Il y a un an, je partais de la maison en me disant que j'allais faire ma déclaration à ma meilleure amie et que j'allais filer le parfait amour avec elle. Je rêvais de ses chocolats et de ses lèvres chaudes sur les miennes. En me regardant dans le miroir aujourd'hui, je me dis que je n'ai pas vraiment changé, mais qu'à l'intérieur, c'est différent. Je suis entièrement et pleinement un arc-en-ciel, je m'accepte comme je suis. J'ai quelqu'un dans ma vie, même si honnêtement, je ne sais pas ce qu'il fait encore là. J'ai des amis merveilleux. J'ai des parents absolument géniaux que je n'échangerais pour rien au monde.
— Alors, quoi de beau de prévu aujourd'hui, mon fils ? Une soirée en amoureux ?
Et comme l'année dernière, ma mère est en train de se remettre du rouge à lèvres, en faisant des grimaces devant la glace. J'ai envie d'éclater de rire pour qu'elle dérape encore une fois.
— Ca m'étonnerait. J'ai déjà pas eu le droit à Noël, alors la Saint-Valentin, ça vaudrait à demander le ciel, les nuages et toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Un machin un peu impossible.
— Tout se passe bien entre vous ? s'inquiète-t-elle.
— Pour lui, comme sur des roulettes. Il ne voit pas le problème. Alors j'ai fini par rentrer dans son petit jeu. A faire comme si tout allait bien entre nous. Sérieux, je crois que c'est ma trouille de la solitude et mon optimiste débile qui me fait rester avec lui.
— Je suis désolé pour toi mon chéri…je pensais que tu étais heureux.
Je me braque un peu mais me reprends bien vite. Je vais glisser un baiser sur sa joue en répliquant.
— Je le suis, t'inquiète pas. C'est juste que c'est pas grâce à l'amour romantique, mais à celui de mes amis et du votre, qui sont carrément tout aussi important. J'ai une autre manière de le voir.
Et sur ces mots, n'attend pas le reste, je passe la porte et me retrouve nez à nez avec quelqu'un qui me surprend à un point plutôt exceptionnel.
— Gaara ? Mais qu'est-ce que tu fiches ici ?
Je crois que j'ai été un peu trop franc dans ma façon de parler, au vue de sa façon de me fixer, les yeux menthe à l'eau écarquillé. Il tient un sachet du bout des doigts, engoncé dans son uniforme d'hiver. Ca m'embête plus que tout mais le voir fait démarrer mon cœur au quart de tour. Fichu optimisme.
— C'est la Saint-Valentin et comme j'avais du temps ce matin, je suis venu te donner ça et te demander quelque chose.
Il me tend le paquet, qui sent fort le chocolat. Je me régale déjà et je m'avance légèrement vers lui. Je m'attends à ce qu'il recule, comme à chaque fois, mais c'est tout l'inverse. C'est lui qui franchit les derniers espaces entre nous, non sans demander s'il en avait l'autorisation. J'ai l'impression que ça fait mille ans qu'on ne s'est pas embrassé et ça fait du bien. Presque trop.
— Alors, c'est quoi, cette fameuse demande ?
— On peut se voir ce soir ? J'ai dit à mes parents que j'avais un devoir à faire et que je dormais chez les amis en question. Ils me font parfaitement confiance.
— Euh…deux petites secondes, je vais en parler avec ma mère.
Complètement paniqué, je passe à nouveau la porte et la claque si fort que ma pauvre maman se retrouve à nouveau avec un trait sur le visage, mais cette fois-ci de crayon pour les yeux. Ca lui fait des yeux de chats.
— Alerte internationale, hurlé-je presque en français pour que seule elle me comprenne. Il veut venir ce soir.
— Tu vois, quand tu dis que c'est nul d'être optimiste, les gens te prouvent le contraire. Il peut tout à fait venir, si c'est ce que tu voulais me dire.
