Chapitre 9 : Nouveau gouvernement.

James fixa son regard sur sa malle, qu'il avait balancée la veille au fond de sa chambre et qui s'était à moitié ouverte et renversée sous le choc. Il était chez lui. Cela faisait des semaines qu'il attendait ce moment, et pourtant il lui laissait un goût amer ans la bouche. Les trois derniers jours qu'il avait passés à Poudlard avaient été parmi les pires de sa vie. Des remords l'avaient rongé, et le rongeaient toujours. Ses amis faisaient comme si de rien n'était, mais il n'était pas aveugle : Sirius, le soir, avait un regard vide qui se perdait dans les flammes vacillantes de la cheminée de la salle commune. Peter les observait plus ou moins discrètement du coin des yeux, incapable d'intervenir. Franck avait essayé d'en parler, un soir, dans le dortoir. Gwenog avait affiché cet air pincé qui la caractérisait quand elle savait qu'elle avait fait une bêtise. Lily évitait de les croiser, mais quand par erreur ses yeux se posaient sur ceux de James, une gêne les faisaient aussitôt fuir. Même Remus se taisait, signe qu'il n'avait rien à dire pour justifier ce qu'ils avaient laissé faire. Car dans les jours qui suivirent cette attaque au Ministère, ils réalisèrent tous à quel point ils auraient dû agir, comme l'avait dit James. Cet homme, qu'ils avaient laissé parvenir à ses fins, avait fait des choses encore plus graves qu'ils auraient pu l'imaginer. Il n'avait pas simplement été fouiller dans les bureaux, non… Il avait tué Millicent Bagnold, le Ministre de la Magie. Il avait pris le commandement de la communauté magique. Il avait instauré un nouveau gouvernement, un gouvernement fidèle à ses idéaux. Il avait pour nom Philip Rush. James ne le connaissait pas vraiment, mais il lui suffisait de jeter un coup d'œil aux visages inquiets de ses parents pour comprendre qu'ils avaient fait une grave erreur, en le laissant monter jusqu'au dernier étage. Et la Gazette l'aidait à se forger une opinion, qui, il fallait bien le dire, était tout sauf positive. Même Sirius lui avait dit que Rush était le genre de politiciens que sa famille suivait depuis des années. Tant de choses qui le tourmentaient et pesaient sur sa conscience depuis des jours et des jours.

Et il n'était pas au bout de ses peines : son père, devant la gravité de la situation et le manque de réaction assez surprenant de la part de son fils qui, d'habitude, était toujours le premier à poser des questions, avait décidé de le convoquer, puis de convoquer ses amis. Il leur avait d'ors et déjà envoyé une lettre pour leur expliquer ce qu'il attendait d'eux, avec l'adresse du manoir écrite de la main d'Oboulo, le gardien du secret d'Æternum Asylus. D'ailleurs, c'était l'une des seules choses que son père avait faites au manoir, ces derniers temps. Lui et Rosanna étaient toujours partis au Ministère (comme ils tentaient de lui faire croire) ou ailleurs : James doutait fortement que ses parents se donnent tant de mal pour servir un gouvernement comme celui qui se mettait petit à petit en place. Ils allaient sûrement à Poudlard voir Dumbledore, et peut-être aussi rendre visite à certains membres de l'Ordre du Phénix. En tout cas, ils faisaient sûrement tout sauf aller lécher les bottes de Rush, un de leurs ennemis. Mais là encore, ils semblaient estimer préférable de ne rien lui dire, à sa grande déception. N'avait-il pas prouvé qu'il était lui aussi capable de s'en sortir dans les pires situations en allant se battre au Ministère ? Mais en même temps, n'avait-il pas prouvé par la même occasion qu'il était encore immature et bien trop téméraire ?

James soupira. Il avait eu raison. Rien n'allait plus. Ils étaient vivants, mais vivants pour voir leur pays dériver vers le Mal. Car Rush était un homme du Mal. Il y avait Voldemort, et il y avait Rush. Deux hommes, deux terreurs. L'un d'eux agissait comme bon lui semblait, grand maître exalté par des fous furieux encagoulés. L'autre nécessitait pour agir d'un gouvernement, d'hommes qui le suivraient par crainte, et qui lui obéiraient pour ne pas trahir le Ministère. Lequel des deux allait le mieux réussir, là était la question. Mais cela n'importait pas tant que ça au fond, car désormais, le véritable problème était qu'il n'y avait pas un mais deux hommes à abattre.

Catastrophique était la situation. Désespérant était l'avenir. Terrifiante était la pensée de tenir tête à ces deux sorciers. Il suffisait d'aller vérifier l'état du hall d'entrée du Ministère pour réaliser l'ampleur des dégâts quand deux têtes aux mauvaises intentions prenaient pour cible un lieu commun. Le hall était dévasté, et souillé du sang des centaines de victimes qui s'étaient battues pour cet endroit. Lors de l'attaque, Voldemort et Rush avaient lutté ensemble. Voilà quel en avait été le résultat. Destruction, horreur et douleur pour tant de familles déchirées. Voldemort était un homme solitaire. Williams Potter avait assuré qu'il ne s'allierait pas à Rush, à moins d'y voir un certain intérêt. Pour le moment, Rush ne faisait que s'installer à la tête du pays, et n'avait pas vraiment d'autorité. Voldemort ne l'allierait pas avec lui tant qu'il serait en cet état de faiblesse. Faiblesse… C'était le mot que Mr Potter avait employé, mais James avait suffisamment écouté en cours d'histoire de la magie (ou du moins, Remus lui avait assez bien prêté ses notes) pour qu'il sache que quelqu'un qui commençait à censurer la presse après seulement quelques jours à la tête de la communauté magique et qui inquiétait tant ses parents (ça, il l'avait appris tout seul) n'était pas si faible que ça.

Quelqu'un frappa à la porte. Deux fois. Ce n'était pas un maraudeur.

-J'y vais, si tu veux, dit Sirius en se levant.

Le jeune homme devait être à peu près dans le même état léthargique que son meilleur ami. Il trouva pourtant la motivation pour aller ouvrir la porte de la chambre. Sans un mot, il accueillit le nouvel arrivant, et sans un mot, il se rassit contre le mur. James ne regarda même pas de qui il s'agissait. Son père ou sa mère, sans doute. Il n'avait pas envie de leur parler avant le moment fatidique où il devrait leur avouer toute la vérité. Il allait l'avouer. Il n'avait pas vraiment le choix. Il ne voulait pas mentir à ses parents sur un sujet si important.

-Euh… Bonsoir, James…

James sentit son cœur bondir dans sa poitrine. C'était Lily.

-Salut, murmura-t-il.

Silence.

-Je peux m'asseoir ? tenta timidement la jeune fille.

James hocha la tête. Elle s'assit sur son lit. Son sur lit, à côté de lui… En d'autres circonstances, il aurait hurlé de joie. Lily Evans, la femme de sa vie, la personne de tous ses désirs, la fille de tous ses fantasmes, venait de s'asseoir sur son lit, et n'en était pas gênée, ni même agacée. Elle était tout simplement assise, à regarder autour d'elle la chambre de celui qu'elle avait tant haï. James n'en croyait même pas ses yeux. Mais si Milicent Bagnold avait pu être tuée par un fou ayant pris l'apparence d'un vieux moldu, tout était possible…

-Les autres doivent arriver ? demanda-t-elle. Gwenog a dû trouver une excuse pour sa mère avant de partir, mais les autres ?

-Les autres vont arriver, oui, dit doucement James, sans quitter des yeux sa malle.

-Oula, tu n'as pas l'air bien, toi… remarqua Lily. Qu'est-ce qui se passe ?

-Il a été convoqué par son père, voilà ce qui passe, soupira Sirius. T'inquiète, James, ça va bien se passer !

James ne répondit pas.

-Mais… Ton père, il est si dur que ça ? s'enquit Lily. Enfin je veux dire, Remus m'avait dit un jour que tu tenais vraiment à lui…

-Il peut être dur, sévère et merveilleux à la fois, dit seulement James. Pour rien au monde je ne désirerais un autre père.

-Mais tu crois qu'il va t'en vouloir d'avoir laissé Rush dans cet ascenseur, c'est ça ? demanda Lily.

James fit oui de la tête.

-C'est un auror. Un des meilleurs, en plus. Alors fils ou pas, il a du mal à tolérer de telles erreurs…

La porte s'ouvrit doucement et Rosanna passa sa tête à travers l'entrebâillement.

-Jamesie, tu viens ? Ton père et moi devons te parler…

James respira profondément et se leva.

-Sirius, je te laisse accueillir les autres, d'accord ? dit gentiment Mrs Potter. Tu leur diras que nous sommes avec James et que nous les écouterons ensuite, compris ?

Sirius hocha la tête et sourit.

-Allez-y, Rosanna. Je leur dirai…

James perçut son regard plein d'encouragements et jeta un coup d'œil à Lily, qui portait sur elle les siens, ses grands yeux verts en lesquels il voyait tout son avenir. Puis sa mère referma la porte, et il ne put plus que la regarder elle.

