Bonjour ! Cette semaine ce n'est pas un pont que je fais mais carrément un viaduc... Donc le chapitre du vendredi est posté aujourd'hui. Si ça continue, je vais finir par poster avant même d'avoir écrit...

Bonne lecture et encore merci à ceux qui lisent/suivent/postent des reviews ! :-)


Je me levai tôt le lendemain, j'avais prévu d'aller au marché de Camden et de traîner un peu à Soho. Mais avant cela, j'enfilai mes baskets pour aller courir. J'étais nulle en sport sauf en course de fond et j'en profitais pour courir régulièrement. J'avais à peine fait 50 mètres que j'entendis quelqu'un m'appeler.

- Melle Dubreuil ?

Interdite, je stoppai net : près de moi, une longue voiture noire s'était arrêtée. Je tiquai : elle ressemblait vraiment à celle que j'avais déjà vue dans la rue mais rien ne ressemble plus à une voiture noire qu'une autre voiture noire… La voix anonyme réitéra la question :

- Melle Dubreuil ?

Je fis un bond en arrière, mettant toute la largeur du trottoir entre cette voiture et moi.

- Montez, voulez-vous ?

- Hors de question ! Non mais ça va pas ?

- Ne soyez pas stupide, il ne va rien vous arriver.

- Même pas en rêve ! Qui êtes-vous d'abord ?

- Peu importe. Montez.

- Non.

Je fis demi-tour et cavalai comme une dératée jusqu'au 221b. Manque de chance, mes mains tremblaient tellement que le temps que je trouve mes clefs, la voiture m'avait rejointe après un demi-tour rapide dans un mépris flagrant des règles les plus élémentaires de sécurité.

- Melle Dubreuil, si vous voulez, restez assise sur le perron, je vais juste sortir de la voiture.

- Sortez du côté de la rue et si vous bougez un cil, je hurle, je vous préviens !

- Bien.

Je déverrouillai, entrouvris quand même la porte et me tins dans son embrasure, prête à jaillir dans l'entrée. Je vis une longue silhouette se déplier côté rue et m'observer d'un air goguenard. Costume apparemment taillé sur mesure, air suffisant, voiture luxueuse, l'aperçu me semblait respirer une certaine aisance. J'en étais sûre cette fois : j'avais déjà vu cette silhouette dans Baker Street.

- Pouvons-nous parler ?

- Si vous ne bougez pas, c'est clair ? Et d'abord, qui êtes-vous ?

- Peu importe. Que savez-vous de James Moriarty ?

La question me prit non seulement au dépourvu mais m'intrigua au plus haut point. Une multitude de questions se bousculait sur mes lèvres dont la principale était de savoir comment diable cet homme arrogant savait que je voyais James de temps en temps. Il ne me semblait pas avoir envoyé mon emploi du temps détaillé au Times. Je restai coite une bonne minute. Patient, l'homme attendait. Il ne fut pas déçu.

- Je ne sais pas de qui vous parlez.

Reflexe d'auto-protection sans doute et puis je trouvais le procédé détestable au plus haut point.

- Melle Dubreuil, cessez donc voulez-vous ? Je sais très bien que vous fréquentez James Moriarty.

- Je ne comprends pas. Laissez-moi tranquille et partez.

- Bien. Nous nous reverrons sans doute.

Je retins de justesse un «plutôt crever» fort peu civilisé, tournai les talons, me réfugiai dans l'entrée et verrouillai derrière moi. Mais franchement, c'était quoi cette histoire ? Petite journaliste grattouillant dans un journal à tirage quasi-confidentiel, en peu de jours je me trouvais embarquée dans quelque chose de franchement glauque. D'abord je voyais qui je voulais et je n'avais de comptes à rendre à personne. Ensuite, j'allais certainement écouter mon séjour et terminer mes vacances en France - je peux supporter une certaine dose de bizarreries mais là, j'en avais assez emmagasiné pour les vingt prochaines années - mais pas avant d'avoir posé quelques questions à qui de droit. S'il y a une chose qui me hérisse au plus haut point, c'est qu'on me prenne pour une gourde…

Armée de ces bonnes résolutions j'ai quand même prudemment ouvert la porte pour jeter un coup d'œil : plus personne, tant mieux. J'allais me glisser à l'extérieur lorsqu'une voix que je ne connaissais que trop brisa le silence :

- On joue aux espionnes Melle Dubreuil ? Dans un jogging vert fluo, nul doute que personne ne vous remarquera.

