Chapitre 9

« Aria... »

« Hmm ? »

« Ta main. »

Aria plissa le front un instant, regardant sa main avec perplexité. « Quoi, ma main ? »

À ses côtés, Tevos poussa un soupir. « Ton autre main. Tu ferais sans doute mieux de la déplacer avant que ma mère ne descende les escaliers. » Le geste protecteur d'Aria, qui avait délicatement posé le bout de ses doigts sur le bas du dos de Tevos lorsqu'elles traversèrent la foule des reporters massés devant la grille, avait quelque chose de tendre à ce moment-là mais, quelque part en cours de route, la main d'Aria avait migré vers la courbe de son cul et Tevos était raisonnablement sûre que sa mère n'apprécierait pas la vue.

Après une dernière pression ferme, Aria retira sa main en faisant toutefois montre d'une profonde réticence. « Tu ne me laisses jamais m'amuser. Où est ta mère, de toute façon ? »

« Probablement en train de m'infliger une espèce de torture mentale en retardant l'inévitable confrontation », répondit sèchement Tevos. Elle ne voulait pas l'admettre, mais la main d'Aria lui manquait déjà.

Avec son habituel air d'ennui feint, Aria prit la mesure de la vaste entrée, levant les yeux vers les hauts plafonds et jetant un coup d'œil aux colonnes décoratives. « Alors, c'est ici que tu as grandi ? » Elle essayait d'imaginer Tevos enfant, cavalant dans le large escalier monumental sur de longues jambes maigrelettes, mais elle trouvait presque impossible de se représenter sa Partenaire à un si jeune âge. Peut-être creuserait-elle un peu la question plus tard, pour voir si elle pouvait trouver de vieux holos.

« C'est l'un des endroits, oui. Mais pour moi, ici cela a toujours été le domaine de ma mère. C'est peut-être pour cela que je ne me sens pas suffisamment à l'aise pour y déambuler par moi-même avant qu'elle ne descende. Je n'habite plus ici depuis mes deux cents ans, et il y a eu beaucoup de modifications depuis. »

« Bon, en attendant qu'elle arrive, je vais terminer un travail très important. »

Tevos regarda avec une vague curiosité Aria allumer son Omnitool, tout en continuant à glisser des regards inquiets en direction de l'escalier. « Un travail important ? C'est quelque chose d'intéressant ? »

« On peut dire ça », laissa traîner Aria tandis qu'un thème musical très familier commençait à jouer. Tevos rit et secoua la tête, le paquet de nerfs dans son estomac se dénouant un peu quand Aria reprit la partie de Krogan contre Asari qu'elle avait commencée tard dans l'après-midi. Comme elles n'avaient pas eu assez de temps après le départ de Khalisah pour reprendre où elles en étaient restées, Aria s'était trouvé une occupation en franchissant les premiers niveaux du jeu tandis que Tevos avait entamé la tâche monumentale de nettoyer sa boîte mail. Quand elles atterrirent au domaine, Aria avait atteint le niveau 35 et il restait encore à Tevos plus de trois cents messages à trier.

« Attends. Oh merde – un Dévoreur... »

« Utilise le lance-missile », suggéra Tevos en regardant le jeu en coin. « Tu n'as plus beaucoup de santé. »

« Mais je ne veux pas gâcher – ah, fait chier. Crève, espèce de saleté à écailles ! » Aria fit un son de gorge triomphant quand le dernier monstre explosa.

« J'ai toujours pensé que c'était des plaques », dit Tevos tandis que la musique redémarrait et qu'un nouveau niveau commençait. « Place tes tireuses d'élite plus haut, elles pourront tirer dans les deux directions. »

« Et si tu arrêtais de jouer à ma place ? Pour quelqu'un qui affirme être soumise, tu es foutrement autoritaire. »

« Aria... »

« Quoi ? »

« La première vague a démarré et tu n'as pas fini de mettre tes défenses en place. »

