Peu importe les circonstances, il était rare que l'horloge biologique de Léo ne le réveillât pas à 6h Am. Il ouvrit un œil encore ensommeillé pour constater les raisons de la persistante chaleur qui le maintenait dans la béatitude. Il avait toujours été une tortue frileuse, se pelotonnant en petite boule sous les couvertures et donc, cette température confortable le remplissait d'aise. Il reconnut le corps de Donnie noué au sien sous d'épaisses couvertures incroyablement douces qu'il n'avait jamais vues, alors qu'il était la tortue assignée le plus souvent à la corvée de lessive. Un matelas spacieux et, Léo devait le reconnaitre, très confortable, était déposé à même le sol et agrémenté de plusieurs coussins de différentes tailles au design oriental en plus de deux oreillers duveteux. Les frères Hamato avait toujours vécu selon un régime spartiate. Ce lit était une invitation à tous les vices, que cela soit la débauche ou la paresse, et si Splinter le voyait, il y mettrait sans doute le feu. Il eut un très bref instant la tentation de demeuré couché, n'ayant jamais dormi dans une couche aussi douillette. Mais la vue de Donatello assoupi, le visage contre le sien, le dissuada de s'attarder.
Une vague de culpabilité l'assaillit en même temps que des flashs de la nuit précédente. Qu'est-ce qu'il lui avait pris ? N'avait-il aucune volonté pour que quelques misérables attouchements le réduisent à l'état de loque libidineuse ? Précautionneusement, il se dégagea des serres de Donatello et s'extirpa du nid moelleux dans lequel ses frères l'avaient enseveli. Il tourna la tête à droit et à gauche pour voir si les deux autres n'étaient pas tapis dans l'ombre à le guetter. Voyons le champ libre, il sorti silencieusement du laboratoire. Ne voyant personne de sa fratrie prête à le molester, il se dirigea rapidement vers la salle de bain se disant que son visage devait porter sur lui les stigmates de sa nuit de débauche et qu'il devait se nettoyer avant que Maitre Splinter ne le voie.
Il fut surpris de constater lorsqu'il se regarda dans le miroir qu'il semblait plus reposé que de coutume et que son plastron était dénué de toute traces d'activités de la veille. Un souvenir vague de Raphael qui le nettoyait de sa langue lui revient brièvement en mémoire. Si cela n'était de cette vague sensibilité qui demeurait sous se queue, il aurait presque pu croire avoir rêvé. Puis, il remarqua les nombreuses morsures qui ornaient son col et que le mutagène qui courait dans son système n'avait pu encore guérir tout à fait. Il semblait vraiment être sorti d'un conventum de vampires, se dit-il avec dégoût. Il soupira, il ne pouvait sortir avec le cou mâchouillé ainsi. Michelangelo avait du maquillage vert dans sa chambre dont il s'était servi pour maquiller April une fois. Il devait absolument lui emprunter. Mais se faufiler dans la chambre de Mikey lui sembla aussi redoutable que s'il avait été un agneau allant se jeter dans l'antre du loup. Il se rappela avec consternation son cri de reddition et ensuite celui absolument terrifiant et animalistique de son frère quand il avait atteint la jouissance et il ne souhaitait offrir à Mikey l'occasion de le confronter à ce propos avant qu'il ait pu élaborer une stratégie. Malgré qu'il ne l'eût pas fait sciemment, il avait menti à son jeune frère. Il ne l'aimait pas. Pas d'amour. Pas comme amant. Et lui dire encore, en plein visage était au-dessus de ses forces. De quoi aurait-il l'air ? Comment le prendrait-il au sérieux après l'avoir vu gémir, pâmé dans ses bras ? Il allait s'attirer leur mépris pour la vie et même s'il ne vivait plus avec eux, cette pensée le hanterait sa vie durant. Certes il ne pouvait éviter ses frères toute la journée, encore moins Mikey dont le fort était la cuisine. Si Léo voulait survivre, il était dans l'obligation de faire au moins une fois un crochet au réfrigérateur dans la journée. Il mourrait de faim et de soif, ayant demeuré presque continuellement dans sa chambre les derniers jours. De toute façon, se cloitrer attirerait encore plus l'attention de ses frères. Il devait agir normalement et endormir leur méfiance. Il n'avait que deux jours à tenir après tout. Il se doucha rapidement, malgré son désir de demeurer sous l'ondée chaude qui soulageait son cou douloureux. Sa paranoïa aigue lui faisait craindre que ses frères viennent le prendre au piège sous la douche. Ce ne fut pas le cas et après avoir mis son bandana et le reste de ce qui constituait son équipement habituel, il sortit de la salle de bain indemne. Le silence qui régnait dans le repaire indiquait que tous ses autres habitants devaient encore dormir, même leur Sensei. Cela réconforta Léo. Il ne sentait pas prêt à affronter quelqu'un immédiatement. Il décida de méditer dans sa chambre à la place du Dojo, pourtant plus vaste et aéré. Il ne voulait pas demeurer à découvert alors qu'il avait les yeux fermés.