Enveloppé dans un long manteau épais, Sherlock descendait les escaliers, toujours aussi sûr de lui. Oui, d'accord, j'aimais bien le vert fluo. Et alors ? J'allais l'envoyer bouler lorsqu'il me scruta plus attentivement, la tête penchée de côté, les yeux mi-clos. Non mais quel poseur celui-là !

- Problème ?

- C'est le moins qu'on puisse dire ! Mais vous travaillez avec le Yard, n'est-ce-pas ?

- Ils ont cette chance, oui.

- Ben tiens. Alors peut-être pouvez-vous m'aider ?

Franchement, je devais avoir l'air pitoyable pour qu'il fasse demi-tour m'invitant ainsi à le suivre dans son capharnaüm géant. John m'avait expliqué sa classification des cas et je ne pensais que ma mésaventure valait tout au plus un moins 5…. Il m'a néanmoins écoutée attentivement, ses yeux de plus en plus fixes au fur et à mesure du déroulé de l'histoire. Lorsque j'ai terminé, il a eu quelques minutes de silence durant lesquelles je me suis tortillée sur le fauteuil, puis il s'est brusquement levé comme s'il était monté sur ressorts. Il a saisi son portable, a composé un numéro, s'est entretenu brièvement et à voix basse avec quelqu'un puis une fois la conversation terminée, est retourné s'asseoir dans son canapé défoncé. Et plus un mot. Au bout de 30 secondes de silence pesant, je me suis levée pour partir.

- Restez, je vous promets que vous aurez vos réponses sous peu. D'ici-là, je vais demander à Mme Hudson de vous faire un café.

- Non. je préfère m'en occuper, son café est aussi imbuvable que mon thé. Vous avez de quoi ?

- Frigo.

J'ai ouvert et farfouillé à la recherche de café moulu. Il a fallu que j'écarte un sac en plastique plein de petites saucisses apéritif (franchement, ça se conserve mieux dans un bol !) pour atteindre le paquet de café. Et c'est en remettant le sac à sa place que j'ai compris. Je n'ai pas crié, je n'ai pas hurlé, je m'en suis saisie et lui ai mis sous le nez.

- Sherlock, c'est quoi ça ?

- Vous voyez bien !

- Vous mettez des morceaux de doigts dans votre frigo ?

- D'abord dans un sac en plastique, ensuite au frigo.

- Mais c'est dégueulasse !

- Ts, ts, tsss, Melle Dubreuil ! Je note cependant que ce qui vous choque le plus, ce ne sont pas les morceaux de doigts mais le fait qu'ils soient dans mon frigo…

J'ai rangé le sac à sa place, me suis contentée de café soluble et suis retournée m'asseoir, une tasse fumante entre les mains.

- Sherlock, mon cousin germain a fait médecine, et je vous garantis que lorsque je passais mes vacances chez ma tante, ce ne sont pas que des doigts que je trouvais dans le frigo…

Il a eu un drôle de sourire en coin et les marches de l'escalier ont grincé.

- Entre donc mon vénéré et ô combien estimable frère ! a crié Sherlock. Je me doutais bien que tu arriverais en courant !

- Et ce d'autant plus que tu m'as appelé…

Lorsque j'ai vu qui entrait, je n'ai fait qu'un bond jusqu'à la cuisine et me suis saisie d'un couteau tranchant à lourde lame.

- Désolé de vous effrayer Melle Dubreuil, mais comme je vous l'ai fait comprendre tantôt, je ne vous veux aucun mal. Et posez ce couteau, vous allez vous blesser.

Je n'ai pas répondu : d'un coup sec du poignet j'ai saisi la lame entre deux doigts et en un geste fluide, j'ai lancé le couteau. Il a frôlé la joue du frère de Sherlock, donc, avant de se ficher dans le mur. Ils ont tous deux brièvement ouvert des yeux ronds puis l'un a repris un masque impassible tandis que l'autre laissait échapper un gloussement faussement discret.

- Mon très cher frère tu as failli être rasé de très près... Joli tir Melle Dubreuil !

- Grandir dans une banlieue pourrie n'a pas que des désavantages...

- Avez-vous changé d'avis ?

- Sur quoi ?

- Vous le savez bien !

- D'abord je ne parle pas aux gens que je ne connais pas, ensuite vous avez déjà eu ma réponse, non ?

- Je manque à tous les usages : Mycroft Holmes, frère aîné de Sherlock et membre du gouvernement de sa Très Gracieuse Majesté.