— Il veut dormir maman. Dormir. Avec moi. Dans ma chambre. Tu penses qu'il pense qu'on va…enfin, tu vois ce que je veux dire ? Vu que c'est un jour spécial et tout…
— Je ne suis pas dans sa tête, mais sache fils que tu ne lui dois rien. Rien du tout. Il n'a pas à t'obliger à faire quoi que ce soit parce que vous êtes ensemble depuis un certain temps ou parce que c'est une fête aujourd'hui ou même parce que c'est la première fois qu'il vient à la maison. Tu ne dois surtout pas te forcer. Mais si tu en as envie, n'oublie pas de te protéger.
Je rougis des pieds à la tête et ne sais absolument plus où me mettre. Je suis la définition même de la gêne.
— Je…merci de me rassurer. Mais du coup, c'est okay ?
— Tant que vous vous couchez à une heure décente et que vous nous ne nous réveillez pas, tout va bien de mon côté. Je demanderais à ton père d'installer le futon d'amis dans ta chambre, comme ça, tu seras plus tranquille. Et puis, vous pourrez vous manger un plateau repas si vous avez envie d'être tranquille.
Nouveaux rougissements, me revoilà comme une grosse tomate immangeable.
— D'accord. Je…je vais lui dire du coup.
J'essaie de souffler mais pour me calmer mais ça ne marche pas du tout. J'ai juste l'impression d'empirer les choses. Il va vite se rendre compte de ce qui se passe, avec mes panneaux lumineux sur ma tête.
— Alors ? C'est bon ? m'interroge-t-il immédiatement après que j'ai passé la porte.
— Oui. Tu n'auras qu'à venir au lycée après tes cours, comme tu sors avant moi. Enfin, sauf si tu ne veux pas qu'on soit vus ensemble, à ce moment-là, on aura qu'à se retrouver ici.
— Je ne vois pas le problème de faire un bout de chemin ensemble. C'est agréable de marcher avec toi.
Il sourit et je fonds. Je suis un être faible. Parce que même si je ne suis pas amoureux, même si je sais qu'une part de lui me ment, il est toujours aussi mignon et adorable. Et ça me désespère. Et comme pour confirmer mes dires, il se rapproche une nouvelle fois de moi et me roule une pelle d'enfer, avec la langue et tout le reste. Qu'est-ce qu'on a fait de mon petit ami pour qu'il se comporte comme ça ?
— J'ai hâte d'être à ce soir alors. Et Naruto ?
— Oui ?
— Je t'aime.
J'écarquille les yeux. Ah, ça faisait bien longtemps qu'il me l'avait pas sorti celle-là. La grande déclaration.
— Moi aussi.
Je ne suis qu'une tomate menteuse.
Lorsque je retrouve Sakura au coin de nos rues, je lui saute à moitié dessus, la prenant par les épaules et la remuant comme un prunier. La pauvre se retrouve toute secouée et décoiffée à cause de moi. Mais je ne sais pas comment exprimer ma panique ambiante.
— Regarde ce que j'ai eu ! Regarde !
Je lui tends le paquet offert par le rouge une dizaine de minutes avant. Elle le fixe sous toutes les coutures et hausse les épaules.
— Bah quoi ? C'est un cadeau de ta maman ? C'est super chou, surtout que c'est ta fête aujourd'hui !
— Non, c'est de Gaara. Il était devant chez moi, en chair et en os, avec un sourire lumineux et il m'a roulé une énorme pelle quand on s'est séparé vers nos lycées respectifs. Il a jamais fait ça Sakura. Jamais !
— Et alors ? Peut-être qu'il est réellement en train de penser les mots qu'il te répète à chaque fois que vous vous voyez. Je l'ai peut-être mal jugé, qui sait.
— C'est surtout qu'il m'a demandé s'il pouvait venir passer la soirée chez moi, que ses parents s'en foutent un peu et qu'il veut dormir à la maison.
— Bah il se comporte enfin comme un petit ami, ça fait du bien à attendre.
Je la fixe avec les yeux tout écarquillés.
— Dormir. Sakura, il veut dormir. Dans ma chambre. Avec moi. Ce soir. Le soir de la Saint-Valentin. Je dois te faire un dessin de ce qui me fait littéralement flipper ou pas ?
— Oh.
— Oui, oh. Ce oh là. Parce que sérieusement, sa langue au fond de ma gorge tout à l'heure et son je t'aime au summum de l'hypocrisie, ça voulait dire ça, c'est que le début des choses sérieuses.