Un thé tout d'abord lui ferait du bien, pour éclaircir ses idées. Il se rappela le code décrété par Splinter. S'il désirait avorter les préparatifs de fuite, il devait se servir un Earl Grey. S'il désirait toujours quitter, il devait choisir une autre variété. Il pensa à un petit oolong vanillé que lui avait offert April et fit bouillir l'eau tout en cherchant sa tasse favorite. Perdu dans ses réflexions, appuyé sur le comptoir, les yeux dans le vague, tout en écoutant le bruit familier de l'eau qui bout lentement, il n'entendit pas les pas derrière lui, et il sursauta presque hors de sa carapace quand deux bras par-derrière vinrent enserrer sa taille et qu'une bouche affectueuse se posa dans le creux de son cou.
-Bon matin, Fearless. Désolé de t'avoir fait peur.
-Euh, oh, Raph…euh déjà debout ?
-Ouais. J'avais envie de m'échauffer un peu ce matin. Tous ses entraînements manqués m'ont ankylosé les muscles. J'ai besoin de me dépenser un brin. Aurons-nous une pratique aujourd'hui ?
Léonardo se sentir rassuré par le cours très normal de la conversation. Sans le baiser et l'enlacement, il aurait pu croire que ce n'était qu'un matin comme les autres. Comme il y avait encore quelques mois auparavant avant ce stupide baiser.
-Sûrement, je suis d'accord avec toi, il est temps que nous reprenons notre routine. Cela me fera aussi du bien.
-Mais toi, Léo, pourquoi t'être levé de si bon matin ? Tu ne voulais pas paresser un peu ? A l'occasion, cela ne fait pas de mal.
La voix de Raphael était pleine de sollicitude, un sentiment que la tortue rouge n'avait pratiquement jamais démontré de sa vie, excepté à une portée de chaton une fois et à sa tortue Spike. Étonnamment, Léonardo aurait préféré des cris et des insultes.
-Je me lève toujours avant Sensei afin d'être disponible pour lui s'il a envie de méditer ou de prendre le thé avec moi, tu le sais Raph.
Le porteur de sais se rembrunit :
-Léo, Sensei n'a plus à être le pivot de ta vie. Tu es une tortue occupée avec des responsabilités. Il comprendra que tu passes à autre chose. Il n'est pas le seul qu'il ait besoin de toi.
-Je ne comprends pas Raphael. Il est notre père et maitre. Je lui dois du respect et si cela signifie me lever le premier, cela m'importe peu et n'enlève rien à personne. Mon emploi du temps me regarde.
La tortue grognonne maugréa quelque chose que le leader ne comprit pas. Il ne pouvait pas demeurer mielleux bien longtemps, songea Léo, s'il y a une tortue qui pourrait sortir facilement de cette transe, c'est lui. Être fou d'amour ne lui correspondait pas. Il avait dû être entrainé par Donatello qui semblait tirer les ficelles. De même, Raphael avait toujours eu une nature hautement possessive. Cet arrangement ne pouvait lui convenir bien longtemps. S'il pouvait détourner Raph de lui-même, cela serait déjà cela. De plus, Michelangelo était très influençable. Raphael plus intéressé à lui, il suivrait peut-être la vague… Il sourit. Il avait une bonne idée de comment y parvenir. Mais auparavant, il avait un service à demander à son frère en rouge :
-Raph, tu sais ce maquillage d'Halloween que Mikey a, dans sa chambre ? J'en aurais besoin.
Raphael cligna des yeux et continua à le fixer sans rien dire. Le jeune chef, croyant que son frère ignorait de quoi il était question se lança dans une description du produit et d'où il était rangé dans la chambre de leur benjamin.
-Je sais tout cela, Léo, mais ce que je veux savoir c'est pourquoi tu ne vas pas le chercher toi-même puisque tu sais où c'est et qu'infiniment plus silencieux que moi, tu risques moins d'éveiller Mikey ? Et ensuite que veux-tu faire, en ce vendredi matin avec du maquillage ? Tu as une mine splendide !
Léo rougit, embarrassé, et évita carrément la première question pour répondre assez évasivement à la seconde. Raphael ne pouvait avoir oublié la veille. Son étreinte matinale le prouvait bien.
-J'ai euh… des empreintes de dents dans le cou.
Le visage de Raphael exprima du mécontentement :
-Et alors ?
-Comment « Et alors ? » Es-tu sérieux Raph ? Tu crois que j'ai envie de me pavaner avec des traces sanglantes au cou comme si j'étais tombé dans un lac emplit de sangsues devant Sensei ? Il va se réveiller d'un moment à l'autre. Je dois camoufler ces meurtrissures.
