J'ai coupé mon chapitre final en deux pour des questions de lisibilité et de nombre rond, voyez-vous! Bonne lecture, ma note se situe plutôt en fin du prochain chap !


Bike-polo

(Une fois que tu t'es pris deux-trois taules ça va)

Les pneus de l'Avalanche couinent sur le gravier du parking lorsque Isaac gare le pick-up au pied de l'immeuble. La façade du bâtiment, d'un gris ciment paré de coulures plus sombres et de traces de fumée, trahit le voisinage de la zone industrielle de Beacon Hill. Un autre véhicule stationne dans le coin, près d'une benne rouillée, haute sur roues, sa cuirasse métallisée empoussiérée de brun.

« Haut les coeurs, il a vendu la Camaro, » déclare Isaac en se penchant sur le volant pour mieux examiner le SUV noir à qui le nez écrasé et la forme des phares donnent des airs maléfiques.

C'est dommage, les deux Chevi auraient limite fait mafia l'une derrière l'autre, mais Lahey s'épargne ainsi un créneau un peu chiant et l'idée lui convient. Derek habite toujours le loft austère culminant la ZI de la ville, cela suffit à le rassurer. Il détache sa ceinture, tire sa clé de sous le tableau de bord et fourre le trousseau dans la poche de son jean. Le plein soleil tape sur le toit de l'Avalanche, il regrette presque de ne pas l'avoir garé à l'ombre des immeubles, mais l'air lui revient déjà plus frais lorsqu'il retire son chèche en secouant la tête. Le coton laisse nu son cou musculeux sous les angles carrés de sa mâchoire stubblée, sa pomme d'Adam grimpe d'un étage puis glisse à sa place d'origine lorsque la salive descend le toboggan de sa gorge. Ses boucles courtes remuent à peine lorsqu'il s'immobilise.

« Je fais quoi, je reste dans la voiture ? » demande doucement une voix à sa droite.

Le garçon a le visage long, les yeux soucieux, les paupières fines, et dégage un calme qui paraît à toute épreuve. Isaac sait que ce n'est pas toujours le cas, mais il lui aura fallu un certain moment et quelques Argent armés comme des caïds de blockbusters pour percer cette facette de l'adolescent. Il a envie de sourire. Il n'aurait jamais cru que ce visage tombant ferait partie un jour de son trombinoscope quotidien.

« Monte avec moi, je risque d'en avoir pour un moment, répond-il en vérifiant brièvement qu'il n'a pas oublié de serrer le frein à main. Et fais-moi plaisir Laurence, enfile une veste, ça caille là-dedans. »

Le garçon relève la truffe. Sa peau se fronce en un grain de beauté épais près de ses lèvres abîmées, sous son nez haut, et ses cheveux courts dégagent un front jeune quoique irrégulier. Isaac ne lui brosse pas le crâne d'une main affectueuse, mais ses yeux aux cils de nana le font à sa place.

Ils descendent du pick-up après avoir refermé les fenêtres, et chacun de leur pas vers l'entrée de l'immeuble tape sur l'asphalte une partition régulière. Les feux de la voiture clignotent dans leur dos lorsque Isaac la verrouille à distance, mais le soleil californien est trop puissant pour marquer leurs ombres fluettes sur le gris sale du mur. La porte qui claque derrière eux a des airs de piège de jeu vidéo, et si Derek Hale n'était pas en lui même une garantie de l'absence de nuisibles en les lieux, Isaac s'attendrait presque à se faire bouffer par des zombies. Il enfile en silence la veste en cuir qui lui chevauche l'épaule, regrette d'avoir laissé son écharpe dans la voiture. A côté de lui, Laurence frissonne à demi, une hola de poils bruns s'érige sur ses mollets laissés libres par son pantacourt en toile. La veste en jean lâche qu'il a passée sur conseil de son aîné, et qui fait comme une coquille de denim autour de son corps maigrelet, donne l'illusion qu'il vient de s'échapper d'un clip des années 80. Isaac trouve qu'elle lui va bien, d'ailleurs ses yeux s'y posent à plusieurs reprises.

Ils grimpent ensemble l'escalier hélicoïdal en métal autour duquel se déclinent comme des pétales de béton brut les différents paliers des étages de l'immeuble.

