Merci à Yotma qui a corrigé ce chapitre et bonne année à tous !

Chapitre 8 : Visite imprévue

Palais d'Asgard, 10 juillet 1997

Hermod, neuf ans et demi, tentait de s'intéresser à ce que lui disait son précepteur, mais son esprit était ailleurs. Ses compagnons d'étude voyaient sa distraction et riaient sous cape, surtout les jumeaux, Asgeir et Alwin.

Mais le petit prince se moquait comme d'une guigne de ce que racontait Thorkjetil. A presque dix ans, il se posait de plus en plus de questions sur lui-même mais aussi le monde qui l'entourait. Bien sûr, il était au courant que son royaume glacé était garant de l'équilibre climatique de la planète, sa mère le lui avait appris dès qu'il avait pu le comprendre, mais savoir qu'il y avait des pays ensoleillés lui paraissait bien injuste. Mais aurait-il pu dire cela à sa mère qui ne vivait que pour sa mission ?

Il échangea un regard avec Germund. Le jeune géant préférait largement les exercices physiques aux cours de géopolitique de Thorkjetil, mais il les subissait toujours sans se plaindre. Il avait conscience qu'il avait de la chance d'être là et donc étudiait avec soin. Celui qui était le plus intéressé était Radulf, l'intellectuel, qui buvait littéralement chaque mot du précepteur. Thorvald aussi suivait avec intérêt. Tous ces garçons formaient depuis plusieurs années à présent l'entourage proche d'Hermod, et il savait pouvoir leur faire une confiance indéfectible.

A présent presque un adolescent, sa façon de concevoir son environnement avait évolué. Il voyait et comprenait des choses qu'il ne percevait pas auparavant. Comme par exemple ce qui agitait sa tante Freya. Il était assez grand à présent pour comprendre que sa tante avait une certaine attirance pour Bud. Bien sûr, ce dernier ne voyait rien, ce qui n'étonnait vraiment pas son filleul. Le Guerrier Divin était bien au dessus de ce genre de considérations « humaines » mais certains regards que lui jetait parfois Freya sans vraiment en avoir conscience ne trompaient pas, surtout un enfant à l'intuition surdéveloppée. Cela faisait rire Hermod sous cape, mais il trouvait tout de même que tout ce qui était sentimental était un peu bizarre et un peu compliqué.

Profitant que Thorkjetil avait le dos tourné, il secoua sa crinière châtain clair. Odin soit loué, les cours théoriques de l'après-midi étaient presque terminés, il avait hâte d'aller un peu se défouler dehors. Le ciel était bas mais c'était l'été nordique, la courte saison qu'Hermod préférait.

Thorkjetil, enfin, consentit à libérer toute la petite tribu et ils se dirigeaient vers les écuries quand Bud les intercepta avant la porte.

« Sa Majesté souhaite vous voir tous dans son bureau… », dit-il, et il ajouta : « Toi aussi, Hermod… »

Cela n'avait rien d'étonnant à proprement parler, mais le prince commença à se demander ce qu'il avait bien pu faire pour se trouver ainsi convoqué.

Courageusement, il frappa à la porte puis, à l'assentiment de sa mère, entra, suivi de ses amis. Hilda sourit à sa petite tribu.

« Je voulais vous voir car nous allons avoir bientôt de la visite… »

Hermod leva un sourcil. De la visite ? A part les nobles du pays, ils ne recevaient pas grand-monde. Pourtant, il regarda sa mère d'un air interrogatif, attendant qu'elle continue.

« D'ici quelques jours, la déesse Athéna viendra nous rendre visite… »

Là, le sourcil du prince alla quasiment toucher la plus basse de ses boucles. Bien sûr, il savait qui elle était, mais il ne voyait pas ce qu'elle pouvait bien venir faire là, dans ce royaume glacé. De plus, il croyait savoir qu'elle avait joué un rôle autrefois dans la guerre où son père était mort.

Hilda perçut l'hésitation et les interrogations de son fils, mais elle continua :

« Je compte sur vous tous pour vous comporter impeccablement, je ne tolèrerai aucun manque de respect venant de votre part… »

Son regard violet passa de l'un à l'autre et s'arrêta sur Hermod.

« Très bien, vous pouvez tous sortir, sauf Hermod, je voudrais lui parler… »

Les garçons s'exécutèrent sans demander leur reste. Le prince seul resta devant sa mère.