— Comment t'as réagit à tout ça toi ?
Je baisse la tête. Je sens la honte de haut en bas. Surtout en haut, à vrai dire.
— J'ai rougis comme une tomate trop mûre et je lui ai rendu son baiser. Sérieux, si j'étais lui, je pense que j'aurais compris que j'étais aussi pressé d'être ce soir. Alors qu'à l'intérieur, je suis en train de me liquéfier.
— Tu as peur ? Tu n'as pas envie ?
— Les deux. Je flippe complètement parce que c'est la première fois…tout court. Et puis, comme tu dis, je n'ai pas envie. Je veux dire, je suis de ceux qui croient que c'est important et tout et j'ai pas envie de faire ça avec un mec qui se fout de ma gueule et me ment. Je suis sûr qu'il se rend même pas compte de son comportement, c'est ça le plus horrible.
— Il faut absolument que tu lui dises Naruto. Il ne faut pas que tu te laisses faire si ça ne te plait pas. Sors lui une excuse ou alors la vérité, c'est tout qui décide, mais surtout ne te forces pas. Parce que sinon, ça sera affreux. Même si ça a des conséquences désastreuses sur ton couple, il vaut mieux que tu rompes que te payer des séquelles toute ta vie. D'accord ?
Elle me tient par les épaules et m'oblige à la regarder dans les yeux. J'ai l'impression qu'elle connaît son sujet et qu'elle l'a peut-être même vécu. Mais son regard complètement paumé, malgré les lentilles opaques, me dissuade de lui en parler. Je n'ai pas envie de lui ramener des souvenirs traumatisants.
— D'accord. Merci de veiller sur moi Sakura. Encore une fois.
Elle me fait un bisou sur la joue et reprend le chemin un peu plus guilleret. C'est vraiment une perle, cette fille.
— Alors, tu as préparé des chocolats pour Uchiha ? Enfin, devrais-je dire Sasuke ?
Je me moque un peu d'elle et vu ce que nous venons de vivre, elle entre très facilement dans mon jeu. J'adore ça.
— Carrément. J'y ai passé la nuit, ma mère m'a trouvée endormie dans du chocolat, j'avais l'air super fine. Mais mes joues étaient super délicieuses.
— Ca, j'en doute pas. Et, dis ? Tu…
— Bien sûr que je ne t'ai pas oublié. Je suis désolé que ce soit que la première année que je t'en file, mais avant j'étais un peu bornée, tu vois. Alors, voilà ton paquet. En plus, c'est du personnalisé !
En effet, le sachet est décoré de ruban de toutes les couleurs. Sur un petite carte qui pend, je peux voir écrit : A mon arc-en-ciel préféré. Et le mieux dans tout ça, c'est que c'est en français.
— T'as été cherché la traduction sur internet ?
— Non, j'ai demandé à ta mère. Quand quelqu'un veut faire plaisir à son fils, elle ne cherche pas à comprendre.
— Sérieusement, je n'ai pas beaucoup de filles dans ma vie, mais le peu qui y sont sont vraiment exceptionnelles.
— Arrête, tu vas me faire rougir.
— T'es déjà toute rose, ça ne changera pas grand chose.
Elle me frappe les côtes avec son coude et n'y va pas de main morte. Je gémis sur le passage et elle se marre comme une loutre. Vite pris, je l'accompagne et nous montons la côte du lycée dans cet état, faisant se retourner les autres personnes sur notre passage. Puis, soudain, la jeune femme s'arrête et regarde droit devant elle.
— Bon sang de bonsoir, je savais que je n'étais pas la seule à craquer sur Uchiha, mais à ce point là, je ne m'y attendais pas.
En effet, un petit attroupement attend vraisemblablement le jeune homme, les mains sur les sachets et les têtes baissées.
— Ce mec est un chanceux qui ne se rend pas compte de ce qu'il a, moi je te le dis.
— Peut-être. En tout cas, ça réduit mes chances…
Je lui prends l'épaule et la ramène contre moi. Je lui ébouriffe un peu les cheveux et lui glisse, sincère.
