Dans ce chapitre, la Compagnie atteint la fin des Terres Solitaires, les esprits s'échauffent et se rabibochent !
Merci pour vos reviews, elles sont toutes précieuses à mes yeux. N'hésitez pas à m'envoyer des MP si le coeur vous en dit.
Bonne lecture !
Leia
Chapitre 9.
L'AVÈNEMENT DE TÛNIN RAZAK
Précédemment
De l'autre côté du camp, Ayrèn brûlait encore de rancœur quand elle s'allongea sur sa grande cape de cuir à côté de Bilbo. Il dormait profondément. Il était si fatigué que la dispute ne l'avait même pas réveillé, ce brave Hobbit !
Sentant le besoin de retrouver son calme, Ayrèn se concentra sur la respiration tranquille de son ami et sur les mouvements réguliers de sa poitrine. Et en quelques minutes de contemplation silencieuse, toute son attention tournée vers le petit être allongé près d'elle, sa colère se calma.
Puis elle s'endormit à son tour, apaisée par le poids familier de sa pipe dans sa poche.
Thorin, lui, ne ferma pas l'œil de la nuit, hanté par les plus beaux trésors d'Erebor qu'il avait cru un instant déceler dans les yeux de Dracà-cwellere.
Camp provisoire, frontière Ouest des Terres Solitaires
Le lendemain matin
« ... Debout !
On entendit des grognements et des lamentations sur le camp.
— Allez, feignasses ! Debout !
À ce moment, Ayrèn s'éveilla sur un sursaut, les yeux grand ouverts. Tous les sens en alerte, elle reprit très rapidement prise avec ses sensations et le monde qui l'entourait : humidité dans l'air, fraîcheur sur son visage, douleur sourde dans ses reins, présence familière d'un petit corps étendu contre elle.
— Debout, vous dis-je ! Nous devons avoir repris la route dans vingt minutes ! » ordonna Thorin à la Compagnie, qui peinait à se réveiller.
Ayrèn claqua sa langue sur son palais en signe de frustration. Elle s'appuya sur un coude et secoua gentiment le corps de Bilbo allongé en chien de fusil à côté d'elle. En tout bon Hobbit qu'il était, il avait le sommeil lourd, et n'avait pas pour habitude de se lever aux aurores. Les éclats de voix du chef de la Compagnie ne l'avaient donc évidemment pas réveillé.
Voyant qu'il ne réagissait pas, Ayrèn le secoua un peu plus fort.
« Hum ? gémit-il enfin. Non, encore cinq minutes, cinq toutes petites minutes…
— Bilbo, il faut reprendre la route, souffla doucement Ayrèn. Tu dormiras sur ton poney si tu veux.
Il roula sur le dos, bâilla et frotta ses yeux endormis :
— Et le petit-déjeuner ?
Ayrèn se mit lentement debout, les reins endoloris d'avoir dormi à même le sol, et lui répondit en bâillant :
— On devrait pouvoir trouver quelques fruits secs et un morceau de pain dans la réserve.
Bilbo écarquilla les yeux. Il avait l'air soudain parfaitement réveillé.
— Quelques quoi et un morceau de quoi ? s'écria-t-il, horrifié.
— Des fruits secs et du pain, répéta-t-elle avec bienveillance. Je suis désolée, Bilbo. Je serais très étonnée de trouver de la brioche et de la confiture dans nos sacs de provision. Il faudra nous contenter de choses plus frugales, désormais.
— Fr… frugales ? »
Le Hobbit bondit sur ses pieds à bas de sa couchette, le visage frappé d'horreur à l'idée de n'avoir rien d'autre à manger que des choses frugales. Et soudain, il réalisa : c'en était fini des œufs sur le plat et du lard grillé, des gaufres chaudes nappées de crème, du miel dégoulinant d'une grande tartine beurrée ! Plus de confiture de mûres, de beignets à la pomme, de café au lait ! Et, par tous les Valars, plus de mousse au chocolat. Le monde s'écroulait autour de lui. Il eut le plus grand mal à se souvenir de ce qui l'avait poussé à prendre part à cette aventure, et pire, d'y avoir entraîné sa plus chère amie.
« Maudit soit mon sang de Touque ! » dit-il en se frappant le front.
C'est donc très malheureux qu'il mangea son petit-déjeuner ce matin-là.
Vingt minutes plus tard, ils reprirent la route, ne laissant derrière eux que des cendres et des pelures d'amande.
Les quatre jours suivants, la Compagnie voyagea à un rythme moins soutenu. Les poneys étaient bien moins fringants qu'au premier jour, et les Nains ne voulaient pas risquer d'engorger leurs jambes.
Ayrèn voyageait toujours à pied. Elle suivait le rythme des poneys sans peine et, à l'exception de quelques ampoules, elle prenait plaisir à marcher. Ses jambes n'avaient pas oublié les longs périples au travers des Terres gelées et de la sinaaq, même s'il lui arrivait de manquer un peu de souffle.
Ses relations avec les Nains en étaient toujours au même point. Soir venu comme jour durant, Ayrèn évitait de s'adresser à eux si elle n'y était pas obligée. Quant à Thorin, elle le fuyait comme la peste. Elle préférait rester en compagnie de Bilbo et, même si elle n'aurait jamais cru cela possible, de celle du Magicien. Ils discutaient ensemble de leurs souvenirs de la Comté, du temps qui y passait trop vite et de l'excellent tabac que les Hobbits y cultivaient : le Petit Tobi. Le reste du temps, ils voyageaient en silence, jusqu'à ce que quelque chose dans le paysage leur offrît un nouveau sujet de conversation.
