8.
Kate n'avait pas résisté à la tentation de se présenter très tôt au commissariat.
Elle n'avait que peu dormi, ressassant toujours les mêmes questionnements au sujet de l'enquête, essayant vainement de reconstituer le fil des événements sur le tableau blanc de sa mémoire.
L'engrenage de ses pensées était parfois interrompu par l'aigreur des souvenirs de la veille au soir. Les mots, les regards de son amant venaient piquer son cœur plus insidieusement que des aiguilles chauffées à blanc. Toujours les ombres d'Oxana et de Johanna se dressaient entre eux. Mais plus la nuit avançait, plus elle sentait qu'il était davantage question d'elle-même. Elle. Elle faisait obstacle. Par son aveuglement devant ses propres failles. Par sa farouche obstination à établir la vérité pour les autres en faisant abstraction de sa propre existence.
Vincit omnia veritas. "La vérité vient à bout de tout". Mais à quel prix ?
Le besoin de trouver la paix devant ces entêtantes questions la poussa donc à se présenter parmi les premières sur son lieu de travail.
Elle avait toujours apprécié cette tranquillité précédant l'agitation des arrivées massives qui déclenchaient le ronronnement continu de la machine à café, les sonneries de téléphone, les premiers bruissements de paperasse avalée par les hoquets de la photocopieuse, et soudain, une vigilance accrue et des salutations polies à l'arrivée du capitaine.
Rien de tout cela à l'heure qu'il était. Quelques halos de lumière éclairaient çà et là certains bureaux, et la douceur âpre des effluves de café vinrent exciter ses papilles. Conservant son blouson de cuir noir sur le dos, elle se dirigea à son tour vers l'appareil tant convoité, aussi bien pour la caféine qu'il dispensait généreusement que pour le réconfort social et les minutes de repos auxquels il était immanquablement associé. Kate ne put s'empêcher de sourire : cette machine signifierait toujours tellement plus pour elle. Et elle se demandait si, parfois, elle ne cherchait pas sa compagnie pour son symbole affectif.
En particulier aujourd'hui.
Chaque fois qu'elle remplissait une tasse du précieux liquide, elle se remémorait cette tornade exaspérante qu'était Richard Castle venant chambouler le rythme bien ordonné du commissariat et par la même occasion, son cœur.
A la seule différence que la silhouette massive et rassurante de son bienaimé consultant ne faisait plus partie du décor pour le moment.
Ses doigts se resserrèrent un peu plus que d'habitude sur l'anse fine du récipient.
Sa tasse fumante à la main, elle se dirigea résolument vers son bureau lorsqu'une voix l'interpella.
« Hey. »
L'illusion dura une si infime fraction de seconde qu'elle crut ne jamais y avoir cédé.
Elle se retourna.
Ce n'était pas lui.
Elle le savait. Elle aurait dû le savoir. Elle connaissait son timbre de voix autant que celui de son propre père.
« Salut, Ryan. Déjà là ? lança-t-elle dans un sourire forcé.
− On a du solide, Beckett. Du très solide. Espo va arriver d'une minute à l'autre avec les derniers éléments probants, et avec ça, je te jure, on va faire tomber l'assassin.
− Qu'est-ce que vous avez trouvé ?
− De fausses identités, des condamnations pour maltraitance sur animaux et trafics en tous genres ce Toscanini est un vrai pourri.
− Ok. Demande un mandat pour fouiller les caravanes et contacte les services de protection animale. Dès qu'Espo arrive, on débarque là-bas. S'il doit se souvenir d'un réveil en particulier, ce sera celui-ci.
− Il ne reste plus qu'à trouver le lien avec la victime…
− On trouvera. Je t'assure, on trouvera. » énonça Beckett d'une voix sourde, déjà emportée par les rouages rapides de sa réflexion.
Le puzzle prenait forme.
« Tu tiens le coup ? s'inquiéta son ami.
− Plus que jamais.
− Et Oxana ?