« Je sais ce que tu penses, Hermod, mais la déesse Athéna n'est en rien responsable de la mort de ton père et tu la traiteras avec tout le respect dû à son rang… »

Hermod, calmement, s'assit en face de sa mère, croisa les jambes et expliqua :

« Tu en as dit trop ou pas assez, mère…je crois que je suis assez grand pour comprendre à présent ce qui s'est réellement passé… »

La crâne assurance de son fils fit couler une sueur froide dans le dos d'Hilda. Non, Hermod ne pouvait plus être traité comme un enfant, il n'en était plus un d'ailleurs. Mais était-il prêt pour autant à entendre la vérité ? De toute façon, ce n'était que reculer pour mieux sauter, aussi décida-t-elle de lui expliquer.

« La guerre où ton père est mort…j'en ai été partiellement responsable. Le dieu Poséidon m'avait passé au doigt l'anneau des Nibelungen, je ne pouvais rien faire pour lutter et c'est moi qui ai tout déclenché. A ce moment-là, je ne savais pas que je t'attendais et ton père ne le savait pas non plus. Cet anneau a fait de moi une toute autre femme sous le contrôle de Poséidon, à tel point que ta tante ne me reconnaissait plus et s'est enfuie avec un des chevaliers d'Athéna. J'avais cessé mes prières à cause de l'anneau, la sécurité du monde était menacée parce que les glaces fondaient, la déesse Athéna est donc venue et elle a utilisé ses pouvoirs pour ralentir le processus. Ses chevaliers ont combattu les Guerriers Divins… »

Ses yeux s'embuèrent et sa gorge se serra, mais elle continua :

« Ils sont tous morts, y compris ton père. C'est quelque chose dont je porte la responsabilité, comprends-tu ? Je l'ai vu mourir devant mes yeux, alors que je n'avais aucun contrôle sur moi-même… »

Elle passa sa main sur ses yeux et acheva :

« L'anneau brisé, je suis redevenue moi-même, j'ai prié Odin en donnant mon propre sang, et il a accepté de me pardonner…la déesse a survécu, même si elle était allée au bout de ses forces… »

Elle refusait de paraître faible aux yeux de son propre fils. Pourtant, elle n'en craignait pas moins sa réaction. Il se passa quelques minutes silencieuses, puis enfin Hermod parla :

« Pourquoi tu ne m'as pas dit tout cela avant, maman ? »

Même si c'était très difficile à entendre, Hermod se sentait plus complet de l'avoir appris. Il était assez grand à présent pour comprendre que sa mère dans tout cela n'était qu'une victime et que son père était mort non à cause d'elle mais à cause de Poséidon. Son regard violet ferme se posa sur sa mère avec commisération. Il lui semblait qu'une grosse pièce venait de s'ajouter au puzzle incomplet de sa jeune existence.

Hilda réussit à vaincre son émotion.

« Je pensais que tu n'étais pas prêt, mais visiblement je me trompais… »

Hermod essuya les larmes qui lui étaient montées aux yeux pendant le triste récit de sa mère et dit fermement :

« Puisque papa n'est plus là, c'est moi qui te protègerai toujours, maman… »

Le petit homme de dix ans s'était redressé du haut de sa taille et regardait fermement sa mère des yeux qu'il avait hérités d'elle. Sa maman avait trop souffert, pas question que ce soit encore le cas !

Hilda se leva et vint serrer son garçon dans ses bras.

« Ton papa n'est peut-être plus là, mais il serait fier de toi autant que moi… », lui dit-elle.

Quatre jours après…

Freya, vêtue d'une jolie robe de soie, un voile court retenu par un diadème en argent recouvrant une partie de son abondante chevelure blonde, avait pris en charge les garçons encore en train de se préparer. Hermod était presque prêt, et elle remit ses boucles châtaines en ordre avec un sourire. A côté de lui, Asgeir et Alwin s'escrimaient à enfiler leur tunique de laine mais ils étaient coincés et elle dut les aider. Enfin, la tête de chacun des jumeaux apparut avec leurs yeux bleu clair paniqués et leurs cheveux blonds en désordre.

« Regardez-moi ça… », grommela Freya, et elle prit une brosse afin de discipliner leur crinière blonde.

Radulf, à côté d'elle, s'était habillé tout seul et tentait de tirer sur sa tunique pour faire disparaître ses quelques rondeurs. Il avait peigné ses cheveux châtains et baissait ses yeux d'une étrange couleur bleu-vert pailletée. Bien que fils d'un noble, il n'aimait pas les mondanités, préférant la compagnie d'un livre dans la bibliothèque.