Les Nains les plus jeunes ne s'offensèrent pas de l'attitude distante de Dracà-cwellere à leur égard. Ils pensaient qu'elle était tout simplement quelqu'un de froid et de réservé ; ce qui était, après tout, un trait de caractère courant chez les grands guerriers. Les Nains plus âgés, eux, ne furent guère étonnés de ce comportement, car ils n'ignoraient pas le terrible différend qui subsistait entre les leurs et la famille des Framdrēorig ; rien ne les prédisposait à s'entendre. Et le fait qu'elle fût à couteaux tirés avec Thorin n'arrangeait décidément pas les choses.
Ils avaient tous un peu raison à leur façon, mais la vérité n'était pas aussi simple.
Et Bilbo fut le seul à remarquer la mélancolie qui voilait ses yeux dorés.
Camp provisoire, frontière Est des Terres Solitaires
Soir du quatrième jour
À la fin du quatrième jour de voyage, la Compagnie avait enfin atteint la frontière Est des Terres Solitaires.
Peu avant le coucher du soleil, Thorin ordonna de faire halte sur les hauteurs d'une colline rocheuse, à l'abri d'une grande alcôve de pierre. De hautes falaises découpaient le flanc occidental de la colline où ils montèrent le camp. Comme à leur habitude, Óin et Glóin s'occupèrent du feu, Bombur du dîner, Bilbo de disposer les couchettes... Le tout animé de joyeuses discussions. Une routine harmonieuse, malgré la tension qui régnait entre la femme des Hommes et le prince Nain.
De son côté, Ayrèn avait fui l'agitation du camp et s'était assise non loin de là, sur le rebord de la falaise, le dos tourné vers le bivouac et les jambes pendues dans le vide. Les muscles de ses jambes étaient durs et fatigués, elle avait l'impression que ses pieds flottaient.
Ayrèn profita de ce moment de calme pour admirer le jour décliner. Le ciel vira à l'orange, puis au gris. Les ombres s'allongèrent jusqu'à ce que la nuit déployât enfin ses couleurs sur l'immensité des Terres Solitaires. L'obscurité qui s'installa ce soir-là était celle d'une nuit de gibbeuse, très claire. La lune brillait si fort dans le ciel nocturne qu'on pouvait voir les alentours avec une précision d'épervier.
La plupart des Nains avaient achevé leur part de travail quand l'odeur de la nourriture en train de cuire embauma le camp. Ayrèn devina le fumet d'une viande fumée. Le train de vie hobbital l'avait corrompue : sa langue se noya instantanément dans un flot de salive, et son estomac gronda par anticipation.
Elle était loin d'être la seule à languir l'heure du souper. Elle entendit les gargouillis du ventre de Bilbo avant même de le voir s'approcher d'elle. Il s'assit à ses côtés sur la falaise, et fit balancer ses jambes dans le vide avec nonchalance.
Lorsque le ventre du Hobbit gargouilla à nouveau, Ayrèn s'obligea :
« Je pense qu'il reste quelques gâteaux dans mon sac. Si tu as trop faim pour attendre que le repas soit servi, tu peux les avoir.
Il déclina gentiment :
— Non merci, Ayrèn, bien que cette offre soit fort alléchante, je l'avoue ! Je m'en voudrais de t'en priver.
— À ta guise.
— Et, euh..., hésita-t-il. Est-ce que... tout va bien ?
— Oui, pourquoi cette question ?
— Oh, pour rien, pour rien du tout ! (Il se gratta la nuque, embarrassé.) Je n'ai plus l'habitude de te voir si...
— Si... ?
Bilbo hésita encore un temps, cherchant ses mots.
Puis, baissant les yeux, il bafouilla :
— ... Si sombre, si... froide. Tu n'es pas en colère, au moins ? Je veux dire... Tu n'es pas à ce point en colère, n'est-ce pas ?
— Oh.
Ayrèn médita la remarque de son ami.
— Je n'y avais pas spécialement fait attention, finit-elle par répondre. Non, tout est sous contrôle. Ne te cause pas tant de soucis. (Elle lui fit une tape amicale derrière l'épaule.) Et je vais tâcher d'être moins... bizarre. Enfin, je ne te promets rien, mais je vais essayer.
— Me voilà rassuré ! dit-il, visiblement soulagé.
Il soupira et passa une main dans ses cheveux :
— Si jamais tu sens que ça ne va plus, préviens-moi. Tu n'es pas toute seule, ici.
— J'y penserai. Merci.
— C'est la moindre des choses. Quel autre habitant de la Comté aurait accepté de me suivre dans cette aventure, si ce n'est toi ?
Ayrèn le reprit sans méchanceté :
— Tu ne devrais pas comparer une vétérane de la guerre des dragons du Nord avec les aimables habitants de Sous La Colline. Il y a bien plus de mérite à avoir une vie paisible et l'apprécier comme telle, plutôt que de vivre dans l'horreur et la guerre pendant un millénaire comme les miens.
— Ce n'est pas ça, bougonna-t-il. C'est juste que... (Il s'empourpra quelque peu, gêné par ce qu'il voulait dire.) Malgré ta crainte des Nains et...
— Je n'ai pas peur des Nains ! le coupa-t-elle en grimaçant.
Il se reprit sans sourciller :
— ... malgré ton aversion pour les Nains et les mauvais souvenirs qu'ils ravivent en toi, tu as décidé de m'accompagner pour ce long voyage. De cela, je te suis infiniment reconnaissant. Avec toi à mes côtés, me voilà le plus chanceux des Hobbits !
Un peu émue par la tournure inattendue de cette conversation, Ayrèn garda le silence. Le Hobbit devina qu'elle ne trouvait pas les mots pour lui répondre.
Il poursuivit d'un ton conciliant :
— Tu n'es pas obligée de me répondre. Je sais ce que tu penses, cela me suffit.
— Merci...
— C'est tout naturel. »
Et ils n'échangèrent plus un mot jusqu'au dîner, admirant ensemble l'immensité des Terres Solitaires qui s'étendaient devant eux.