En marmonnant dans sa barbe une série de grossièretés, Aria retourna son attention vers le jeu et tenta de compenser à toute vitesse les précieuses secondes qu'elle avait perdues. « Je vais peut-être bien battre ton record, cette fois-ci », dit-elle sans détourner les yeux de la ligne d'infanterie krogane qui approchait. Quand ses commandos eurent descendu le dernier d'entre eux, une nouvelle vague de Krogan montés sur des kakliosaures fit son entrée sur le chemin prévu. « Sauf pour ce dévoreur au niveau précédent, j'ai conservé presque tous mes lances-missiles. »

Tevos sourit pour elle-même et regarda par dessus l'épaule d'Aria. Cela faisait plus d'un an qu'Aria essayait de battre son record mais, chaque fois qu'elle s'en approchait, Tevos parvenait toujours à l'améliorer. Contrairement à leur vie sexuelle, elles appréciaient toutes deux une saine compétition entre elles dans d'autres domaines de leur relation. « As-tu dépensé tous tes crédits de jeu en lance-missiles ? » demanda Tevos tandis que s'achevait la vague de kakliosaures.

« La plupart. Pourquoi ? »

« Parce qu'il y a des bombes au niveau 36. »

Aria essaya frénétiquement d'acheter des neutraliseurs depuis l'inventaire, mais il était trop tard. Un champignon de fumée rouge et jaune explosa sur l'écran avec le mot 'Perdu !' en surimpression. « Enculé ! » cria-t-elle de frustration, en donnant un coup de botte à la colonne décorative la plus proche.

« Pardon ? »

À l'unisson, Tevos et Aria redressèrent la tête, le regard paralysé de surprise et d'horreur. Tevos parla la première, déglutissant en tâchant d'ignorer le désagréable rire krogan qui sortait de l'Omnitool d'Aria. « Bonjour, mère. »

Aria éteignit rapidement le jeu et laissa ses bras pendre à ses côtés. Habituellement, c'était devant elle que les gens s'inclinaient à reculon pour tenter de faire bonne impression, et il lui était étrangement déconcertant de se trouver dans la situation opposée cette fois-ci. Les effets de l'âge étaient plus subtils chez les Asari que chez la plupart des autres espèces grâce à leur robuste taux de régénération cellulaire, mais la mère de Tevos commençait à en montrer les signes. Il y avait plus de marbrures autour de sa crête et de légères rides creusaient les coins de ses yeux, mais la ressemblance familiale était manifeste. Silencieusement et à contrecœur, Aria dut bien admettre que c'était cette Asari qu'il lui fallait remercier pour la beauté de sa Partenaire.

« Théa. Je vois que tu as amené quelqu'un avec toi. »

Tevos sentit Aria se hérisser à côté d'elle et elle tendit une main apaisante pour la poser sur le bras de sa Partenaire. Manifestement, Aria n'aimait pas être simplement qualifiée de 'quelqu'un', et Tevos ne pouvait pas lui en vouloir.

« Aria T'Loak », dit-elle en offrant la paume de ses mains, bien que la mère de Tevos ne pouvait pas ne pas savoir qui elle était. « Ravie de vous rencontrer enfin. »

La mère de Tevos ne prit pas les mains d'Aria. Elle se saisit plutôt du poignet de sa fille, examinant son bracelet. « Tu es liée légalement ? Les formulaires ont-ils tous été remplis ? »

« Oui. Et avant que vous ne posiez la question, non je ne vais pas les changer. » L'affirmation de Tevos était pleine de conviction, mais elle s'autorisa à se laisser manier quelques instants, se tenant immobile pendant que sa mère essayait de relever l'échancrure de sa robe par dessus la marque de morsure qu'elle avait à l'épaule. Malgré l'aversion instantanée qu'elle ressentit pour la mère de Tevos, Aria ne put s'empêcher d'afficher un petit sourire suffisant en regardant sa Partenaire se faire traiter comme une Demoiselle. La mère de Tevos était clairement mécontente, mais elle ne semblait pas sur le point de rejeter sa fille non plus.