− Elle est forte. Elle le sera encore plus ce soir quand on aura bouclé l'affaire. »
Elle rappela instinctivement Ryan alors que celui-ci retournait à son bureau passer les appels nécessaires.
« Kev' ? Merci.
− De rien. On forme une équipe, non ? » lança-t-il dans un clin d'œil.
ooOoo
Elle avait attendu sa venue.
Elle avait espéré que Castle se montre au commissariat ce matin. Avec ou sans café, mais qu'il se montre.
En plus de sa présence rayonnante qui gommerait ses regrets, elle avait besoin de son instinct d'écrivain, de ses théories abracadabrantes, pour dénicher le bout du fil qui permettrait de dérouler enfin toute la pelote de cette affaire.
Ils n'étaient pas loin de résoudre l'enquête. Elle le sentait. Le tueur était sous leurs yeux. Ils l'avaient même peut-être déjà interrogé.
Elle soupira de colère devant son tableau blanc qui lui dérobait encore la vérité. Elle ne supportait pas l'idée d'être jouée par un meurtrier un peu malin.
C'est plongée dans ses analyses qu'Esposito la surprit vingt minutes plus tard.
« Yo, Beckett ! Castle avait raison : il y a un truc louche avec le soigneur. Il a curieusement toujours croisé la route de Toscanini depuis des années, malgré les condamnations. Il avait l'air clean quand on l'a interrogé, mais Ryan m'a rappelé qu'il a consciencieusement évité de nous faire entrer dans la ménagerie alors qu'il s'y rendait.
− Ryan ! appela l'inspectrice. On a les mandats ?
− Ils viennent d'arriver, répondit-il en surgissant au pas de course et en brandissant les fameux papiers.
− Ok, les gars. On y va. »
Elle saisit son blouson à la volée et entraîna ses deux collègues dans son sillage.
En moins de temps qu'il n'en faut pour traverser habituellement les avenues de Manhattan à une heure de fort trafic, trois véhicules banalisés étaient déjà en approche de Central Park. Ils stoppèrent bruyamment leur course dans un crissement de pneus devant une des entrées principales du parc.
Le cirque Quattro Stelletta se trouvait à une centaine de mètres.
Ils attendirent quelques instants leurs collègues de la protection animale qui avaient fait le trajet presque aussi rapidement.
Le soleil brillait déjà, et derrière le vent frais, Kate percevait la chaleur encore timide de ses rayons. La journée serait belle.
Les jeunes pousses vert tendre bruissaient élégamment sur les arbres, qui reprenaient peu à peu leur feuillage estival. Les primevères parsemaient le gazon encore scintillant sous l'effet de la rosée. On pouvait entrevoir, au détour d'une allée, quelques baby-sitters profitant d'une promenade matinale avant l'affluence de la mi-journée, sachant que les pelouses et les aires de jeux seraient prises d'assaut par des enfants chahuteurs et peu respectueux des tout-petits. Kate avait toujours été attendrie par ces paisibles et charmants tableaux, qui lui rappelaient avec nostalgie la période heureuse et insouciante des sorties au parc avec ses parents.
Mais les relents fauves apportés du cirque par la brise printanière troublèrent les souvenirs de la jeune femme comme un insecte nuisible brouille la tranquillité des eaux lorsqu'il s'y pose.
Elle focalisa ses pensées sur son objectif : débusquer le meurtrier, et par là-même, rendre justice à Oxana.
Sa détermination enfla. Son esprit s'aiguisa.
Elle serra les mâchoires et prit la tête du petit groupe.
Elle pouvait sentir une certitude grandir en elle au rythme de ses talons frappant le bitume de l'allée. L'espoir d'une justice enfin assouvie. Le sentiment d'une libération prochaine. Celle de sa "petite sœur". Et la sienne.
Arrivés sur le site, ils contournèrent le chapiteau et firent irruption au milieu des caravanes.
« Andrews, Walker, allez me cueillir Toscanini et fouillez sa caravane, aboya l'inspectrice avant de voir surgir une silhouette de l'arrière d'une remorque, boutonnant son pantalon.