-C'est elle, la fameuse Lily Evans ? demanda malicieusement Rosanna.

James ne put répondre que par un grognement.

-Jolie jeune fille, commenta Rosanna. Avec de magnifiques yeux, il faut le reconnaître…

-Maman, j'ai pas besoin de toi pour ne faire la liste de toutes ses qualités, grommela James. Je les connais mieux que toi, à ce que je sache…

-C'est vrai. Je me suis juste laissée emportée par mon enthousiasme.

-Enthousiasme de quoi ? grogna James. De voir que ton fils aime une belle femme ? Tu craques, maman ! Ce qui se passe dehors est vraiment si terrible, pour que cette simple idée te mettes dans un tel état d'enthousiasme ?

Sa mère lui décocha un regard déçu qui lui serra le cœur.

-Excuse-moi, maman, soupira-t-il, j'aurai dû me taire. Je ne pensais pas ce que j'ai dit. C'est juste que je suis tendu, et je perds un peu le contrôle de mes nerfs…

-A cela, ton père aurait répondu qu'un Potter se doit d'être toujours maître de ses émotions, rappela Rosanna.

-Je sais… Papa prend un peu trop toutes ces choses au sérieux, parfois… Si on l'écoutait, il faudrait être toujours calme, sans émotion qui ne se fait sentir…

James avait dit cela sur un ton de reproche, pour l'une des premières fois de sa vie. Son père était son héros, son modèle, mais avait tendance à oublier, ces derniers temps, qu'un sourire ou un éclat de rire n'étaient pas des crimes. Avec ce qui se passait dans le pays, son humeur s'était faite morose, et il aurait voulu que tout le monde autour de lui le soit. Et il avait réussi, puisque cette année, pas de réconfort et pas d'étreintes longues et affectueuses de sa part au retour de son fils de Poudlard. James avait senti son cœur se serrer. Il avait eu envie de lui réclamer cette dose d'amour à laquelle il avait le droit depuis des années et qui subitement était absente de leurs retrouvailles. Et il était allé se réfugier dans les bras de sa mère, qui lui avait expliqué que l'heure était grave et qu'il connaissait son père : il avait été élevé avec des principes et ne changerait pas.

-Ton père est perturbé par ce qui se passe en ce moment, c'est tout, dit tristement Rosanna. Et au fond, c'est pour toi, qu'il a peur. Pour ton avenir. Il ne veut pas que tu vives dans un pays gouverné par un homme comme Rush… Nous, on s'en fiche, nous sommes déjà des adultes et notre vie est faite. Et puis nous sommes deux aurors : quoiqu'il arrive, nous nous en sortirons toujours. Mais toi ? Tu es jeune, et tu as besoin de stabilité. Tout le monde a besoin de stabilité, surtout pour débuter dans la vie. Tu te marieras, mais à quoi ça servira si tes enfants grandiront dans un pays où toutes les libertés ont été supprimées ? C'est pour éviter ça que nous nous battons, et c'est pour éviter ça que ton père, en ce moment, semble mettre de côtés son devoir de père. Mais ce n'est qu'une impression, James, car tout ce qu'il fait, actuellement, il le fait pour toi. Ne l'oublie pas, mon fils, ne l'oublie jamais… Ton père ne vit que pour toi. Pour toi, pour moi et pour sa famille. Ne doute jamais de lui, même s'il omet de te le montrer…

-Je sais que Papa nous aime, assura James.

-Alors ne parle pas de lui avec cet air de reproche…

-J'ai l'impression que tu le défends comme si tu craignais que je me dispute avec lui… avoua James, les sourcils froncés. Mais je sais que c'est son travail, de se battre pour son pays, et je l'accepte très bien, même si j'admets que sa distance envers moi ne me laisse pas indifférent…

-Je sais que ton père compte beaucoup pour toi, Jamesie, dit calmement Rosanna, mais je sais aussi que tu n'es plus le petit garçon qui cédait à chacun de ses mots. Je vais te le dire honnêtement : il est très énervé par ce qui s'est passé au Ministère l'autre jour, et s'il trouve un responsable à ces événement, il lui fera passer un mauvais moment.

James déglutit avec peine.

-Pourquoi tu me dis ça ? bredouilla-t-il.

Rosanna sourit tristement.

-On ne peut rien cacher à sa mère, répondit-elle. Je vois dans ton regard que tu nous cache quelque chose. Je vois dans tes yeux, depuis que tu es rentré et surtout depuis que tu sais que ton père voudrait t'interroger sur cette attaque du Ministère, que quelque chose te tourmente.

Ils étaient arrivés devant la porte du bureau de Williams, mais James refusa de l'ouvrir. Il ne voulait pas affronter son père, qui lui poserait des questions et qui finirait par découvrir la vérité. Et comme sa mère ne semblait pas décidée à le faire à sa place, ils restèrent un instant là, immobiles, à continuer leur conversation.

-Je sais que cette chose qui te tracasse à un rapport plus ou moins direct avec l'attaque du Ministère. Et ton père l'a remarqué lui aussi. Je ne sais pas ce que tu caches, mais Williams pourrait très bien finir par t'accuser –plus ou moins justement, je te l'accorde. Et comme je l'ai dit, tu n'es plus ce petit garçon d'avant. Tu ne vas pas supporter l'injustice. Alors si cela venait à se produire, n'oublie pas ce que j'ai dit. Ton père fait tout ça pour toi…

-Ca ne me dis toujours pas pourquoi tu dis tout ça, Maman… murmura James.

Rosanna soupira.

-Entre, et tu verras…

James sentit que quelque chose n'allait pas, dans la façon dont elle le regardait, et dans sa voix un peu trop triste. Cependant, il ne posa pas de questions et tourna la poignée lentement, respirant calmement pour se redonner du courage. Il n'allait pas avoir peur, tout de même ! Rosanna l'avait dit : il n'était plus le petit garçon d'avant, qui avait peur quand son père le convoquait et qui en même temps l'admirait en secret. C'était de ce même homme, qu'il s'agissait ! Cet homme qu'il aimait plus que lui-même, et qui avait fait de lui celui qu'il était ! Que pouvait-il arriver ?

-Assis-toi, fiston… dit Williams en désignant le fauteuil de cuir rouge dans lequel James s'asseyait toujours quand il devait affronter les interrogatoires de son père.

La dernière fois qu'il était venu, le jeune homme avait noté que le bureau était surchargé de dossiers du Ministère. Cette fois-ci, rien n'avait changé, et au-dessus d'une pile de rapports ayant l'air ennuyeux à mourir, il vit un exemplaire du dernier numéro de la Gazette du Sorcier –censuré avec le plus grand soin pour Philip Rush lui-même.

-Tu l'as lu ? demanda Williams en suivant son regard.

James s'assit à la suite de sa mère, qui avait pris place dans le fauteuil d'à côté.

-Non. Je n'en ai pas eu le temps, ce matin. Je… J'ai dû…

Il se racla la gorge, pour gagner un peu de temps nécessaire à l'élaboration de son excuse. Le matin, il avait fouillé dans les albums photos dans le but de vérifier s'il n'y avait réellement aucun cliché pouvant l'aider à régler son problème avec les détraqueurs. Il avait fouillé toutes les étagères, et vidé tous les tiroirs, aidé de Sirius qui lui se chargeait de trier les vieux articles de presse que ses parents avaient conservés pour ils ne savaient quelle raison.

-Euh, j'ai dû avancer un peu mes devoirs, puisque Slughorn m'a encore bombardé, pour ces vacances. Ils parlent de quelque chose d'intéressant, dans ce numéro ?

-Non. Ce journal est devenu un véritable fumier. Du moins, ça l'est pour les gens qui comme nous savent la vérité…

-Quelle vérité ? s'enquit James.

-Celle qui raconte que ce chien galeux de Rush vire petit à petit tous les employés du Ministère qui refusent de se plier à sa volonté. Celle qui raconte que ce même chien galeux tente vainement de rallier à sa cause des gens honnêtes, comme nous, en n'hésitant pas à aller jusqu'au chantage. Celle qui raconte que le nombre de tués arbitrairement dans ce pays a fortement augmenté. Dois-je continuer ? lança Williams avec dédain.

-Le nombre de tués arbitrairement ? répéta James. Ce type tue des gens comme ça, sans raison valable ?

-Ouais… C'est ce que font les hommes dans son genre. Pour accéder au pouvoir, ils se font pas mal d'ennemis, et ils les suppriment, histoire de ne pas être remis en question… Voldemort fait pareil, non ?

-Mais…

Un doute vint assombrir encore plus les pensées de James.

-Vous, vous allez devenir ses ennemis aussi, non ? Vous allez vous opposer à lui, n'est-ce pas ?