Thorvald et Germund, eux, étaient déjà prêts, plus habitués à se débrouiller par eux-mêmes. Germund se sentait toujours gêné d'être plus grand que ses camarades du même âge, même si Bud lui répétait souvent que chacun était comme Odin l'avait fait et que, donc, il devait l'accepter lui-même. Thorvald, intimidé, ne disait pas un mot. Il était assez angoissé de nature et les nouvelles situations le perturbaient toujours un peu. Pourtant, il était de loin le plus sage et le plus mature de toute la petite tribu.

Bud, alors, passa la tête par la porte.

« Le cortège est en vue, ils seront là dans quinze minutes… »

Il ne vit pas le visage de Freya se teinter d'une fugace couleur rose, mais elle se reprit rapidement et rassembla autour d'elle les enfants avant de faire une dernière vérification. Elle ne remarqua pas le sourire en coin de son neveu. Hermod secoua la tête pour remettre ses boucles en ordre – du moins dans l'ordre qu'il préférait – et suivit sa tante jusqu'à l'entrée du palais.

Il ne les voyait pas encore, perdus qu'ils étaient dans le brouillard mais il perçut tout de suite le cosmos de la déesse, puissant mais bon et généreux. Ceci acheva de lui faire accepter ce que sa mère lui avait dit plusieurs jours auparavant. Sa mère était là, habillée simplement d'une robe vert clair, sans aucun autre ornement. Freya le poussa vers elle et il s'approcha, un peu mal à l'aise.

Enfin le cortège sortit du brouillard et entra par la porte cochère des remparts. La déesse, à cheval, était accompagnée par un seul chevalier qu'Hilda, Bud et Freya reconnurent aisément : Le chevalier des glaces, choix logique pour se rendre dans cette partie du monde.

Des palefreniers accoururent et retinrent les chevaux puis Hyoga aida sa déesse à descendre avant de la suivre alors qu'elle se rendait au devant d'Hilda.

« Quelle joie de vous revoir, Hilda, cela faisait trop longtemps… », dit Athéna avec un franc sourire, avant d'ajouter : « Ainsi que vous, Freya… »

Hilda inclina la tête et répondit :

« C'est un honneur que de vous recevoir ici…permettez-moi de vous présenter mon fils, Hermod, vous ne vous souvenez peut-être pas de lui… »

L'enfant s'inclina comme il se devait, et il sentit le regard scrutateur mais aimable de la déesse se poser sur lui. Que voyait-elle en lui ?

« Bonjour, Hermod…comme tu es grand maintenant ! », lui dit-elle avec un sourire.

En effet, elle l'avait vu lorsqu'il avait deux ans, et sa ressemblance avec son père s'était vraiment affirmée ces dernières années. Ses pouvoirs aussi s'étaient réveillés, et elle les percevait parfaitement. Il n'était pas le fils de son père pour rien, elle retrouvait beaucoup de ses traits physiques en lui.

Hermod s'inclina impeccablement.

« Bienvenue à vous, Majesté… », dit-il courtoisement.

Et il salua de la tête Hyoga, qui se trouvait derrière la déesse. Le chevalier du Cygne lui aussi avait remarqué la ressemblance du garçon avec son père. Finalement, même s'il avait donné sa vie, Siegfried avait réussi à laisser à la femme qu'il aimait le meilleur de lui-même. La maternité seyait particulièrement bien à Hilda, il la trouvait encore plus apaisée que la dernière fois qu'il l'avait vue. Cependant, il eut un coup au cœur quand il vit Freya. Comme elle était devenue belle ! Elle n'avait plus rien de l'adolescente qu'il avait rencontrée plusieurs années plus tôt. S'était-elle mariée ?

Hilda présenta alors les compagnons d'Hermod, et il se força à revenir à la réalité. Il perçut bien évidemment la différence de Thorvald, dont l'aura était déjà en éveil sans qu'il en eût conscience. Pour les autres, cela prendrait plus de temps…sauf pour Hermod, qui se maîtrisait très bien pour son jeune âge. Derrière cela, il devinait la patte de Bud…

Pour ses hôtes, Hilda avait prévu une réception fastueuse et un repas qui l'était tout autant. Les nobles invités se comptaient sur les doigts d'une main, Hilda préférant réserver la cérémonie devant le peuple pour le lendemain.

Hermod, qui avait l'habitude de ce genre de « paraître », faisait bonne figure, mais il fut surpris lorsque la déesse Athéna vint s'asseoir près de lui.