Tout, jusqu'à la fraîcheur industrielle de l'air ambiant, est à la mesure de ses souvenirs. Les formes sont nettes, chirurgicales, les arêtes droites des murs semblent partir à l'infini pour construire une perspective digne des meilleurs du Bauhaus. La cage d'ascenseur, implicitement évitée pour des raisons de claustrophobie, n'inspirerait pas confiance au plus chevronné des mineurs. Les lieux sont vides, l'immeuble paraît désaffecté alors qu'il est habité depuis presque deux ans – un talent propre aux gènes Hale, sûrement. Leurs souffles résonnent, passent pour ceux d'androïdes aux poumons de mitraille.

« Par là, » signale Isaac au dernier étage, et c'est comme si le palier tout entier jouait au Pong avec ses mots.

Laurence le regarde silencieusement lancer la large porte bleue sur ses rails, puis pénétrer dans le loft d'un pas tellement naturel qu'il en oublie que leur incursion frôle la violation de domicile. Un grand type brun est assis, les pattes écartées, dans un canapé en cuir calé entre de larges piliers qui ne sont pas sans évoquer ceux des parkings souterrains.

« Salut, » lâche Isaac d'un ton trop désinvolte pour être tout à fait honnête.

Laurence avance à peine dans l'appartement, reste en retrait derrière Isaac dont le coeur paraît sur le point de percer le torse. Le propriétaire des lieux, parce que c'est pire qu'écrit sur son visage, les fixe d'un air qui signifie sensiblement qu'il n'est pas surpris de leur venue.

L'ambiance est étrange, loin de l'artificialité du métal environnant et de la sévérité de la géométrie du petit monde. Tout semble engourdi de tension, enfourmillé d'un orage à venir. Les pattes campées dans le sol comme des tours Eiffel, le dos raide, il est clair qu'Isaac attend une réponse de l'autre, mais Laurence dirait que cela va plus loin que ça : c'est comme un ça passe ou ça casse, c'est une autorisation, une approbation qu'attend Lahey.

La hiérarchie lui est revenue dans la gueule sans qu'il ne puisse seulement tenter de l'esquiver.

De nouveau, il se sent béta, il se sent enfant, museau glabre, oeil au beurre noir, terrorisé, recroquevillé dans un réfrigérateur égratigné de sang, dans une tombe fraîchement creusée, devant la cellule d'un poste de police. Des bouffées aigres de jeunesse lui remontent dans la gorge, l'étouffent de souvenirs, et même si les meubles se sont déplacés, qu'une large bibliothèque et un bordel potentiel ont poussé sur le sol comme de la mousse, même si la baie vitrée est propre, même si l'odeur a changé, il a toujours sur la langue ce ton de rouille amer, sur la rétine les brainstorming autour du bureau, dans les tympans les remarques piquantes de Peter. L'air lui manque et Laurence le remarque, mais le garçon n'ose pas pour autant s'avancer ; à sa surprise, lui aussi se retrouve ankylosé, pris dans la toile des yeux brûlants de l'homme, cousu à son propre corps.

La présence de Derek Hale, parce qu'il s'agit bien de l'ancien alpha d'Isaac, est écrasante, respire le danger en lettres capitales. Laurence se demande s'il s'agit d'un pouvoir qui lui est encore inconnu, un genre d'aura qui niquerait les ennemis avant même que ceux là ne pensent intervenir. Ce qu'il sait, c'est que c'est la première fois qu'il se retrouve terrassé de la sorte depuis les fers des Argent et que cette sensation lui remonte dans la trachée en bile amère. Il tousse, recule d'un pas, presse une main nerveuse sur ses lèvres râpeuses. Une sueur âcre lui glace le dos, lui colle le t-shirt à la nuque. Isaac n'a pas un regard pour lui.

Hale se lève finalement de son canapé et s'avance vers eux. Son torse est emballé dans un t-shirt noir qui dessine chacun de ses muscles, pire qu'un paquet cadeau. Sous le tissu et la fibre rouge bat calmement son coeur d'athlète. Un demi sourire gagne son visage long aux joues parfaitement rasées, de ceux que partagent de vieux camarades d'infanterie, de ceux qui n'existent que lorsqu'on a bouffé la même merde.