Je nageais en pleine folie douce : venue pour un reportage et des vacances, je me retrouvais à fréquenter un homme aux affaires mystérieuses et qui l'était lui-même, un autre «Détective-consultant» (non mais franchement, ça existe ça ?), son frère qui bossait pour le gouvernement, un médecin militaire de retour de guerre, une logeuse loquace, le tout assaisonné de longues voitures noires qui me collaient aux basques… Les mauvais films d'aventure, merci beaucoup très peu pour moi. J'étais plus habituée à fréquenter des papiers poussiéreux au sein de bibliothèques silencieuses qu'à me prendre pour une héroïne involontaire de film d'espionnage vêtue d'un jogging vert fluo.

Basta.

- Sherlock, vous êtes vraiment le dernier des… je vais essayer de rester polie, tiens ! Vous saviez très bien que votre frère me surveillait, vous auriez pu au moins m'avertir ! Quant à vous Monsieur Mycroft Holmes, je n'ai rien à vous dire, je ne vois pas ce dont vous me parlez et j'aimerais assez que vous oubliiez ma petite et insignifiante personne.

- Vous ne voyez pas ?

Il m'a tendu une enveloppe en papier kraft que j'ai ouverte et, médusée, j'en ai sorti des photos de James et moi, prises lors de nos sorties. J'ai eu vraiment peur. Cette histoire prenait une ampleur que m'échappait et passait «d'intrigante» à «flippante». Et je compris que ce n'était pas mon petit talent de lanceuse de couteau qui allait me sauver la mise. Je me suis laissée tomber dans le fauteuil, incapable de tenir plus longtemps debout. Sherlock prit les photos et après les avoir parcourues eut un claquement de langue désapprobateur envers son frère.

- Voyons Mycroft, c'est tout ?

- C'est déjà bien suffisant.

- Du vent ! Tu m'as habitué à mieux…

- Nous surveillons James Moriarty depuis un petit moment déjà.

- Pourquoi ?

- Importants transferts d'argent, affaires plus ou moins louches...

- C'est un politicien ?

- Très drôle… Nous attendons le faux-pas et il se peut que ce soit vous, Margot.

- Melle Dubreuil pour vous monsieur Holmes.

- Peu importe.

- Non, pas « peu importe ». Je ne m'appelle pas « peu importe », c'est clair ?

J'en avais assez et je haussai la voix assez fort pour qu'ils se taisent tous les deux.

- Ça suffit. Je n'ai rien à dire et personne ne me fera changer d'avis. Alors maintenant je sors, je vis ma vie et personne ne s'en mêle. Je vous assure, Monsieur Mycroft Holmes, que si je vois le moindre bout de votre parapluie, de votre voiture ou de votre long nez, je cours si vite me réfugier à l'ambassade de France que vous n'aurez pas le temps de me voir passer. De toute façon, je vais écourter mon séjour. Encore une ou deux choses à faire et je m'en vais, je rentre chez moi.

- A supposer que je vous en laisse le loisir.

Je me suis approchée de Mycroft et en levant un peu la tête (il est à peine plus grand que son frère) je l'ai toisé.

- Essayez juste de m'en empêcher pour voir. Vous allez sûrement gagner mais je vous promets que vous vous en souviendrez.

J'ai tourné les talons et suis partie. Une fois réfugiée dans ma chambre, porte fermée à clef, je me suis assise en tailleur sur le lit et j'ai essayé de mettre de l'ordre dans tout ce que j'avais appris : Sherlock avait un frère qui s'était permis de me photographier sans que j'en sache quoi que ce soit, toujours d'après ce même frère James était un individu présumé dangereux et on me demandait de jouer les balances à la petite semaine, ni plus ni moins. Pour autant qu'il y ait quelque chose ou quelqu'un à balancer d'ailleurs, ce dont je doutais fortement. Néanmoins, je décidai de ne plus appeler James jusqu'à son retour : si Mycroft (mais quel prénom !) avait pu nous prendre en photo sans que je m'en aperçoive, Dieu seul sait ce qu'il pouvait faire avec mon portable… Et voilà que je devenais paranoïaque par-dessus le marché ! Non mais franchement, se retrouver au milieu de ce qui ressemblait à un scénario de film de série Z, je n'en demandais pas tant !

J'eus un soupir à faire tourner tous les moulins de Hollande et décidai en premier lieu d'aller toucher deux mots à Sherlock des procédés équivoques de son frère. Il fallait bien commencer… J'eus la chance de croiser John dans les escaliers : il revenait de Tesco et je lui proposai un coup de main pour monter ses sacs, ce qu'il refusa d'un reniflement dédaigneux.

- Vous n'y pensez pas, Margot. Je peux bien monter ces sacs tout seul !

- Comme vous voulez John ! Libre à vous de vous esquinter le dos… De toute façon je vous accompagne, j'ai deux mots à dire à Sherlock.