Sa voix trembla légèrement au début, mais il se força à la contrôler. Pas question de se faire passer pour un imbécile. Il était grand, désormais. Il devait se maîtriser, ne plus laisser paraître ses faiblesses.

-C'est une question à laquelle il vaut mieux ne pas répondre, dit seulement sa mère.

James se tourna avec espoir vers son père, mais celui-ci n'ajouta rien. Alors, la déception l'envahit à nouveau. Ils n'avaient pas voulu lui dire ce qu'ils faisaient à Poudlard. Et ils n'allaient pas lui dire s'ils étaient ou non en danger. D'un coup, il eut envie de briser le cadre qui n'avait pas bougé depuis ses années. Lui, main dans la main avec chacun de ses parents. Avec ce sourire insouciant, ce visage plein de malice ignorant encore tout des évènements à venir. Loin des temps de soucis qui viendraient perturber son futur…

-Il y a beaucoup de questions auxquelles vous ne daignez répondre, fit remarquer James. Pourquoi passez-vous à Poudlard au minimum une fois par semaine sans venir me voir ? Pourquoi est-ce que j'entends des hurlements dès que je m'approche d'un détraqueur ? Pourquoi est-ce que vous refusez inlassablement de m'avouer les vérités qui ne font pas plaisir à entendre ? Vous me prenez pour un gamin, c'est ça ? Pour vous, je suis toujours le petit Jamesie qui n'a pour but que de mettre ses profs à bout de nerfs ? Vous me pensez incapable de comprendre la gravité de la situation, c'est ça ? Vous pensez que je partirais en courant si vous me parliez de ce qui se passe réellement dans ce pays où je vais vivre ?

-Il est des choses qu'il vaut mieux garder secrètes jusqu'à ce que le moment soit venu de les révéler, répliqua Williams d'un ton cassant. A quoi ça te servirait, de savoir ce que nous faisons à Poudlard ? Tu n'es pas même pas majeur, alors concentre-toi sur tes études et nous en reparlerons dans quelques années, quand tu seras vraiment en mesure de prendre ta vie en main. Jusqu'à nouvel ordre, tu vis à Poudlard la plupart de ton temps. Ne t'occupe pas de nous. Tu es grand, maintenant. Tu peux comprendre que certaines choses doivent rester inconnues d'un maximum de personnes.

-Mais j'estime que c'est mon droit de savoir ce que font mes parents, persista James. Je ne tiens pas à ce qu'un jour, McGonagall me convoque avec un mouchoir à la main et me dise : Potter, vos géniteurs sont morts. Je suis désolée pour vous. J'ai vu des gens mourir, l'autre jour, au Ministère. Vous n'avez plus le droit de faire comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes. J'aurai dix-sept ans dans quelques mois, et vous continuez à vous comporter avec moi comme si j'allais en avoir sept.

-Si c'était le cas, je ne t'aurai jamais cédé cette dague, James, rappela Williams.

-Mais si ce n'était pas le cas, je serais un peu plus au courant des risques que vous prenez, rétorqua le jeune homme.

-Tu veux savoir les risques que nous prenons ? s'impatienta Williams. Tu veux savoir quel est notre quotidien, désormais ? Alors je vais te le dire, mon garçon !

-Williams… soupira Rosanna. Ne t'énerve pas, il veut juste comprendre notre choix !

-Il ne peut pas comprendre, répliqua sèchement Williams.

-Pourquoi ? Je suis trop bête, c'est ça ? gronda James.

-Non. Non…

Williams soupira et sembla se clamer un peu.

-Pas parce que tu es trop bête. Parce que tu n'as pas d'enfant.

James ne dit rien. Cela rejoignait ce qu'avait dit Rosanna. Mais était-ce une excuse ?

-Je ne vois pas ce que ça change, avoua-t-il.

-Ca change, tout justement… répondit Williams d'une voix lasse. Trouveras-tu cela normal si je te dis que la raison pour laquelle nous ne sommes pas allés te voir, c'était pour éviter les questions auxquelles nous finirions par répondre, ce qui au bout du compte te mettrait en danger ? Trouveras-tu cela normal si je te dis que la raison pour laquelle nous ne te disons pas ce que nous faisons de nos journées, c'est parce que si tu le savais réellement tu te mettrais dans un tel état de rage que tu serais capable de faire de grosses bêtises ? Et trouveras-tu normal si je ne te dis pas à quel point ton avenir est compromis depuis qu'un petit salaud a laissé Rush filer ? Non ? Et bien c'est parce que tu n'as pas d'enfant… Tu comprendras plus tard, James, que parfois, en dire trop est pire que ne pas en dire assez. Si j'avais répondu à toutes tes questions, sais-tu ce qui aurait pu t'arriver par la suite ? Non… Alors fais-nous confiance, et attends le bon moment… Tu finiras par savoir, de toute façon. Mais plus tard… James, tu m'écoutes ?

Williams avait froncé les sourcils et fixait son fils curieusement. James se mordit la lèvre. D'habitude, il buvait les paroles de son père : il venait de se trahir. Une phrase avait suffit à le trahir. Depuis qu'un petit salaud avait laissé Rush filer… Williams penserait-il toujours la même chose quand il saurait que le petit salaud en question n'était autre que son fils ?

-James, tu es sûr que ça va ? s'enquit Rosanna. Tu as l'air bizarre…

Bizarre, ce n'était pas vraiment le mot. Empli de honte, ou plein de remords auraient sans doute mieux convenu. Qu'allaient-ils dire quand ils apprendraient la vérité ? Un petit salaud… Son père l'avait insulté. Indirectement, et inconsciemment, mais il l'avait insulté. N'était-ce pas suffisant pour savoir quelle serait sa réaction quelques minutes plus tard, quand il leur dirait tout ?

-James, ça va ? répéta Rosanna, inquiète. Tu as de la fièvre ? Tu sembles sur le point de défaillir !

Elle se leva et porta une main au front de son fils, mais se jugea pas nécessaire d'insister sur l'hypothèse du mal de crâne.

-Tu es très pâle, James… assura Mr Potter. Et tu as l'air de débarquer d'une autre planète, comme si tu étais perdu dans tes pensées… Quelque chose ne va pas ?

James ne répondit pas.

-Dois-je prendre ton silence pour un « oui » ?

James osa affronter son regard, et plongea ses yeux dans ceux de son père. Il y trouva un mélange d'angoisse et son éternelle fermeté, meilleure amie de sa perpétuelle assurance dans tous les domaines, mais aucun signe soupçonneux. Williams était visiblement loin de penser que son fils pût être le responsable des derniers évènements, ce responsable qu'il cherchait avec tant de hargne pour lui faire payer les horreurs qu'il avait commises. Comment lui dire ?

-James, j'aimerais que tu me répondes, s'impatienta Williams. Est-ce que oui ou non, quelque chose ne va pas ?

James respira profondément et prit son courage à deux mains. Tant pis pour la déception qu'il allait faire naître dans ces yeux, il devait assumer. Son père préférerait l'apprendre de sa bouche plutôt que de celle de Rush en personne. Quant à sa mère… Elle comprendrait, comme toujours. Williams et elle avaient toujours aimé différemment leur fils. Ou du moins, ils avaient toujours eu des façons différentes de lui montrer qu'ils l'aimaient, car au fond, James savait que quoi qui ait pu arriver, et quoi qui puisse arriver par la suite, il comptait autant pour eux que leur propre personne, voire même plus. Tous deux étaient prêts à mourir pour lui, après tout, non ? Mais Williams avait préféré faire de son fils un homme dès son plus jeune âge, en lui inculquant les principes avec lesquels il avait lui-même été élevé, quitte à se montrer parfois distant et sec avec lui. Il ne lui avait jamais clairement montré son amour, même s'il le laissait parfaitement deviner. A aucun de ces moments qu'ils avaient passés ensemble, Williams ne l'avait pris dans ses bras (sauf si le jeu le lui permettait), mais ces regards attendris qu'il jetait à son fils malgré lui, ces éclats de rire pleins de sincérité, ces sourires rassurants n'étaient-ils pas des preuves d'amour bien suffisantes ?

Rosanna, elle, avait toujours été une « maman confidente », comme James le racontait à ses amis quand il était petit. Toujours à son écoute, et à tout moment prête à le serrer dans ses bras pour le couvrir de baisers emplis de tendresse. Mais jamais elle n'avait tenté de faire de lui un véritable Potter, tel que la tradition familiale l'exigeait. Quand son père était trop rude avec lui, elle allait le voir en secret pour lui dire d'être plus gentil la prochaine fois. Et Williams prenait bien le soin de lui obéir, parce que son fils était son bien le plus précieux. James avait mis du temps avant de comprendre cela. C'était sa mère qui, à maintes et maintes reprises, avait dû lui expliquer que si Williams était si dur, c'était parce qu'il voulait faire de lui un homme fort et sûr de lui, qui ne se laisserait pas marcher sur les pieds et qui serait le maître de sa vie –vie qui serait forcément heureuse s'il était bien dans sa peau. Et pour être bien dans sa peau, il fallait qu'il soit un dominant, et non pas un dominé. Et pour cela, il fallait qu'il soit comme son père : un vrai Potter… James connaissait ce discours par cœur, tellement il l'avait entendu, et tellement il se l'était répété pour tenter de le comprendre. Avec du recul, il n'y trouvait plus rien de bien compliqué, mais le petit garçon de l'époque avait eu du mal à saisir le sens de ce message : l'avenir semble loin, quand on est haut comme trois pommes…

Le jeune homme se racla la gorge se serra ses mains sur les accoudoirs du fauteuil dans lequel il était assis.