« Ca fait un bout, Isaac, déclare-t-il d'une voix étonnamment grave. Pourquoi tu fais cette tête-là? »

Tout se relâche, à commencer par la silhouette olympienne d'Isaac qui paraît se dégonfler tellement le soulagement fait tomber bas ses épaules.

« Putain, tu m'as fait peur, » souffle-t-il en riant à moitié, et Laurence libéré à son tour de la tension se dit qu'il ne l'a jamais vu comme ça. « J'ai cru que tu me jetterais...

— Sûrement pas trop, sinon tu serais pas venu risquer ton cul jusqu'ici.

— Tu parles, ça fait deux jours que je dors pas... »

Principalement parce qu'il était en train de conduire et que la route de Washington à Beacon Hill est foutrement longue, mais il est vrai qu'il n'a pas profité des quelques heures passées aux stations essence ou sur le bord de la chaussée pour s'oublier dans un sommeil réparateur. Il plonge ses mains dans les poches arrière de son jean en rentrant la tête dans les épaules, hésite à s'asseoir pour finalement rester debout, piétinant quelque chose comme un mètre carré de surface. Il se tourne enfin vers Laurence en ce qui serait un aparté sur une scène de théâtre, lui indique muettement le canapé que le garçon refuse en secouant la tête – le sofa pue la femelle. La parenthèse est courte, et le bouclé revient vite à son alpha tout en homme :

« T'es pas surpris de me voir ? » relève-t-il d'un ton qui signifie tu m'attendais auquel Derek, s'il était tout à fait sincère, répondrait depuis une putain d'année.

Mais les deux lycans ont rarement eu ensemble la tête à la franchise, aux larmes et aux embrassades viriles ultra tendance dans les séries américaines, alors le plus âgé se contente de jouer la carte testostérone, bonus fierté, sans réduire son sourire :

« Avec le bordel que vous avez fichu en arrivant, je vous ai grillés depuis au moins dix minutes, je dirais, » se vante-t-il en posant son cul sur le dossier du canapé qui s'affaisse mollement sous son poids.

Pour autant, le beau gosse n'en mène pas large. S'il se doutait qu'Isaac rentrerait un jour ou l'autre, sentir de nouveau sa présence en ville en pleine nuit l'avait suffisamment secoué pour le réveiller en sursaut au milieu des draps et d'une paire de bras affectueux. T'as fait un cauchemar ? murmuré d'une voix endormie à l'oreille, et lui qui répond non d'une voix rauque, qui niera jusqu'à la mort tant qu'il n'aura pas eu le minois magnifique devant le nez, tant qu'il n'aura pas pris contre sa poitrine le corps trop grand de son béta perdu. Il ne veut pas, il ne peut pas prendre le risque de la déception. Le corps entre ses pattes l'a trop vécue, alors il se tait et fait semblant de se rendormir tandis qu'il s'épargne lui-même le faux espoir en se disant qu'il n'en sait rien, que ses sens l'ont peut-être trompé, que, qui sait ? il ne s'agit peut-être que d'une ruse des hunters mutinés. La vieille paranoïa à la Hale, mais dans le fond du torse, l'envie insatiable et insomniaque de revoir l'enfant.

L'envie à peine assouvie aujourd'hui, car d'enfant, il n'y en a plus. Isaac Lahey est un putain d'homme.

La barbe de deux jours qui grise ses joues anguleuses et remonte jusqu'à son oreille déchiquetée est à proprement parler le seul élément physique à avoir changé chez lui : car dieu merci, il s'est arrêté de pousser à un mètre quatre-vingt-cinq, mais l'aura qu'il dégage n'en est pas moins monstrueusement adulte. On dirait, pour jouer les fins psychologues, qu'il a l'air bien dans sa peau, ou pire encore, qu'il s'est trouvé. Derek ne se risque pas à de telles hypothèses, il connaît trop les faux-semblants, il sait trop son Isaac pour croire que les psychoses se sont résorbées tout à fait. Mais même s'il reconnaît sans souci les fondations de l'ado paumé mordu des années plus tôt, l'architecture s'est réformée au-delà ; il voit très bien que quelque chose a changé dans l'attitude de son louveteau, que son regard ne s'ancre plus de la même manière sur le monde qui l'entoure.