John s'est arrêté au beau milieu des escaliers, l'air inquiet.

- Qu'a t-il encore fait ?

- Pas lui, son frère.

- Vous avez vu Mycroft ?

- J'ai eu ce déplaisir, oui.

Nous étions arrivés à la porte dans laquelle John donna un coup de pied pour entrer. Affalé dans le canapé, Sherlock ne daigna pas bouger un sourcil ni même tourner le regard vers nous. Je plantai en face de lui et attendis. J'aurais été transparente, ça n'aurait pas été pire mais je tenais bon et lui aussi. Puis un soupir excédé traversa l'air et John fit son apparition, une tasse dans chaque main.

- Thé pour toi, Sherlock, café pour vous Margot, maintenant vous vous parlez ! Immédiatement !

Je m'empressai d'obéir avant que ma raison ne me claironne que je n'avais d'ordres à recevoir de personne. Mais bon, c'était John, un ancien militaire… Sherlock se redressa lui aussi et daigna enfin me regarder.

- Dîtes-moi Sherlock, votre frère a t-il pour hobby de photographier les gens à leur insu ?

- Quand c'est nécessaire.

- Et pourquoi, dans mon cas, est-ce nécessaire ?

- Je ne sais pas.

- Quoi ? intervint John, sarcastique. Tu ne sais pas ? Toi ?

Sherlock haussa les épaules.

- Sherlock, continua John, si Mycroft commence à fouiner, c'est plus qu'intéressant ! Alors ne me fais pas croire que tu n'as rien cherché !

- Ecoutez Sherlock, la petite scène de tout-à-l'heure m'a passablement inquiétée. Alors si vous savez quelque chose, j'aimerais assez que vous m'en fassiez part.

- Quelle petite scène ? demanda John, perplexe.

Sherlock le mit au courant en quelques phrases courtes et lapidaires.

- J'ai effectivement fait quelques recherches. Et lorsque j'ai dit «je ne sais pas», ce n'est pas une figure de style. Les moyens classiques et bêtement habituels n'ont rien donné, il faut que j'en emploie…. d'autres... En attendant, je vous conseille de vous éloigner de ce monsieur Moriarty.

- Si vous ne savez rien sur lui, pourquoi le ferai-je ?

- Parce que mon frère s'y est intéressé.

- On tourne en rond, soupira John, mais le conseil est bon je crois.

- Des clous ! Je vois qui je veux ! Et entre nous soit dit, Sherlock, vous êtes bien plus étrange que James, croyez-moi !

- Comme vous voudrez. Mais ne venez pas me voir plus tard en pleurnichant.

- Ne vous inquiétez pas pour ça, je m'en voudrais de troubler les cogitations ô combien stratégiques votre Royale Grandeur !

Le problème c'est que lorsque j'avais tendance à m'énerver, le français reprenait le dessus et ma tirade, dont j'étais plutôt fière avouons-le, se termina en en charabia franco-anglais assez monstrueux. Il y eut quelques secondes de silence puis John se mit à rire tandis que Sherlock daignait sourire. Vexée comme un pou, je tournai les talons et m'apprêtai à regagner ma chambre lorsque la voix grave de Sherlock s'éleva :

- Vous êtes extrêmement susceptible, non ? Et pourtant, avec les réflexions que vous avez dû entendre à cause de votre allure et surtout vos cheveux oranges, vous devriez être blindée ! A moins que…

- Stop !

Je me suis retournée et j'ai marché vers lui.

- Pas avec moi ou plutôt, puisque vous m'avez déjà disséquée j'en suis sûre, ne me faites part d'aucune de vos déductions. Je n'ai pas besoin de ça en ce moment ni plus tard d'ailleurs. Merci.

Il a plissé ses yeux de chat puis a acquiescé en silence à la grande surprise de John.

- Et maintenant, qu'allez-vous faire ?

- C'est raté pour le jogging de toute façon. Alors, je vais me changer et continuer ma petite vie de franchouillarde anonyme en vacances à Londres.

- Vous n'êtes pas anonyme.

- Pourquoi ?

- Parce que votre cas m'intéresse.

- Combien de patchs ?

Désarçonner un tant soit peu Sherlock Holmes… Je me serais élevé une statue pour avoir réussi deux fois cet exploit en une matinée : le lancer de couteau et maintenant l'histoire des patchs. Sherlock a regardé John qui s'est perdu dans l'intense contemplation des motifs fanés du tapis. Sherlock a souri et ne m'a pas répondu.

- Vous savez Sherlock, vous devriez vous aussi sourire plus souvent, vous êtes intéressant finalement…

Et de trois ! J'étais très en forme…