler trop fort par peur de faire plus de mal que de bien en brisant le silence presque religieux qui s'était installé. « Vous avez attrapé froid hier, sous la pluie. Vous avez une fièvre très sévère. Le docteur m'a dit qu'il fallait attendre mais il faut que j'aille vous chercher quelque chose à manger et de l'eau pour que vous puissiez boire. »
Valjean se morigéna de ne pas avoir pensé à amener dans la chambre tout ce dont il aurait pu avoir besoin lorsque Javert était inconscient. Cela lui aurait permis de le nourrir et de l'hydrater immédiatement après son réveil. Cependant, à ce moment-là, il lui avait semblé bien plus importer de continuer ses efforts pour le rafraichir.
« Le docteur ? » répéta Javert, pas certain d'avoir entendu correctement.
« Oui, Javert, le docteur. Je vais demander à Antoinette de vous préparer quelque chose à manger. Je ne serais absent qu'une minute, d'accord ? »
Javert voulut le railler pour cette attention, dire à Valjean qu'il n'était ni un invalide, ni un nourrisson et qu'il n'avait très certainement pas besoin d'être aussi attentif envers lui. Malheureusement, son sarcasme, si cher à son cœur, refusa de passer la barrière de ses lèvres et, au lieu de cela, il ne fit qu'acquiescer, le mouvement le fatiguant plus qu'il n'aurait cru possible.
Fidèle à ses mots, Valjean ne fut pas absent plus d'une minute. Dans cet intervalle, in avait non seulement passer sa commande auprès de Madame Antoinette – un repas léger, très léger – mais avait également rempli une carafe d'eau fraîche et l'avait ramenée avec un verre. Aussitôt qu'il fut de retour dans la pièce, il s'assit sur le rebord du lit et rempli le verre, le tendant à Javert qui, il devait l'admettre, avait bien soif.
L'inspecteur essaya de se mettre en position assis mais, avec ses forces tant diminuées, il ne réussit pas et retomba contre son oreiller, fronçant les sourcils, tenant de trouver un moyen de siroter l'eau sans la renverser partout sur le lit – et c'était seulement s'il arrivait à tenir le verre en main.
Il n'aurait pas dû s'inquiéter. A peine se fut-il recouché, remarquant vaguement le son d'un verre qui était posé sur une surface en bois, qu'il sentit un bras se glisser au-dessous de son dos et Valjean, avec sa force considérable, n'eut aucun mal à le soulever, se glissant derrière lui afin que Javert puisse rester appuyé contre lui et se trouver toujours en position verticale, tenu par son corps. Le verre fut porté à ses lèvres et il avala goulument, avec reconnaissance, ne commentant même pas le fait que Valjean le tenait dans ses bras et le faisait boire comme un bébé.
Il resta passif alors que Valjean laissant entrer Madame Antoinette, qui avait toqué à la porte, n'essayant même pas de prétendre être autre chose qu'un enfant très malade – après tout, c'était ce que croyait la femme alors quel mal pouvait-il y avoir à cela ? – et il continua à se montrer docile alors que Valjean le nourrissait de sa main. Il savait que ce n'était pas normalement dans son caractère mais il se sentait si destitué de force qu'il savait que s'il essayait de manger seul, il ne ferait que tout renverser partout et Valjean devrait de toute façon l'aider au final. S'il pouvait éviter la première partie de l'histoire et se concentrer sur avaler ce qui était devant lui, quand bien même il n'avait aucune envie d'ingérer de la nourriture, cela lui convenait parfaitement.
Il réussit tout de même à avaler la moitié du plat préparé par la gouvernante.
« C'est assez, » dit Javert, alors que Valjean remplissant à nouveau la cuiller.
Valjean fronça les sourcils.
« Est-ce que vous êtes sûr ? Cela ne fait pas beaucoup. »
« Je ne peux pas manger plus, Valjean, » plaida Javert. « Si j'avale une morse de plus, je vais être malade. »
Les mots étaient presque brouillés, Valjean parvenait à peine à les comprendre, mais il admit que de forcer Javert ne serait pas une bonne idée. Il avait mangé assez, il supposait, et il serait plus utile s'il pouvait garder à l'estomac ce qu'il avait déjà pu avaler. De nouveau, il tendit le verre, laissant l'enfant avaler quelques forgées, avant qu'il ne le remette au lit, précautionneusement.
« Rendormez-vous, » murmura Valjean, alors même que les yeux de Javert semblaient se fermer de leur propre chef.
Javert n'eut même pas le temps de répondre, il était endormi avant même de réaliser qu'il se faisait border.