Ca a quelque chose de presque gênant. C'est peut-être ça qui l'empêche de s'interroger sur le drôle de gosse à côté de lui, qui a le visage si creux qu'on le croirait en train de se mordre les joues, mais surtout qui empeste l'extérieur, la boue et l'air d'un autre état, d'une autre meute. Isaac porte la même odeur sur ses fringues, dans sa peau. C'est étrange. C'est tellement fort que ça soulève presque le coeur... Ou alors, il n'en sait rien , ce n'est peut-être pas ça, qui lui renverse le palpitant.

Il s'apprête à lâcher une grosse banalité, comme Isaac semble galérer à trouver un sujet de conversation qui sonne juste, mais une voix l'appelle de la pièce d'à côté, déblatère un flot d'informations sur une prétendue nouvelle cafetière et son « mode d'emploi de merde ». L'ancien béta ouvre la bouche de surprise, ses lèvres achèvent leur course dans un sourire étonné :

« Tu... »

Même si les cheveux y ont bien poussé, la tête qui passe le cadre de la porte répond à sa question : il a deviné juste. Stiles continue de babiller et de maudire toutes les personnes ayant une relation de près ou de loin avec le commerce du café, puis s'arrête d'un air con lorsqu'il remarque la présence des deux nouveaux arrivés.

« Woah, sourit-il, les yeux plus alerte que jamais. Putain de merde. »

On se croirait dans un match de tennis, il passe d'Isaac au garçon à Derek, qui affiche une mine quelque part entre la badasserie profonde et le funambule dont le harnais vient de craquer. Après quelques échanges, un léger hochement de tête de Derek, t'hallucines pas, il finit par faire son entrée au complet, ses mains sur le chambranle le propulsent vers l'intérieur de la pièce.

« C'est complètement ouf, » rit-il en tendant une main à Isaac, qui la saisit sans soupçonner qu'elle se finira en étreinte. « Ca va ? Putain, j'arrive pas à y croire... »

Il se laisse tomber sur le canapé devant Derek, une main sur le nez, pouffant toujours. Hale ne l'a clairement pas prévenu de ses pressentiments, ni de ceux du jours, ni de ceux de la nuit – Isaac se doute bien que si l'alpha a la capacité de les figer sur place, détecter sa présence en ville ne doit pas lui coûter bien cher – et d'une certaine manière, cela lui ressemble bien.

« T'es... Vous êtes à BH depuis longtemps ?

— On est arrivés hier soir, » explique Isaac en finissant par tirer une chaise d'une table à proximité pour se poser.

Il a un coup d'oeil vers l'adolescent qui l'accompagne pour justifier l'emploi de la troisième personne du singulier. Celui-ci ne dit rien, se rapproche simplement de lui, pose le bord de ses fesses sur la table. Stiles essaye de lui sourire, mais leurs yeux ne s'accrochent pas ensemble, le gosse a l'air en train d'évaluer l'environnement. Il sent dans sa nuque les doigts de Derek apposer leur sceau de peau discrètement, comme un laisse-le muet, mais le jeune homme se contente d'apprécier la caresse sans suivre son conseil :

« Tu nous présentes ? Vous êtes ensemble...? »

C'est un peu de la folie, mais ça a le mérite d'être cash.

Derek esquisse une mine fatiguée, se prend la tête dans le creux de la paume. Isaac se rend compte qu'il s'en sert en partie pour cacher le sourire qui lui ronge le menton. Il se doute bien qu'après plus d'un an, un gars aussi loquace que Stiles a dû lui baver deux trois détails sur les circonstances de son départ, sur ses vieilles passions d'adolescent et sa solution pour y remédier, mais il ne sait pas comment réagir à l'information. Il revient aux yeux noisette de Stiles, qui n'ont rien de piégeur, et finit par sourire à son tour.

« Nan, Lau est plutôt un genre de famille, » sort-il après un coup d'oeil discret vers Laurence.

Derek redevient brusquement sérieux les iris d'Isaac ont viré à l'écarlate intense.