« J'imagine qu'il était illusoire d'espérer que ces holos aient été fabriqués », soupira-t-elle, fixant son regard sur Aria tandis que les dernières traces de chaleur quittaient son visage. « Donc, c'est vous la raison pour laquelle ma fille risque de perdre son emploi et mon Omnitool n'a cessé de sonner depuis ce matin. Sincèrement, j'espérais qu'elle surmonterait ses prédilections, ou qu'au moins elle apprendrait à les garder secrètes. »

« Mère », dit sèchement Tevos, « je sais que vous désapprouvez, mais ce n'est pas une raison pour être impolie. »

« Désapprobation est un gigantesque euphémisme. » Les mots de la vieille Matriarche étaient secs et, une fois de plus, Aria fut frappée par la similitude familiale. Elles ne se ressemblaient pas seulement – elles avaient le même ton et les mêmes gestes. C'était déconcertant, et Aria n'était pas certaine qu'elle aurait pu les différencier de dos. Elle prit mentalement note de ne pas mettre sa main au cul de Tevos avant d'avoir vérifié auparavant.

« Écoutez, je n'en ai rien à f - … faire que vous désapprouviez notre relation », dit Aria, parvenant à garder un semblant de contrôle sur sa voix. « Ceci n'a rien à voir avec vous et moi. Ça a à voir avec Théa. » Elle pointa presque brutalement du pouce en direction de Tevos avant de prendre conscience de son geste et de tempérer son langage corporel.

« S'il vous plaît. Arrêtez. » Toutes deux se tournèrent pour regarder Tevos, dont les traits étaient tirés de fatigue émotionnelle. « Aria, il n'y a pas de bataille à remporter ici. Et mère, ne m'obligez pas à choisir. J'ai ordonné à tout le monde de rester à bord du vaisseau jusqu'à ce que nous nous parlions. Si nous ne sommes pas les bienvenues ici », dit Tevos en appuyant sur le mot 'nous', « j'irai chez Liara au domaine T'Soni. Nous avons une invitation permanente. »

Bien que le visage de la mère de Tevos soit difficile à lire, Aria fut quasiment sûre d'avoir vu passer un éclair de chagrin dans les yeux étonnamment familiers de la Matriarche. « Reste. Mes jours en tant que politicienne sont derrière moi, mais j'ai toujours quelques relations utiles. Si tu es déterminée à poursuivre… ceci… tu vas avoir besoin de toute l'aide possible. Tu es ma fille. Je ne laisserai pas les autres Matriarches te retirer tout ce pour quoi tu as travaillé si dur juste à cause de ta - » elle agita une main en direction d'Aria, apparemment peu encline à utiliser le terme Partenaire mais incapable de trouver un substitut acceptable. En fin de compte, elle laissa la phrase en suspens, sans fin appropriée.

« Très bien. » Tevos ne prit pas la peine de masquer son soulagement, et Aria réalisa pour la première fois qu'elle avait vraiment craint de se faire déshériter, ou au moins temporairement bannir de la maison de sa mère.

Hélas, comme une trêve prudente commençait juste à s'installer entre elles trois, l'Omnitool de Tevos se mit à vibrer. Elle le regarda d'un air assombri, et Aria reconnut la ligne d'inquiétude qui creusait le front habituellement lisse de Tevos. « As-tu besoin de prendre cet appel ? » demanda-t-elle.

« C'est Valern. Il a essayé de me joindre toute la journée. » Tevos regarda avec incertitude Aria puis sa mère, manifestement peu disposée à les laisser seules ensemble même pour une courte période.

« Vas-y », lui intima Aria tandis que son Omnitool continuait à vibrer. « Je vais dire à ta - » Aria dut ravaler les mots 'ravissante petite assistante', mots dont elle qualifiait habituellement l'attachée de Tevos et qui étaient devenus comme une plaisanterie privée entre elles. « Euh, je vais faire savoir à Neota que tout le monde peut débarquer de la navette. Je peux deviner qu'il y a assez de chambres pour tout le monde rien qu'en regardant la taille de cet endroit. »

« Bonne idée. Essayez juste de ne pas vous entretuer, s'il vous plaît », supplia Tevos en prenant l'appel tandis qu'elle marchait rapidement vers le couloir le plus proche. « Conseiller Valern ? Oui, je sais que vous avez essayé de... » Sa voix s'atténua finalement, laissant Aria et la mère de Tevos seules dans la vaste entrée aux plafonds hauts.

Il y eut une longue pause inconfortable pendant laquelle les deux Asari se fixèrent du regard.