− C'est quoi, ce bordel ? On peut même plus pisser tranquille ? grogna l'homme.
− NYPD, répliqua Beckett en dégainant son badge avec assurance et autorité. Dites à Grant de se présenter à mes collègues. Il a trois minutes pour s'exécuter, ou j'irai le chercher moi-même. »
Le ton catégorique du lieutenant fit prestement décamper l'énergumène en direction de la caravane du soigneur.
« Ryan, tu restes avec Steel pour démarrer l'interrogatoire. Espo, une petite visite gratuite de la ménagerie, ça te dit ? »
Elle ne vit pas la grimace de son ami, et l'entraîna avec le second collègue de la protection animale en direction des roulottes.
Elle aurait préféré ne pas voir. Elle aurait préféré remonter le temps de quelques minutes pour effacer à jamais ce dont ses yeux étaient témoins.
Elle réprima un haut-le-cœur en serpentant parmi les cages.
Elle avait bien sûr entendu des tas de faits divers mentionnant ce genre de maltraitances, toutes plus révoltantes les unes que les autres, mais le constater de soi-même était autrement plus choquant.
Les odeurs qui se répandaient autour du cirque provenaient des litières sordides qui n'avaient pas été changées depuis plusieurs jours, ainsi que de la décomposition des chairs autour des plaies purulentes sur certains animaux blessés, et évidemment non soignées.
Un tigre particulièrement affaibli demeurait prostré dans un coin de sa petite cage, haletant, hâve, probablement incapable de se mettre debout.
A l'inverse, deux chimpanzés accueillirent les intrus par un concert de cris hargneux. Ils se jetèrent sauvagement sur les barreaux au passage d'Esposito qui bondit en arrière, pris par surprise. La faim les rendait agressifs, et la gale rongeait leur pelage.
Le spectacle ne s'arrangea pas auprès des deux éléphants. Dans un coin de l'enclos, une grande bassine d'eau croupie attirait les insectes. Les bêtes elles-mêmes se trouvaient dans un état pitoyable : oreilles déchiquetées, yeux suintants, blessures sanguinolentes aux pieds, elles se balançaient lentement, régulièrement, d'un côté puis de l'autre.
« Signe caractéristique d'un profond stress… » parvint à articuler Clara Edelstein, une main devant la bouche.
Kate aurait juré que sa collègue avait les larmes aux yeux.
Elle-même tentait de respirer par petites bouffées pour évacuer son malaise.
Espo demeurait étrangement silencieux.
Inutile d'aller voir les cages des poneys et celle du lion. L'horreur était déjà bien suffisante.
Une équipe plus nombreuse de la protection animale serait dépêchée sur place pour dresser un compte-rendu détaillé des maltraitances.
Le trio revint à l'endroit où ils avaient laissé Ryan et les autres policiers.
Sur deux chaises étaient assis, côte à côte, Toscanini et Grant, le soigneur. Kevin semblait plutôt efficace dans son exercice de flic impitoyable et tout-puissant. Il les impressionnait. L'essentiel était fait.
Andrews tendit à Kate un sachet transparent.
Des gants.
A coup sûr ceux qui avaient servi lors du meurtre d'Helena.
« Vous avez trouvé d'autre chose dans la caravane de Grant ? s'enquit-elle.
− A vrai dire, on ne les a pas trouvés là, reprit Andrews. Les gants étaient dans la caravane de …
− Vassilevski… murmura-t-elle pour elle-même. Et où est-il, ce fils de pute ?
− Aucune idée. Pas la moindre trace de lui. Personne ne l'a vu depuis vingt-quatre heures. »
Il s'était envolé.
Elle l'avait tenu entre ses mains, et il s'était envolé.
De rage, elle écrasa son poing sur la caravane la plus proche dans un cri de révolte.
Les deux complices sursautèrent devant l'intensité du geste.
« Embarquez-moi ces deux-là au commissariat. Les gars, je vous propose une chasse à l'homme. »
Le regard de Kate Beckett avait rarement été aussi dur.
Ce qui ne rassura pas ses deux amis.