-Le petit salaud dont tu parlais, c'est…

Mais la suite se perdit dans sa gorge. Néanmoins, ses deux parents froncèrent simultanément les sourcils.

-Tu sais son nom ? demanda Rosanna.

James fit oui de la tête.

-C'est moi…

Il avait dit cela très calmement, malgré les battements de son cœur qui ne cessaient de s'accélérer à chacun de ses souffles. Et le silence qui s'ensuivit n'arrangea pas son état de nervosité, alors que ses parents ne disaient rien pendant quelques secondes, le temps pour eux d'accepter la nouvelle, malgré l'improbabilité qu'elle pouvait suggérer.

-Toi ? répéta Williams, incrédule. Qu'est-ce que tu racontes ?

-C'est moi qui ai laissé filer Rush, reprit James en se forçant à paraître calme et posé.

Ce n'était pas tout à fait vrai, puisque que Sirius avait été là avec lui et c'était lui qui avait insisté pour que Rush, qu'ils avaient pris pour un vieil homme, monte avec eux dans l'ascenseur, mais pouvait-il vraiment dénoncer son ami ?

-Toi qui as… Toi qui as… bredouilla Williams. Tu plaisantes, j'espère ?

-Alors voilà donc la raison de ces regards troublés… murmura Rosanna. Cela prouve une nouvelle fois la justesse de l'instinct féminin…

-Comment ça ? lança Williams en se tournant vers sa femme. Tu le savais ?

-Je me doutais bien qu'il s'agissait de quelque chose dans le genre, dit Rosanna en haussant les épaules. James se sentait mal à chaque fois que le nom de Rush revenait sur le tapis, alors…

-Alors quoi ? s'exclama furieusement Mr Potter. Alors tu as fait comme si de rien n'était, c'est ça ? Sans m'en parler, évidemment ! Tu avais peur que je m'énerve sur ton fils, c'est ça ?

-C'est aussi le tien, je te rappelle, s'énerva Rosanna. Tu sembles l'avoir oublié, ces derniers temps ! Tu n'as que deux mots à la bouche : vengeance, et Rush ! Alors oui, j'avais peur que tu t'énerves, mais j'ai eu raison !

-Oui tu as eu raison ! gronda Williams. Parce que ça fait près d'une semaine que je me tue à chercher qui a pu être assez stupide, pour ne pas dire autre chose, pour laisser Rush parvenir à ses fins, et j'apprends que c'est mon propre fils ce petit imbécile que je traquais ! Alors oui, je m'énerve ! OUI, JE M'ENERVE !

Williams tapa violemment du poing sur son bureau, si bien que le cadre tomba et se brisa au sol. James regarda avec horreur les morceaux éparpillés sur le tapis, serrant si fort les accoudoirs de son siège que ses jointures en étaient blanches, se mordant si fort la lèvre pour ne pas supplier son père de se calmer que le goût métallique du sang commençait à se faire sentir. Les yeux de son père lançaient des éclairs. Son air dur avait quelque chose d'effrayant. D'un coup, James eut l'impression d'être un des mangemorts qu'il pourchassait à longueur de journée et comprit sans peine pourquoi il était l'un des meilleurs aurors que le Ministère avait formés. Mais ce regard assassin, ce n'était d'habitude pas à lui qu'il était réservé, et il n'aurait jamais pensé qu'un jour il lui serait adressé. Rien à voir avec cette lueur de contrariété qu'il redoutait. Et soudain, il trouva stupide le comportement qu'il avait eu jusqu'alors : il avait toujours fui la déception alors qu'elle n'était rien comparée à ce que son père pouvait faire.

-Mon propre fils… répéta Mr Potter comme s'il ne pouvait pas y croire. James, si tu savais comme tu me déçois…

James baissa les yeux encore plus bas qu'ils ne l'étaient déjà.

-Je ne savais pas qui il était, se justifia-t-il en déglutissant avec peine. Il n'avait pas sa vraie apparence, et…

-Et vous auriez dû vous méfier quand même ! riposta Williams. Tu n'es pas excusable, James.

-Pas excusable ?

James sentit le désespoir monter en lui comme une flèche.

-Pas excusable, c'est à dire ?

-C'est à dire que j'ai été déçu au plus haut point et que je ne sais pas si je te pardonnerai un jour de l'énorme erreur que tu as commise…

-Cette histoire te rend dingue, Williams, lança sèchement Rosanna. Complètement malade. C'est à ton fils, que tu parles, bon sang !

-Fils ou pas, ça ne change rien ! Je tiens toujours mes promesses, Rosanna, tu le sais aussi bien que moi. Je m'étais promis de ne jamais pardonner celui qui avait permis à Rush de mener ce pays à sa fin. Il y a déjà des dizaines n'honorables sorciers qui sont morts par ta bêtise, James… C'est impardonnable…

-Mais papa, je ne savais pas qui était cet homme ! se désespéra James. Tu ne vas pas m'en vouloir à vie pour quelque chose que… que je n'ai pas voulu !

-Ne t'ai-je pas répété à plusieurs reprises de toujours te méfier et d'écouter ton instinct en cas de doute ? Tu étais au beau milieu d'une bataille ! Comment as-tu pu être assez stupide pour te laisser berner ?

-Je ne savais pas !

-Ne fais confiance à personne dont tu ignores la provenance. C'est l'une des premières choses que je t'ai enseignées, James… dit sèchement Williams. Tu étais prévenu. Je t'avais dit de faire attention.

-Il a voulu bien faire ! le défendit Rosanna. Will, tu ne peux être si injuste avec lui !

-Injuste ? répéta Williams comme si c'était la chose la plus stupide qu'elle ait pu dire. Où vois-tu de l'injustice, ici ? Notre fils a été plus idiot que n'importe quel verracrasse, et tu trouves que je suis injuste en lui faisant la morale ?

-Comparer ton fils de verracrasse, oui, c'est injuste, et choquant de ta part ! gronda Rosanna en se levant et en tapant à son tour contre le bureau.

Elle écrasa un des morceaux de verre du cadre et le réduit en miettes. James n'aurait su décrire ce qu'il ressentait à ce moment. Un vague désir de s'enfuir, pour ne jamais revenir, ou bien de tenter l'impossible pour se racheter, même si cela devait le transformer en meurtrier. Un vague désir de tout laisser tomber, aussi. Tout laisser tomber et se laisser tout doucement aller jusqu'à la mort. Ce serait aller à l'encontre des principes Potter, mais quitte à être détesté par son père, ou traité de verracrasse, autant l'être pour deux raisons plutôt qu'une…

-Tu n'as pas l'air d'avoir conscience des horreurs qui sortent de la bouche, Williams, et je te jure que si je ne te respectais pas autant, je te giflerais jusqu'à ce que tu t'excuses ! rétorqua Rosanna en tuant son mari du regard. Tu es beau, avec tes grands principes de loyauté et tes belles paroles, mais il me semble que ne jamais être injuste est l'un de ces principes auxquels tu t'accroches comme une sangsue depuis ta plus tendre enfance !

-Et l'assassinat de Milicent Bagnold, ce n'était pas injuste pour elle, peut-être ? tempêta Williams. Et tous ces morts depuis que Rush est au pouvoir, ce n'est pas injuste non plus, pour toi ?

-Si, c'est injuste, mais ça ne t'oblige pas à parler ainsi de James !

Ce dernier se contentait d'observer ses parents, son sentiment de malaise augmentant à chaque seconde, et son estomac se retournant à chaque fois que l'un d'eux haussait le ton. Si ça continuait, ils allaient en venir aux mains, et tout ça par sa faute. Quelle idée il avait eue de débarquer au Ministère de cette façon !

-Il n'y est pour rien, si Rush a tué Milicent ! reprit Rosanna.

-Il l'a laissé filer, bon sang, tu comprends ça ?

-Mais que pouvait-il faire d'autre, à ton avis ?

-Résister, comme je le lui ai toujours appris !

-Résister ? Résister ?

Rosanna sembla sur le point de tout casser. Les poings serrés par la rage, le visage rougi et déformé par la fureur, elle plissa les yeux jusqu'à ce qu'ils ne soient plus qu'une fente assassine.

-Et résister jusqu'à quoi ? dit-elle dans un murmure surchargé de menace. Jusqu'à ce qu'il se fasse tuer lui aussi ? C'est ce que tu aurais voulu ?