— Pas du tout. Tu es toi, t'es carrément unique et t'es adorable. Il est obligé de craquer, le bougre.
— Si tu le dis.
— Je le dis, déclaré-je. Mais par contre, je vais te laisser seule dans cette petite aventure. Je pense que je vais aller petit-déjeuner tes délicieux chocolats sur le toit.
— Espèce de lâcheur, va.
Je cligne d'un œil et m'enfuis à toute vitesse vers le sommet du bâtiment. C'est un endroit que j'ai découvert il y a peu de temps, après une de mes escapades hors de la classe, suite à une nouvelle exclusion de ce serpent de prof de biologie. On sent le vent battre dans sa chemise et tout soulever. Ca fait du bien, moi qui crève toujours de chaud partout.
Mais lorsque j'arrive dans cet emplacement privilégié, je me rends compte avec horreur que je ne suis pas le seul à avoir fait le voyage. Un autre étudiant s'y trouve et regarde le ciel. C'est vrai qu'il est bien bleu aujourd'hui.
— Oh, désolé, je ne voulais pas déranger.
L'étudiant en question se retourne et je découvre un garçon de mon année — merci les chaussures au liseré rouge — aux cheveux noirs et yeux de la même couleur. Il ne sourit pas, ce qui est presque dommage.
— Il n'y a pas de problème. Le toit ne m'appartient pas.
Je hoche la tête et vais m'installer sur la rambarde. Il reprend sa place, non loin de moi, à observer le ciel. Je lui trouve un air de ressemblance avec je ne sais qui, mais je n'arrive pas à mettre la main sur ce souvenir.
— Je ne sais pas si tu as vu la cohue en bas, mais je n'aimerais pas être à la place du mec qu'elles attendent. Il va se faire piétiner le pauvre.
Je ris pour détendre l'atmosphère et il ne me suis pas du tout. Au lieu de ça, il me fixe de haut en bas et lâche.
— Tu es presque à cette place, figure-toi.
— Hein ?
— Le « mec » en question, c'est moi.
Je me retourne vivement et l'observe complètement. Ça y est. Je rencontre enfin le fameux Uchiha.
— Ah. Désolé pour toi, si j'ose ?
— Je t'arrête immédiatement. Je n'ai strictement rien fait pour qu'elles me poursuivent ainsi. Je ne leur adresse même pas la parole.
— Évite de dire ça à d'autres gars. Tu vas pas te faire d'amis sinon.
— Je sais. Les garçons de ma classe me détestent.
Il dit tout cela d'une manière si détachée que ça se voit aussitôt qu'il n'en a rien à faire.
— Ah, lâché-je, ne sachant que dire de plus.
— Cela ne fait rien. Je suis habitué à être tout seul. Je suis de ce fait désolé de couper ainsi notre échange mais je dois y aller. Je dois passer à la bibliothèque avant d'aller en cours.
— Comme tu veux, je ne vais pas t'en vouloir pour si peu. C'est agréable de discuter avec quelqu'un qui parle aussi bien japonais.
Et là, il me sourit. D'une manière très discrète mais totalement véritable. Mon fichu cœur rate un battement. Et pour en rajouter une couche, je l'entends murmurer, d'une manière presque imperceptible.
— Merci.
Mais je n'ai pas le temps de le poursuivre pour lui demander si ce que j'ai perçu est bien du français ; il a déjà franchis la porte et dévalé les escaliers. Mon palpitant palpite beaucoup trop fort dans ma poitrine. Et moi, je jure comme un charretier.
— Merde.
Je rentre chez moi en trainant des pieds. Premièrement, ma meilleure amie n'arrête pas de me parler de Uchiha, le grand, beau et génial Uchiha qu'elle n'a pas réussi à croiser, malgré ses recherches dites intensives — elle n'a pourtant fait que le tour des classes et des couloirs, ne tentant même pas la bibliothèque ou le toit. Je ne lui bien entendu pas dit que je l'avais croiser sur les sommets, que nous avions vaguement discuté et que ma saleté de cœur en avait fait des siennes. Je n'aimerais pas que le petit scénario que j'avais lancé comme ça à Noël se réalise ; je n'ai pas envie de le lui piquer, ça ne se ferais pas. A moins qu'elle tente sa chance et qu'elle se fasse remballer, moi, je ne m'avancerais.