Peu après, le repas fut servi : un ragoût de pommes de terre fumant avec des lamelles de veau fumé. La Compagnie le mangea religieusement, puis, une fois tout le monde repu, il fut l'heure d'aller dormir. Le petit Hobbit, toutefois, ne s'était pas encore couché. Il s'occupait de son poney, qu'il avait gratifié du nom affectueux de Myrtille ; tous deux avaient fini par s'entendre. Gandalf, fidèle à lui-même, fumait son Petit Tobi à la lumière du feu de camp ; le crépitement des braises se reflétait dans ses yeux sages. Balin était parti chercher du bois. Kíli et Fíli montaient la garde, tandis que leur oncle Thorin scrutait le ciel étoilé en direction des Montagnes Brumeuses, dont les crêtes noires découpaient l'horizon nocturne en dents de scie. La plupart des autres Nains dormaient. Ayrèn, quant à elle, était toujours sur la corniche de la colline, où elle avait fini par s'allonger, les mains derrière la nuque et le regard perdu dans la voûte du ciel.
Il régnait sur le camp un silence apaisant, constellé çà et là par quelques ronflements et des murmures épuisés.
Soudain, un hurlement effroyable et des feulements rauques tranchèrent la quiétude de la nuit.
Bilbo fut saisi d'effroi. Il s'approcha du feu de camp en sautillant, complètement paniqué. Ayrèn l'y rejoint sans attendre. Sa main empoigna instinctivement le pommeau de son épée tandis que son regard alerte scrutait la vallée. Ces cris ne ressemblaient à rien de ce qu'elle connaissait.
« Qu'est-ce que c'était ? lâcha Bilbo, terrorisé.
— Des Orques..., répondit sombrement Kíli.
— Des Orques ? glapit le Hobbit avec un halètement affolé, avant de se rapprocher de son amie pour se dissimuler dans son ombre.
'Des Orques ?' répéta Ayrèn dans sa tête, sceptique. 'Ça n'avait rien d'un cri d'Orque… Plutôt un gros félin affamé en train de chasser.'
— Des égorgeurs, les pires de tous, poursuivit Fíli. Il y en a des douzaines dans le coin. Les Terres Solitaires en sont infestées.
— Ils attaquent au petit jour, continua Kíli. Quand tout le monde est endormi... Vite, sans un bruit, sans un cri...
Il marqua une courte pause avant de reprendre, un tressaillement d'horreur feinte dans la voix :
— ... Ils ne laissent derrière eux que des mares de sang.
— J'espère qu'ils n'ont pas repéré notre feu de camp..., dit Fíli avec une certaine gravité.
— Je l'espère aussi, acquiesça son frère.
Kíli retint un rire avec habileté et en remit une couche :
— Les Orques sont sans pitié. S'ils venaient à nous surprendre pendant notre sommeil, ils ne feraient qu'une bouchée de nous. »
C'en était trop pour le petit Hobbit, habitué à une vie tranquille, et surtout sans aventure ! Tout son corps s'était mis à trembler ; sa main moite avait attrapé celle d'Ayrèn pour ne pas défaillir. Et quand il déglutit bruyamment en jetant son regard effrayé sur la vallée, Kíli et Fíli éclatèrent de rire.
« Mais qu'il est crédule ! s'amusa Fíli.
— C'était trop facile ! regretta son frère.
— Co… comment ça ? bégaya Bilbo. (Il était d'une pâleur extrême.) Qu'est-ce qui était trop facile ? »
Furieuse de l'attitude des deux frères, Dracà-cwellere gronda :
« Et vous trouvez ça drôle ?
Elle lâcha la main de Bilbo et s'avança vers eux :
— Ça vous amuse d'effrayer Bilbo de la sorte ? »
Elle foudroya les deux frères du regard, qui la fixaient de leurs grands yeux écarquillés.
Un bruit de pas se rapprocha d'elle. L'instant d'après, Thorin apparut dans sa vision périphérique : son visage était au moins aussi furieux que le sien.
Il grogna, et son accent Khuzdûl rendit sa voix encore plus impressionnante :
« Vous pensez qu'une attaque d'Orques est une plaisanterie ? Vous, des héritiers de Durin ? Impensable ! Mais qu'est-ce qui a bien pu vous passer par la tête ?
Ayrèn tombait des nues. Elle eut grand mal à ne pas dévisager le chef de la Compagnie qui se tenait à ses côtés pour sermonner ses propres neveux. Elle parvint toutefois à garder contenance et à fixer Kíli et Fíli de son regard le plus sévère... quoiqu'elle ne put s'empêcher quelques coups d'œil interrogatifs en direction de Thorin.
Elle ne comprenait décidément rien aux Nains.
— Ce n'était qu'une petite boutade… On ne pensait pas à mal..., se défendit timidement Kíli, gêné et intimidé par leurs réprimandes cinglantes.
Fíli n'en menait pas large non plus. Il fixait ses pieds en silence, plein de honte.
— Non, vous ne pensiez pas, acheva leur oncle. Vous ignorez tout du monde ! »
Et sur ces mots, il s'éloigna d'un pas lourd vers la corniche.
Les yeux d'Ayrèn le suivirent un instant, quand une nouvelle voix attira soudainement son attention.
« Ne vous en faites pas, les petits gars.
C'était Balin, le Nain à la longue barbe blanche, qui revenait les bras chargés de petits bois.
Il les déposa non loin du feu et poursuivit avec un ton compatissant :
— Ce n'est pas contre vous. Thorin a plus de raisons qu'un autre de détester les Orques. Ni toi ni Fíli n'étiez encore nés quand ils lui...
Il s'arrêta, et son regard se perdit dans le vague, à la recherche de ses souvenirs :
— Alors que Smaug avait pris la Montagne Solitaire, le Roi Thrór tenta de reconquérir l'ancien Royaume des Nains pour y reloger notre peuple : la Moria. Mais un autre ennemi était déjà dans la place. La Moria avait été prise par des légions d'Orques, conduites par le plus ignoble de toute leur race : Azog le Profanateur. Le grand Orque de Gundabad s'était juré d'éliminer la lignée de Durin. Et il commença... par décapiter le Roi.