Williams ne répondit pas.

-Dis-moi, Will, c'est ce que tu aurais voulu ? Tu aurais voulu que ton fils se batte héroïquement pour son pays, comme tu le fais toi-même, et ce jusqu'à ce qu'il soit tué comme… comme quoi au juste ? Un vulgaire verracrasse ?

A nouveau, Mr Potter garda le silence.

-Ta rancœur envers Rush te fait perdre complètement les pédales, mon chéri…

James, quand elle prononça ses derniers mots, eut l'impression qu'un orage allait éclater dans la pièce tellement l'atmosphère était tendue. Mon chéri… Elle l'avait dit avec tant de fermeté que ces deux mots en devenaient ridicules et n'avaient plus aucun sens. Il n'aurait pu expliquer pourquoi, mais elle le fit penser à une tigresse sauvage, prête à bondir.

-Alors réponds-moi si oui ou non, tu voulais que ton fils se batte et finisse par se faire tuer – car, il faut bien le dire, contre un homme comme Rush il n'avait aucune chance…

James ne songea même pas à s'indigner de ce qu'elle venait de dire. Il n'en avait ni l'envie, ni l'arrogance. Oui, il se serait fait tué s'il avait provoqué Rush en duel.

-Tout ce que j'ai à dire, c'est que de toute façon, il n'avait rien à faire au Ministère ce jour-là, trancha Williams.

-Est-ce une façon de dire oui ? Ou est-ce une façon pour toi d'éviter lâchement de reconnaître que tu es allé trop loin ?

Williams la fusilla du regard et un instant ils semblèrent lutter silencieusement avec pour seules armes leurs deux yeux, plissés et immobiles dans leurs orbites. Leurs paupières ne clignèrent pas, ou très peu, et seule la respiration saccadée de James vint rompre le silence parfait mais tendu qui emplissait le bureau. Enfin, Williams se tourna vers lui et le toisa un instant, puis lui demanda de sortir. Calmement, mais James sut qu'il valait mieux qu'il obéisse. Laisser sa mère seule dans cet état le gênait un peu, et il aurait voulu rester, mais pouvait-il refuser ? Pouvait-il prendre le risque d'aggraver sa situation ?

Alors, même si son cœur lui intimait de rester, il se leva et regagna le dortoir. Pendant une minute, il resta derrière la porte, à écouter ce qui se passait, mais aucun son ne parvint jusqu'à ses oreilles. Il en déduisit que ses parents y avaient jeté un sortilège d'impassibilité, et, avec le sentiment que tout était encore pire maintenant, il sortit et dirigea ses pas vers sa chambre, où tous ses amis devaient être réunis, désormais. Et il se fit à l'idée qu'après le regard de son père, ce serait les leurs qu'il devrait affronter, car aucun d'eux ne l'avait jamais vu dans un tel état…


-James, raconte-moi ! supplia Sirius. Qu'est-ce qui s'est passé ?

Ses camarades s'étaient montrés compatissants. Quand il était entré, ils avaient vu le chagrin qui se lisait sur tout son visage, et ils lui avaient laissé de la place sur son lit. Il les avait remercié mentalement et s'était laissé tomber sur son matelas, en prenant bien le soin d'enfouir sa tête dans son oreiller. Mais son attitude avait bien sûr attisé les curiosités, et Sirius ne cessait de lui demander ce qui n'allait pas. Il allait s'arrêter, James le savait. Sirius n'ignorait pas que tant qu'ils seraient entourés, il ne dirait rien. Mais ils ne seraient pas seuls avant la tombée de la nuit, puisque les réseaux de cheminée étaient saturés depuis que Rush avait remplacé Milicent Bagnold.

-Ton père t'a demandé si tu savais quelque chose au sujet de Rush ? demanda Franck. Mon père a refusé de m'en parler, à moi…

-Ouais, on peut dire qu'il m'en a parlé, en effet, ronchonna James en retirant sa tête de son oreiller. Je m'en suis surtout bien pris dans ma figure !

Il poussa un juron et laissa mollement retomber sa tête.

-Et toi, tu lui as parlé de notre secret ? s'enquit Gwenog.

James marmonna quelque chose qui fut étouffé par son oreiller, mais la jeune fille comprit tout de même que la réponse était affirmative.

-Tu avais promis de n'en parler à personne… reprocha-t-elle.

-C'est pas comme si j'avais vraiment eu le choix, grogna James en se redressant, son oreiller dans les bras, pressé contre lui.

-On a toujours le choix, rétorqua Lily.

-Et bien cette fois je ne l'ai pas eu, dit sèchement James.

Il lui jeta un regard noir qui ne la perturba pas le moins du monde.

-Tu vas sans doute me dire que ton père est si redoutable que tu n'as pas pu tenir ta parole ? lança-t-elle.

-Lily, par pitié, tais-toi, ordonna James. Tu ne vas pas commencer à me saouler avec tes histoires, ok ?

-Aucun de nous n'a rompu le serment qu'on s'était fait, persista Lily. Tu trouves ça normal ? Tu t'appelles Potter donc tu as tous les droits, c'est ça ?

James serra les points.

-Lily, je t'en supplie, ne viens pas m'énerver, ce n'est pas du tout le moment, mais alors pas du tout…

-Par contre c'est le moment de ne pas tenir ta promesse…

-Lily, arrête, intervint Remus. James n'a peut-être pas pu mentir à ses parents sur une chose aussi importante…

-On l'a tous fait, alors pourquoi pas lui ? demanda Lily.

-Parce que nous, nous n'avons pas des parents aurors, répondit Sirius comme s'il s'agissait d'une évidence. Tes parents à toi sont des moldus. Que tu leur racontes ou pas, ça ne change rien, puisqu'ils s'en fichent et qu'ils ne comprendraient rien, mais lui, comment il fait pour regarder ses parents en face, hein ? Mr et Mrs Potter passent leur temps à lutter contre les forces du mal. Comment veux-tu que James garde un tel secret ? Ca reviendrait à trahir leur confiance !

-Franck aussi a des parents qui sont aurors, et il n'a rien dit, réfuta Lily. Potter n'a aucune excuse.

-Je croyais qu'il était devenu ton ami ?

-Non, mon camarade seulement…

-Bon sang, Lily, tu ne vas pas recommencer ! gronda James. Non, je n'ai pas tenu ma promesse, mais quand tu seras en face de mon père, tout à l'heure, tu réaliseras à quel point c'est dur de lui mentir.

-Pourquoi ? Il fait peur ? se moqua Lily. Ou alors c'est toi qui as peur de lui…

-Lily, c'est bon, arrête ! soupira Hestia.

-C'est clair, tu vas trop loin, là, acquiesça Gwenog. James nous a balancés, tant pis, que veux-tu que je te dise ? J'ai entendu parler de son père, apparemment c'est un auror formidable… Tous les mangemorts ont peur de tomber sur lui…

-Je ne vous ai pas balancés, assura James. J'ai dit qu'il n'y avait que moi.

-Enfin quelque chose de censé qui sort de ta bouche, Potter…

-Lily, ça suffit, maintenant ! grogna Franck. Je connais Williams, et James ne ment pas quand il dit que c'est difficile de lui cacher la vérité. Il a une façon te mettre les gens en confiance, de les regarder, qui fait que… je ne sais pas… Cet homme est tellement charismatique, tellement impressionnant, tellement gentil, aussi, qu'on ne peut que se sentir bien, quand il nous interroge –sauf bien sûr quand c'est un mage noir, qu'il interroge. D'après mon père, dans ces cas-là, il est redoutable.

-Franck dit vrai, certifia James. Ne le juge pas avant de le connaître, Lily…

-Seulement lui, il a le sens de l'honneur et il tient ses promesses, rétorqua la jeune fille. Je te jure que si jamais il nous arrive quelque chose…

-Il ne vous arrivera rien, jeune demoiselle, assura Rosanna en faisant irruption dans la pièce.

Elle avait retrouvé son sourire et ses yeux leur vive lueur, mais James sut qu'elle se forçait à paraître naturelle. D'un signe de tête, elle indiqua aux jeunes sorciers la direction du bureau, et osa poser un regard sur James. Le temps d'une seconde, il revit cette tristesse sur son visage, mais quand elle referma la porte, il n'en restait plus rien. Alors il se rallongea et demeura seul dans sa chambre, à méditer de sombres pensées.