Valjean passa le reste de la journée à s'occuper de sa charge malade et il hésita lorsque vint le moment d'aller se coucher. Est-ce qu'il lui fallait prendre le risque de passer la nuit dans sa propre chambre, laissant Javert sans aucune supervision dans un tel état ? Devait-il le veiller toute la nuit ? Finalement, il établit un compromis entre les deux solutions, en s'autorisant à dormir, assis sur une chaise qu'il avait amenée depuis le salon et posée à côté du lit du malade. Il serait là si Javert avait besoin de lui.
Grand bien lui en prit.
Il était le milieu de la nuit lorsqu'il fut réveillé en sursaut. Pendant une seconde, il ne réalisa pas ce qui l'avait sorti du sommeil et était presque sur le point de se rendormir lorsque son attention fut attirée par un gémissement venant de la direction du lit.
Il fut debout en une fraction de seconde, sa main trouvant immédiatement le front de l'inspecteur qui semblait geindre faiblement dans son sommeil et les yeux de Valjean s'écarquillèrent sous le coup de la surprise, mêlant l'horreur et la terreur. La fièvre, qui avait été haute toute la journée durant, semblait maintenant atteindre des sommets. Il ne perdit pas une seconde.
Il commença par poser un chiffon, rafraîchit par l'eau encore froide, qui était restée depuis le début de la soirée dans la chambre, sur le front de l'enfant, sachant que cela ne serait de loin pas suffisant à agir, mais que cela ne pourrait pas faire de mal en attendant, alors qu'il préparait le bain. Il prit tout de même une minute pour descendre dans la rue, héler le premier gamin qu'il aperçut et lui donner une pièce de cinq franc pour qu'il aille trouver le docteur. Il lui précisa bien que la même chose l'attendait à l'arrivée, une fois que le docteur serait chez lui.
Cela fait et une fois que le bain fut prêt, il prit Javert dans ses bras, le portant comme un bébé et le déposa dans la baignoire sans même prendre le temps de le déshabiller avant. La rapidité était de mise, plus importante que l'état d'un pyjama, et il aurait très certainement le temps de les enlever plus tard, lui mettant une nouvelle chemise de nuit, qui ne serait pas aussi trempée de sueur, après qu'il l'ait sorti du bain.
Le choc de l'eau froide sur sa peau enflammée réveilla Javert en sursaut, mais la fièvre le maintenait dans un état de délire total.
« Qu'est- ? » commença-t-il, écarquillant les yeux, essayant de se situer.
« Chut, Javert, tout va bien. Vous êtes dans un bain. J'essaie de faire descendre votre fièvre, » expliqua Valjean, pas sûr de si oui ou non l'homme était à même de comprendre ce qu'il disait présentement, mais se sentant mieux en expliquant.
Javert fut capable de se concentrer sur la voix, cessant de bouger, plus serein, et, éventuellement, ses yeux s'arrêtèrent sur la silhouette devant lui, voyant ce regard semblant tant se soucier de lui et son esprit créa la seule connexion dont il était capable dans un tel état.
« Papa ? »
Le souffle de Valjean se prit dans sa gorge. C'était bien le dernier des mots qu'il s'était attendu à passer les lèvres de Javert. Il s'était préparé à des accusations, à ce que la fièvre efface la nouvelle attitude et façon de voir les choses de Javert, s'était préparé à devoir se battre avec lui pour qu'il lui permette de l'aider. Il ne s'était pas attendu à ce que l'inspecteur lui accorde un tel rôle.
« Papa ? » appela à nouveau Javert, sa voix plus petite, plus menue, comme s'il avait pris le manque de réponse à sa question comme un abandon.
« Je suis là, mon enfant, » répondit finalement Valjean, sa voix prise par l'émotion, jouant le rôle que Javert avait, sans le vouloir, décidé de lui confier afin qu'il reste calme. « Je suis là, tout va bien se passer. »
Il tenait toujours Javert dans ses bras afin de prévenir une noyade. Il utilisa de ce fait sa seule main libre pour caresser son front, ses joues, faisant couler de l'eau dessus par la même occasion, son toucher devenant non seulement un moyen de le rassurer mais également de le rafraîchir.
Javert ferma les yeux, se sentant en sécurité et choyé, ne se rendant même pas compte que son père était depuis longtemps parti – et n'avait jamais eu pour lui la moindre affection de toute façon – et que l'homme qui le tenait si précautionneusement, si tendrement, n'était rien pour lui, excepté un ennemi tourné allié. Il sentit une pression sur le haut de sa tête et dans son esprit enfiévré, cela était le baiser d'un parent, habituellement déposé sur un enfant lorsqu'il était malade. Il se lassa retomber dans l'étreinte du sommeil, sachant qu'il était sain et sauf, qu'il ne risquait rien.
Javert, même dans son état presque hallucinatoire, n'avait pas eu complètement tort. Valjean avait bel et bien embrassé le haut de sa tête, son instinct paternel ayant pris le dessus pour le moment, désirait offrir tout le réconfort possible à l'enfant dans ses bras, parce que c'était là exactement ce qu'il était en cet instant.