Le silence était tombé sur le campement. Plus personne n'osait parler. Tous, même Ayrèn, s'étaient tassés sous l'ignominie qui leur était contée. Quelques Nains s'étaient réveillés entre-temps et écoutaient en silence, un voile sombre flottant devant leurs yeux assoupis.
Après avoir repris son souffle, Balin reprit :
— Thráin, le père de Thorin, devint fou de chagrin. Il disparut. Était-il prisonnier ou mort ? Nous n'en savions rien. Nous étions sans chef, vaincus, et la mort nous guettait… Et c'est là que je l'ai vu.
Il inclina sa tête vers Thorin qui leur tournait le dos, puis tout le monde en fit de même. Une dizaine de paires d'yeux étaient désormais braqués sur lui.
— Un jeune prince Nain affrontait l'Orque pâle au milieu du champ de bataille. Il se battait seul contre cet ennemi redoutable. Sans arme et sans bouclier, il n'avait plus qu'une branche de chêne pour se protéger ! Il parvint à amputer l'Orque pâle d'un bras. Blessé mortellement, Azog comprit ce jour là qu'il ne serait pas si aisé d'éliminer la lignée de Durin. Revigorées par cet exploit, nos forces se rassemblèrent et repoussèrent les Orques. Notre ennemi avait été vaincu.
La voix de Balin se fit plus grave ; son accent Khuzdûl chancelait :
— Mais il n'y eut ni festin, ni chant cette nuit-là. Nous étions accablés de chagrin devant la mort de tant des nôtres : nous étions peu à avoir survécus. Mais une lueur d'espoir s'était éveillée sur le champ de bataille : un jeune Prince vaillant et brave, capable de diriger notre peuple dans les ténèbres. Et je me suis dit alors : il y en a un que je pourrai suivre. Il y en a un... que je pourrai appeler Roi. »
Et c'est ainsi que Balin conclut son récit : une histoire fort triste, mais fin bien contée. Tous les Nains fermèrent les yeux avec gravité, bouleversés par les mots du vieux Nain. Ils connaissaient déjà l'histoire de la Victoire des Nains sur les Orques de la Moria, mais ils ne pouvaient s'empêcher de pleurer à chaque fois le sort de leurs frères décimés au combat.
Ayrèn, elle, ne connaissait pas cette histoire. Exaltée par ce récit de guerre si effroyable et sublime à la fois, son cœur s'était mis à battre plus fort dans sa poitrine.
De loin, Thorin leur faisait de nouveau face. Elle aurait juré avoir vu ses yeux luisants de larmes, mais elle aurait tout aussi bien pu l'imaginer car, quelques instants plus tard, il était de retour près du feu de camp, les traits tirés et les yeux parfaitement secs. Les lueurs orangées qui dansaient sur son visage zébraient sa peau de flammes et d'ombres changeantes.
« L'Orque pâle, reprit Bilbo. Qu'est-il advenu de lui ?
— Il est retourné dans l'ignoble trou duquel il était sorti. Cet être infâme est mort de ses blessures il y a longtemps ! » asséna Thorin de sa voix la plus terrible, coupant court à toute conversation.
Ayrèn n'avait toujours pas quitté Thorin des yeux, et essayait de lire les expressions complexes de son visage ; elle ne vit donc pas le regard dubitatif que Gandalf et Balin échangèrent.
Bilbo, lui, l'avait vu, ce qui fit à nouveau grandir son inquiétude s'il cela fut encore possible. Mais dans quelle histoire s'était-il embarqué ? Plus de mousse au chocolat, et maintenant, des légions d'Orques en liberté. Par tous les Valars, qu'il fut sot d'accepter de participer à cette aventure !
Dracà-cwellere, quant à elle, réalisa ce soir-là que les Nains étaient des êtres bien plus complexes et sensibles que ce qu'on disait sur eux en Terre du Milieu.
Quand la lune atteignit le point culminant de sa course dans le ciel, la Compagnie s'était rendormie – sauf Kíli et Fíli qui, pour leur punition, furent chargés de monter la garde pour le restant de la nuit.
Ayrèn, elle, ne parvenait pas à s'endormir. Son esprit bouillonnait. Elle ressassait sans relâche les terribles mots de Balin et la funeste histoire de la lignée de Durin. Elle aurait dû se réjouir, considérer cela comme la vengeance que son ancêtre Fram méritait. Au lieu de cela, elle se trouvait plongée dans une grande confusion. Après s'être tournée et retournée, avoir compté les étoiles – par deux fois ! – et écouté la respiration paisible de Bilbo endormi à côté d'elle (et qui dormait fort bien pour quelqu'un qui craignait de se faire dévorer par un Orque pendant son sommeil...), elle se leva en prenant garde de ne pas réveiller son ami le Hobbit.
Elle se saisit de sa pipe et de son tabac et retourna en silence sur le bord de la falaise.
Sur le chemin, elle surprit la voix de Gandalf, qui parlait à voix basse derrière un épais lacis de bosquets. Elle se figea et tendit l'oreille.
Puis elle entendit la voix de Balin :
« … les mêmes doutes m'animent, Gandalf. Je crains que cette expédition ne soit encore plus risquée que prévue.
— Si Thorin Écu-de-chêne persiste à ignorer les conseils de ses amis, il court droit à la catastrophe…, dit le Magicien d'un air lugubre. Attirées par la Montagne, les ténèbres ont recommencé à s'agiter. Il aura besoin d'alliés plus puissants pour leur résister. Il ne peut indéfiniment tourner le dos aux Elfes et aux Hommes ! Vous êtes son plus vieil ami. Il vous écoutera.
— Les Hommes, passe encore…, grommela Balin. Mais les Elfes ? Aucun Nain n'accepterait de s'allier avec eux, et encore moins Thorin. Vous m'en demandez beaucoup trop. Je refuse. Il n'en sortirait rien de bon.