Comment tout cela avait-il pu arriver ? Quelques années auparavant, tout allait pour le mieux. James le petit garçon vivait le plus paisiblement possible dans ce manoir si grand mais si chaleureux, en compagnie de ses parents qu'il considérait comme les meilleurs du monde. Le matin, sa mère venait le réveiller en lui déposant un baiser sur le front, et lui préparait son petit-déjeuner selon sa demande. Son père avait toujours travaillé un peu plus qu'elle, mais avait tout de même été très présent. Le soir, ils jouaient ensemble pendant de longs moments, et James se transformait tantôt en dresseur d'hippogriffes, tantôt en auror, tantôt en médicomage. Ils riraient, riaient, jusqu'à ce que sa mère intervienne et le mette au lit. Alors elle lui racontait des histoires, de cette voix douce qui le berçait jusqu'à ce que le sommeil l'emporte, et qu'il sente à peine sur son front les baisers de ses parents. Le week-end, sa mère lui apprenait à lire et à écrire, à compter les dragées surprises de Bertie Crochue (la dernière nouveauté en matière de confiseries) qu'elle lui achetait quand elle revenait de Londres, et ils s'amusaient à dessiner. Tout d'abord n'importe quoi, puis des sorciers, des animaux et des plantes. Grâce à cela, il n'avait jamais eu de mal à tracer des croquis en botanique.

Son père, lui, profitait des week-ends pour lui enseigner les quelques bases de la sorcellerie. Toujours se méfier d'un objet dont on ne sait pas la provenance, ou faire attention à ne pas privilégier la facilité face au doute. Il glissait ça et là des principes auxquels il tenait : le sens de la famille, la loyauté, le courage, l'honneur, le dévouement… Tant de qualités dont le sens échappait parfois au petit garçon qu'il était cette année-là.

Les mois étaient passés, et il avait grandi dans ce milieu sain. Il n'avait jamais manqué de rien. Ses parents l'avaient aimé, et il les avait aimés. Rapidement, son père était devenu son héros, celui auquel il faudrait ressembler par la suite, et sa mère celle qu'il faudrait protéger jusqu'à son dernier souffle pour la remercier de tout ce qu'elle lui avait donné. Pas les biens matériels, mais son amour, sa confiance, son soutien. Plus tard, James avait compris que son père lui en avait donné autant, mais d'une autre manière. Mais cette manière n'avait pas été très claire aux yeux du petit garçon.

Puis, on avait commencé à murmurer un nom. On le chuchotait, car on en avait peur. Ce Voldemort tuait. Ce Voldemort déchirait les familles. Ce Voldemort était considéré comme une menace aux yeux du Ministère. Ce Voldemort était donc forcément dangereux… Et il avait commencé à faire régner la terreur. On avait cessé de prononcer son nom. Ce Voldemort était devenu Vous-Savez-Qui. Il avait contraint ses parents à travailler beaucoup plus. Pendant une période, James avait dû demeurer seul au manoir en compagnie d'Oboulo. Ses parents, pendant cette période, étaient rentrés tard, avec des nouvelles toujours plus démoralisantes. Ou du moins, c'était ce que le petit James avait déduit en voyant leurs visages sombres et tristes quand il les avait écoutés derrière la porte du bureau de son père. Car il n'avait rien compris à ce qu'ils avaient dit. A cet âge, on ne sait pas réellement ce que sont les idéaux des sangs-purs, ni ce que le mot « racisme » veut dire. On ne sait pas non plus qui sont ces « Mangemorts », pas plus que ce qu'est une « Marque des Ténèbres ». On comprend seulement qu'il y a des gens qui meurent, et souvent, ça suffit à faire comprendre que les temps de paix ne sont plus qu'un passé.

Et en grandissant dans cette ambiance brusquement si différente, il avait appris à être fort. Son père avait tout fait pour qu'il s'endurcisse. Les principes Potter avaient été répétés et répétés à mesure que les onze ans du petit James arrivaient. Il lui avait expliqué que désormais, il était assez grand pour comprendre que le petit monde paisible, c'était fini. Que maintenant, il allait devoir vivre dans un monde en pleine guerre contre ce mage noir qu'il n'avait pas nommé. Que tout ce qu'il lui avait enseigné servirait à faire de lui un homme capable de survivre une fois qu'il serait seul dans ce monde, et à le rendre prêt à continuer la lutte contre le mal une fois qu'il en aurait l'âge. James avait hoché la tête, et s'était senti fier des espoirs que son père plaçait en lui.

Il était allé à Poudlard, et avait ramené des résultats plus que satisfaisants pendant deux années. Ses parents l'avaient félicité, chacun à sa façon : sa mère en le couvrant de tendresse, et son père en lui affirmant qu'il était un digne Potter. Et bizarrement, aucun de ses deux parents ne lui avait fait plus plaisir que l'autre. Ce mélange d'amour et de dureté emplie de fierté était ce dont il avait besoin pour se sentir bien : la tendresse pour être certain qu'on l'aimait, et fierté et dureté pour lui montrer qu'il ne les décevrait pas s'il restait fort. Ainsi, quand en troisième année il manqua de redoubler, leur déception fut pour lui comme un déclic. Il s'était senti horriblement mal et avait réalisé que ce n'était pas la meilleure manière de les remercier pour tout ce qu'ils avaient fait pour lui. Il s'était fait la promesse de ne plus jamais laisser son petit bonheur l'emporter sur la raison, et il s'était remis au travail. D'ailleurs, il avait tenu sa promesse : n'était-il pas devenu animagus ? Ses parents ne le savaient pas, mais ils auraient été extrêmement fiers s'il les avait mis au courant.

Et cette année, les ennuis étaient arrivés. Voldemort avait dû passer à la vitesse supérieure, ou passer à des plus grandes ambitions, car ses parents s'étaient mis à travailler encore plus. Le comportement de son père en avait subi les conséquences : avec lui, plus le droit à l'erreur. Où était-donc passé le Williams de l'ancienne époque ? Ce Williams-là n'aurait jamais pu comparer son fils adoré à un verracrasse. Ce Williams-là n'aurait jamais pu lui en vouloir, et aurait surtout été heureux que son fils adoré parvienne à sauver sa vie face à un homme tel que Rush. Mais ce n'était pas ce Williams-là qui lui avait parlé dans son bureau. Ce Williams à qui il avait parlé était différent, et ne vivait plus que pour sauver son pays de la crise qui l'attendait. Cause très noble, mais jusqu'où irait-il ? Jusqu'à en vouloir à son fils jusqu'à la fin de ses jours ? Jusqu'à faire comme si ces merveilleux moments qu'ils avaient vécus n'avaient jamais existé ?

Quelqu'un frappa à la porte et le sortit de sa torpeur. Il grommela un « entrer », bien qu'il n'ait aucune envie de voir du monde. Ce fut Oboulo qui poussa la porte doucement en s'inclinant bien bas.

-Deux personnes du Ministère voudraient parler à un membre de la famille, monsieur. Oboulo n'a pas voulu déranger, alors Oboulo est venu vous chercher, monsieur.

-Qui ça, du Ministère ? marmonna James.

-Oboulo ne sait pas leurs noms, monsieur. Mais Oboulo a déjà vu la petite fille qui les accompagne.

-Comment elle s'appelle ?

James se leva avec lassitude et le suivit dans le couloir. Une boule naquit dans son ventre quand il passa devant le bureau, et il se mit à imaginer ce qui pouvait bien s'y passer. Peut-être que Sirius se dénonçait pour partager la faute, ou peut-être étaient-ils tous entrain de prendre sa défense, d'assurer que Rush avait l'air vraiment inoffensif. Ou peut-être encore que Williams était entrain de les réprimander autant que lui pour une erreur qu'ils n'avaient pas commise…

-Oboulo croit qu'elle s'appelle Gerry, mais n'est pas sûr du prénom de la petite Bones, répondit l'elfe.

-Gerry Bones est avec les deux du Ministère ? demanda James, surpris.

Il se souvint alors du visage pâle et sans vie de Mr Bones, dans le hall du Ministère, et sentit son cœur se serrer.

-Oui, monsieur.

James soupira et descendit l'escalier en sautant une marche sur deux. Gerry Bones était bel et bien là, entre deux hommes que James n'avait jamais vus. L'un était presque aussi petit que la jeune fille, et ne la dépassait que d'une seule tête. Plutôt corpulent et entièrement vêtu de vert bouteille, il faisant tourner dans ses mains un chapeau melon également vert, et s'était paré d'une cape à fines rayures bleues qui jurait avec sa cravate rouge vif. L'autre devait être aussi grand que Dumbledore et n'avait pas cette moustache touffue qu'avait son collègue. Une simple robe noire composait sa tenue et il toisa James quand celui-ci arriva en face d'eux. Mais le jeune homme ne se laissa pas démonter, et après avoir adressé un petit sourire à Gerry, il les invita à s'asseoir dans les fauteuils du salon. Oboulo vint aussitôt rajouter une grosse bûche au feu qui crépitait dans la cheminée.

-Evan Harper, membre de la brigade de police magique, dit le grand homme en tendant une main que James serra brièvement. Et voici mon collègue, Cornelius Fudge, membre du département des accidents et catastrophes magiques. Nous venons au sujet de cette petite, orpheline depuis peu. Vos parents sont-ils là ?

-Ils sont occupés, répondit James non sans une certaine dureté dans la voix. Mais je peux prendre le message, si vous voulez.

-Je préfèrerais leur parler directement face à face.