Surtout que, deuxième problème, Gaara est avec nous sur la route et que miracle des plus miraculeux, il a accepté de me tenir la main. Nous avons dû nous dépêcher pour arriver dans mon quartier avant tous mes voisins, même si je m'évertuais à lui répéter que je suis le seul à faire une demi-heure de route pour me rendre au lycée Nord, que tout le monde va dans une école bien plus proche et qu'ils sont déjà rentrés depuis des lustres. J'ai à peine eu le droit de dire au revoir à la rose et à lui donner mon avis sur ses chocolats absolument délicieux, contrairement à ceux du rouge qui avaient un goût d'acheté et fade.
Comme prévu, il n'y a encore personne chez moi et ça ne me réjouit pas, bien au contraire. Parce que je sais que mon cher petit ami est bien plus ouvert lorsqu'il sait que nous sommes tout seuls. Et dès qu'il se rend compte de cette petite particularité, il se rapproche inexorablement de moi, les yeux pétillants comme un soda à la menthe.
— Qu'est-ce que tu veux faire du coup ? On a des nouveaux films au salon si tu veux, et j'ai le dernier jeu tiré de Marato sur la console. J'en ai un peu marre de jouer contre mon père et ma mère, ils sont un peu nuls et je ne m'améliore pas…
Je sais très bien que je suis en train de parler à un mur et qu'il regarde le couloir menant à ma chambre avec une insistance toute particulière qui en est presque effrayante.
— J'avais d'autres idées, si tu veux bien.
Et il m'attrape la main pour m'amener vers là où il était focalisé il n'y a pas deux secondes. Il n'y a pas à se poser de questions ; j'avais bien raison en flippant comme je l'ai fait ce matin. Il veut me manger tout cru. Mais après, nous parlons bien de Gaara, celui qui me demande toujours s'il peut m'embrasser, me toucher et qui hésite assez souvent à prendre les devants. Il ne va pas me sauter dessus sans mon autorisation. Autorisation que je ne lui donnerais peut-être pas, enfin, suivant ce qu'il veut faire.
Lorsque la porte se ferme derrière moi, il est tout proche, prêt à m'embrasser. Il passe le doigt sur mes lèvres, choses qu'il fait souvent lorsqu'il n'a pas envie d'utiliser ses mots. Bien entendu, je ne déteste aucunement l'embrasser, alors j'accepte derechef ce doux contact. Doux contact qui se transforme malheureusement en un léchage en règle de l'intérieur de ma pauvre bouche. Et entre deux séances de limaces, j'arrive à glisser.
— Est-ce que tu peux ralentir un peu, s'il te plait. Je me sens pas super à l'aise. J'aimerais bien y aller petit à petit. Et puis, t'inquiète pas, mes parents filent au restaurant dès leur sortie de travail, alors on est tranquille un bon moment.
J'essaie de sous-entendre qu'il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, qu'il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Qu'on est pas obligé de rentrer dans le Shinkansen des relations amoureuses.
— Comme tu le désires. Il faut que tu sois bien aussi pour que ça fonctionne.
On s'assied tous les deux sur le lit et je me laisse tomber sur son épaule, geste que je me permets rarement, de peur de me faire recaler. Mais pas aujourd'hui ; il va même jusqu'à laisser trainer une main dans mes cheveux blonds, les caressant délicatement. Je tente, de mon côté, de calmer mon rythme cardiaque, qu'il ne pompe pas à une vitesse effroyable.
Au bout d'une dizaine de minutes, il se lasse un peu de tout cela et me fait tomber doucement sur le matelas. Il me surmonte et j'aperçois à nouveau ses yeux briller de toutes parts, comme tout à l'heure. Il est heureux et ça se voit, ce qui me ferait presque plaisir, après tout ce qui s'est passé entre nous. Mais par dessus cette image de menthe à l'eau, ma tête superpose celle du garçon sur le toit, avec les pépites au fond de ses pupilles. C'est cette belle vision que je veux revoir, pas cette perspective de passer sous peu à la casserole.