« Je ne pense pas que vous accepteriez de partir si je vous proposais une quelconque forme de compensation, n'est-ce pas ? » demanda sombrement la mère de Tevos après s'être assurée que sa fille était hors de portée.

Aria replia ses doigts à l'intérieur de ses paumes et les serra suffisamment fort pour provoquer dans ses mains une douleur de diversion. Si n'importe qui d'autre l'avait contrariée à ce point, elle aurait probablement déjà donné l'ordre de l'abattre. « Non, en effet. Et par égard pour Théa, je ne lui dirai pas que vous me l'avez proposé. »

La vieille Matriarche soupira. « Je m'en doutais. Mais si vous teniez un tant soit peu à elle, vous partiriez de toute façon. Elle ne s'en rend pas compte, mais vous êtes en train de démolir tout ce qu'elle a travaillé à construire. »

Seuls des siècles d'expérience retinrent un éclair de douleur de traverser le visage d'Aria. À l'encontre de sa nature, il y avait des moments où elle se sentait coupable de s'ingérer dans la vie de Tevos. Elle aimait à penser qu'elle rendait Tevos heureuse, mais elle savait qu'elle lui avait également posé de graves problèmes. « Je sais », répondit-elle finalement, s'appuyant de tout son poids sur une hanche. Le chuchotement du cuir contre le cuir la réconforta un peu quand elle croisa les bras sur sa poitrine.

Un cliquettement de talons résonna sous le plafond voûté tandis que la mère Tevos s'approchait, l'étudiant intensément. Aria frémit à l'intrusion dans son espace personnel, mais se tint immobile et s'autorisa à se laisser inspecter de plus près. « Ce que je ne comprends pas », commença la Matriarche en regardant le visage d'Aria à la recherche de la moindre réaction, « c'est ce que vous essayez d'obtenir. Vous n'avez pas besoin d'une amnistie – les systèmes Terminus n'ont pas de lois et le Conseil a pris une position neutre concernant vos… opérations. Si vous vouliez des crédits, vous auriez prêté l'oreille à ma proposition, et si vous aviez juste envie d'une partenaire sexuelle vous ne vous seriez pas lié les poignets. Alors pourquoi ? Êtes-vous en chasse des secrets du Conseil, ou prenez-vous juste du plaisir à détruire la vie des autres ? »

« Oh, seulement la vie de quelques personnes », laissa traîner Aria en regardant directement la mère de Tevos. « Mais pas la sienne. »

« Vraiment ? Parce que vous avez quand même l'air d'y parvenir très bien. »

Aria retroussa la lèvre supérieure dans sa version d'un rictus. « Écoutez, je me fiche que vous me haïssiez. À vrai dire je m'y attendais avant de venir ici. Mais le moins que vous puissiez faire c'est d'avoir un minimum confiance en votre fille, bordel. » Elle sentait sa poitrine vibrer littéralement sous l'effet de la tension mais résista à la tentation de hausser la voix. Elle avait souvent remarqué qu'un ton doux et menaçant était bien plus intimidant. « Elle est intelligente, pleine de ressources, et sacrément efficace dans son travail. »

« Intelligente et pleine de ressources, mais apparemment dénuée de sens commun. La Déesse sait que j'ai essayé, mais je suppose que je ne pouvais pas tout lui apprendre. »

Aria roula des yeux. « Et maintenant je comprends d'où viennent certaines de ses tendances névrotiques dans le travail. » Quand il s'agissait de son travail, Tevos avait quelque chose d'une perfectionniste et s'autorisait rarement le moindre répit, à moins qu'il ne concerne le sexe. Aria était fière du fait qu'elle apportait à sa Partenaire un relâchement au stress constant de son travail. C'était là au moins une façon dont elle améliorait la vie de Tevos au lieu de la rendre plus pénible.