« J'espère que je ne te fais pas peur… », lui dit-elle avec un sourire.

L'enfant secoua la tête mais précisa :

« Un peu, je dois bien l'avouer…je n'ai jamais rencontré une déesse… »

Saori-Athéna rit gaiement.

« Hé bien tu vois, je ne suis pas si différente de toi…

Cela contribua à mettre à l'aise le petit prince. La déesse ne put s'empêcher de remarquer dans les traits encore enfantins la promesse de l'homme qu'il serait plus tard. Le futur dirigeant d'Asgard serait un très bel homme, comme l'avait été son père, mais son jeune âge lui donnait une lueur d'espièglerie dans le regard.

L'enfant rit et tous deux commencèrent une discussion à bâtons rompus. Bien que dépositaire d'un pouvoir énorme et pourvu d'une figure d'ange, Hermod était d'une société agréable et très urbain pour un enfant de son âge. C'était assez étrange, d'ailleurs, elle voyait en filigrane ce qu'il pouvait devenir, pas encore clairement car plusieurs chemins s'offriraient à lui. De son choix dépendrait son destin futur…

Un peu plus loin, sur l'un des balcons, Freya et Hyoga devisaient. La princesse avait été heureuse de revoir son ami mais elle sentait que ce n'était plus pareil. Les sentiments qu'elle portait à Bud avaient changé la donne et Hyoga, s'il ne le savait pas encore, s'en rendait confusément compte. Il se trouvait étonné qu'elle ne fût pas encore mariée, elle si belle, elle dont tous les hommes auraient dû se disputer l'honneur de la courtiser, mais il se doutait que la disparition de Hagen devait encore la tourmenter malgré les années écoulées. Quoi qu'il en fût, cette épreuve restait entre eux et il en serait toujours ainsi, sauf si Freya lui pardonnait il ne pourrait pas se pardonner lui-même ce qu'il avait fait. Il avait tué beaucoup d'hommes, dont son propre maître et son meilleur ami, mais la mort d'Hagen avait encore une résonnance particulière dans son esprit, probablement parce qu'il avait laissé avec cette mort toute chance de se rapprocher de Freya. Celle-ci, pourtant, l'avait toujours considéré comme un ami, mais il aurait vraiment désiré être plus que cela. Bien sûr, il savait qu'elle n'était pas de son milieu social et que cela aurait pu être un obstacle, mais elle l'avait attiré dès qu'il l'avait vue.

Seuls sur le balcon, sous un ciel étoilé, le moment était magique et il ne sut pas résister. Il se pencha doucement vers elle et l'embrassa. Mais Freya se dégagea presque aussitôt.

« Je…je ne peux pas… », dit-elle seulement.

Alors le regard de Hyoga se dessilla

« Il y a quelqu'un d'autre, n'est-ce pas ? », demanda-t-il.

Elle secoua la tête.

«Ce n'est pas tout à fait ça, c'est bien plus compliqué mais…j'ai des sentiments pour quelqu'un d'autre, oui… »

Il se recula davantage.

« Je suis désolé, je ne voulais pas vous gêner…j'espère qu'il a conscience de la chance qu'il a… »

Freya baissa la tête. Non, il était clair que Bud n'avait rien compris, mais elle ne pouvait tout de même pas dire ça à Hyoga, même si elle le considérait comme un ami. Vu son caractère, il serait allé voir Bud pour lui parler. Cela aurait pu très rapidement dégénérer entre eux et elle n'en avait aucunement envie. Elle ne voulait pas non plus que Bud fût au courant par une tierce personne…

Mais elle ignorait que l'objet de son intérêt, qui s'ennuyait prodigieusement dans ce genre de soirée un peu mondaine et qui veillait à la sécurité de l'auguste assemblée, avait jeté un coup d'œil sur le balcon et avait vu Hyoga embrasser Freya. Il était donc rentré dans la salle principale un peu plus précipitamment qu'il ne l'aurait voulu, faisant mine de ne rien avoir vu. Après tout, la princesse était adulte et elle connaissait Hyoga depuis presque dix ans, rien de très étonnant donc. Cependant, quelque chose au tréfonds de lui-même, dont il avait à peine conscience, s'en trouvait dérangé. Pourtant, il n'y fit pas attention, ce n'était pas le genre de choses qui pouvaient le perturber, du moins pas en surface. Il avait beaucoup changé ces dernières années mais pas au point de se laisser ainsi distraire par ses propres sentiments.