Pourtant, lorsqu'il se rapproche, c'est moi qui fait le dernier mouvement et qui passe les bras autour de son cou pour le ramener contre moi. Je me déteste, tout comme mon corps d'apprécier ça. Je n'ai pas envie de coucher avec lui parce qu'il en crève d'envie — que ça se voit comme le nez au milieu de la figure — et que ça fait un moment qu'on sort ensemble. Je n'ai aucune envie de me mettre cette fichue pression sur le dos. Mais lorsque ses lèvres dépassent les miennes et commencent à descendre le long de mon cou et à la naissance de ma clavicule, je ne peux pas m'empêcher de frissonner. Quand il me demande de ne pas faire l'étoile de mer, de bouger à mon tour, je m'exécute. Mais le bruit de ma ceinture qui se défait et ses mains sur mon pantalon me font réagir à toute vitesse et me redresser comme un suricate qui aurait entendu quelque chose approcher.
— Doucement, pas par là, s'il te plait. Je…j'ai pas trop envie en fait.
Voilà, c'est dit. La phrase qui me hante depuis tout à l'heure est enfin sortie de ma bouche. Son sourire ne bouge pourtant pas d'un pouce.
— Je peux aller encore plus doucement si tu veux, il n'y a pas le feu. Je peux comprendre que tu ne sois pas rassuré mais je suivrais tes désirs pour que ça se passe le mieux possible.
— Non, non, ça va pas trop vite pour moi, c'est tout bon le tripotage en règle. C'est juste que je veux pas qu'on aille jusque là aujourd'hui. Ce n'est pas que j'ai peur, enfin si, mais surtout que je n'en ai pas envie. D'ailleurs, je crois bien que ça se voit, non ?
Il baisse la tête vers l'endroit où il se trouvait et revient vers moi. Je suis gêné au possible et je crève de trouille. Parce que même si c'est lui, soit la personne la plus respectueuse que je connaisse, les pulsions peuvent être des choses affreuses qui font faire des machins encore plus horribles.
— Ah. En effet. Je ne l'avais pas remarqué.
Décidément, c'est un parfait menteur. Depuis tout à l'heure, il me chauffe dans les règles de l'art pour que je bouge enfin. Il a vu que ça ne marchait pas du tout.
— Je ne t'ai pas dit d'arrêter, mais juste de se limiter pour aujourd'hui. D'accord ?
Il hoche la tête et tente le mieux de cacher sa déception. S'il essaie de me faire culpabiliser de lui refuser ça, je lui balance mon anniversaire et Noël en pleine figure. Œil pour œil, dent pour dent.
Il reprend donc ses petites manipulations, mais avec moins d'entrain que précédemment. Ca me déçoit. Ca me déçoit qu'il soit comme ça, parce qu'on passait un bon moment et que ça ne doit pas se stopper sous prétexte que mes envies ne sont pas les mêmes que les siennes. Ca m'énerve. Mais je serre les dents pour ne rien dire, pour ne rien montrer et pour profiter. Alors, je m'autorise à fermer les yeux et à laisser mon esprit divaguer. Il pense d'abord à la nourriture — bas instinct quand tu nous tiens — puis glisse vers le ciel, les nuages et les arcs-en-ciel. Ca devrait immédiatement me faire penser à mon cousin, mais c'est une autre image qui s'impose à mon esprit ; celle d'un garçon regardant la voute diurne avec insistance en cette matinée de Saint-Valentin. Mon sourire vient flotter sur mes lèvres, mon cœur s'amuse dans ma poitrine. J'ai juste l'impression de revivre les débuts avec Gaara et je ne culpabilise même pas. Je ne culpabilise même pas de laisser le regard noir s'installer dans mon esprit, déposer les étoiles joyeuses dans mon crâne, écouter cette voix un peu grave et ce délicieux maniement du japonais.
Je ne m'excuse même pas de m'imaginer avec ce garçon entre mes bras au lieu de mon petit ami.
Je suis mal à l'aise. Je suis extrêmement mal à l'aise. Je suis la définition même de la gêne. Je n'arrive pas à dormir, ni même à bouger, à respirer, à penser correctement. Je suis littéralement pris dans des étaux de bras et je regarde partout autour de moi, comme si j'étais étranger à ma propre chambre.