Le regard appuyé que la mère de Tevos braquait sur elle était littéralement glacial. Toute trace de chaleur encore présente quand Tevos était dans la pièce avait depuis longtemps disparu. « Laissez-moi vous exprimer clairement les choses. Vous êtes la pire erreur que ma fille ait jamais commise, et une fois que vous aurez fini de détruire sa carrière je suis sûre que vous vous débrouillerez également pour briser son cœur. S'il vous restait le moindre lambeau de compassion, vous partiriez et jamais plus - »

« Non, je ne le ferais pas. » La voix d'Aria lui parut contrainte et vaguement creuse quand elle s'entendit parler, mais elle poursuivit quand même. « Vous pensez que je ne sais pas qu'elle risque tout pour moi ? Vous croyez vraiment que je suis aussi foutrement stupide ? » Les muscles de son visage lui semblaient étrangement tendus, et elle leva la main pour masser les tensions accumulées derrière son front tatoué. « Je suis terrifiée à l'idée qu'elle se réveille un jour, regarde le bracelet de Partenaire que j'ai noué à son poignet, et réalise qu'elle a fait une erreur. Mais en attendant que ce jour arrive, je reste. »

Pour la première fois, la vieille Matriarche semblait être à court de réponse.

« Alors à moins que vous ne vouliez foutre le bordel dans sa tête pendant que sa carrière est dans la balance, vous feriez mieux de faire semblant de me tolérer. Je vous l'ai dit tout à l'heure, je me fiche que vous me haïssiez. Mais elle a besoin de vous. Et elle a besoin de moi aussi, que ça vous plaise ou non. Nous allons devoir toutes les deux nous y faire. »

La mère de Tevos garda le silence pendant quelques instants après la tirade d'Aria. Enfin, elle inclina légèrement la tête, indiquant son approbation réticente. Elle fit un pas en arrière et Aria faillit pousser un soupir de soulagement tandis qu'elle réinstaurait une distance entre elles. « Ma fille n'a pas besoin de plus de facteurs de stress dans sa vie au cours des prochaines semaines. Je me retiendrai d'exprimer mes objections. Pour l'instant. »

« Je ne sais pas. Je pense que vous finirez vraiment par m'apprécier d'ici un siècle ou deux », dit Aria avec un humour pince-sans-rire, simplement pour voir si elle pouvait faire frémir le visage de sa belle-mère.

« Vous me faites regretter d'avoir été si dure avec Irissa », répliqua-t-elle, et Aria dut retenir son propre visage de frémir. Il était hors de question de laisser la mère de Tevos voir qu'Irissa était un point sensible. Elle tâcherait de minimiser cela devant Tevos aussi. Un peu de possessivité pouvait être érotique, mais la jalousie et l'insécurité étaient des traits hautement repoussants chez une Partenaire. Elle avait flirté avec la limite auparavant en ordonnant à Grizz d'escorter Tevos, même si elle ne l'avait pas fait à cause d'Irissa.

Heureusement, avant que les choses ne puissent empirer, Tevos refit son entrée dans la pièce. Aria doutait que Tevos se soit jamais arrêtée de marcher pendant son appel – elle avait la mauvaise habitude de déambuler avec son Omnitool. « Oui… Oui. Bien. Je vous contacterai plus tard. Oui. Non. Très bien. Je vous vois dans deux semaines. » Quand elle remarqua qu'Aria et sa mère étaient toujours saines et sauves, Tevos sourit et parut même marcher d'un pas plus léger. « Bon, un appel de moins, une petite centaine d'autres à venir. Et c'est sans compter les messages extranet. Aria, as-tu pu informer Neota et les agents du SSC de quitter les navettes et d'entrer ? »

« Je m'en occupe de suite », offrit Aria, impatiente de pouvoir s'échapper.

« Votre chambre est en haut, au troisième étage, deuxième porte à gauche », dit la mère de Tevos comme sa fille s'arrêtait à sa hauteur. Aria opina ses remerciements et se tourna pour prendre congé, mais fit une pause quand elle entendit Tevos s'éclaircir la gorge.

« En fait, amour, c'est au deuxième étage. Première porte à droite. »

Consciente qu'un autre conflit était en train de germer, et en en identifiant correctement la raison sans qu'on la lui donne, Aria opina une seconde fois et se hâta de franchir la porte. C'était là une dispute que Tevos devait gérer seule.