En tout cas, ce soir, rien ne semblait devoir troubler l'atmosphère mondaine de cette petite réunion au sommet. Le repas avait été calme et la réception menaçait de l'être tout autant. La princesse Hilda conversait à présent avec la déesse, Hermod avec quelques jeunes nobles de son âge et Freya, revenue du balcon, présentait quelqu'un à Hyoga. Bud le remarqua mais n'y prêta aucune attention particulière…

Quand la soirée se finit, Bud attendit soigneusement que tout le monde se soit retiré pour le faire à son tour. Il reviendrait le lendemain matin, pour la cérémonie. Son manoir ne se trouvait pas très loin et il ne lui fallut que peu de temps pour s'y rendre. Sa vieille gouvernante l'attendait mais il l'envoya se coucher. C'était une vieille dame et il ne voulait pas qu'elle veillât davantage.

Il tisonna le feu de sa chambre et, ôtant sa tunique et son pantalon de velours, enfila ses vêtements de nuit avant de se glisser avec aise sous son édredon de plumes…

Malgré l'heure tardive, sa gouvernante vint frapper à la porte de sa chambre.

« Maître, la princesse Freya demande à vous parler… »

Etonné, il se leva, s'habilla rapidement et demanda à ce qu'on l'introduisît dans le petit salon où il la rejoignit quelques instants plus tard.

« Que se passe-t-il, Altesse ? S'est-il produit quelque chose de grave au palais ? »

Freya arborait un air étrange, ce qui le conforta dans son idée. Elle resta silencieuse un instant, puis lui répondit :

« Non, mais je devais vous parler… »

Lui parler ? Il fallait que ce fût bien important à cette heure de la nuit. Freya avait laissé ses beaux atours pour une simple robe de laine brodée, comme elle en portait à son habitude, et une mante de la même matière. Le lac de ses yeux bleu clair semblait cependant moins limpide qu'à l'ordinaire.

Il lui indiqua un fauteuil où elle s'assit un peu roidement. Elle était en train de se dire que, peut-être, elle avait exagéré l'affaire, puis se ravisa.

« Je sais que vous nous avez vus tout à l'heure, alors que je me trouvais sur le balcon avec Hyoga. Je suis désolée que cela vous ait gêné d'une quelconque façon… », finit-elle par expliquer.

Bud ouvrit de grands yeux. Elle avait fait tout ce chemin dans la nuit et le froid pour lui dire ça ?

Il s'assit à son tour, croisa les jambes d'une manière qu'il croyait décontractée et répondit :

« Aucun problème de mon côté, Altesse, cela ne m'a en rien gêné et, si vous l'avez cru, j'en suis désolé… »

Il était assis juste en face d'elle, et il pouvait sentir son parfum qui, bien que léger, était présent. Cela produisait un effet sur lui, et il commençait confusément à s'en rendre compte.

Mais Freya insista :

« Je ne voudrais pas que vous croyiez qu'il y a quoi que ce soit entre Hyoga et moi…c'est seulement un ami, et je ne l'ai jamais traité autrement… »

Bud ne comprenait toujours pas sa démarche, mais la situation devenait quelque peu embarrassante pour lui. Pourtant, il parvint à rester maître de lui-même, la regardant de ses yeux verts tranquilles.

De plus en plus mal à l'aise, elle se leva :

« Je vais rentrer au palais à présent, je devais vous dire cela pour qu'il n'y ait aucun malentendu entre nous… »

Il se leva pour la raccompagner, et ils se trouvèrent face à face. Leurs regards se croisèrent et il y eut une sorte de moment de grâce qui sembla s'éterniser. Même Bud, qui se pensait pourtant insensible à ce genre de choses, se trouva pris dans cette spirale. Que Freya était donc belle ainsi, ses cheveux, simplement retenus par un diadème, croulant sur ses épaules et son dos, sa peau ivoirine, ses grands yeux bleus dans lesquels il aurait pu se noyer ! Son instinct d'homme reparut sous le fin vernis du noble et il se pencha vers elle pour l'embrasser. Pourtant surprise, Freya ne fit cependant pas un mouvement, ne chercha pas à se dégager. C'était ce qu'elle avait désiré depuis des mois et elle goûta ce moment à sa juste valeur. Ses yeux bleus tremblaient d'émotion lorsqu'il rompit le baiser. Son cœur battait à tout rompre alors que Bud sentait battre à ses tempes le désir qui l'animait. Comment cela avait-il pu arriver ? Il n'en savait rien mais il comprenait confusément à quel point Freya l'attirait en cet instant.