Lorsque ce cher Gaara a compris que je ne céderais pas et que non, c'était non, il s'est arrêté a décrété, assez subitement, qu'il avait faim. On s'est donc transportés vers la cuisine et je lui ai fait des ramens, seules choses que j'ai trouvé dans mes placards. Il a fait la moue, mais s'il n'est pas content, c'est la même chose. Ensuite, il a été d'une distance infernale, ne se rapprochant même plus de moi, ne me touchant que par accident et me parlant comme si j'étais un iceberg de l'antarctique. Ca a été une des plus grosse blague de cette soirée : il voulait coucher avec moi, mais maintenant, je suis une chose immonde qu'on ne peut même plus regarder dans les yeux. A un moment, je lui ai clairement dit, assis sur le canapé à regarder un film mielleux que je n'avouerais jamais aimer devant lui, parce que je n'en pouvais plus.
— Si tu t'ennuies, t'es pas obligé de rester ici tu sais. La porte t'est grande ouverte.
Je suis allé les deux pieds dans le plat et j'étais assez fier de moi. On essaie pas de me faire culpabiliser à coup de froideur sans en payer les conséquences.
— Pardon ?
— Sérieux, t'es plus froid qu'un frigo. C'est parce que j'ai mis un stop sur le bas de ma personne que le reste est prohibé hein. Je vais pas te brûler ou te bouffer si tu viens contre moi.
— Tu essaies de me dire quelque chose ? Parce que tu t'y prends d'une manière que je n'aime pas beaucoup.
— J'aimerais bien qu'on se blottisse l'un contre l'autre, sous une couverture avec des gâteaux ou de la glace et qu'on regarde ce truc, qu'on crie sur les personnages parce qu'ils ne voient pas ce qui est évident, qu'on se marre et qu'on passe une bonne fin de soirée. Parce que sinon, je te vire d'ici à coup de balais et j'appelle Sakura pour qu'on mange de la glace en faisant les vipères sur les gens qu'on aime pas. D'accord ? C'est assez clair pour toi ou alors faut que je rajoute des panneaux lumineux avec des flèches ?
Et là, chose absolument étrange, il se met à rire. Il se déplace à côté de moi, s'abaisse pour se glisser entre mes bras et m'attrape la manche pour la remettre sur son épaule.
— Je ne sais pas ce que je ferais sans ton humour Naruto. Cette relation serait complètement fade, je pense.
J'écarquille les yeux, complètement abasourdis. Le pire dans toute cette histoire, c'est qu'il ne se moque même pas de moi, le bougre. Il est absolument sérieux quand il croit que je fais de l'humour. Alors que je suis sérieux.
Et depuis, il ne me lâche pas d'un pouce. Je suis accompagné d'une glue et je déteste ça. J'ai vraiment envie qu'il me lâche, surtout que j'ai envie d'aller aux toilettes. Alors, j'essaie de m'extraire de son étreinte en bougeant son bras, qui retombe mollement sur le lit. Il bouge un tout petit peu, gémis et je m'empresse de m'envoler vers la salle de bain. Je cours sur le parquet comme si ma vie en dépendait et je claque la porte derrière moi. Je reprends mon souffle, je sens mon cœur battre dans toute ma personne. J'ai l'impression d'avoir échappé à un monstre des plus monstrueux.
— Naruto ? Tu vas bien ?
Je sursaute et me cogne le pied sur la cuvette des toilettes. Je me mords la lèvre pour ne pas hurler de douleur. Quelle nuit des plus non banales. La question se réitère et je comprends qu'il s'agit de ma mère qui doit s'inquiéter. J'ouvre la porte doucement et laisse enfin échapper ma voix.
— Bon sang de bois, c'est douloureux. J'ai cru que c'était Gaara qui voulait me poursuivre parce que je me suis échappé de la chambre. Qu'est-ce tu fais debout ?
— Nous n'arrivons pas à dormir avec ton père alors nous étions en train de nous préparer une tisane dans la cuisine quand j'ai entendu ton grand claquement. Tu en veux une aussi ?