— Il faudra pourtant qu'il change d'avis un jour ou l'autre, dit Gandalf. Et puisse ce jour ne pas arriver trop tard… (Il soupira tristement.) Vous prenez des risques inconsidérés. Les chances que nous croisions des Orques sur notre route sont réelles. Or, trop peu nombreux sont les membres de cette Compagnie capables de se défendre : un banquier, un fabricant de jouets, un écrivain, un vieux soigneur à moitié sourd… Pensez-vous sérieusement arriver entiers à Erebor ? Sans compter qu'une fois là-bas, vous devrez encore faire face à un dragon.
— N'est-ce pas pour cela que l'Humaine nous accompagne ? rétorqua Balin.
— Je crains fort que, malgré sa force, notre Dracà-cwellere ne soit aussi démunie que nous face à Smaug. Ce n'est pas un hasard s'il est le dernier dragon en vie de toute la Terre du Milieu… Il est intelligent, rusé et terriblement puissant. Ne reposez pas tous vos espoirs sur elle, d'autant qu'il n'est pas dit qu'elle accepte d'être confrontée à lui. Je ne crois pas me tromper en disant que seule la protection de Bilbo Sacquet lui importe.
— Alors espérons que Monsieur Sacquet parviendra à subtiliser l'Arkenstone au dragon sans le réveiller...
L'inquiétude d'Ayrèn se fit dévorante : 'De quoi parlent-ils ? Les Orques s'agitent ? Et qu'est-ce que c'est que cette histoire d'Arkenstone ?'
Balin poursuivit :
— Toujours est-il que j'entends vos inquiétudes et que je les partage, Gandalf. Seulement, ne comptez pas sur moi pour convaincre Thorin de quérir l'aide des Elfes et des Hommes. Je refuse de tomber en disgrâce auprès de lui. C'est à vous d'aller lui parler. Peut-être que votre sagesse parviendra à lui faire entendre raison.
Le Magicien eut un rire affecté :
— Ma sagesse ! Je ne suis qu'un vieux Magicien. Je n'ai pas plus de sagesse qu'un autre.
— J'en connais un certain nombre qui ne serait pas d'accord avec vous. Vous avez plus de chance que n'importe lequel d'entre nous de le convaincre.
— Fort bien. J'essayerai de lui en toucher quelques mots. (Il parut s'agacer.) Puisse-t-il faire passer le bien commun avant son orgueil !
— Je crains qu'il n'ait pas encore compris que de la reconquête d'Erebor dépend un nombre incalculable de vies, que de la souveraineté sur la Montagne Solitaire dépend le sort de la Terre du milieu. Si vos craintes se révèlent exactes et que les Orques s'en mêlent, nous...
Balin n'acheva pas sa phrase.
— Je me demande pourquoi vous êtes le seul à vous inquiéter de ce dragon, fit-il observer.
— Je l'ignore…, murmura Gandalf. Il dort depuis si longtemps que nos esprits se sont endormis avec lui. Notre vigilance s'est prise dans la torpeur du dragon. Nous n'avons plus conscience du danger qui rôde, tapi dans l'ombre de notre insouciance...
Balin grogna, laissa passer un long silence, puis dit :
— J'ai le sentiment que tout ceci va mal finir...
— Cela vous étonne ?
— Pas vraiment. »
Ayrèn entendit que les deux hommes se levaient. Craignant d'être découverte à épier leur conversation, elle s'empressa de rejoindre à pas de loup sa destination initiale : le bord de la falaise.
'Pourquoi Gandalf n'a pas fait part de ses inquiétudes au reste de la Compagnie ?' se demanda-t-elle. 'Je vais devoir redoubler de prudence. La vie de Bilbo en dépend… Mais qu'est-ce qui m'a pris de le laisser prendre part à cette folie ? Je ne sais pas ce qui me retient de l'attacher sur mon dos et de le ramener à Cul-de-sac aussi sec...'.
En s'approchant du bord, Ayrèn fut surprise d'y trouver quelqu'un assis précisément à l'endroit où elle s'était allongée quelques heures plus tôt. Elle rejoignit la silhouette sombre sur la pointe des pieds. Quand elle comprit enfin qu'il s'agissait de Thorin qui fumait calmement sa pipe, elle faillit faire demi-tour et s'installer ailleurs.
Au dernier moment, frappée du ridicule de cette situation, elle changea d'avis et se laissa lourdement tomber sur les fesses, à côté de lui.
Comme elle s'y était attendue, il ne lui adressa pas la parole, et sembla même s'être éloigné d'elle, profitant de l'obscurité pour que cela ne se remarque pas. Mais cela se remarqua... et fort bien.
Imperturbable, Ayrèn bourra le foyer de sa pipe d'une dose généreuse de naark kuvianartok et commença à fumer par petites bouffées.
L'odeur de son tabac, douce amère, attira l'attention du Nain :
« Qu'est-ce que vous fumez ?
Ayrèn avala sa fumée de travers et tourna sa tête vers le Nain assis à côté d'elle.
— Qu'est-ce que vous fumez ? répéta-t-il. Je ne reconnais pas l'odeur de ce tabac.
Elle inspira profondément avant de répondre, la gorge en feu :
— C'est du naark kuvianartok, dit-elle en roulant le nom du tabac de son accent Lossoth. C'est un lichen de Forodwaith. Il a quelques vertus apaisantes. Cela... m'aide à trouver le sommeil, quand il tarde à venir.
Sentant que les yeux de Thorin ne lâchait plus son visage, elle articula lentement :
— Souhaitez-vous l'essayer ?
Il ne prononça aucun mot, mais sa curiosité ne faisait aucun doute. Elle lui tendit donc sa blague à tabac.