-Vous risquez d'attendre un bon bout de temps, alors, répliqua James.

-Allons, Evan, ce jeune homme a l'air d'avoir le sens des responsabilités, intervint le dénommé Fudge. Je crois que nous pouvons lui faire confiance, nous gagnerons ainsi un temps précieux.

-C'est ce qui fait que contrairement à moi, vous êtes seulement un petit employé au département des catastrophes magiques, Cornelius. Vous, vous vous fiez aux apparences, pas moi. Et ne me dites pas que travailler au département des catastrophes magiques est une bonne chose. Vous n'avez aucune ambition, Fudge. Chercher à devenir Ministre, ça c'est de l'ambition. Inventer des excuses pour tromper les moldus, c'est désespérant.

-Je suis Oubliator, corrigea Fudge avec irritation. Un Oubliator très apprécié, qui plus est. Et j'espère bien devenir directeur de mon département d'ici quelques années.

James se racla la gorge pour rappeler sa présence.

-Oboulo, va préparer du thé pour nos invités, dit-il gentiment. Et un jus de citrouille pour Gerry.

La petite fille avait les yeux perdus dans le vide et ne réagit même pas à l'entente de son nom. A vrai dire, James n'était même pas certain qu'elle l'ait entendu. Elle semblait ailleurs, comme si son esprit était déconnecté de son corps, ou comme si son corps n'était plus qu'une enveloppe sans âme. Quand Oboulo lui tendit son verre de jus de citrouille, elle ne l'aperçut même pas. Ce fut Harper qui l'arracha des mains de l'elfe et la força à le prendre dans les siennes. Mais même au contact du verre froid, elle ne bougea pas, et ne cligna pas des yeux. On aurait dit un mannequin de cire, une parfaite réplique de la vraie Gerry. James, en le voyant ainsi, se sentit mal à l'aise.

-Gerry ? murmura-t-il en s'approchant d'elle.

Il posa une main sur son épaule et voulut qu'elle le reconnaisse, qu'elle lui montre qu'elle était encore consciente de ce qui se passait autour d'elle, mais elle ne fit aucun signe.

-Gerry, tu sais qui je suis ? James Potter… Tu es venu chez moi cet été, quand tu avais renversé du jus d'orange sur ton pantalon… On est dans la même maison, à Poudlard…

Mais il n'y eut aucune réaction à ses paroles.

-Tu perds ton temps, sombre idiot ! Ne vois-tu pas que c'est un cas désespéré ? méprisa Harper. Voilà pourquoi je veux voir tes parents, et pas seulement te laisser un message !

James le tua du regard.

-Je ne crois pas voir avoir autorisé à me parler sur ce ton, lança-t-il d'une voix sèche.

La bouche de Harper se transforma en un rictus désagréable.

-Je suis de la brigade de police magique, fiston… Bien imprudents sont ceux qui osent me manquer de respect.

-Evan, ce jeune homme est le fils de Williams Potter, mieux vaut te tenir à carreau, avertit Fudge.

-Justement. Ce serait regrettable de devoir administrer une bonne correction à la progéniture d'un homme aussi respecté que ce bon vieux Williams Potter…

-Je crois que je suis encore le mieux placé pour savoir si mon fils mérite ou non une correction, Evan, dit sèchement Mr Potter en faisant son apparition du haut de l'escalier. Et ne vous avisez pas de lui reparler avec mépris, sinon je vous jure que je fais de votre vie un enfer…

-C'est vous qui le dites, rétorqua Harper avec arrogance. Mais le vent est entrain de tourner, Potter… Vous ne resterez pas longtemps cet auror admiré de la populace…

Williams descendit très lentement les marches, avec cette prestance qui était sienne dans de telles situations.

-Vous méprisez tellement de monde, dans ce pays, que je me demande souvent comment se fait-il que vous soyez encore membre de cette brigade à laquelle vous êtes si fier d'appartenir… Mais ne vous faites pas d'illusions : que je sois admiré ou non, je serai toujours le plus fort d'entre nous deux, et prenez-vous-en à mon fils ne serait-ce qu'une seule fois, et je vous jure que je trouverai toutes les preuves nécessaires à votre incarcération à Azkaban. Même si Rush est de votre côté…

Les yeux de Williams lançaient des éclairs et il n'eut rien besoin d'ajouter pour qu'Evan Harper se taise. Un instant ils restèrent là, à se regarder méchamment, mais Harper finit par baisser les yeux.

-Un jour vous ne serez plus en mesure de me menacer, Potter. Je vous le promets.

Il se leva brusquement et se dirigea vers la porte d'entrée d'un pas vif.

-Je vous souhaite le bonsoir, Fudge. Bon courage avec le mollusque. Si vous arrivez à lui sortir ne serait-ce qu'un mot de la bouche, je vous félicite.

Sans autre cérémonie, il claqua la porte derrière lui. James entendit son père l'insulter tout bas et aurait dû en sourire, mais quelque chose l'en empêchait. Leur trop récente dispute, sans aucun doute…

-Bien. Je dois avouer que je ne vous attendais pas si tôt, Cornelius, reprit Mr Potter, qui avait retrouvé sa voix normale. Votre collègue a-t-il touché à son thé ?

-Euh… Non, répondit Fudge d'une voix mal assurée.

Il semblait angoissé de se retrouver devant un homme si important.

-Alors pas de gaspillage… Servez-vous, Cornelius !

Les deux hommes prirent chacun une tasse et pendant un moment, il y eut silence. James ne sut pas trop où se mettre. Devait-il les laisser seuls ?

-James, tu veux bien emmener Gerry en haut ? demanda Williams. Dans une chambre du deuxième étage, si possible. Il faut qu'elle soit assez proche de nous, en cas de problème.

James hocha la tête mais n'ouvrit pas la bouche. Il n'avait pas l'intention de faire comme s'il ne s'était rien passé. Il prit la main de Gerry et la fit se lever. Elle aurait pu résister pour rester là, à contempler le feu de la cheminée, mais elle ne tenta pas d'échapper à sa prise. James en eut mal au cœur. Cette gamine tenait-elle tellement à ses parents, pour perdre la raison à leur mort ? Si c'était le cas, il ne pourrait rien faire pour l'aider…

-Ses valises vont arriver bientôt, assura Williams. Tu les rangeras dans les armoires, d'accord ?

-Ses valises ?

Mr Potter eut l'air peiné.

-Elle a perdu ses parents, James. Le Ministère nous confie sa garde.

James ouvrit la bouche de stupéfaction mais retint l'exclamation de surprise qui lui brûlait les lèvres.

-Jusqu'à quand ? s'enquit-il.

Ce n'était pas que la présence de Gerry l'ennuyait, mais il n'était pas certain de supporter au quotidien ce mur d'indifférence qu'elle représentait. S'il la frappait, elle ne dirait rien. S'il la prenait dans ses bras, elle ne dirait rien. Comment supporter une telle situation ?

-Jusqu'à ce qu'elle retrouve la raison et qu'elle soit en mesure de se prendre en charge seule. C'est à dire au minimum jusqu'à ses dix-sept ans et au maximum… jusqu'à sa mort.

-Peut-être qu'elle mourra avant ses dix-sept, hasarda Fudge.

-Peut-être, en effet, répondit Williams. Mais je ferai tout mon possible pour que ça n'arrive pas. Ah tiens, voilà ses affaires !

En effet, trois grosses valises venaient de surgir de nulle part et s'écrasèrent bruyamment dans le salon.

-James, tu sais ce qu'il te reste à faire… Demande de l'aide à ta mère, moi je vais signer la paperasse…

Mais James ne bougea pas.

-Qu'attends-tu ? Monte les valises ! s'exclama Mr Potter. Youhou, James !

-Pourquoi est-ce que je le ferais ? rétorqua sèchement James. Pourquoi est-ce que soudain, je ne suis plus aussi idiot que n'importe quel verracrasse ?

-James, s'il te plait, ne recommence pas ! On en reparlera plus tard. Monte les valises.

-Non.

-James ! s'impatienta Williams. Dépêche-toi, je n'ai pas que ça à faire!

-Moi non plus, figure-toi ! lança James. Les autres m'attendent en haut.

D'un pas décidé, il monta les premières marches de l'escalier, en prenant bien soin de faire le plus de bruit possible.

-James ! rappela Mr Potter. James !

Mais il ne se retourna pas, même si les cris ne cessèrent que lorsqu'il eut claqué la porte de sa chambre derrière lui.

-Et bah dis-donc, commenta Sirius, ça ne va pas fort, aujourd'hui…

-Ca va même mal, renchérit Remus.

Mais aucun d'eux n'aurait pu savoir à quel point il avait envie de tout casser. C'était, en seize ans, la première fois qu'il se disputait réellement avec son père –et cela ne lui réussissait pas, à en juger les efforts qu'il devait fournir pour ne pas hurler son chagrin.