Une fois Aria partie, la mère de Tevos ne perdit pas de temps. Elle se tourna vers sa fille et l'air tendu de douleur qu'arborait son visage fit presque se replier Tevos sur elle-même. Elle se tint ferme malgré son envie de frissonner, et déglutit la boule serrée et douloureuse qu'elle sentait dans sa gorge. Respirer parut soudain plus difficile. « Je ne sais que dire pour arranger les choses », dit-elle. Ses yeux secs brûlaient, mais elle parvint à retenir les quelques premières larmes. Elle ne laisserait personne la voir pleurer, encore moins sa mère. « Chaque fois que nous avons cette conversation, cela ne fait qu'empirer les choses. Et puis nous nous tournons autour pendant quelque temps, nous nous excusons, et le cycle recommence. »

« Tu es ma fille. Je t'aime, et cela n'a pas changé. Mais si tu recherches ma bénédiction, ou mon approbation… C'est là quelque chose que je ne peux pas te donner. Je pense que tu fais un choix épouvantable. »

Tevos poussa un long et lent soupir du plus profond d'elle-même, espérant qu'il emporte un peu du poids qui pesait sur sa poitrine, mais quand elle inhala, son corps et son cœur lui parurent encore plus lourds. « Si cela n'avait pas été Aria, cela aurait été une autre Asari. Vous savez cela. »

« Ce n'est pas seulement le fait qu'elle soit Asari. »

« Je n'en doute pas. Mais je ne vous laisserai pas non plus mentir et prétendre que vous ne désapprouvez qu'à cause de sa réputation. Vous avez traité toutes les autres Asari que j'ai amenées ici de la même façon. »

« As-tu seulement envisagé d'autres espèces ? »

Aria aurait su quoi répondre, pensa Tevos. Elle aurait lancé un commentaire sarcastique, comme, 'Bien sûr. En tout cas, des membres détachables de ces espèces', ou bien simplement frappé d'un poing biotiquement chargé les ostentatoires colonnes de marbre, pour faire passer le message. Ce n'était peut-être pas la façon la plus mature de gérer une confrontation, mais cela ne pouvait pas être pire que de se tenir simplement devant sa mère en s'autorisant à se faire insulter. C'était exactement comme de répondre aux Matriarches sauf que, cette fois-ci, ce que le juge pensait d'elle lui importait.

« J'ai pensé à combien cela me simplifierait la vie, principalement parce que j'avais tellement plus besoin de votre approbation que je n'aurais dû. Mais cela n'arrivera jamais. »

Tevos regarda sa mère soupirer et baisser la tête en la secouant légèrement. « Dans ce cas j'espère que tu n'auras jamais de filles. »

Cette phrase fut presque comme un coup physique qui fit exploser sa poitrine de douleur. Pendant quelques instants, la suave Conseillère resta sans voix. Elle voulait des enfants, même si elle avait quelques appréhensions sur la façon dont elles impacteraient sa vie, mais elle savait que les sentiments d'Aria sur la question étaient bien plus compliqués, voire même conflictuels. Elle voulait demander à sa mère ce qui lui faisait dire cela, pour la défier, mais elle connaissait déjà la réponse. Parce que ses enfants seraient des sang-purs. Parce qu'elles pourraient ressembler à ou agir comme Aria. Ou, pire que tout, parce que sa mère ne la pensait pas capable d'être parent.

Tevos regarda sa mère tendre la main puis la retirer, comme pour changer d'avis. « Je veux te soutenir. Mais je ne peux pas apporter de soutien à ceci. »

Le nœud qui tordait son estomac et la douleur lancinante dans sa gorge et ses yeux disparurent, et soudain Tevos se sentit assommée. Elle avait atteint le point de saturation – elle ne pouvait tout simplement plus rien ressentir. « L'amour ne pose pas de conditions, mère. J'ai – j'ai besoin d'espace. Nous parlerons plus tard. »

Ni l'une ni l'autre n'échangèrent de salutations tandis que Tevos se dirigeait vers l'escalier. Son esprit ressassait les mêmes pensées. Le vote de confiance. Sa mère. Aria. Les deux premières l'effondraient, et elle se raccrochait à la troisième pendant qu'elles continuaient à tourner dans sa tête. Malgré la boucle de laquelle ses pensées étaient prisonnières, elle se sentait vidée et les escaliers lui semblèrent particulièrement raides. Elle les grimpa sans lever la tête, en serrant la rampe plus qu'il n'était nécessaire.