Le Nain se saisit du petit objet sans discuter et remplaça le tabac qui se trouvait déjà dans sa pipe par le naark kuvianartok. Quelques instants plus tard, il tira pour la première fois la fumée du tabac des Hommes de Forodwaith.
— C'est... surprenant, avoua-t-il en observant le crépitement du tabac dans sa bouffarde d'un air curieux. Un peu comme le Petit Tobi cultivé par les Hobbits, en plus…
— En plus puissant, oui, le devança-t-elle en regardant la fumée se dissiper au vent. Comment vous sentez-vous ?
Il ferma les yeux un instant.
— Je me sens un peu groggy, mais ce n'est pas désagréable, répondit-il.
Il tira sur sa pipe et goûta une nouvelle fois la fumée d'un air concentré. L'ombre d'un sourire se glissa sur ses lèvres.
— Aussi curieux que cela puisse paraître, reprit-il, je me sens bien. J'ai même un peu chaud... Par la barbe de Durin ! J'admets ne pas très bien comprendre ce qu'il m'arrive.
Ayrèn expira une bouffée odorante et expliqua lentement :
— Le bien-être et l'impression de sérénité que procure le naark kuvianartok sont déroutants la première fois, mais on finit par s'y habituer. Avec le temps, les effets deviennent moins puissants, mais la sensation de chaleur demeure toujours, calme, apaisante, comme une porte entrouverte vers un monde plus... supportable.
Puis elle ajouta avec un rictus moqueur, quoiqu'il n'en fut pas moins bienveillant :
— Il vous fallait au moins ça pour vous dérider, Maître Nain.
— Apparemment, répondit-il en expirant une grande bouffée de fumée par le nez. Il faudra que vous m'écriviez le nom de ce lichen sur un papier, le naarkotinaka...
— Naark kuvianartok ! répéta-t-elle en articulant exagérément chaque syllabe.
— Naark ku... kuvianartok.
L'accent Khuzdûl grondant de Thorin écorcha le mot Lossoth, mais elle ne le reprit pas :
— Oui, voilà. Votre premier mot en Lossoth, qui signifie ventre heureux. Félicitations.
— Humf.
— Et vous ? M'en apprendriez-vous un ? demanda-t-elle.
— De quoi ?
— De mot Khuzdûl.
Il fronça fort les sourcils, et répondit avec fermeté :
— Non.
— Non ?
Thorin remarqua le ton vexé de Dracà-cwellere, et enchaîna rapidement :
— Le Khuzdûl est un langage secret que nous ne révélons pas volontiers, même à nos amis (2).
— Et je ne suis pas votre amie.
— Pas vraiment, non, admit-il.
— Alors que suis-je ? demanda-t-elle sans agressivité.
Thorin réfléchit. Puis il déclara :
— Une guerrière chargée de la protection du Hobbit, j'imagine. Et éventuellement notre intermédiaire auprès des Hommes, si nous venions à en croiser.
— Cela me paraît honnête.
— Je le pense aussi. »
Un silence gêné s'installa entre eux. Mais au fond d'eux, ils étaient soulagés de partager une conversation aussi pacifique après avoir été à couteaux tirés aussi longtemps.
« Vous ne me traduiriez même pas mon surnom ? insista-t-elle.
— 'Dracà-cwellere', vous voulez dire ? »
Elle hocha la tête.
Thorin resta silencieux un moment, tirant paisiblement sur la fumée. Alors qu'il considérait la demande de la femme des Hommes, son regard se perdit dans l'étole sombre de la nuit.
Après un long moment de silence, Ayrèn crut que Thorin n'allait pas lui répondre. Elle sentit la déception la gagner. Ce sentiment la perdit dans un grand désarroi. Quelle déception y avait-il de ne pas apprendre un mot de Khuzdûl, la langue des vils et des avares ? Fram s'en retournerait dans son tombeau, s'il avait eu la chance d'en avoir un. Ses os devaient gésir quelque part au fond d'un gouffre, parmi les crasses des Gobelins...
Elle fut surprise d'entendre une voix très grave et vrombissante s'adresser à elle :
« Tûnin Razak.
Elle n'avait pas reconnu tout de suite la voix de Thorin, fière et majestueuse, roulant les 'r' et tonnant les voyelles.
— Tounîne Razake, répéta-t-elle maladroitement.
Il la reprit :
— Tûnin Razak !
— Tû…. Tûnin Razak.
— Oui, voilà. »
Ayrèn réitéra de nombreuses fois son surnom Khuzdûl dans sa tête, pour être certaine de toujours s'en souvenir. Elle tenta aussi de graver dans sa mémoire l'accent de Thorin, la façon qu'avait sa voix de prononcer chaque syllabe. Elle doutait toutefois être capable de reproduire fidèlement les intonations profondes de son langage.
Puis, prise d'un sursaut de curiosité, elle parla sans réfléchir :
« Qu'est-ce que l'Arkenstone ?
Quand elle se rendit compte qu'elle avait pensé à voix haute, elle scella ses lèvres et serra les dents. La conversation qu'avaient tenue Gandalf et Balin plus tôt l'avait rattrapée dans le fil de ses pensées.
— Où avez-vous entendu parler de cela ? demanda Thorin, surpris.
— J'ai… entendu un des Nains en parler, quand nous sommes partis ce matin, mentit-elle habilement.
— Vraiment ? fit-il d'un air agacé. Ils ne peuvent décidément pas tenir leurs langues… M'est avis que c'était Kíli, ou peut-être Ori… Qui était-ce ?
— Je ne sais pas. J'ai entendu cela au milieu d'un brouhaha, rien de plus.
— Dommage, grogna Thorin. J'aurais pris grand plaisir à sermonner le responsable.
— Alors, qu'est-ce que l'Arkenstone ? demanda-t-elle à nouveau. Quitte à ce que Bilbo et moi risquions nos vies, j'aimerais bien savoir de quoi il en retourne.
— Vous êtes peut-être un peu trop curieuse pour être honnête...