Freya, elle, avait bien conscience aussi, malgré son inexpérience, de ce qui ne pourrait manquer de se passer si elle ne partait pas. Et pourtant, le désir noyant ses veines, elle resta là, sans bouger, toujours face à lui.

Alors, d'un geste vif, il la souleva et alla la déposer au pied d'une alcôve qui se trouvait au fond de la pièce avant de l'embrasser encore et se relever.

« Altesse…je ne peux pas… », dit-il.

La virginité d'une princesse royale était quelque chose de précieux, il n'avait pas le droit de la lui prendre ainsi. S'il le faisait, la souveraine pouvait fort bien le faire pendre pour forfait à l'honneur. Mais, brusquement, Freya fit un pas et posa ses mains sur sa poitrine.

« Vous n'avez donc pas compris, Bud ? C'est vous qui êtes l'homme de mes pensées…mais vous n'avez jamais rien vu… »

Bud se retint de hausser un sourcil. Etait-il si stupide pour ne pas avoir perçu les sentiments que la princesse nourrissait à son égard ? Elle se haussa sur la pointe des pieds, entoura son cou de ses bras et l'embrassa maladroitement, voulant ainsi lui montrer qu'elle savait parfaitement ce qu'elle faisait.

Alors tout bascula. Il l'attira davantage contre lui et laissa ses mains descendre lentement le long de son dos. Son parfum augmentait encore son excitation mais il avait résolu de ne pas l'effrayer. Bientôt, la mante et la cape de laine ne furent plus qu'un souvenir et il l'allongeait sur le lit de l'alcôve. D'un geste maladroit, elle entreprit de lui ôter sa tunique en laine et il dut l'aider. Il apparut enfin torse nu, sa peau colorée par les lueurs du feu, et elle passa sa main sur les cicatrices issues de son passé guerrier. Il la laissa faire, observant de ses yeux d'émeraude le jeune corps offert à lui tout en le parcourant de caresses encore légères. Sa peau blanche sous sa main, la masse de ses cheveux blonds répandus sur l'oreiller et la rondeur de ses seins semblaient être un appel pour lui. Elle était là sous lui, nue, offerte et son regard bleu clair déjà noyé ne quittait pas le sien. La main de Bud glissa encore le long de sa hanche pour aller découvrir les merveilles insoupçonnées et secrètes de son jeune corps. Freya se cambra lorsqu'il toucha son intimité et exhala un long soupir. Elle serra son bras très fort, incapable de maîtriser ses gestes. Le plaisir qui l'envahissait toute entière lui ôtait presque tout discernement, et Bud devait bien reconnaître qu'il n'avait lui non plus jamais ressenti quelque chose de pareil. Elle s'en remettait totalement à lui, lui livrant sa pureté sans retenue. Combien de temps pourrait-il encore se retenir de prendre possession d'elle ? Non, pas question pour l'instant, il ne voulait pas lui faire mal.

L'obscurité complice de la petite alcôve où ils se trouvaient augmentait leur sensation d'intimité, et il continua à taquiner sa poitrine de ses lèvres alors qu'elle gémissait de plus en plus fort sous la caresse de ses doigts sur son intimité. Il cueillit sur ses lèvres son cri d'extase et la laissa reprendre son souffle alors qu'il laissait errer ses mains le long de ses jambes. Une légère odeur d'amande et de fleurs couvrait son corps, le rendant à demi-fou. Il se débarrassa de son pantalon de laine et de ses sous-vêtements et, sans peser sur elle, remonta le long de ses jambes. Très doucement, s'insinua entre ses cuisses en étant le plus précautionneux possible. Elle exhala un léger cri de surprise ou de douleur lorsqu'il prit possession d'elle mais laissa son regard confiant dans le sien. Alors, il sembla à Bud qu'il perdait le contrôle sur son propre corps. Mû par son propre rythme, il commença à bouger doucement, puis de plus en plus vite jusqu'à ce qu'elle gémît sous lui et qu'il rendît les armes avec un râle…

Ce fut ce râle qu'il exhala qui réveilla Bud en sursaut. Il était seul dans son lit, en sueur et, avec embarras, il découvrit que son pantalon de coton était mouillé. Mais qu'est-ce qu'il lui avait donc pris de faire un rêve pareil ? Il se souvenait de chaque moment, chaque sensation, c'était si réel ! Mais que lui arrivait-il donc ?