Je hoche la tête en silence et la suis en clopinant. C'est vraiment douloureux. Une fois dans la pièce, je m'assieds et en profite pour l'étendre sur la seule chaise vide en face de moi. En bonne maman poule, la seule femme de cette petite réunion me sors un paquet de haricots verts surgelés que je dépose sur l'endroit qui souffre. Ca fait vraiment du bien, même si c'est extrêmement froid.
— Alors cette fameuse soirée ? Comme tu le redoutais ?
— Même pire. Il est tout de suite entré dans le vif du sujet et j'ai eu le droit à…non, je peux pas vous le raconter, c'est vraiment trop dégueu. Mais enfin, il a fallu que je sorte les panneaux stop pour qu'il s'arrête. Parce que sinon, vous auriez eu droit à une cassolette de Naruto pour le diner et croyez-moi que ça n'aurait pas eu bon goût.
— Tu n'avais pas envie ? Pas que ce soit un problème, simplement une question.
— Non, mais parce qu'il ne me plaisait pas. Mais parce que…
Je baisse la tête, j'ai l'impression d'être honteux et d'être pris sur le fait, comme un enfant.
— Je crois que j'ai rencontré quelqu'un qui m'a franchement tapé dans l'œil et que je pensais à lui quand Gaara m'embrassait. Et c'était une sensation vraiment horrible, j'avais l'impression de le trahir alors qu'en soi, je ne fais rien de mal. Mais je n'avais vraiment pas envie du tout.
Les deux adultes en face de moi sourient et boivent une gorgée de leur infusion en même temps. J'ai l'impression d'être sondé par des lasers.
— Quoi ? Vous savez que vous faites flipper quand vous êtes en parfaite synchronisation comme ça ?
Ils rient et j'ai l'impression qu'ils se moquent de moi, comme l'année dernière au moment de partir. Je m'enfonce dans ma chaise pour montrer un faux mécontentement. J'adore quand ils font ça, parce que je me sens choyé par leurs quatre yeux parentaux.
— Est-ce qu'on aura l'honneur de le connaître un jour, ce fameux garçon qui t'a tapé dans l'œil ?
— Sasuke ?
J'avale de l'air. Et mince, je suis fichu, maintenant que j'ai laissé échapper son prénom. Les deux me regardent plus intéressés que jamais.
— Ah ? Mais c'est qu'il a même un prénom ! Oh et en plus, ça ne sonne pas japonais, peut-être quelqu'un qui te comprendra enfin avec la double nationalité, s'intéresse ma mère en avalant encore une gorgée de liquide.
— Arrête, t'es en train de me faire rougir. Je déteste ça ! Et puis encore…je lui ai parlé aujourd'hui et il m'a remercié en français. En français. Genre, personne ne parle cette langue au lycée, ou alors trois clampin et deux tondus qui l'on pris en club et qui passent leur temps à dire le mot baguette et croissant. Comment tu veux que je ne fonde pas comme du chamallow moi ? Sérieux l'univers, pourquoi tu me fais ça ?
— Tu comptes le revoir ? continue mon père avec un sourire mutin qui n'augure rien de bon.
— Non, non, non, parce que Sakura l'aime et que je ne vais surtout pas lui piquer. Et que j'ai un copain qui dort dans mon lit en serrant mon oreiller comme si c'était moi. Donc non, je vais plutôt l'éviter. Sinon, ça va être horriblement compliqué.
— Mais bon, continue ma mère en croisant ses jambes sous la table, quand tu ne seras plus dans une sorte de déni, que ce garçon absolument exceptionnel ce sera rendu-compte qu'il a une perle de toutes les couleurs face à lui, quand ce temps-là sera arrivé et que tu seras peut-être amoureux, il faudra vraiment penser à nous le présenter Naruto. Parce que…t'as l'air carrément mordu, foi de maman.
— Sérieux ? m'inquiété-je à l'idée que Gaara le découvre ?
— Oui. Tu es le plus brillant de tous les arcs-en-ciel.
Je laisse tomber ma tête contre la table et chuchote au bois.
— Ca craint.
— Mais non…
Ma mère a la main posée sur mon épaule, qu'elle caresse doucement.
— C'est simplement le début d'une nouvelle histoire.