— Désolée..., murmura-t-elle en baissant la tête, mimant le remords.
— Et menteuse avec ça, répliqua-t-il dans un rictus amusé. Vous devriez faire attention. Les Nains n'aiment pas beaucoup les menteurs.
Il se tut et laissa son regard vagabonder sur les Terres Solitaires. Ses doigts tapotaient le conduit de sa bouffarde. L'éclat des braises se reflétait sur ses mains rugueuses.
— En quelques mots, reprit-il, l'Arkenstone est le plus beau Joyau de toute la Terre du Milieu, que ce soit parmi les Hommes, les Elfes ou les Nains. Il est l'essence même du pouvoir des héritiers de Durin, ma lignée. La reconquête d'Erebor passe par lui ; si nous ne le récupérons pas, je n'aurais aucune légitimité à remonter sur le trône. Des luttes intestines éclateraient, et s'en suivrait une terrible guerre entre les innombrables héritiers des sept familles pour savoir à qui reviendrait le trône Sous la Montagne. Avec l'Arkenstone, pas un seul Nain n'oserait contester mon autorité en tant que Roi. Grâce à lui, je pourrai reforger la grande alliance des sept familles de Nains, prendre la Montagne d'assaut, et en déloger le dragon. C'est pour cela que nous avons engagé Monsieur Sacquet : c'est à lui que reviendra la tâche de trouver le Joyau du Roi, sans réveiller le cracheur de feu qui sommeille au-dessus.
— Voilà donc ce que vous attendiez de Bilbo depuis le début..., chuchota-t-elle. Qu'il vole le joyau pour permettre aux Nains de vaincre le dragon et reprendre la Montagne. Vous auriez pu le dire directement, plutôt que de parler par énigme. Il est difficile de vous comprendre.
— C'est probablement parce que vous et le Hobbit n'êtes pas des Nains, dit-il simplement. N'importe lequel d'entre nous aurait compris que récupérer l'Arkenstone faisait partie de nos projets en prenant part à cette Quête. (Il se frotta le menton et tira un peu plus longuement que d'habitude sur sa pipe ; il paraissait songeur.) Mais je suppose que vous avez raison. Je vous laisse le soin d'expliquer tout cela à votre ami quand il sera réveillé.
— Comptez sur moi.
Elle pensa un temps demander ce qui était réellement attendu d'elle, et s'il n'y avait pas là une autre énigme qu'elle n'avait pas résolue. Mais craignant que la réponse de Thorin ne vînt ternir son humeur, elle se ravisa, et mit cette question de côté dans un coin de sa tête.
— Il y a quelque chose que je ne comprends pas, poursuivit-elle. Si Erebor compte tant que cela aux yeux des Nains, pourquoi votre Compagnie ne compte-t-elle que si peu d'entre-vous ?
— Vous êtes plus maligne que je le pensais, constata-t-il d'un air sombre.
— Je vais faire comme si je n'avais rien entendu.
— Vous faites bien…, grommela Thorin en la regardant en coin. Qu'est-ce qui vous fait penser que cela vous regarde ?
— Je ne sais pas, avoua-t-elle. Une intuition, peut-être. Vous gardez trop de secrets qui mettent Bilbo et moi en danger. Et cela ne me plaît pas.
Des rides plissèrent le front de Thorin. Il cessa de fumer, posa sa pipe sur le sol, à côté de lui, et lança :
— Vous êtes aussi agaçante que perspicace, comme beaucoup parmi votre peuple. Très bien, puisque nous en sommes là... Je vais vous expliquer un peu mieux la raison de votre présence ici. Libre à vous de retourner dans la Comté ou non après cela, la prévint-il.
— Soit. Je vous écoute.
— Et je tiens à ce que vous ne me coupiez pas la parole, ajouta-t-il avec sérieux. C'est une de vos manies que je n'apprécie guère.
Résolue à tout entendre des véritables motifs de la Quête des Nains d'Erebor, Ayrèn fit oui de la tête sans ajouter un mot.
— Nous sommes d'accord, dit-il alors.
Il soupira longuement avant de poursuivre :
— Cette Quête a pour but la reconquête du Royaume d'Erebor, arraché au peuple Nain il y a plus de cent soixante-dix ans par le dragon Smaug. Et si nous sommes si peu nombreux dans cette Compagnie… c'est parce que nous sommes les seuls à avoir consenti aux risques qu'implique cette aventure. Nous avons encore plusieurs mois de voyage devant nous avant d'atteindre la Montagne, sans compter qu'il nous faudra traverser les Monts Brumeux… J'ignore quels dangers nous attendent sur la route, mais ils sont nombreux, et il est possible que nous n'atteignons pas tous vivants notre destination. Vous dites n'être ici que pour protéger le Hobbit, mais vous-même n'êtes probablement pas à l'abri du danger.
Il eut une mimique lugubre, puis, concentré, il reprit son récit :
— Une fois là-bas, nous devrons trouver le Passage Caché, pour lequel nous avons désormais une clef.
Il posa inconsciemment la main sur son torse, là où, sous sa chemise, pendait la fameuse clef sur sa chaîne d'argent :
— Si nous parvenons à l'ouvrir, Monsieur Sacquet devra s'y faufiler jusqu'aux Salles Inférieures où se trouvent l'or et les trésors de la Montagne, puis récupérer l'Arkenstone sans réveiller le dragon. Et si par malheur il venait à le réveiller avant que nous ayons pu récupérer le joyau et rassembler les armées des Nains... (Il se rembrunit.) C'est là que nous souhaiterions que vous interveniez. Il faudra que vous tuiez la bête avant qu'elle ne nous tue. Gandalf vous a qualifiée de Héros. Peu de gens dans ce vaste monde furent attitrés de la sorte par le Magicien Gris. J'espère donc que vous ferez honneur à sa parole, et que vous accepterez de vous battre au nom des Nains. Vous en seriez grassement récompensée, je vous en donne ma parole.