Sans mot dire, il se leva, alla jusqu'à son armoire et changea son pantalon de coton mais, se recouchant, ne parvint pas à retrouver le sommeil. Le rêve qu'il venait de faire l'avait dérangé au plus haut point et l'avait atteint dans ce qu'il avait de plus personnel et de plus intime et sensible. Cela signifiait-il qu'il avait une attirance sexuelle pour la princesse Freya ? Mais ça n'avait aucun sens ! D'accord, il s'était trouvé avec elle une fois dans une grotte, seul, mais il n'avait rien ressenti de particulier à ce moment-là.

Il se releva brusquement et se passa la main dans les cheveux. Il détestait ainsi se poser des questions sur lui-même et surtout se colleter avec ses propres faiblesses. Il possédait des pouvoirs défiant l'imagination mais il restait humain, sujet aux pulsions humaines. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Rien que le fait de concevoir qu'il puisse être seulement attiré par Freya lui était quelque chose de presque totalement étranger, il n'y pensait même pas d'ailleurs, préférant attribuer ce qui venait d'arriver à une simple vision de son esprit.

Tout ceci fit qu'il eut peine à refermer l'œil, et dormit très mal. Il était attendu au palais relativement tôt en raison des cérémonies prévues en l'honneur de la présence de la déesse Athéna et eut toutes les peines du monde à s'extirper des brumes du sommeil. Il finit par se lever, fit sa toilette, enfila un pantalon et une tunique de velours vert et mangea du bout des lèvres le petit déjeuner que lui amena sa gouvernante. Puis, alors que le soleil éclairait vivement les plaques de neige encore présentes malgré la saison, il prit le chemin du palais à cheval. Confiant sa monture à un palefrenier dans la cour, il se dirigea vers la porte et croisa Hyoga qui prenait le frais.

Les deux hommes se dévisagèrent un instant puis se saluèrent. Ils ne se connaissaient pas tellement mais chacun d'entre eux respectait en l'autre un guerrier de valeur. Pourtant, Bud se surprit à ressentir une certaine défiance dont il ne comprit pas l'origine au départ avant de se rappeler qu'il l'avait vu embrasser Freya la veille. Pourtant, il prit bien soin de n'en rien montrer et Hyoga ne sembla pas le percevoir.

Les deux hommes avaient échangé quelques banalités lorsque Freya, parée magnifiquement, fit son apparition. Elle portait une robe de velours d'un blanc cassé qui rehaussait l'éclat de sa peau d'ivoire, un simple pendentif d'argent ornait son cou et un diadème simple retenait la masse de ses cheveux d'or sur laquelle avait été jeté un voile court.

« Ah Bud, vous êtes arrivé…ma sœur souhaiterait vous voir, elle se trouve dans son bureau… », dit-elle calmement au Guerrier Divin sans pouvoir empêcher ses joues de rosir.

Saisi, il ne parvenait pas à ôter son regard d'elle, et certaines images gênantes de son rêve de la veille lui revinrent à l'esprit. Mais il ne lui fallut pas longtemps pour retrouver sa contenance et il inclina la tête en signe de salut avant de battre en retraite vers le bureau de la princesse Hilda. Hyoga attendit qu'il soit parti avant de regarder Freya avec incrédulité.

« Lui ? »

Comment pouvait-elle être amoureuse de Bud? Il était si peu fait pour elle !

Freya eut un soupir.

« Je sais ce que vous pensez, mais vous savez aussi bien que moi qu'on ne peut réprimer les élans du cœur si facilement… »

Cela, Hyoga avait payé pour le savoir, et il se contenta de hocher la tête…

Bud, lui, venait d'entrer dans le bureau d'Hilda. La déesse Athéna s'y trouvait également, et il les salua toutes deux aussi respectueusement qu'il put.

Hilda lui sourit.

« Je vois que Freya vous a trouvé…je voulais vous demander si tout était prêt… »

Une lueur passa dans les yeux verts du jeune homme.

« Oui, Majesté, j'ai vu hier avec le chef des gardes et le dispositif doit déjà être en place…pour le reste, je veillerai moi-même… »

Il sentait le regard bienveillant de la déesse sur lui. Celle-ci connaissait son histoire chaotique et elle pouvait lire en lui toutes ses contradictions. Quoi qu'il en pensât, il était pour elle un livre ouvert. Quand il se retira pour aller vérifier que ses ordres avaient été obéis, la jeune déesse se tourna vers Hilda.

« Vous avez là un allié de poids… », dit-elle seulement.

Hilda hocha la tête pensivement.