Il ne savait pas combien de temps s'était écoulé alors qu'il était resté dans cette position, mais il sursauta vivement lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir pour voir le docteur entrer, suivi par le gamin dont il avait demandé l'aide. L'homme avait apparemment opté d'entrer de lui-même, ce pourquoi Valjean lui était reconnaissant. N'adressant pas ce fait, il se tourna vers l'enfant et arriva à lui sourire.
« Ta pièce est sur la table de la cuisine, avec un pain et du fromage. Tout est pour toi, » dit-il parce que, même dans son état de panique, il n'avait pas oublié sa promesse et il n'aurait pas voulu que l'enfant ait à dépenser tout son argent immédiatement pour s'acheter de la nourriture. « Merci mon garçon. »
« Pas de problème, M'sieur. C'est quand vous voulez, » dit-il précipitamment, ne perdant pas un seul instant avant de détaler et Valjean savait que sa table de cuisine serait vide lorsqu'il redescendrait.
Le docteur avait fait fi des socialisations d'usage et était allé droit sur son patient, s'occupant de son état et laissant à Valjean quelques minutes de répit pendant lesquelles il profita d'aller changer les draps et aérer la chambre de Javert, la préparant pour le moment où l'enfant reviendrait. Il s'assura que le feu était bien entretenu, ne voulant pas que la pièce se refroidisse trop, et prit une chemise de nuit dans le placard, la déposant sur le lit, avant de s'en retourner à la chambre de bain.
« Docteur ? » demanda-t-il en plaidant, espérant une bonne nouvelle.
« La fièvre semble se stabiliser, et même descendre quelque peu, mais elle reste dangereusement haute, » constata sobrement le docteur. « Je vais lui donner une potion pour essayer de la faire descendre plus rapidement et je repasserais demain, dans la matinée, pour m'assurer qu'elle a agi. Il n'y a pas grand-chose d'autre que je puisse faire, j'en ai peur, mais vous avez eu le bon réflexe. Le bain a aidé dans l'immédiat et lui a probablement sauvé la vie. »
Valjean ne se relaxa que très modérément en entendant la nouvelle, qui n'était pas des meilleures. Il semblait au moins avoir su éviter le pire.
« Est-ce qu'il faut que je le laisse dans l'eau plus longtemps ? » demanda Valjean, arrivant à maintenir son regard sur l'enfant avec une certaine difficulté alors que celui-ci frissonnait de manière constante.
Le docteur secoua la tête.
« Non, c'est assez pour le moment. S'il y venait à y avoir un autre pic de fièvre, n'hésitez pas mais elle semble être sous contrôle pour le moment alors vous pouvez le ramener au lit et vous assurer qu'il soit bien couvert. Le meilleur moyen pour qu'il se remette vite est de lui faire suer sa fièvre. Soyez sûr qu'il boive assez, même s'il est inconscient. Il faut absolument qu'il reste bien hydraté. »
Valjean acquiesça et prit note de ne pas attendre que Javert se réveille avant de le forcer à boire. Il savait comment s'y prendre pour faire descendre de l'eau dans la gorge de quelqu'un durant leur sommeil, c'était quelque chose qu'il avait fait pour ses neveux dans le passé – ou tout du moins, c'était ce qu'il lui semblait se rappeler, bien qu'il ne pût pas se remémorer les circonstances.
« Je le ferais, Docteur. Merci beaucoup, » remercia profusément Valjean, appréciant les compétences de l'homme, même lorsque celui-ci avait dû être tiré du lit, en urgence, au milieu de la nuit, sans même en avoir fait la remarque à Valjean.
C'était un homme qui se dédiait à son travail et le maire ne pouvait qu'apprécier une telle qualité chez son prochain.
Alors que le docteur sortait de la salle de bain, Valjean sembla hésiter. La politesse voulait qu'il descende avec lui jusqu'à la porte, pour le raccompagner. Cependant, il n'osait pas laisser Javert endormi dans l'eau sans surveillance. Le docteur sembla s'en rendre compte et prit la chose en main.
« Je sais où se trouve la porte, Monsieur le Maire. Je reviendrais demain matin à dix heures pour m'assurer que notre patient est sur la bonne voie. Bonne nuit, Monsieur. »
Avec un salut de son chapeau, le docteur quitta la pièce et Valjean souleva rapidement Javert des confins de l'eau, le déshabilla, le séchant avec le plus d'attention possible, ne souhaitant pas aggraver son état en le laissant à la merci d'un autre coup de froid, et le rhabilla. Cela ne lui vint même pas à l'esprit qu'il aurait dû se sentir embarrassé de voir son inspecteur nu, même dans le corps d'un enfant, et il le borda à nouveau, retournant s'asseoir sur sa chaise, mais ne s'autorisant pas le loisir de s'endormir cette fois-ci, préférant faire le guet jusqu'au matin.