Ayrèn s'efforça de digérer les révélations du prince Nain. Que tant de choses reposent sur ses épaules et sur celles de Bilbo la laissait abasourdie.
Une foule d'objections se formaient déjà dans son esprit, qu'elle tenta de maîtriser sous un air poli :
— Je me doutais bien qu'il s'agissait de quelque chose de ce genre, mais je dois avouer que tout est bien plus... clair désormais.
— Maintenant que vous êtes au courant de tout, vous savez ce qu'il vous reste à faire, dit-il, sans parvenir à dissimuler une note d'inquiétude dans l'inflexion de sa voix.
— C'est-à-dire ?
— En parler au Hobbit, répondit Thorin en levant un sourcil. Je ne serais pas étonné qu'il soit encore plus confus que vous sur les motifs de ce voyage.
— Ah, oui. Je m'en charge.
Le regard du Nain se brouilla, et sa voix prit une intonation curieuse :
— Je me permets d'insister auprès de vous sur l'importance de votre présence et de celle de Monsieur Sacquet parmi les membres de cette Compagnie. Sans votre aide, nos chances de réussite s'en trouveraient grandement amoindries. C'est en tout cas ce que pense Gandalf, et j'ai choisi de ranger mon avis au sien. Nous avons peu, très peu de soutien, même parmi notre peuple. Enfin, ils prétendent nous soutenir sur le principe même de cette Quête, mais je n'ai que faire de leur soutien moral. C'est d'actions courageuses, d'implications sans faille, d'engagements concrets dont j'ai besoin.
— Je… comprends. Mais je me permets également d'insister : je ne suis pas là pour le dragon. Ni pour vous aider.
— Je l'ai bien compris. J'espère simplement que vous finirez par changer d'avis.
— C'est ce que nous verrons. »
Elle réfléchit un moment, prenant soin de méditer toutes ces informations que lui avait dévoilées Thorin. Elle se rendit compte que sa pipe s'était éteinte entre temps. Elle n'avait plus la patience de la rallumer et de finir le fond de tabac qui y restait.
Sans un mot, elle sortit sa râcle de l'intérieur de son manteau, et commença à curer le foyer et le conduit de sa pipe d'un air concentré.
Sans interrompre ses manipulations, elle lança :
« C'est une tête brûlée, vous savez.
— De qui parlez-vous ? demanda Thorin en rangeant sa propre pipe dans sa poche.
— De Bilbo. Bien que cela me contrarie d'avance, je suis prête à parier le poids de Bombur en pièces d'or qu'il voudra poursuivre cette aventure même si je lui raconte les moindres détails de ce que vous m'avez expliqué ce soir.
— C'est un pari dangereux que vous faites-là..., s'amusa-t-il.
— Pas tant que cela, rétorqua Ayrèn.
Elle souffla dans le conduit pour en évacuer les derniers résidus ; de petites cendres noires surgirent aussitôt par le foyer et se dispersèrent dans la brise.
— Bilbo ne s'en cache pas : c'est un maniaque, expliqua-t-elle. S'il commence quelque chose, il faut toujours qu'il l'accomplisse jusqu'au bout, sans quoi il en tombe malade !
— Je ne sais pas pourquoi, mais cela ne m'étonne guère…
Elle ne releva pas la remarque, et reprit :
— Et puis, sa mère était une Touque. De mémoire de Hobbit, les Touque sont les seuls de la Comté à avoir jamais aimé l'aventure. Un trait de caractère très inhabituel, chez les Hobbits. Peut-être est-ce cela qui l'a poussé à vouloir se joindre à votre Quête.
— Peut-être.
La conversation tomba. Ils n'avaient plus rien à se dire.
— Sur ce, nous avons encore une longue route devant nous, dit Ayrèn en rangeant sa râcle et sa pipe dans un pli de fourrure. Si je ne veux pas somnoler en marchant demain, je devrais retourner me coucher.
Puis, sans autre mot, elle sortit un petit sachet de naark kuvianartok de son pantalon, et le tendit à Thorin :
— Je me dois de vous remercier pour votre honnêteté, dit-elle à mi-voix. Acceptez ce présent. Il semblerait que cela adoucisse nos manières de façon inespérée. (Elle eut un rictus sarcastique.) Vous pourriez en avoir besoin, si nous venions à confronter de nouveau nos humeurs.
Aussi étonné qu'il fût par la générosité de Dracà-cwellere à son égard, Thorin n'en fit rien paraître. Il attrapa le petit sachet et le regarda quelques secondes avant de le glisser dans une poche à l'intérieur de son manteau. Il n'eut pas le temps de trouver les mots pour la remercier : elle s'était déjà levée, prête à s'en aller.
Tirant sur ses manches pour les ajuster, elle murmura :
— Bonne nuit, Maître Nain.
— Bonne nuit, Tûnin Razak, répondit-il sur le même ton.
Il la fixa un instant, pensif.
Puis, quand elle eut tourné les talons, il pivota pour la regarder partir et ajouta :
— Balin a terminé de rédiger votre contrat. Il viendra vous le faire signer demain matin, dès votre réveil. »
Ayrèn jeta par-dessus son épaule un regard surpris au chef de la Compagnie. Elle esquissa même un sourire, un peu malgré elle. Son expression se fit encore plus animée quand Thorin lui sourit à son tour.
Et quand enfin elle rejoignit Bilbo et qu'elle s'allongea à côté de lui, elle mit encore quelque temps à s'endormir. Des sentiments contradictoire l'assaillaient : une inquiétude grandissante s'agissant des propos de Gandalf et de Balin, beaucoup d'incertitudes et, quelque part au milieu de tout cela, l'impression que Thorin n'était peut-être pas aussi malveillant que ce qu'elle croyait.
Notes :
(1) « Connard de Nain ! », en Lossoth ;
(2) Le Seigneur des Anneaux, Appendice F.