-Tu n'as pas à avoir honte de ces marques ! Elles sont des preuves d'amour ! Personne ne se préoccupe de l'avis de ton Sensei ! Et tu ne m'as pas répondu ! Pourquoi ne vas-tu pas toi-même chercher cette trousse de maquillage ? As-tu peur d'affronter Mikey, Léo ?
-Non ! C'est ridicule ! Je vais bien l'affronter physiquement dans le Dojo. Mon eau est prête, j'allais seulement faire mon thé.
La dénégation de sa voix sonna faux à ses propres oreilles. Elle avait un accent beaucoup trop désespéré pour être honnête. Fébrilement, il chercha l'oolong d'April.
Une lueur s'alluma dans les yeux de phosphore de son cadet immédiat.
-Que cherches-tu ? Ton thé est là !
Raph lui tendit une boite de bois où était rangé des sachets déjà préparés de ses thés favoris qu'il prenait habituellement. Léonardo, ne trouvant pas le thé en feuilles dans la boite argent offerte par leur amie, céda pour se choisir une autre variété dans la boite tendue par son frère.
Après avoir vérifié presque tous les quarante sachets un par un, il s'aperçut qu'il s'agissait tous de Earl Grey sans exception. Il demeura coi : la veille encore, il avait des sachets de toutes les saveurs. De même, le Earl Grey étant un de ses préférés, il ne lui en restait habituellement presque plus, pas davantage que deux ou trois, le vendredi, April les approvisionnant que le samedi et parfois le dimanche.
Raphael, voyant la mine interdite de son frère le questionna.
-Il n'y a que du Earl Grey dans cette boîte. Il n'y a même plus de verveine que je prends pour dormir. Ou sont passé tous mes sachets ?
-Quelle importance, Léo ? Le Earl Grey n'est-il pas ton thé matinal préféré ?
-Je...euh…je ne voulais pas de Earl Grey ce matin.
La réponse sembla déplaire fortement à la tortue colérique :
-Et bien, y a que ça, alors tu n'as pas le choix.
L'accent menaçant sous-jacent dans la voix de Raphael n'échappa pas à l'attention de Léonardo.
-Je ne pressais que du citron dans mon eau, alors.
-Y a pas de citrons.
-Alors, je ne boirais que de l'eau chaude, s'obstina Léo. Il était hors de question qu'il envoie un signal contraire à leur père en prenant un Earl Grey. Il voulait partir, peu importe ce que ses frères lui avaient arraché comme serment. Les méthodes qu'ils avaient employées était déshonorables.
Raphael saisit le poignet qui élevait la théière et avec véhémence, admonesta son frère :
-Bébé, je t'aime, je te le jure. Je n'ai pas envie de te faire mal. Ne m'y oblige pas en t'acharnant ! Prends ton putain de thé !
Le cœur de Léo battit la chamade. Il en était au point qu'il redoutait depuis des jours : le moment où ses frères devenaient assez fous pour passer des sous-entendus vagues aux menaces claires de représailles. Il tenta de sa calmer. Il portait ses épées et il était à portée de voix de leur père. Raphael oserait-il porter son chantage à exécution devant leur Sensei ? Advenant le cas, que ferait ses autres frères ? Il n'y avait plus aucun doute : Mikey et Donnie prendrait le parti de leur frère contre lui-même et Splinter, aussi insensé que cela était. Il refusait de se laisser intimider pour une question aussi puérile que le choix de son thé. Que Raphael le menace pour quelque chose d'aussi bénin était aliénant et porteur d'un futur sombre. Heureusement qu'il allait partir…soudain, il cessa brusquement de respirer.
L'insistance de Raphael n'était pas anodine et de même la disparition de ses nombreuses autres variétés de thés. Il ne savait comment, mais Raphael CONNAISSAIT le code entendu entre lui et Splinter et ses projets de départ. Pourtant, lui et son père étaient seuls et n'avaient que chuchotés. Comment cela était-il possible ? Mais il devait se rendre à l'évidence ! Et si Raphael savait, ses autres frères également ! Et là, sans s'en rendre compte, il venait de prouver à Raphael que, malgré sa promesse à Donatello devant eux, il n'avait pas l'intention d'honorer sa part du marché et de laisser ses frères prouver leur valeur en tant qu'amoureux et amant, et un seul regard sur la tortue rouge suffisait pour s'apercevoir qu'il était furieux de cette découverte. Léonardo ferma brièvement les yeux et les rouvrit, ayant fermement installé sur ses traits son masque de Fearless Leader. Cela allait être difficile, pire que ce qu'il avait imaginé, mais dût-il se servir de tout l'arsenal déloyal d'un ninja contre ses propres frères, il le ferait ! Il était prêt à y laisser sa peau plutôt que son âme. Il ne cédera pas et ne serait pas dévoré vivant par ceux que naguère il appelait frères et que dans quelques heures sans doute, il devrait voir comme des ennemis.