Le dîner fut l'un des plus froids que James eut jamais eu à affronter, et ce malgré la présence de ces camarades, qui avaient été conviés au repas. Oboulo multipliait les allés et venus de la cuisine au salon, et seuls ses petits pas feutrés venaient rompre le silence pesant de la pièce, ainsi que le bruit des couverts sur les assiettes. Par moment, quelqu'un parlait, mais par pure nécessité. James et son père, en revanche, n'ouvrirent pas la bouche, pas plus que Gerry qui n'avait pas touché à son plat de pâtes sauce menthe –l'une des spécialités d'Oboulo. C'était Rosanna qui était obligée de la faire manger, comme elle aurait fait manger un nourrisson ne voulant plus de son biberon. Le spectacle était risible, mais pourtant personne ne songea à rire. James n'osa même pas imaginer quel serait leur quotidien si elle restait comme ça. Etait-elle en mesure de se laver seule ? Savait-elle toujours écrire ? Pouvait-elle entendre ce qu'ils lui disaient ?

Après le repas, ses amis s'en allèrent, et avec Sirius il dut aller la coucher. Tous deux furent soulagés de constater qu'elle pouvait monter des escaliers toute seule si on la tenait pour les premières marches. Ce n'était pas grand chose, mais c'était un bon début. Seulement, serait-ce suffisant pour qu'elle retourne à Poudlard ? Tous deux pourraient s'occuper d'elle (Sirius s'était montré volontaire), mais ne seraient pas en permanence à sa disposition : ils avaient des examens, et leurs propres problèmes à régler…

Il s'avéra bientôt que ses crises de détachement total étaient passagères. Par moment, elle parvenait à se déplacer toute seule, et dirigeait alors ses pas vers la forêt. James avait voulu la suivre, mais Rosanna lui avait intimé de la laisser seule. Selon elle, elle avait besoin de se faire face à elle-même pour guérir. Et guérir, c'était tout ce qu'ils lui souhaitaient…

L'ignorance que portait Williams à son fils n'avait pas cessé. Sur ce qui semblait être un commun accord, ils ne s'adressaient pas la parole et évitaient de rester trop longtemps dans la même pièce. Rosanna n'avait pas caché que ce comportement était stupide, et que si elle était eux, elle se réconcilierait immédiatement, mais James n'en avait pas l'intention avant que son père lui ait présenté ses excuses. Car après réflexion, il s'était persuadé que Williams était le responsable de cette dispute, et il n'avait pas envie de céder, cette fois. Sa mère avait raison : il n'était plus le petit garçon qui supportait les injustices.

-J'ai l'impression d'être devant deux gosses trop fiers, marmonna Rosanna le jour prévu à la décoration de la maison.

Son mari était parti travailler, comme toujours. Elle, elle, avait obtenu des congés pour la garde de Gerry, et en profitait pour passer du temps avec son fils et Sirius.

-Toi, encore, je comprends que tu sois buté, mais lui… soupira-t-elle à James en accrochant une boule à la poignée d'une fenêtre. Je lui ai parlé, pourtant. De toute façon il finira bien par céder avant la fin des vacances. Je suis sûre qu'il ne supporterait pas de te laisser partir avant de t'avoir assuré qu'il t'aimait et qu'il fallait que tu fasses attention à toi. Sirius, tu me passes la guirlande rouge, s'il te plait ?

-En tout cas, je commence à en avoir vraiment assez, avoua James. Si ça continue, on retourne à Poudlard…

-Peut-être que si tu lui disais cela, il réagirait plus vite, admit Rosanna. Et encore… Cette histoire avec Rush le perturbe tellement qu'il serait capable de te dire de partir.

-Dis, maman, s'exclama James, soudain inspiré. Tu crois que je peux aller dans son bureau deux minutes ? J'ai un truc à vérifier…

-Tu crois vraiment que c'est le moment d'aller fouiller dans ses affaires ? rouspéta Rosanna. Enfin, j'avais oublié qu'avec vous, c'est toujours le moment d'aller fouiner partout… Désolée, James, mais non. De toute manière, je suis certaine que tu n'aurais rien trouvé dans son bureau.

-Moi je n'en suis pas si sûr, bougonna James.

-Et bien tu n'auras qu'à lui demander toi-même si tu peux y aller, alors, dit Mrs Potter avec lassitude. Comme ça, vous vous expliquerez par la même occasion.

-Ca ne serait pas plus mal, Cornedrue, assura Sirius.

-Cornedrue ? répéta Rosanna, interloquée. C'est ton nouveau surnom, James ?

Les deux garçons acquiescèrent.

-On en apprend tous les jours, avec vous deux… Ah, revoilà Gerry…

La jeune fille monta directement l'escalier, avec ce même vide dans les yeux.

-Elle est étrange, chuchota Rosanna. Par moment elle fait tout toute seule, et à d'autres, elle est incapable de se coucher sans aide !

-Elle est peut-être possédée, proposa James. Un vieux démon habite son corps. C'est possible, non ?

-Ne dis pas n'importe quoi, pour l'amour du Ciel, James !

-C'est possible, Madame, assura Sirius. J'ai vu un truc pareil, en étude des moldus. Une fille qui était possédée par le Diable et qui faisait n'importe quoi !

-Les moldus débordent d'imagination quand il s'agit d'imaginer des horreurs. Mais dans la réalité, c'est impossible. Maintenant taisez-vous, on a encore du pain sur la planche avant que toute la maison soit décorée aux couleurs de Noël…

Mais sa voix avait quelque chose d'étrange quand elle demanda à James de grimper sur la chaise pour accrocher en haut du lustre la boule qu'il tenait dans les mains. Comme un soupçon d'incertitude…

-Elle aura beau dire tout ce qu'elle veut, je sais que j'ai raison, murmura Sirius à l'oreille de son ami. Ma mère invoquait des démons pour impressionner la famille. Et un jour, elle en a placé un dans Cerbère, notre chien à l'époque. Il est mort quelques heures après, mais pendant tout le temps où il a été possédé, il se comportait comme… comme je ne sais pas quoi. Mais certainement pas comme un chien.

Le cœur de James manqua un battement.

-Tu es sérieux ?

Mais James savait déjà la réponse : Sirius n'avait pas besoin d'inventer tout un tas d'horreurs sur sa mère, car il y en avait déjà assez quand il racontait la vérité…

-Ca nécessite de la magie noire très avancée, mais c'est faisable, assura Sirius.

Il fit semblant de tousser quand Rosanna se tourna vers eux.

-Qu'est-ce que vous murmurez derrière mon dos, vous deux ?

-Je racontais juste une histoire à James, répondit innocemment Sirius.

-Si c'est encore au sujet de soi-disant démons, je vous conseille d'arrêter tout de suite, les garçons, prévint Rosanna. Ce n'est pas bon d'imaginer trop d'horreurs, car on finit par y croire et on devient fou…

-Ce n'était pas au sujet des démons, mentit James. Sirius me parlait de sa mère. Mais tu sais, Maman, Alicia Black n'est-elle pas la preuve vivante que les démons existent ?

Sirius pouffa de rire.

-Vous êtes deux idiots, soupira Rosanna en réprimant vainement un sourire. Allez, j'aimerais bien avoir fini avant le retour de ton père, James…

-Tu demanderas à Regulus si je mens, murmura Sirius. Il te répondra comme moi que si elle est possédée par un démon, il vaut mieux la refiler à quelqu'un le plus vite possible, parce que sinon…

-SIRIUS ! gronda Rosanna. Au boulot !



Fin du chapitre 9, posté à l'heure, cette fois. Ce chapitre est un chapitre de transition (ceux qui me connaissent un peu savent que j'en fais souvent entre deux parties d'action), désolée pour ceux qui s'attendaient à autant d'action que dans le précédent!

Je tiens à rassurer Lokness: les parents de James ne sont pas morts, ne t'inquiète pas! Je n'ai pas du tout l'intention de les tuer (du moins pas pour le moment!).
En tout cas je suis très contente que mon histoire te plaise, et j'espère que ça continuera encore! Je te remercie pour ta review (à laquelle je ne pouvais répondre qu'ici), ainsi que tous les autres à qui j'ai déjà répondu! Vos messages, qu'ils soient longs ou courts, m'encouragent toujours à continuer!

Voilà pour cette fois... Le prochain chapitre sera le 10è: Tout s'effrondre. Quand il sera posté, ça c'est une autre histoire. J'ai eu une semaine très chargée (avec notamment un examen d'entrée en classe internationale, si jamais ça intéresse quelqu'un) et la semaine prochaine le sera tout autant (avec une compétition mercredi et une autre tout le week-end, encore une fois pour ceux que intéresse!), donc je pourrai poster puisque j'ai un peu d'avance, mais je verrai bien. J'aimerais conserver un peucette avance, justement... Donc ça sera soit le week-end prochain, soit le mercredi 24 (le jour de mon anniversaire, héhé! mais là encore, vous vous en fichez peut-être!)
Voilà, donc ça reste à voir... D'ici là je vous souhaite une bonne lecture!