« Oui, il m'est très précieux et, quoi qu'en pensent certains esprits chagrins, sa loyauté est sans faille. Hermod lui est très attaché et je sais que Bud ne laisserait personne lui faire du mal. Il a aussi joué un grand rôle dans la maîtrise de ses pouvoirs, c'est grâce à lui qu'Hermod les contrôle si bien… »

Elle s'interrompit un instant et reprit :

« Lui confier ma chair et mon sang était le moins que je puisse faire après lui avoir fait tant de mal… »

Rien qu'à ses mots, la déesse perçut toute l'ampleur de l'évolution intervenue chez Hilda ces dernières années. Elle était bien sûr restée sage et posée, mais la maternité lui avait apporté une perspective supplémentaire sur le monde et sur elle-même. Forgée au feu du malheur, elle avait tout de même réussi à trouver une part de bonheur en ce monde en la personne de ce petit homme aux cheveux châtain clair au caractère bien trempé.

Hilda se leva alors :

« La cérémonie commencera dans une demi-heure, il est temps d'aller nous préparer… »

Athéna hocha la tête et s'en alla dans ses appartements se changer. Hilda, elle, se retira dans les siens pour enfiler une robe un peu plus habillée, en soie vert clair, mais très sobre, quasiment sans bijou ou marque de sa dignité. Ceci fait, elle passa dans les appartements de son fils pour voir s'il était prêt. Freya s'était occupée de toute la petite bande et Hermod se trouvait vêtu d'une tunique de velours bleu et d'un pantalon collant de la même couleur. Ses yeux violets vifs regardaient sa mère avec affection.

« Est-ce que c'est déjà l'heure ? », questionna-t-il.

Elle secoua la tête.

« Non, pas tout à fait encore mais nous ne devons pas tarder, le peuple se rassemble déjà… »

Justement, Bud arrivait avec Thorkjetil pour prendre en charge les enfants. Dehors, le peuple attendait sa souveraine avec impatience. La déesse elle aussi s'était changée pour une robe d'inspiration grecque mais sur laquelle elle porterait une longue mante destinée à la protéger du climat rigoureux. Même Hyoga avait échangé son sempiternel t-shirt contre une tunique de laine brodée d'origine sibérienne.

L'esplanade était pleine de monde et, quand Hilda fit son entrée avec la déesse Athéna, une rumeur parcourut l'assistance. Le regard violet de la jeune souveraine se posa sur son peuple et elle dit :

« Peuple d'Asgard, vous savez quelle importance est la nôtre pour le monde entier. Nous endurons ce froid pour que l'équilibre climatique soit maintenu. A ce titre, la déesse Athéna est venue ici pour renouveler le pacte qui lie notre royaume à son Sanctuaire… »

Et, du regard, elle lui passa la parole. Saori regarda le peuple devant elle et commença :

« Peuple d'Asgard, personne n'est plus conscient que moi de votre sacrifice si important pour l'équilibre du monde. Nous avons chaud grâce à vous et au seigneur Odin, et je ne vous en remercierai jamais assez. Depuis des années, nous travaillons main dans la main pour assurer la sécurité du monde et j'entends que cela continue… »

Freya alors apporta un grand rouleau et Hilda présenta à la jeune déesse un grand parchemin déjà scellé du grand sceau du royaume d'Asgard, et elle y apposa le sceau à la chouette, sa propre marque. Puis elle se tourna vers la grande statue d'Odin immémoriale qui veillait depuis toujours sur le royaume glacé.

« Odin, je te conjure de continuer à exercer ta protection sur ce royaume et sur l'hémisphère nord tout entier. Moi, Athéna, je te le demande instamment… »

Il exhalait d'elle un tel charisme malgré son jeune âge que tout le peuple en fut frappé. Il y eut un silence alors que tous priaient pour que l'alliance entre Asgard et le Sanctuaire dure à jamais. Il y eut un regard échangé entre Hyoga et Bud, les deux guerriers. Chacun d'eux savait que l'autre défendrait son royaume ou son hémisphère avec courage, au péril de sa vie. Quand Athéna se retourna, son regard tomba sur Hermod. Il représentait l'avenir du royaume mais ses pouvoirs en plein essor auguraient d'un rôle très important lorsqu'il serait plus grand, très probablement au-delà de ses futures responsabilités de dirigeant et de grand-prêtre d'Odin. Au vu ce qu'elle en savait, Siegfried n'avait pas fait que léguer ses gènes au petit garçon, et cet héritage était de plus en plus lourd à porter pour l'enfant…

A suivre…